CHAPITRE III
La défense contre le choléra dans la mer Rouge.
L’Inde n’a pas été suffisamment assainie, et le germe cholérique y a multiplié ; les ports indiens n’ont pas été suffisamment surveillés, et le germe cholérique, s’y étant embarqué, navigue vers la Méditerranée. Il reste à l’Europe une chance de préservation. Il faut que l’ennemi passe en un point précis ; il faut qu’il traverse la mer Rouge et se présente à l’entrée du canal de Suez ; c’est le défilé où les forces internationales doivent l’attendre, le surprendre et l’exterminer.
Un décret du Khédive, en date du 3 janvier 1881, a institué un conseil sanitaire « chargé d’arrêter les mesures à prendre pour prévenir l’introduction en Égypte, ou la transmission à l’étranger, des maladies épidémiques » (art. ier). De ce conseil font partie « les délégués de certaines puissances » (art. 2). Il « exerce une surveillance permanente sur les provenances des pays étrangers » (art. 3) ; — « il arrête les mesures préventives ayant pour objet d’empêcher l’introduction, par les frontières maritimes ou les frontières du désert, des maladies épidémiques, et détermine les points où devront être installés les campements provisoires et les établissements permanents quarantenaires » (art. 6); — « en cas d’apparition de maladies épidémiques, il arrête les mesures préventives ayant pour objet d’empêcher la transmission de ces maladies à l’étranger » (art. 8); — « il formule tous les règlements relatifs au service quarantenaire et veille à leur stricte exécution, tant en ce qui concerne la protection du pays que le maintien des garanties stipulées par les conventions sanitaires internationales » (art. 9); — « il réglemente, au point de vue sanitaire, les conditions dans lesquelles doit s’effectuer Je transport des pèlerins à l’aller et au retour du Hedjaz, et surveille leur état de santé en temps de pèlerinage » (art. 10); — « il prépare le budget de ses recettes et celui de ses
dépenses : dans le cas où le chiffre des dépenses excéderait le chiffre des recettes, le déficit doit être comblé par les ressources générales de l’État » (art. 24).
Administration sanitaire internationale, indépendante, armée de pouvoirs presque illimités, pourvue de toutes les ressources nécessaires Que manque-t-il? Rien. Entendons-nous : rien, —
dans les textes.
Dans la pratique, il manque beaucoup ; et bientôt, si l’on n’y avise, tout manquera.
C’est que l’ennemi qu’il s’agit de saisir et de détruire a des intelligences dans la place et, tandis que les conférences diplomatiques par des résolutions de principe, le gouvernement égyptien par des règlements, et, dans le conseil sanitaire d’Alexandrie, les représentants de la plupart des nations européennes s’efforcent à l’envi de lui barrer la roule, d’autres délégués, membres de ce même conseil, se trouvent toujours disposés à lui ouvrir les voies. Nous n’incriminons les intentions de personne. Accepter de faire partie d’une assemblée qui a été instituée pour empêcher le choléra de pénétrer dans la Méditerranée, avec l’intention de la faire servir à laisser le choléra entrer librement dans la Méditerranée, en d’autres termes, faire partie du conseil de guerre d’une ville assiégée en vue de livrer à l’assiégeant les clefs de la ville, impliquerait des capitulations de conscience excessives. Nous nous refusons à les admettre, quelles que soient les apparences, et nous laissons à d’autres le soin d’expliquer comment des navires provenant de pays infectés, parfois infectés eux-mêmes, trouvent dans le conseil d’Alexandrie des avocats prêts à plaider leur cause et à voter pour leur libre passage.
Le danger est extrême, car, depuis 1882, les membres du conseil qui comprennent ainsi les devoirs de leur charge disposent presque absolument de la majorité.
Ce conseil se compose de 23 membres : neuf représentants de l’Égypte, et un délégué de chacune des quatorze puissances dont les noms suivent : Allemagne, Angleterre, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, France, Grèce, Hollande, Italie, Portugal, Russie, Suède, Turquie. Actuellement, cinq des neuf représentants de l’Égypte sont anglais, parmi lesquels le président du conseil, M. Miéville, qui en i884 a remplacé à la présidence un égyptien. Hassan Mahmoud Pacha. Des délégués des puissances, six seulement sont rétribués par les pays qu’ils représentent : le zèle des
autres est variable et il n’y a guère lieu de s’en étonner. Ajoutons que, dans les décisions, les considérations politiques l’emportent souvent. Les raisons d’hygiène devraient seules inspirer les délibérations du conseil ; mais il est arrivé plus d’une fois que le conseil étant sur le point de prendre une résolution qui déplaisait à son président, et celui-ci ayant fait ajourner l’affaire, à la réunion suivante la résolution contraire était prise, les délégués des puissances ayant reçu dans l’intervalle des ordres formels. Pas n’est besoin d’indiquer que cette pression de l’Angleterre ne s’exerce jamais dans le sens de la protection de la santé publique.
Il faut le dire sans ambages : le but que l’on vise, c’est la suppression du conseil international d’Alexandrie. L’on ne marche pas vers ce but avec franchise, en demandant que le conseil disparaisse; on y tend insidieusement, en cherchant à enlever au conseil toute raison d’exister.
Cette politique s’est trahie à la conférence internationale de Rome, lorsque les représentants de l’Angleterre ont soumis à la commission technique la proposition suivante : « Les navires anglais marchands., troupiers, postaux et autres, qui ne communiquent ni avec l’Égypte, ni avec aucun port de l’Europe, devront pouvoir traverser toujours le canal de Suez sans inspection, comme un bras de mer. » Ce qui veut dire : un navire anglais, même ayant des cas de choléra à bord, pourra toujours passer librement le canal de Suez ; un privilège sera consacré par l’assentiment des puissances en faveur des navires anglais, et ce privilège sera le droit d’introduire le choléra dans la Méditerranée. Mais, dira-t-on, ce navire ne communiquera avec aucun port de l’Europe. En est-on bien sûr? Et les cas de force majeure ? Les nations méditerranéennes ne seront-elles pas à la merci d’une avarie, d’un coup de vent qui poussera un navire contaminé dans quelqu’un de leurs ports P Et une fois ce principe admis, qui ne voit que tout y passe? que les navires marchands des autres contrées réclameraient le bénéfice du traitement accordé à l’Angleterre ? que la surveillance sanitaire ne s’exerçant plus sur les navires anglais, les plus dangereux, puisqu’ils viennent du berceau même du choléra, et les plus nombreux, puisqu’ils forment les trois quarts du total, il serait impossible de la maintenir pour les autres, et qu’ainsi le conseil d’Alexandrie, n’ayant plus d’objet, disparaîtrait par la force des choses ?
Comment, à Rome, a été accueillie la proposition anglaise ?
Deux pays se sont abstenus : la Russie et le Japon. Vingt suffrages ont été exprimés ; le dépouillement du vote a donné le résultat suivant : Allemagne ? Non. — Autriche ? Non. — Brésil ? Non. — Danemark? Non. — Espagne? Non. — États-Unis? Non. — France ? Non. — Hongrie ? Non. — Italie ? Non. — Mexique ? Non. — Norwège ? Non. — Pays-Bas ? Non. — Portugal ? Non. — Roumanie ? Non. — Serbie ? Non. — Suède ? Non. — Suisse ? Non. — Turquie ? Non. Total : dix-huit suffrages négatifs. Voilà une affaire qui met d’accord les gens les moins habitués à s’entendre. Ici, aucune divergence d’opinions n’éloigne la France de l’Allemagne ; Vienne vote avec Constantinople, et toutes les parties du nouveau monde avec toutes celles de l’ancien continent. Deux voix seulement pour la proposition de l’Angleterre. Et quelles sont ces deux voix ? C’est celle de l’Angleterre d’abord, et c’est ensuite celle de l’Inde anglaise.
