CHAPITRE II
La défense contre le choléra par la surveillance des navires à pèlerins.
Si l’on ne détruit pas le choléra aux Indes, si rien ne nous permet encore de présager sa destruction, au moins faudrait-il ne négliger aucun effort pour l’empêcher d’en sortir.
J’ai montré qu’il était extrêmement difficile de lui fermer la voie de terre. Disons cependant que l’on pourrait imposer aux pèlerinages des Chiites certaines règles qui constitueraient des garanties sérieuses, ne les permettre par exemple qu’à ceux qui justifieraient avoir les ressources nécessaires et n’être pas dans un état de santé dangereux pour leurs compagnons de route. On protégerait ainsi les pèlerins eux- mêmes en réglementant le pèlerinage.
Mais bien plus aisée et aussi bien plus efficace serait la défense de la voie de mer. Elle serait plus efficace, car elle viserait plus de cas; ce sont les moyens rapides de transport que prend le plus volontiers le choléra. Elle serait relativement aisée, car l’on ne voit pas ce qui s’oppose à ce que l’administration anglaise exerce une surveillance sanitaire sur les navires qui sortent des ports indiens.
Il n’est pas indispensable d’organiser pour tous les navires la surveillance spéciale dont nous allons parler. Sans doute, il est possible, théoriquement, que le choléra soit transporté par un navire quelconque; mais ce n’est pas de la théorie que nous faisons. Nous recherchons ce que, pour la protection contre le choléra, l’expérience a démontré nécessaire, et nous ne serions pas justifiés, nous semble-t-il, à réclamer davantage. Or, la donnée de l’expérience c’est que le choléra pénètre dans le Hedjaz par les navires à pèlerins. Ainsi que le disait Fauvel :
Il n’est pas douteux que le choléra peut être importé directement de l’Inde jusque dans la mer Houge ; mais cette possibilité une fois admise, il faut bien reconnaître qu’en dehors des conditions de misère et d’encombrement, telles qu’on les rencontre sur les navires chargés de pèlerins, l’expérience a prouvé que le fait ne saurait être qu’exceptionnel 1 .
1 Conférence de Constantinople. Annexe au procès-verbal n° 29, p. 9.
Ce qui s’est passé depuis a confirmé cette appréciation. Le transport du choléra dans la mer Rouge par des navires autres que les navires à pèlerins est resté un « fait exceptionnel » . Il ne serait pas raisonnable d’exiger, en prévision de ce fait exceptionnel, l’organisation d’un service permanent, compliqué, coûteux dans les ports de l’Inde. Si le fait se produit, les mesures à prendre dans la mer Rouge doivent suffire. Au contraire, la présence du choléra sur les navires à pèlerins est un fait fréquent, presque normal. C’est pour l’empêcher de se produire qu’un effort sérieux doit être tenté.
La conférence de Constantinople n’avait pas manqué d’insister sur ce point. M. le Dl Mühlig, délégué de la Prusse, M. le Dr Gomez, délégué du Portugal, et surtout Fauvel, dans la partie de son rapport intitulée : Mesures à prendre dans l’Inde , avaient démontré la nécessité de surveiller de très près le départ des navires transportant les pèlerins. M. Muhlig avait été jusqu’à demander que l’embarquement de ceux -ci fût précédé d’une quarantaine d’observation.
L’on avait été unanime à rendre hommage aux bonnes intentions du gouvernement anglais affirmées par le Native Passengership’s Act de i858, mais l’on regrettait que le règlement ne parlât pas de l’état sanitaire des passagers ; l’on exprimait en outre des doutes sur sa stricte exécution. Enfin, la conférence votait à l’unanimité le texte et les conclusions du rapport de Fauvel, notamment cette phrase : « La conférence admet la nécessité dans l’Inde d’un service sanitaire qui délivrerait des patentes de santé et qui, pour les navires à pèlerins, veillerait, non seulement à ce que les prescriptions de X Act qui les concerne fussent exécutées, mais encore à ce qu’aucun malade suspect ne fût embarqué' . »
A-t-il été tenu compte de ce vœu ?