Un tel isolement entre tous les peuples civilisés n’a rien de flatteur. Mais, si la leçon a été dure, il ne semble pas qu’elle ait été salutaire. L’Angleterre n’a pas tenu grand compte du vote qu’elle avait subi. Pour autant qu’il a dépendu d’elle, le conseil d’Alexandrie a agi comme si à Rome la proposition anglaise avait réuni l’unanimité des suffrages.
Les complaisances du conseil d’Alexandrie se traduisent par l’admission abusive de navires au passage en quarantaine du canal de Suez.
Le 6 décembre i885, plusieurs membres du conseil, notamment les délégués de l’Allemagne et de l’Autriche, signaient la protestation suivante :
Dans quelques séances extraordinaires du conseil, réuni dans ce dernier temps, les bateaux Comorin, Laertes, Energia, Port— Philippe et Nestor, ont été autorisés à passer le canal en quarantaine par une majorité qui a eu le dessus sur la minorité, représentée par les soussignés.
Tous ces navires avaient eu, au port de provenance, des cas de choléra à bord.
A notre sens, ces bateaux devaient rentrer dans la catégorie désignée par les articles 35 du règlement général (règlements révisés, i884, p. 32) et 2 du règlement pour le transit des navires par le canal de Suez (p. 53), qui disent:
« Art. 35. — La quarantaine de rigueur est applicable à tout navire avec patente brute qui a eu à bord, soit au port de provenance, soit au cours de traversée, soit depuis son arrivée, des accidents certains, ou seulement suspects, d’une des trois maladies pestilentielles. »
« Art. 2. — Ne pourront entrer dans le canal qu après avoir purgé leur quarantaine :
« Les navires qui ont eu à bord des accidents certains de choléra, de peste ou de fièvre jaune, etc.»
Dans un cas particulier, celui du Comorin, l’exception a été invoquée parce que le livre de bord et le témoignage des médecins attestaient qu’ime désinfection soigneuse et répétée avait été pratiquée .
Dans un autre cas ( Energia ), le mot désinfection n’était pas dans les informations, il n’y avait pas de médecin à bord, et pourtant la majorité a admis le passage en quarantaine.
Dans tous les autres cas, on a accepté pour bonne la désinfection faite, sans s’enquérir par quels moyens et comment elle avait été pratiquée.
Evidemment, par cette majorité qui se prononce de la même manière et par voie d’exception dans chaque cas particulier, la catégorie des navires que le règlement veut que l’on considère comme infectés vient à être assimilée à celle des bateaux qui, partis d’un port contaminé, ont eu une traversée indemne.
De cette façon, les mesures restrictives pour le passage du canal en quarantaine, que la sauvegarde de l’Europe avait dictées dans les règlements, viennent en toute circonstance particulière à être abolies par une majorité contre laquelle les soussignés, qui ont le mandat de faire respecter le règlement, ne pourront jamais lutter.
Ces mesures restrictives sont à notre avis d’autant plus nécessaires que le service de police sanitaire du canal n’est pas organisé et ne constitue maintenant aucune garantie au point de vue de la surveillance quarantenaire.
Les soussignés croient de leur devoir de soumettre cette déclaration collective à leurs gouvernements respectifs, afin que leur responsabilité soit à couvert et que les puissances intéressées songent par un accord commun à remédier à cet inconvénient.
Alexandrie, le 16 décembre i885.
Les délégués:
d’Allemagne, Dr O . Kulp ;
d’Autriche-Hongrie, Dr Klodjzanowsky ;
do Danemark, Dr Pally;
d’Espagne, Dr Sierra ;
de Grèce, Dr Aninos ;
des Pays-Bas, Dr Demech, M. D.
du Portugal, Dr G. Massa .
La protestation des membres du conseil d’Alexandrie n’a pas eu plus d’effet que le vote de la conférence internationale. Les navires ont continué à être admis au passage en quarantaine, en dépit des termes les plus précis du règlement. La situation s’est même aggravée. « Jusqu’ici, disait M. Proust dans un rapport en date du 1 1 juillet 1891, l’autorisation de passage en quarantaine n’a été donnée qu’après un vote du conseil. » Cela n’est même plus vrai, ainsi que le prouve un fait sur lequel il faut insister, parce qu’il montre à quel péril les procédés anglais exposent la santé publique en Europe.
Un navire anglais, le Michigan, part de Bombay le 16 juin 1891. C’est un navire suspect au premier chef, car il vient d’un port con
taminé et il conduit à Djeddah un chargement de 522 pèlerins. Après avoir subi à Camaran une quarantaine de dix jours, il monte à Djeddah. Dans ce port, où il débarque les hadjis, et d’où il se rend à Suez, le choléra sévit avec violence. Aux termes de l’article 4 du Règlement applicable aux provenances des ports arabiques de la mer Rouge à l’époque du retour du pèlerinage , le Michigan, « n’ayant pas eu à bord, pendant la traversée, d’accident suspect », doit être « autorisé à subir la quarantaine de dix jours à Tor ». L’autorité sanitaire est tenue de «procéder à la désinfection des effets, des marchandises susceptibles et du navire 1 ». L’on interroge le capitaine. Certaines de ses réponses sont de nature à ne pas inspirer beaucoup de confiance dans ses connaissances hygiéniques. Par exemple, sur la déclaration qu’il a débarqué à Aden un marin atteint de la petite vérole, on lui demande de quelles précautions il a usé à l’égard des effets qui avaient servi à ce malade : il se contente de répondre qu’ils ont été débarqués avec lui ; quelles mesures d’hygiène il a prises pendant la traversée : il répond qu’il a pris celles qui lui ont été imposées au lazaret de Camaran ; quel était l’état sanitaire dans les ports où il a relâché : il répond que dans ces ports la santé était bonne, et l’un de ces ports de relâche est Djeddah, où règne le choléra. Là-dessus, le président du conseil sanitaire, sans consulter le conseil, décide que le Michigan est autorisé à franchir le canal en quarantaine. Il n’a pas même le prétexte que le navire, se rendant directement en Angleterre, purgera sa quarantaine par la longueur de la traversée, car ce n’est pas en Angleterre que le Michigan a déclaré se rendre, c’est à Marseille.
Etait-il impossible que quelque harde, qui eût dû être désinfectée avant d’entrer dans le canal, et qui ne l’avait pas été, apportât le choléra à Marseille? Si un tel malheur fût arrivé, le président du conseil d’Alexandrie n’eût-il pas encouru une terrible responsabilité? Pour justifier son procédé, il ne lui reste qu’une ressource : soutenir que le choléra n’est pas transmissible. Mais, s’il ne l’est pas, à
' « Dans le cas où le choléra se manifesterait dans le Hedjaz à l’époque du pèlerinage, il y aurait lieu d’interrompre temporairement, c’est-à-dire pendant la durée de l’épidémie, toute communication maritime entre les ports arabiques et le littoral égyptien. » Conclusion votée à l’unanimité à la conférence de Constantinople. (Annexe an procès-verbal n° 2 9 et procès-verbal n° 30.) M. Goodevc, représentant de l’Angleterre, avait déclaré « donner sa complète adhésion au titre V qui traite des mesures à prendre contre les provenances du Hedjaz si le choléra se manifestait pendant le pèlerinage. Les mesures proposées par la commission paraissent à M. Goodeve aussi sages qu’efficaces et il ne pense pas qu’on pût mieux résoudre qu’elle ne l’a fait une question aussi difficile.» Ibid., p. 6.
quoi sert le conseil sanitaire d’Alexandrie ? Et si ce conseil ne sert à rien, comment le préside-t-il ?
Pour soutenir le passage en quarantaine, les dialecticiens anglais présentent comme des aphorismes ces deux propositions :
Jamais le choléra n’a été transmis par un navire anglais 1 ;
Jamais une quarantaine n’a empêché la transmission du choléra 2.
Ces deux affirmations sont hardies et tranchantes. Examinonsles.
Il est évidemment impossible de prouver, avec la rigueur d’une démonstration mathématique, que, dans telle occasion, si la quarantaine n’eût pas été infligée, le choléra eût infailliblement éclaté ; que, dans telle autre, il n’eût pas éclaté, si on lui avait opposé une quarantaine. Il est tout aussi impossible d’établir avec une précision absolue que c’est à l’importation du choléra par tel ou tel individu, par tel ou tel navire, qu’est due sa propagation ultérieure. Mais je rappellerai quelques faits, bien connus de ceux qui ont étudié l’hygiène internationale, et qui montrent que l’apparition et l’expansion du choléra dans des lieux jusque-là indemnes ont coïncidé avec l’arrivée de navires anglais ayant à bord des cholériques ; je montrerai que, lorsque les mesures de précaution ont été sérieusement prises, le choléra n’a pas pénétré dans la Méditerranée ; que, toutes circonstances égales d’ailleurs, lorsqu’il a pénétré dans la Méditerranée, les mesures de précaution n’avaient pas été prises.
En i865, des pèlerins apportent le choléra dans le Hedjaz. Du Hedjaz, il se dirige vers Suez. Un navire anglais, le Sydney, équipé pour porter de 5oo à 600 pèlerins, en embarque 2.000. Il y a des cholériques à bord ; une dizaine de passagers meurent du choléra pendant la traversée. Le capitaine fait jeter les cadavres à la mer, et, le 19 mai, arrivé à Suez, il déclare que les décès sont dus à des maladies ordinaires, non contagieuses. Sur celte déclaration, la libre pratique est accordée. Le 21 , le choléra éclate à Suez ; le capitaine du Sydney et sa femme sont parmi les cholériques. Le 23,
1 M . Huster : « On n’a jamais démontré que l’introduction du choléra en Europe ait eu lieu par un vaisseau quelconque provenant de l’Inde. » M. Thorne-Thorne : « Jamais la diffusion du choléra ne s’est opérée par l’Angleterre . » Conférence de Rome, pp. 170 et 171 .
s M . le Dr Cuningham, commissaire général sanitaire de l’Inde, s’exprime ainsi : « Le conseil sanitaire d’Alexandrie a invariablement fait du mal ; jamais il n’a produit aucun bien. » Il dit encore : « La quarantaine la plus exacte à l’entrée du canal de Suez a tout juste autant de puissance pour empêcher le passage du choléra que pour empêcher le passage de la chaleur, » Cuningham. Choiera, pp. 139 et 1 4 3 .
un cas de choléra est observé dans un convoi de pèlerins se rendant de Suez à Alexandrie. Néanmoins aucune précaution n’est prise. De 12 à 1 5.ooo pèlerins, venant d’un foyer cholérique, portant le choléra avec eux, traversent l’Égypte en chemin de fer. Ils touchent Alexandrie. Le 2 juin, un cas de choléra y éclate ; le 5 juin, deux autres ; en trois mois, le choléra fait plus de 60.000 victimes. La panique s’empare des étrangers qui s’enfuient à travers le monde. Alors c’est une explosion : l’Égypte, au moyen des paquebots, dont aucune prescription sanitaire n’entrave la marche, lance dans toutes les directions des tentacules empoisonnés ; l’un porte le mal à Beyrouth, un autre à Chypre, un autre à Smyrne, un autre à Constantinople, un autre en Crète, un autre à Ancône, d’où il redescend sur Naples, un autre à Marseille, un autre à Barcelone, un autre à Malte et à Gibraltar. De chacun de ces points, il pénètre dans l’intérieur des terres ; par centaines de mille il fauche les existences ; il passe enfin en Angleterre, où il fait plus de i4-ooo victimes1.
A la suite de ce désastre, les nations s’émurent. Une conférence sanitaire internationale fut réunie à Constantinople. Elle fixa les règles de la lutte à conduire contre le choléra, et entre autres celles qui devaient être appliquées dans la mer Bouge. Elles le furent. En 1869, l’ouverture du canal de Suez augmenta dans des proportions formidables les facilités et par conséquent les dangers de transmission. Les pèlerins apportèrent le fléau, notamment en 1872 et en 1878, jusqu’à la Mecque, juqu’à Suez2; mais les quarantaines organisées et imposées en Égypte réussirent pendant de longues années à l’arrêter .
Arrive l’année 1882, et, avec elle, l’occupation de l’Égypte par les Anglais. L’un de leurs premiers soins fut de s’assurer de la majorité dans le conseil d’Alexandrie 3. A mesure que leur autorité s’y affirmait, la discipline sanitaire se relâchait. Au mois d’avril i883, la présence du choléra était signalée successivement à Sumatra, à Calcutta et à Bombay. Plusieurs délégués s’efforcèrent de décider
1 1/1.378. Thorne-Thorne. The progress of Préventive Medicine during the Victorian Era. Londres, 1888, p. 59.
2 « En 187a et en 1878, le système de défense institué par la conférence de Constantinople a préservé l’Egypte, et par suite l’Europe, d’une invasion de choléra provenant du pèlerinage de la Mecque et de l’arrivée à Suez de plusieurs navires venant de l’Inde avec le choléra abord. » Fauvee. Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, t. XI, p. 4-
5 Le 9 octobre 1882, Fauvel disait : « Par le lait, la majorité du conseil est à la discrétion de l’autorité anglaise . nlbid., t. XII, p. i43.
le conseil d’Alexandrie à appliquer aux pèlerins indiens et javanais le règlement de 1881. Ils rencontrèrent de la part du délégué anglais et de ceux dont il déterminait les votes une résistance opiniâtre. Le 1er mai, comme le représentant de la Turquie insistait, démontrant que les mesures quarantenaires prises à Camaran devenaient illusoires si l’Egypte laissait ouvert aux pèlerins le canal de Suez, le délégué anglais, après avoir tenté en vain de faire ajourner la délibération, s’écria que le conseil n’avait qu’un but, apporter des entraves au commerce maritime. Et il quitta la séance avec fracas. Le jour même, les délégués de la France, de l’Italie et de la Turquie adressaient au président du conseil la lettre suivante :
Monsieur le Président,
Alexandrie, iermaii883.
Une question qui intéresse au plus haut point la santé publique en Égypte est restée en suspens à la suite de la séance de ce matin.
Les soussignés, considérant que la question des arrivages à Suez des pèlerins indiens et javanais doit recevoir, d’après le vœu émis ce matin par la majorité des délégués présents, une solution immédiate, ont l’honneur de vous prier de vouloir bien convoquer le conseil d’urgence.
Veuillez agréer, etc.
Ont signé : France : Guillois.
Italie : de Castro.
Turquie : Bimsenstein.
Le conseil fut réuni le 5 mai. M. Miéville, délégué de l’Angleterre, s’excusa d’abord comme il put de son algarade, puis demanda et obtint un nouveau délai de six jours. Le 12 mai, le conseil n’était pas en nombre. Le ï!\, comme enfin la délibération allait aboutir., de nouveau le délégué anglais se retira, suivi de quelques fonctionnaires égyptiens, et de nouveau le conseil ne se trouva pas en nombre. Cependant les pèlerins arrivaient, les navires infectés remontaient sans entrave le canal. Ces procédés amenaient Fauvel à dire au comité consultatif que « le conseil d’Alexandrie, paralysé par la prépotence anglaise, était en voie de dissolution ; que, composé en grande partie de membres dévoués aux Anglais, il ne se trouvait pas en nombre pour prendre une décision ; que le délégué anglais avait fini par y prendre une attitude menaçante ; qu’à la faveur de cet état de choses, toutes les mesures prophylactiques avaient été supprimées à Suez 1 » . Fauvel tenait ce langage le 18 juin i883. Le 24 juin, le choléra éclatait à Damiette. L’on
1 Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique de France, t. XIII, p. 1 33 .
s’efforça, au début, de faire croire à quelque choléra nostras. Mais bientôt il fallut se rendre à l’évidence : le fléau avait été importé par des navires anglais 1 . Il s’étendit en Egypte. On le retrouva à Smyrne au mois d’avril i884, et au mois de juin à Toulon, d’où il envahit Marseille d’abord, puis diverses parties delà France, puis l’Espagne, où il fut extrêmement cruel, puis l’Italie, et, en i885, causa l’épidémie du Finistère qui fait l’objet de cette élude 2.