A Vienne, en 1874, M. le Dr Dickson s’exprimait ainsi :
Il me reste, Messieurs, à vous signaler les moyens adoptés par le gouvernement anglais pour empêcher la transmission du choléra hors de l’Inde.
Tout navire à pèlerins qui quitte l’Inde anglaise pour se rendre dans les ports de la mer Rouge ou du golfe Persique ne peut quitter l’Inde que par l’un des ports indiqués par le gouvernement. Le navire ne part qu’après que le gouvernement a constaté qu’il peut entreprendre son voyage, qu’il est convenablement arrimé et approvisionné pour une semblable entreprise. Il ne peut avoir à bord que deux personnes pour trois tonneaux de jauge, équipage et passagers compris. Il doit avoir une patente de santé, toucher à Aden, et ne peut continuer son
Conférence de Constantinople. Annexe au procès-verbal n° 29, p. 25.
voyage vers la mer Rouge que si à Aden il lui est délivré une patente nette. Le capitaine est tenu d’avoir une liste des passagers, d’y noter les décès, et ne peut débarquer aucun passager avant d’avoir remis cette liste à l’autorité compétente du port de débarquement 1 .
Le transport des pèlerins des ports qui dépendent du gouvernement de
l’Inde anglaise est réglé d’une manière qui ne laisse rien à désirer 2.
Il n’est question dans les prescriptions que rappelle le Dr Dickson ni d’un examen sanitaire des passagers avant le départ, ni de la présence d’un médecin à bord du navire. Il y avait donc, nous semble-t-il, quelque exagération à dire que la réglementation du transport des pèlerins ne laissait « rien à désirer » .
Sir J. Saville Lumley, ambassadeur d’Angleterre à Rome, s’exprimait avec plus de mesure, mais encore, à notre sens, avec trop d’optimisme, lorsque, dans la communication qu’il adressa à la présidence de la conférence de Rome, après la prorogation de ses travaux, et qui a été imprimée à la suite des procès-verbaux de celte conférence, il parlait de « la confiance que donne la stricte surveillance des vaisseaux en partance des Indes à leur départ et pendant le trajet » 3.
Le Native Passengership’s Act, bien qu’il ne laissât rien à désirer en 1874, fut modifié en 1876 et en i883,et,bien que, en i885, il dût inspirer entière confiance, fut très heureusement amendé en 1887. Si donc nous arrivions à conclure que la réglementation actuelle est encore insuffisante, ces précédents, lors même qu’en 1891 comme en i885 et en 1874 les fonctionnaires anglais déclareraient leur oeuvre parfaite, nous permettraient de conserver l’espoir d’améliorations futures.
« Les principales dispositions du règlement, disait Fauvel de l’Act de i858, sont relatives au nombre des passagers, à l’approvisionnement, aux conditions hygiéniques et de navigabilité des navires affectés au service du transport des pèlerins, et renferment à ce sujet les prescriptions les plus sages 4. » Cela est plus vrai encore de l’Act de 1887. Sans examiner curieusement dans quelle mesure, sur ces points-là, l’Act est, ou n’est pas, strictement exécuté5, recherchons si, étant supposé qu’il est exécuté sans dé-
1 Conférence de Vienne, p. 3o3.
* Ibid. , p. 258.
3 Conférence de Rome, p. 371.
* Conférence de Constantinople. Annexe an procès-verbal n° 29, p. 23.
B « Il est possible, disait le Dr Salem-Bey, représentant de l’Egypte à la conférence de Constantinople, que le Native Passenger Act soit bien observé dans les ports anglais, ma'16 ailleurs il n’en est certainement pas de même. En i865, les navires anglais qui
nait toujours, il serait justement accusé d’aller au delà de ce que la loi commande. S’il l’ordonnait sans que son ordre se justifiât par des faits notoires, il encourrait le reproche d’apporter arbitrairement des entraves à la liberté du commerce. Il est facile de conclure qu’il ne l’ordonnera que lorsque, dans le port d’embarquement, le choléra sera à l’état épidémique. Et il n’est pas moins facile de montrer que c’est là une garantie tout à fait insuffisante.