Voilà deux occasions où, pour dire le moins, la propagation du choléra a coïncidé avec l’absence de toutes précautions quarantenaires.
En voici d’autres où les précautions quarantenaires paraissent avoir complètement réussi.
En 1866, la Grèce s’est défendue par des mesures sévères. Les navires ayant eu des cholériques à bord étaient admis à purger leur quarantaine aux îles de Délos et de Skiathos, les autres aux lazarets de Salamine et de Gorfou. Le nombre des navires qui l’ont subie s’est élevé à i.5oo et celui des passagers et hommes d’équipages à 26.000. Douze navires sont arrivés avec des cholériques à bord. L’un d'eux, le Saint-Nicolas, portait i/j3 individus : 54 sont morts, dont 1 4 à bord du navire et 4o dans le lazaret. La quarantaine était de onze jours pour les provenances cholériques et de cinq jours pour les provenances suspectes, à partir du jour de l’ar-
' Fauvel : « Quant à l’origine de l’épidémie, elle ne fait plus doute aujourd’hui, même pour les autorités anglaises ». Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, p. ibq. Le médecin sanitaire de France à Alexandrie adressait au ministre un rapport où il concluait : « L’importation du choléra à Damiette en juin i883 par les navires venant de Bombay, et par les communications constantes entre ces navires et Damiette, résulte des faits relevés plus haut. » Dr Chaumery. Le choléra d’Égypte en 1883, Aloxandrie. i883, p. 17. « Au début, les Anglais, accusés d’avoir enfreint les accords internationaux, nièrent qu’il fût question du choléra asiatique, et le conseil sanitaire d’Alexandrie publia un rapport sur l’épidémie de Damiette, attribuant son origine aux mauvaises conditions hygiéniques locales. Plus tard, ils furent contraints de reconnaître l’importation indienne. Tout le monde sait que, dès leur occupation de l’Egypte, ils s’emparèrent du conseil d’Alexandrie et ne permirent pas que l’on mit aucun obstacle par des mesures coercitives sanitaires au libre trafic des navires anglais. » Dr P. Hauser. Estudios epidemiologicos relalivos a la etiologia y projilaxis del colera. Madrid, 1887, tome II, p. 3oo.
■ « En i883, le choléra parut en Egypte, et, comme on s'y attendait, gagna la Méditerranée l’année suivante, où il éclata à Toulon. » Dr Lawson. Congrès international d’hygiène de Londres. Revue d'hvgiène, août-septembre 1891, p. 681. M. Lawson a bien raison de dire : comme on s’y attendait. A maintes reprises, en i883, Fauvel avait dénoncé le danger qui menaçait l’Europe pour i884. Le nombre connu des décès a été de 38.616 en Egypte (Dr Chaumert. Le choléra d'Egypte en 1883 , p. l\o), de 11.76g en France ( Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique de France, tome XIV, p. agi ; tome XV, p. 537 ; voir, pour x 886 , ci-dessus, pp. nftet suiv.), de 3.630 en Algérie. Recueil, tome XIV, p. ag5 ; tome XV, p. 54i), de 17.750 en Italie (Morana. R colera in Ilalia negli anni 188b e 1885. Roma, i885, p. 16g), de ng.g3i en Espagne (Dr Ph. Hauser, loc. cil., tome II, p. i65). Total: 180.686 décès cholériques administrativement constatés.
raisonnement. La discipline sanitaire fut sur tous les points exactement observée. Le résultat fut que le choléra ne pénétra pas en Grèce.
U Atlanta, navire anglais, part de Londres pour New-York le io octobre 1869. Il feît escale au Havre, le 11, et y embarque 564 passagers, et parmi eux des cholériques. Pendant la traversée, 60 cas se produisent et i5 décès, les deux derniers dans le port même de New- York. Dans ce port, la quarantaine est appliquée avec rigueur. Les malades sont isolés. Les objets susceptibles sont désinfectés. Le choléra ne s’étend pas.
Encore un exemple, qui est d’hier.
Le 16 juillet 1890, le choléra est signalé au lazaret de Camaran sur un navire anglais, le Dekkan, amenant de Bombay 1. 122 pèlerins. Le conseil d Alexandrie se réunit. Le président, M. Miéville, est absent. Le conseil décide de défendre cette fois l’Égypte, de défendre l’Europe, et de les défendre l’une et l’autre par la stricte observation des mesures quarantenaires que prescrit le règlement de 1881 '. Il trouve un appui énergique dans le gouvernement égyptien. Les campements quarantenaires sont organisés. Des étuves à désinfection fonctionnent à Tor, aux sources de Moïse, au lazaret d’Alexandrie. La garde des cantonnements est confiée à des troupes régulières, d autres troupes sont échelonnées le long du canal, et le commandant en chef des forces égyptiennes leur donne l’ordre de tirer sur tout voyageur qui tenterait de s’évader. La plus courte des quarantaines dure vingt-deux jours ; la plus longue cinquante-cinq jours, et tous les navires, une fois autorisés à pénétrer dans la Méditerranée, transitent de Suez à Port-Saïd en état d’isolement absolu. Le choléra, qui est venu de Bombay à Camaran, de Camaran à Djeddah, s’embarque le 8 août à Djeddah sur le vapeur Adana. Sa destination actuelle, c’est Smyrne et Constantinople. Dans les vingt-quatre heures qui précèdent le départ, il fait à bord 10 victimes, 18 pendant la traversée. Il arrive le n août à Djebel -Tor, et là il rencontre une quarantaine scientifiquement, administrativement organisée, tout autre que celle qu’il avait avec si peu de peine vaincue à Camaran. Il s’acharne sur la proie qui va lui échapper ; pendant le débarquement même, il cause encore 6 décès. Puis, de Djeddah, il revient à la charge ; quatorze autres navires, dont plusieurs avec des cholériques, abordent successivement à Djebel-Tor ;
1 C’est au Dr Catalan, médecin sanitaire de la France, que revient l’honneur d'avoir dresse le plan mélhod^ue de la défense et de l’avoir fait adopter par le conseil.
ils y déposent près de 1 1 .000 pèlerins 1 . Cent trente-cinq meurent du choléra dans le campement quarantenaire. Les autres, la quarantaine finie, regagnent l’Égypte, l’Europe et l’Asie, et ni en Asie, ni en Europe, ni en Égypte aucun d’eux ne transmet le mal, ce mal qui partout où il a eu sa liberté d’allure a fait d’effroyables ravages, et dont la puissance de propagation est venue expirer au point précis où il s’est heurté à une quarantaine sérieuse.
Telle est, tracée à grands traits, l’histoire de nos dernières invasions cholériques. Il en résulte :
que le choléra nous vient toujours de l’Inde anglaise ;
qu’il est transporté par les navires anglais avec les pèlerins qui se rendent à la Mecque ;
qu’il ne passe pas le canal de Suez, lorsque cette porte de la Méditerranée est suffisamment défendue par le conseil sanitaire d’Alexandrie ;
que lorsque le canal est insuffisamment défendu, la faute n’en est pas au gouvernement égyptien, mais aux exigences anglaises.
Il n’est donc pas vrai de dire que jamais une quarantaine n’a entravé la marche du choléra.
Il n’est pas plus exact de prétendre que jamais le choléra n’a été transporté par des navires anglais.
Une nation grande, fière, et se targuant d’être chrétienne, ne se résigne pas à défendre des actes aussi hasardeux par des assertions aussi incorrectes sans y être déterminée par quelque motif puissant. Le motif de l’Angleterre, c’est l’intérêt de son commerce ; son excuse, c’est la rigueur excessive du règlement sanitaire de l’Égypte.
Son intérêt commercial est immense, hors de toute proportion avec celui d’aucune autre nation, hors de toute proportion avec celui des autres nations réunies. En 1890, 2.565 navires de commerce, jaugeant ensemble 5.049*766 tonneaux, ont transité le canal de Suez ; 379, jaugeant 574.5xo tonneaux, appartenaient aux diverses nations du globe, sauf l’Angleterre ; les 2.186 autres portaient le pavillon anglais 2. Il serait inique de ne pas tenir compte
“ Le canal de Suez, bulletin décadaire, 22 février 1891. Voici comment les 379 navires de commerce non anglais se sont répartis : 221 allemands, 43 norvégiens,
36 français, 32 hollandais, 17 autrichiens, 10 turcs, 9 italiens, 3 espagnols, 3 grecs, 2 américains, 2 japonais, 1 portugais. Si aux navires de commerce l’on ajoute les navires postaux et les navires d’Etat, on constate qu’en 1890 le nombre total des navires qui ont traversé le canal de Suez a été de 3.38g, savoir : 1 brésilien, 1 siamois, 3 américains, 3 grecs, 4 japonais, 7 portugais, 20 russes, 21 turcs, 34 espagnols, 43 norvégiens, 55 autrichiens, 87 italiens, i44 hollandais, 169 français, 275 allemands et 2.5a2 anglais.
d un pareil fait. Le commerce est la vie même de l’Angleterre. Elle ne tire d’elle- même qu’une faible partie de ses moyens d existence. Les entraves mises au commerce, les retards imposés aux navires, la troublent plus profondément qu’aucun autre pays. Il ne faut pas l’oublier. Il ne faut pas oublier non plus qu’en multipliant les échanges elle a rapproché les peuples, et que, travaillant pour elle-même, elle a servi la cause de la civilisation. Ce n’est pas sans doute une raison pour lui tout permettre, mais c’en est une pour n’imposer à son négoce d’autres gênes que celles impérieusement commandées par la sauvegarde de la santé publique.
Le reglement sanitaire que le conseil d’Alexandrie a le mandat de faire exécuter ne reste pas dans ces justes limites.
Ce règlement prescrit que l’on repoussera à Djebel-Tor les navires qui ont eu des cas de choléra, lorsque le dernier cas remontera à moins de quatorze jours *. C’est une précaution exagérée en ce qui concerne les personnes, et insuffisante en ce qui concerne les choses. Pour les personnes, la période d’incubation est assez généralement reconnue être inférieure à cinq jours. Pourquoi dès lors cette période de quatorze jours ? Si l’on ne considérait comme infectés que les navires où le dernier cas de choléra remonte à moins de cinq jours, on irait au delà de ce que commande la prudence. Quant aux choses, il en est qui peuvent, même après quatorze jours, garder leur puissance de nuire. Le moyen de les rendre inoffensives n’est pas leur séjour dans un lazaret, c’est leur désinfection.
Mais le navire infecté, le navire ayant eu pendant la traversée des cas de choléra à bord, n’est qu’une exception infime ; s’il ne s’agissait que de celui-là, l’entente serait facile : au cours d’une année, à ce qu’ont déclaré les délégués de l’Angleterre à la conférence de Rome 2, il n’y a que deux ou trois paquebots anglais qui se trouvent dans ce cas.
L affaire est autrement grave pour les navires suspects, c’est-àdire pour ceux qui viennent d’un port où existe le choléra.
Que disent les textes ?
; Règlement contre le choléra. — Article premier. — Tout navire arrivant d un lieu contaminé, qui n’a pas eu à bord pendant la traversée d’accident certain ou suspect de choléra, est soumis à une quarantaine simple de sept jours pleins à dater de 1 inspection medicale (voir l’article 34 du règlement général).
' Onze jours pour les navires de guerre et les paquebots postaux.
Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, t. XV, p. fli.
Toutefois, si l'autorité sanitaire a la preuve suffisante qu’aucun accident de nature suspecte n’a eu lieu à bord pendant toute la traversée, et si d’ailleurs le navire est dans de bonnes conditions hygiéniques, la durée de la quarantaine sera diminuée d’après l’échelle suivante :
Après 8 jours de traversée, 6 jours de quarantaine.
— io — 4 —
— xi — 3 —
A partir de i3 jours et au delà, vingt-quatre heures de quarantaine.
Règlement général. — Art. 34. — La quarantaine simple est applicable aux navires à patente brute.
Art. i6. — La patente est nette quand elle constate l’absence de toute maladie pestilentielle dans le pays d’où vient le navire ; elle est brute quand la présence d’une maladie de cette nature y est signalée.
Or, la présence du choléra à Calcutta, à Bombay, à Madras est toujours signalée. Un navire sorti d’un de ces ports ne peut donc, aux termes du règlement, avoir qu’une patente brute. La conséquence est qu’il n’est pas un navire venant de l’Inde auquel ne devrait être appliqué l’article premier du règlement sur le choléra. Est-ce possible ? L’application du règlement n’apporterait-elle pas une perturbation profonde, et la plupart du temps parfaitement inutile, dans les relations de l’Angleterre avec ses possessions indiennes? Il est difficile de ne pas donner raison au gouvernement anglais lorsqu’il écrit :
II est rarement possible de fournir comme une condition de la non-imposition de la quarantaine aux provenances des ports indiens, l’assurance, exigée par les conseils, de l’exemption absolue du choléra dans ces ports, et cette condition met le gouvernement des Indes dans une position très difficile. Dans une partie ou l’autre du continent de l’Inde, avec une étendue d’un million et demi de milles carrés et avec une population dépassant deux cent cinquante millions, la maladie existe presque toujours, et toutes les parties du pays sont en communication avec les ports. Et quoique la mortalité de choléra dans les grands ports ait beaucoup diminué depuis l’introduction d’une meilleure alimentation d’eau et d’un service hygiénique généralement amélioré dans ces villes, il est bien vrai qu’un certain nombre de décès de choléra continue à figurer annuellement sur les états de mortalité.
Si, par conséquent, les vues actuelles des conseils sanitaires sont mises à exécution, il en résultera que les Indes seront de fait en état de quarantaine perpétuelle, situation au plus haut degré préjudiciable au mouvement commercial entre les Indes et l’Europe en général, et presque intolérable par égard aux communications entre les Indes et la Grande-Bretagne1.
1 Extrait d’une note émanée du gouvernement anglais, signée de sir E.-B. Malet, et présentée au conseil sanitaire international de Constantinople dans sa séance du 7 février 1882. Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, t. XII, p. 3.
La ou les Anglais ont tort, c’est lorsque des précautions outrées ils concluent à l’inutilité de toute précaution.
Est-il vraiment admissible que l’on ne prenne aucune précaution contre les maladies pestilentielles ? Les colonies anglaises pratiquent-elles une semblable incurie ? L’Angleterre elle-même la pratique-t-elle ?
L’Angleterre soutient volontiers que l’intérêt commercial prime 1 interet sanitaire. Étant elle-même à peu près mise à l’abri, soit par la distance qui la sépare des pays contaminés et du canal de Suez, soit par la sauvegarde que lui procure l’œuvre générale de son assainissement, les conséquences possibles pour les peuples étrangers de la libre marche de ses navires ne la préoccupent pas outre mesure. Mais quand elle se croit elle-même menacée, elle n’a garde de ne pas se défendre, et elle a recours alors à ces mêmes mesures quarantenaires dont elle cherche à démontrer aux autres l’inefficacité.