Qu’est-ce qui déterminera l’état épidémique dans des ports où le choléra est toujours présent, comme à Bombay ou à Calcutta ? Voici l’étrange système adopté par le gouvernement anglais. On compare le nombre des décès cholériques pendant une semaine au nombre moyen des décès cholériques pendant la semaine correspondante des cinq années antérieures : ce n’est que si le premier nombre est supérieur au second que le choléra est déclaré épidémique. Je ne m’attarderai pas à rechercher si ce système a été suivi à la rigueur, s’il n’est pas maintes fois arrivé que le choléra a été déclaré non épidémique bien que le nombre des décès fût plus grand, quelquefois beaucoup plus grand, que la moyenne des cinq années. Je dis que le système lui-même ne soutient pas l’examen. En i864, le nombre des décès par choléra à Calcutta a été de 4.ooo ; en i865, de 5.078 ; en 1866, de 6.826 ; en 1867, de 2.270 ; en 1868, de 4 . 1 06 . La moyenne de ces cinq années est de (4 . ooo-(-5 .078+6 .826 + 2.270 + 4.106 : 5) 4-456. En 1870, le nombre des décès par choléra à Calcutta a été de 1.563 ; en 1871, de 800 ; en 1872, de i.i42 ; en 1873, de i.i55 ; en 1874, de 1+29 *. La moyenne de ces cinq années estde (i.563+8oo+i. i42+i. i55+i.329 : 5) 1.198. En appliquant la règle de la moyenne des cinq années, l’état devenait épidémique s’il se produisait 1.200 décès à Calcutta en 1875 ; si, en 1869, il s’en produisait 4-4oo, l’état épidémique n’existait pas. Un résultat aussi baroque juge le système 1 2.
Comment d’ailleurs pourrait-il se justifier? Le choléra endémique n’est-il pas le choléra indien ? N’est-il pas transmissible ? N’a-t-il pas été, en fait, transmis plus d’une fois de points où il
1 Dr Payne, officier sanitaire à Calcutta. Cité par Fauvel, Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, t. VI, p. aoo.
8 En fait, il y a eu 3.5oa décès en 1869, chiffre inférieur à la moyenne des cinq années précédentes ; en 1875, il y en a eu 1.726, chiffre supérieur à la moyenne des cinq années précédentes. Donc état épidémique à Calcutta en 1875, avec 1.726 décès ; état non épidémique en 1869, avec 3.5o2 décès. Je raisonne sur des années parce que j’ai sous les yeux la mortalité cholérique par années. Le raisonnement est évidemment le même, quelle que soit la période envisagée.
n’existait pas d’épidémie 1 ? N’y a-t-il donc pas lieu de prendre les mêmes précautions contre lui, qu’il existe ou non à l’état d’épidémie? N’est-ce pas inspirer la plus fausse, et par conséquent la plus dangereuse sécurité que de déclarer non suspects des ports où le choléra sévit, parce que ses ravages sont un peu moins cruels qu’ils n’ont été pendant les années précédentes, lors même que ces années antérieures auraient été signalées par les épidémies les plus meurtrières? Ne sait-on pas, au surplus, que dans les ports indiens, et principalement à Bombay, les personnes venant du dehors, et en première ligne les pèlerins, soit qu’ils apportent la maladie avec eux, soit plutôt que, non acclimatés comme le sont les habitants, ils la contractent plus facilement, forment la grande masse des victimes du choléra2? Le nombre de ces étrangers, dont beaucoup viennent justement à Bombay pour s’embarquer, est-il toujours le même? Quelle valeur a dans ces conditions la règle des cinq années? Ce système saugrenu n’a été imaginé que pour faciliter aux navires anglais venant des Indes le passage du canal de Suez. Selon le règlement annexé au décret khédivial de 1881, «tout navire arrivant avec patente brute est passible de mesures quarantenaires » (art. 3o), et la patente doit être brute toutes les fois que « la présence d’une maladie pestilentielle est signalée dans le pays d’où vient le navire » (art. 16). Or, la présence du choléra dans l’Inde est un fait permanent. Il n’y a donc pas un vaisseau venant d’un port indien qui ne devrait subir des mesures quarantenaires. Comment s’assurer le passage, tout en paraissant respecter le décret? Il n’y a qu’à changer les définitions.