Au commencement de juin 1889, la Neva, paquebot de la compagnie Royal-Mail, entrait dans le port de Southampton, ayant eu des cas de fièvre jaune à bord. Immédiatement l’autorité sanitaire lui imposa une quarantaine qui fut fixée d’abord à six jours, puis portée à quatorze jours, enfin réduite à dix jours. Il est difficile de soutenir après cela que jamais les Anglais n’usent de quarantaines. Du reste, toutes les fois qu’un navire, suspect d’être infecté de choléra, entre dans un port anglais, un lieu d’ancrage lui est assigné. Nul ne peut quitter le bord avant d’avoir été l’objet d’une inspection médicale. Toute personne reconnue atteinte du choléra, ou d une maladie que le medical officer of health soupçonne pouvoir être le choléra, est retenue à bord ou recueillie et soignée soit dans un hôpital, soit dans une ambulance qu’elle ne peut quitter qu’avec 1 autorisation du medical ofjicer . Les objets dits susceptibles sont désinfectés ou détruits. L’autorité sanitaire a le droit d’exiger que cette inspection médicale sera faite surtout navire venant d’un pays où le choléra existe (if the ship hâve corne from a place infected ivith choiera)'. C’est là sans doute un minimum de précautions. Mais puisque l’Angleterre les reconnaît nécessaires, pourquoi met-elle obstacle à ce qu’elles soient prises dans la mer Rouge ? Les ports de la Méditerranée sont plus exposés que les ports anglais : méritent-ils moins d’intérêt ?
Parmi ces ports méditerranéens, il y a ceux des colonies an-
1 Choiera Régulations : Ports, 28 H». Avgust 1890.
glaises. Comment se comportent-ils? Ce sont eux qui exagèrent le plus les quarantaines. Je ne citerai que des faits récents. Dès qu’il a été connu que le choléra était au vilayet d’Alep, Chypre, par une décision du 5 juillet 1891, a fait subir une quarantaine de cinq jours à toutes les provenances du golfe d’Alexandrette, et Gibraltar, le 21 du même mois, a imposé une quarantaine de cinq jours aux provenances de tous les ports de la Turquie d’Asie. La colonie de Malte est plus sévère encore. Elle trouve insuffisantes les mesures prises dans les ports français, et on l’a vue considérer Marseille comme suspecte de ne pas se défendre avec assez d’énergie et mettre pour cette seule raison les provenances de Marseille en quarantaine. On l’a vue même, non pas mettre en quarantaine, mais repousser absolument de ses ports des navires, ce qui ne s’est encore jamais fait dans les ports de la France. C’est ainsi que, le 22 avril i884, Malte refusait de laisser entrer un navire anglais, le Crocodile, qui, bien qu’ayant des cholériques à bord, avait traversé librement le canal de Suez b AM. Brouardel, rappelant ces procédés au congrès international de Londres, sir J. Fayrer répondait que « les mesures prises à Malte, à Gibraltar, par les gouvernements particuliers de ces possessions, sont absurdes, mais que l’Angleterre ne saurait en être rendue responsable ». Cela est facile à dire. Il n’en reste pas moins que les colonies anglaises, se trouvant dans une situation identique à celles des autres pays de la Méditerranée, ont recours aux mêmes précautions que leurs voisines, avec cette différence qu’elles y font appel plus facilement, et les imposent avec plus de rigueur.
Du reste, au congrès de Londres, les représentants d’autres colonies anglaises, de l’Australie, du Canada, ont soutenu avec force qu’il était impossible de ne pas se garantir contre les arrivages suspects. En 1889, le gouvernement de Terre-Neuve soumettait à quarantaine toutes les provenances d’Ecosse, d’Espagne et de Portugal, parce que l’on signalait à Dundee, en Ecosse, et dans certaines parties de l’Espagne et du Portugal (in parts of Spain and Portugal ) la présence de la petite vérole.
Mais voici un fait plus piquant. Les Indes anglaises elles-mêmes, ce pays qui exporte avec un égal entrain le choléra et les théories anti-quarantenaires, sentent le besoin de se défendre par des qua-
1 Le Dr Koch a raconté en détail l’histoire du Crocodile dans sa deuxième conférence à l'Office sanitaire impérial de Berlin (i885).
rantaines. On lit dans le rapport du Sanitary Commissioner de Bombay pour l’année 1889 : « Il n’existe pas de règlement efficace pour défendre notre port contre l’importation des maladies infectieuses. Le Health Officer a proposé certaines mesures pour organiser cette défense. Ses propositions ont été soumises au gouvernement. Celui-ci a nommé une commission qui prépare en ce moment même un nouvel ensemble de règlements quarantenaires *. »
L’Angleterre n’est donc pas justifiée à prétendre que, contre le choléra, toute mesure de précaution est inefficace.
Ces mesures de précaution, il est du plus évident intérêt pour l’Europe qu’elles soient prises dans la mer Rouge, comme il est du plus évident intérêt pour l’Angleterre qu’elles retardent le moins possible la marche de ses navires.
Quand l’Angleterre demandera que ses navires, même infectés de choléra, puissent entrer librement dans la Méditerranée, l’Europe et la Turquie devront toujours opposer à cette exigence le non possumus qu’elles lui ont opposé à la conférence de Rome.
D’autre part, l’Europe et la Turquie ne seront en bonne posture de résister à des prétentions exagérées dans le sens de la liberté que lorsqu’elles auront réduit à ce qui est possible et nécessaire des prescriptions réglementaires qui sont actuellement exagérées dans le sens de la protection.
Quelles sont donc ces mesures possibles et nécessaires? Comment peuvent-elles être ramenées au minimum de gêne pour le commerce ?
Il faut, nous semble-t-il, distinguer nettement les navires infectés des navires suspects.
Un navire sera dit infecté: i° si l’on constate à bord la présence du choléra; 2° si la terminaison, soit par la guérison, soit par la mort, du dernier cas de choléra à bord remonte à moins de cinq jours pleins ; 3° si le navire a quitté depuis moins de cinq jours pleins un port où le choléra existait.
' Report on sanitary measures in India in 1888-89, p. uS.La contradiction que nous signalons a frappé le Dr Shakespeare, qui écrit: « Les autorités locales do Gibraltar, lorsqu’elles ont cru cette forteresse menacée par la présence du choléra en Espagne, ont établi une quarantaine pour s’en garantir. Malte aussi connaît les quarantaines. Dans ses relations avec le reste du monde, le gouvernement des Indes se refuse depuis quelques années à admettre la transmissibilité du choléra, et il a été soutenu en cette affaire par les plus hautes autorités sanitaires dépendant de lui : or, non seulement en Angleterre la presque unanimité des médecins sont fermement convaincus que le choléra est transmissible, mais aux Indes mêmes, les mesures prises, en cas d’épidémie cholérique, pour protéger les troupes anglaises, supposent toutes le caractère infectieux du mal, et sa transmission subordonnée aux déplacements humains. » Choiera in Europe and Asia, p. 33g.
Un navire sera dit suspect s’il a quitté depuis plus de cinq jours pleins un port où le choléra existait.
Tout navire venant d’un pays où le choléra existe, sans qu’il y ait lieu de distinguer s’il existe à l’état épidémique ou à l’état endémique, doit être examiné avant d’ètre admis à entrer dans le canal de Suez.
S’il est infecté, il sera retenu jusqu’à ce qu’il ne le soit plus, c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’un espace de cinq jours pleins se soit écoulé depuis le dernier cas de choléra à bord ou depuis sa sortie du port contaminé. Tout ce qui se trouve à bord sera désinfecté.
S’il n’est que suspect, il sera admis à la libre pratique après que le linge sale aura été passé à l’étuve à vapeur humide sous pression.
Si le navire possède une telle étuve, et si un médecin du bord, digne de confiance, déclare que la désinfection a été faite pendant la traversée, le navire sera immédiatement admis à la libre pratique.