* « Nous voyons, dit Fauve], que cette année même (1881) le choléra a été importé à Aden d’abord et plus tard à la Mecque par des pèlerins embarqués à Bombay, alors que la ma!adie n’y régnait que sous la forme appelée sporadique par les Anglais. ... La rareté ou la fréquence des cas de choléra au port de départ ne donne pas la mesure du danger d’exportation de la maladie .» (Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique de France, t.XlI,p. 5.)« L’exemple de YHesperia qui, parti de Bombay avec 5oo pèlerins en août 1882, apporta le choléra à Camaran, vient une fois de plus montrer ce que vaut la doctrine de l’administration anglaise de l’Inde à l’endroit de l’innocuité des navires partant des ports où le choléra est endémique, mais où il ne règne pas à l’état épidémique. » {Ibid., p. 4o.)
Cette administration de l’Inde soutient la même doctrine lorsqu’elle la croit utile à ses prétentions. Dans une note émanée de celte administration et communiquée par ordre de lord Granville au conseil sanitaire international de Constantinople dans sa séance du 23 mai 1882, il était dit: « La demande qui nous est faite de renseignements est évidemment basée sur l’idée que les époques où le choléra prédomine dans l’Inde sont aussi les époques qui présentent le plus de dangers d’une importation de la maladie par voie delà mer Rouge. L’expérience du passé n’autorise nullement cette conclusion . » {Ibid., t. X 1 II, p. 8.) De même, M. Cuningham ( Choléra : What can the State do to prevent it, p. 1 3 6 ) : <1 L’expéri nce a prouvé qu’il est inexact de prétendre que l’état épidémique du choléra dans un port indien crée à l’Europe un danser spécial. »
2 En 1888, la proportion des étrangers parmi les victimes du choléra à Bombay a été de 84,3 p. 100. Report on sanilary measures in India in 1888-89, p. i32.
Un pays où la présence du choléra est signalée, a dit l’Angleterre, ce n’est pas un pays où le choléra existe, c’est un pays où le choléra est à l’état épidémique. Le choléra, a-t-elle ajouté, n’est à l’état épidémique que lorsque la mortalité par choléra est supérieure à la mortalité moyenne par choléra pendant les cinq années précédentes. Et l’on espère que les navires anglais passeront librement, grâce à ces définitions. Te baptizo carpam, disait le bon moine. Le conseil sanitaire international d’Alexandrie, dont nous aurons à parler tout à l’heure, n’oppose pas à ces fantaisies une résistance bien énergique1.
Lorsque le choléra existe sur un point, que ce soit à l’état endémique ou à l’état épidémique, il peut être transmis de ce point à un autre. Le caractère simplement endémique du mal diminue le nombre des chances de transmission, mais ne les supprime pas; ce n’est pas un incendie qui se propage avec fureur, mais ce n’est pas non plus un foyer éteint, et de ce foyer une étincelle échappée peut allumer ailleurs le feu le plus violent. En ce qui touche l’Inde, même dans un port où le choléra n’est ni épidémique ni endémique, il peut être importé par les pèlerins, et de là exporté dans la mer Rouge. En conséquence, l’inspection médicale individuelle, préalable à l’embarquement, qui est prévue dans la section 3o de l’Act de 1887, ne constituera une garantie efficace qu’à partir du moment où, au lieu d’être autorisée, elle sera prescrite, et rendue obligatoire pour tout pèlerin s’embarquant dans un port de l’Inde.
La visite des personnes,, même ainsi généralisée, ne serait pas encore suffisante; il serait indispensable d’y joindre la désinfection des effets.
Le 10 juillet i865, arrivait à Gibraltar, «dans un état de santé parfaite », un bataillon anglais, venant de Malte, où le choléra sévissait depuis le 20 juin. Le navire avait quitté Malte le 5 juillet. Rien à signaler jusqu’au 18 juillet, « à l’exception d’un cas léger de diarrhée». Le 18 juillet, premier cas : un soldat tombe malade à 9 heures du soir ; il meurt le lendemain malin à 10 heures. On lève le camp. On embarque la partie du régiment à laquelle appartenait le mort ; les autres soldats, on les envoie camper à une grande distance. Rien jusqu’au 3i juillet. Ce jour-là, un cas fou-
1 J’ai sous les yeux le bulletin, pour la ville de Bombay, de la semaine finissant le a a septembre 1891. La moyenne du nombre des décès par choléra pendant la semaine correspondante des années 1886 à 1890 avait été de 8. En 1891, il a été de I12. Mais, avant d’adresser ce bulletin aux membres du conseil sanitaire, le président anglais de ce conseil écrit sous le chiffre 4a ce petit mot : sporadic. Le procédé, on le voit, est d’une simplicité enfantine.
droyant. Immédiatement, le reste du régiment est expédié à l’île Maurice. Cependant, le 3 août, un cas, un le h, un le 9, puis d’autres. Résultat final : 643 décès *. Est-ce un soldat, parti malade de Malte, qui a transporté le choléra à Gibraltar ? La période d’incubation eût été de treize jours. Douze jours encore se passent entre le premier et le second cas. Il est bien plus présumable que ce sont les effets qu’il faut incriminer, et qu’en cette occasion toutes les précautions avaient été prises, sauf une, sauf la principale : la désinfection des effets.
Le choléra sévissait à Marseille. Le 3 septembre i865, la Virginie quitte Marseille, en route pour la Guadeloupe. Pendant toute la traversée, la santé est excellente à bord. Le navire aborde à Pointeà-Pitre le 9 octobre. Le débarquement commence le 20 octobre. Le troisième jour, le 22, pendant le déchargement, et à côté du lieu où il s’opérait, un cas de choléra éclate, et donne naissance à une épidémie formidable qui fait 10.000 victimes 1 2. N’est-il pas raisonnable de penser que l’épidémie n’eût pas eu lieu, si la Virginie n’avait pas quitté le port de Marseille sans que tous les effets qui étaient à bord eussent été désinfectés ?
Ce sont de tels exemples — et il serait aisé de les multiplier — qui faisaient voter à l’unanimité par la conférence internationale de Vienne la conclusion suivante : « Le choléra peut être transmis par les effets à usage provenant d’un lieu infecté, et spécialement par ceux qui ont servi aux cholériques ; et même il résulte de certains faits que la maladie peut être importée au loin par ces mêmes effets renfermés à l’abri du contact de l’air libre3. »
Le danger de la transmission du choléra par certains objets est donc certain ; il est universellement reconnu.
Existe- t-il un moyen d’écarter ce péril ? En 1874, la conférence internationale de Vienne répondait non. La question était ainsi posée : « Connaît-on des moyens ou des procédés de désinfection, grâce auxquels le principe générateur ou contagieux du choléra peut sûrement être détruit ou perdre de son intensité ? » La conférence disait encore : « La science 11e connaît pas de moyens désinfectants certains et spécifiques. » Mais en même temps elle répondait par l’affirmative ( i3 oui, 5 non ) à la question ainsi atténuée :
1 Conférence de Constantinople. Annexe au procès-verbal n° 23, pp. 3g à 4 1.
* Ibid., p. 44- Voir aussi, p. 83, l’exemple si frappant de Palerme, en 1884.