Ces précautions seraient à la rigueur suffisantes, et elles ne causeraient au commerce qu’un embarras bien léger, un retard bien faible, puisque au cours d’une année deux ou trois navires seulement (en dehors des navires à pèlerins) se présentent à l’entrée du canal en état d’infection, et que, pour les navires suspects, la désinfection, ainsi limitée, pourrait, lorsqu’elle n’aurait pas été faite à bord, être parachevée en quelques heures.
Actuellement que se passe- t-il ? Les navires provenant d’un port suspect et ayant fourni une traversée de plus de quatorze jours sont astreints à vingt-quatre heures d’observation, mais ils peuvent opter pour le passage du canal en quarantaine. L’une et l’autre mesures sont critiquables. Les vingt-quatre heures d’observation, si l’on n’en profite pas pour désinfecter, n’ajoutent qu’une bien minime garantie à celle qui résulte d’un voyage indemne de plus de quatorze jours. Quant au passage immédiat en quarantaine, « auquel le gouvernement français s’est toujours opposé 1 », il a ce premier inconvénient, de rendre impossible la désinfection. Il est ensuite très difficile à assurer : un effort comme celui qu’a fait l’Egypte en 1890 ne saurait être constant 2. 11 est, enfin, insoutenable en principe. Si, en
1 Proust. Rapport à M. le ministre de l'intérieur sur le projet de réorganisation du conseil sanitaire international d’Alexandrie, n juillet 1891, p. 16.
2 En 1884, M. le Dr Ëck a été délégué par le gouvernement russe pour étudier sur
effet, Fon empêche le navire qui passe en quarantaine de communiquer avec l’Égypte, c’est donc que cette communication pourrait offrir pour l’Égypte quelque danger. Ce danger ne disparaît sans doute pas par enchantement au moment précis où le navire sort du canal de Suez. Pourquoi l’Égypte serait-elle protégée contre un péril auquel resteraient exposés les ports de la Méditerranée, notamment ceux de l’Asie Mineure? Dira-t-on que l’on n’accorde le passage en quarantaine qu’aux navires qui se rendent directement en Angleterre? Les ports de la Méditerranée sont alors, comme nous l’avons dit, à la merci des cas de force majeure, d’un coup de vent ou d’une avarie. Ils sont encore à la merci des capitaines, qui ne reculent guère, pour hâter le passage, devant des déclarations fausses. Nous avons vu que c’est une fausse déclaration du capitaine du Sydney qui a été le point de départ de la grande épidémie de i865-i866. C’est une fausse déclaration du capitaine du Mouhbiri-Surur qui, en juin i865, fut la cause de l’épidémie de Constantinople, où le nombre des décès est évalué à plus de 12.000 *. Le 21 mars 1890, arrivait à Suez un navire anglais, le Fulford, qui avait eu des cas de choléra à bord. Le capitaine déclara qu’il se rendait directement à Falmouth (Angleterre). Il fut admis au passage en quarantaine, et il se rendit à Bordeaux.
Les distinctions et les règles que nous avons proposées nous paraissent à la fois moins gênantes et plus efficaces que les vingt-quatre heures d’observation ou le passage en quarantaine.
Mais pour qu’elles aient quelque chance d’être pratiquées, pour que ces atténuations, qui sembleront peut-être à quelques-uns des concessions excessives, offrent à l’Europe des garanties suffisantes, il faut que le corps chargé de faire exécuter les nouvelles prescriptions réglementaires soit international. Actuellement il ne l’est que de nom. Tant que son indépendance ne lui aura pas été rendue, il sera impossible de compter sur l’application des réformes. La réorganisation de ce conseil est donc la condition essentielle, primordiale de tout progrès.
Je laisse ici la parole à M. Proust, l’inspecteur général des ser-
place le fonctionnement du système quarantenaire . Il a passé un mois en Égypte. Toutes les archives lui ont été ouvertes. Tous les faits lui ont été connus. Après une étude ainsi documentée il a conclu que « le transit quarantenaire doit être complètement supprimé ». Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, tome XIX. p. ah.
1 Conférence de Constantinople. Annexe au procès-verbal, n° 23, p. 7.
vices sanitaires, l’élève et le successeur de Fauvel : il a fixé comme suit les principaux traits de la réforme à réaliser :
Le conseil ne devrait pas être trop nombreux: i5 à 17 membres au maximum.
Il serait composé d’un représentant des divers États ayant des intérêts dans la Méditerranée ou dans l’Extrême-Orient (Angleterre, Allemagne, Autriche-Hongrie, France, Russie, Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Turquie, Hollande, Belgique, Suède, Danemark et Égypte).
Quant aux autres États, ils pourraient confier leurs intérêts à l’une des puissances représentées, mais sans doubler leur voix .
Le conseil ne renfermerait que deux fonctionnaires égyptiens avec voix délibérative.
D’autres fonctionnaires pourraient être appelés pour donner des renseignements, mais ils n’auraient que voix consultative.
Parmi les délégués ou autres membres du conseil, il devrait y avoir un certain nombre de médecins; les uns siégeraient avec voix délibérative, les autres à titre consultatif.
D’ailleurs les délégués des divers États devraient être des médecins sanitaires ou des agents envoyés, d’un grade qui ne pourrait être inférieur à celui de viceconsul.
Le président d’honneur serait le ministre des affaires étrangères d’Égypte. Le vice-président présenté par le conseil serait nommé par décret du Khédive.
Les délégués ne devraient avoir d’attache d’aucun genre avec le gouvernement égyptien ni avec aucune compagnie maritime. Le conseil nommerait et révoquerait tous les agents sanitaires.
Enfin il aurait la disposition pleine et entière de son budget qui serait établi sur des bases assez larges, et qui serait alimenté par des ressources ne pouvant venir à manquer.
En outre, afin que l’organisation que nous venons d’esquisser soit complète et donne les résultats que l’on est en droit d’en attendre, il sera nécessaire d’édicter un code pénal international applicable aux contraventions sanitaires dans des conditions à déterminer * .
Il y aurait d’autres questions intéressantes à traiter. Il faudrait rechercher par exemple où devrait siéger le conseil ; où devrait se faire l’arraisonnement; où et dans quelles conditions devraient être installés les hôpitaux d’isolement a. Il faudrait encore examiner s’il ne serait pas très utile d’avoir contre le choléra une ligne de défense de plus, et de la placer à l’entrée même de la mer Rouge 3.
1 Rapport de l'inspecteur général des services sanitaires au ministère de l'intérieur, 11 juillet 1891.
3 Les campements quarantenaires actuels sont tout à fait défectueux. C’est un des arguments que fait souvent valoir l’Angleterre contre les quarantaines égyptiennes.
3 Le lazaret qu’il y aurait lieu de créer sur un point à déterminer à l’entrée de la mer Rouge devrait avoir un caractère international. Celui de Camaran est insuffisant. En 188/1, M. Mabé avait réclamé « l’organisation convenable d’un grand lazaret à Camaran ». ( Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique de France, t. XIV, p. 3z.) Mais en 1891. le conseil sanitaire de Constantinople a « reconnu la nécessité d’y expédier une mission technique pour le réorganiser ». Il est permis de conserver quelques doutes sur les résultats qu’aura, si elle est envoyée par le gouvernement turc, cette « mission technique ». Fauvel avait dit à Constantinople en 1866 : « Nous concevons
Là aussi se trouve un défilé étroit où le mal pourrait être détruit. Le mouvement européen qui se porte vers la Haute-Égypte et la côte africaine de la mer Rouge imposeront sans doute bientôt l’étude de cette question. Mais je m’en tiens à mon titre, et n’ai voulu parler ici que des « réformes nécessaires ». Or ces réformes immédiatement nécessaires, et j’ajoute facilement réalisables, sont :
i° la réorganisation du conseil d’Alexandrie ;
2° la refonte du règlement sanitaire.