5 Conférence de Vienne, p. 38o.
« Connaît-on des moyens ou des procédés de désinfection, grâce auxquels le principe générateur ou contagieux du choléra peut avec quelque chance de succès être détruit ou perdre de son intensité 1 ? »
La conférence de Rome s’est montrée un peu plus hardie ; elle a recommandé certains moyens de désinfection, l’acide phénique et le chlorure de chaux2, mais ses conclusions à cet égard sont encore timides, se ressentant des tâtonnements de la science. Du reste, en même temps qu’elle recommandait deux des meilleurs désinfectants, elle votait à l’unanimité, sur la proposition de M. Proust, cette importante résolution : « Les paquebots provenant des pays où règne le choléra seront tenus d’avoir une étuve à désinfection par la vapeur. » Elle votait encore les trois conclusions suivantes: « Le médecin examinera les passagers qui se présenteront pour embarquer, provenant d’un port où règne le choléra; il refusera ceux qui lui paraîtront suspects de choléra. — Pour ceux qui lui sembleront dans de bonnes conditions, il veillera à ce qu’ils n’introduisent pas à bord des linges, des hardes ou des objets de literie, souillés ou suspects. — Les vêtements et les objets de literie ayant servi aux individus morts du choléra ne devront jamais être acceptés. »
Il est vraisemblable que si les membres de ces conférences eussent connu ce que nous savons aujourd’hui des étuves à vapeur sous pression, ils auraient été plus explicites et plus catégoriques. Les expériences scientifiques du Dr Grancher, celles faites à l’occasion de l’exposition urbaine de Paris en 1886 et de l’exposition universelle de 1889, les rapports soumis au comité consultatif d’hygiène publique de France, ont démontré l’utile fonctionnement de ces étuves qui, suivant l’expression du D' Richard, ont « révolutionné la technique de la désinfection 3 » . Des armateurs anglais ont reconnu l’excellence de ces étuves et trente-quatre de leurs navires en sont actuellement pourvus. La pratique officielle doit faire profiter le public des progrès de l’industrie, avoués par la science, et, à l’heure qu’il est, ce n’est pas une exigence excessive que de demander que dans chaque port de quelque importance une étuve à vapeur hu-
' Conférence de Vienne, pp. 882, 383.
s Conférence de Rome, p. 212.
3 Travaux du congrès international d'hygiène de Vienne en 1887 . Cahier n° XVI, p. 87. Sur les étuves à vapeur humide sous pression, système Geneste et Herscher, voir surtout le rapport de MM. Garicl et Grancher. Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, t. XV, pp. 90 etsuiv.
mide sous pression donne les moyens de désinfecter, soit à l’arrivée, soit au départ, les effets à usage, les hardes, le linge sale, les objets de literie, d’une provenance suspecte. Dans les ports de l’Inde, l’installation de ces étuves est une absolue nécessité.
Résumons-nous sur ce point.
Les pèlerins se rendant de l’Inde au Hedjaz constituent par euxmêmes et par leurs effets un danger périodique d’importation du choléra.
Contre les personnes, il est facile de se garantir par la visite médicale.
En ce qui concerne les effets, il est scientifiquement démontré que leur passage dans l’étuve à vapeur humide sous pression les stérilise par la destruction de tous les germes.
Les moyens existent donc d’empêcher le choléra d etre transporté hors de l’Inde. Ces moyens sont peu coûteux. Ils sont d’un emploi aisé. Ils ne nuisent à personne. Dans ces conditions, user de ces moyens, préserver ainsi des milliers d’existences humaines, n’est-ce pas un devoir dont la clarté éblouit la conscience ?
Je conclus qu’il est souhaitable que le Native Passcngership’s Act de 1887 soit modifié et complété. Dans la section 3o, la visite médicale des passagers, au lieu de rester facultative, doit être rendue obligatoire. Obligatoire également doit être la désinfection, préalable à l’embarquement, par le passage dans une étuve à vapeur humide sous pression, de toutes les hardes, linge, objets de literie, etc., que transportent avec eux les pèlerins.