La réalisation de ces réformes dépend de l’Angleterre. Nous avons dit les excuses qu’elle peut invoquer, non pour justifier, mais pour expliquer en partie les résistances qu’elle oppose à l’œuvre normale du conseil d’Alexandrie. De ces excuses, nous n’avons pas atténué la valeur . Cependant sa responsabilité reste lourde. Plus lourde encore en Égypte qu’aux Indes. Aux Indes, elle est aux prises avec un ennemi qui naît du sol même; la lutte est difficile, coûteuse, d’une issue incertaine; si elle ne la mène pas avec toute 1 energie souhaitable, il n’y a là qu’un péché d’omission. Sa faute en Egypte n’est plus une faute passive. C’est très activement qu’elle intervient pour empêcher que les règlements sanitaires soient exécutés : les conséquences qu’amène cette non-exécution des règlements lui sont imputables. Comme nous l’avons montré, de 1869 à 1882, le conseil d’Alexandrie, reconstitué, renforcé à la suite de la conférence internationale de Constantinople, avait défendu 1 Egypte et 1 Europe avec fermeté et succès. Plus d’une fois, le fléau indien était parvenu jusqu’à cette porte de la Méditerranée qui est le canal de Suez ; chaque fois le conseil, d’une main vigoureuse, avait tenu la porte fermée. En i883, sur cette main prête à s’étendre pour faire son œuvre de salut, celle de l’Angleterre s’est abattue :
trrns séries d’obstacles échelonnés sur le trajet parcouru par le fléau: i» mesures à
préserver l’ÉK™te JîXtoT/ h PénétratIon choléra ; a» m3slIros
préserver 1 H0ypte si le littoral de la mer Rouge est envahi ; 3° mesures contre l’Ejrvnte Po ur^ préserver 1 Europe » (Conférence de Constantinople. Annexe au procèJllal
foyeroTgILfde karalaï 6 Et ^ p^hÿiactiqut
prime en ces termes: « Un azaret international serait placé avec utilité à rentrée de la de décisionPimpossiblëà Xenîrdes^Jefd^OrieX^1183110^ éner°‘^Ue et Une unité
laissez passer ! Et le choléra a passé. Il a passé en Égypte; il a passé en Asie Mineure; il a passé en France; il a passé en Italie; il a passé en Espagne; il a fait deux cent mille victimes. Qui peut nier que de l’Espagne, de l’Italie, de la France, de l’Asie, de l’Égypte, tous ceux qui ont pâti, jusqu’à nos pauvres pêcheurs du Finistère, soient en droit de demander compte à l’Angleterre de leurs souffrances? que les contrées qu’a visitées le fléau soient en droit de demander compte à l’Angleterre de leurs pertes ?
Une nouvelle conférence sanitaire internationale doit se réunir à Venise en janvier 1892. Vingt-huit pays étaient représentés à la conférence de Rome. Quatorze seulement, ceux qui ont des délégués au conseil d’Alexandrie, sont invités à prendre part à celle de Venise. La conférence s’ouvrira sans qu’un seul des points discutés aux conférences précédentes soit acquis. L’une des questions qui, à Venise, vont être sur le tapis, est celle-là même qui, à Rome, le 3o mai i885, avait réuni contre l’Angleterre l’unanimité des puissances 1 : l’ordre du jour porte en effet le passage en quarantaine du canal de Suez en même temps que la réorganisation du conseil sanitaire d’Alexandrie. L’Angleterre s’efforcera de lier les deux affaires, que les autres nations s’efforceront de séparer. Sur la première, le mieux que l’on puisse espérer dans l’état actuel des choses, c’est que l’on réunisse une majorité pour refuser à l’Angleterre le libre passage des navires infectés ou suspects. Mais il est dès à présent certain que l’on ne retrouvera pas à Venise un vote comparable à celui du 3o mai i885. Ce vote donnait aux défenseurs de l’Europe une force morale considérable pour résister aux exigences anglaises; il est à craindre que cette force soit amoindrie après la conférence de Venise. Quant à la réorganisation du conseil d’Alexandrie, nous ne doutons pas que la conférence n’émet te le vœu que cette assemblée recouvre son caractère international en recouvrant son indépendance. Nous doutons seulement que ce vœu soit suivi d’effet. Oh ! si l’Angleterre pouvait obtenir le libre passage pour tous ses navires, elle ne ferait aucun obstacle à la réforme du conseil d’Alexandrie. Que lui importerait ? Elle n’aurait plus affaire à lui. Mais tant que ses milliers de navires continueront à être soumis à une surveillance sanitaire, s’imaginer qu’elle consentira à réduire son influence dans le conseil chargé de cette surveillance, c’est, croyons-nous, une illusion. Elle serait bien plutôt disposée
1 Voir p. 570.
à demander qu’on augmente ses prérogatives et qu’on place plus complètement encore le conseil sous sa main. De même que la France, si la conférence de Venise votait le libre passage du canal pour tous les navires anglais, se refuserait à ratifier ce vote, de meme il est a craindre que 1 Angleterre, une fois le passage en quarantaine repoussé, refuserait de ratifier toute résolution qui diminuerait son autorité dans le conseil d’Alexandrie. Ainsi, ou bien le conseil serait rendu indépendant parce que les navires anglais seraient admis à passer en quarantaine, et alors à quoi servirait ce conseil indépendant? Ou bien les navires anglais ne seraient pas admis à passer en quarantaine, et alors le conseil d’Alexandrie ne recouvrerait pas son indépendance. Au surplus, l’Angleterre s’était rendue aux conférences antérieures. Le fait seul de s’y rendre semblait impliquer une certaine déférence pour les opinions d’autrui, une sorte d’engagement moral de tenir quelque compte des résolutions qui seraient prises. De ces résolutions, très mûries, très scientifiques, très pratiques, de celles mêmes auxquelles elle s’était associée par le suffrage de ses représentants, jamais elle n’a tenu compte. Jamais une de ces résolutions n’a inspiré un de ses actes. Les conférences avaient demande que l’Inde fût assainie: nous avons montré que l’Inde est très insuffisamment assainie et les décisions des conférences n’ont exercé aucune influence pour bâter les travaux d assainissement. Elles avaient demandé que tout passager qui se présente pour embarquer dans un port où l’existence du choléra est signalée fût visité par un médecin : cette inspection médicale n’a lieu ni a Calcutta ni à Bombay. Elles avaient demandé que les objets susceptibles de conserver et de transmettre le germe cholérique fussent désinfectés dans les ports d’embarquement aussi bien qu’à bord des navires : ni à bord des navires ni dans les ports d’embarquement cette desinfection n est faite. Elles avaient demandé que lorsque le choiera apparaît dans le Hedjaz, les communications maritimes fussent interrompues entre le Hedjaz et l’Égypte : tous les efforts de 1 Angleterre ont tendu à ce que, même lorsque le choléra est au Hedjaz, même les navires à pèlerins pénètrent librement dans le canal. Je pourrais passer ainsi en revue toutes les conclusions adoptées par les différentes conférences internationales.
En sera-t-il de la conférence de Venise autrement que des autres? Jusqu’ici rien ne le fait prévoir.
Ne nous décourageons pas cependant. Let us hope for the b est.
comme disent les Anglais eux-mêmes, et souhaitons qu’après avoir été défendus, en 1892, à Venise, avec autant de sagesse et d’ensemble qu’ils l’ont été à Rome en i885, les intérêts sanitaires de de l’Europe ne seront plus, en fait, mis à l’aventure, sacrifiés aux intérêts commerciaux de la Grande-Bretagne.
Je répète à propos de l’Égypte ce que j’ai dit à propos des Indes : s’il y avait une justice internationale, l’Angleterre serait contrainte de modifier sa conduite. Mais le droit des gens n’existe pas. 11 n’y a pas de droit où il n’y a pas de sanction. Arriver à établir sur des bases solides la justice entre les peuples, c’est un des plus beaux rêves du présent, ce serait une des plus belles conquêtes de l’avenir.