ANNEXE A LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE IL
Lettres au «Britisii Medical Journal».
Le British Medical Journal s’ étant, dans un article contre les quarantaines, autorise de mon travail sur les Mesures sanitaires en Angleterre depuis 1875 ie lui adressai une lettre qu’il publia et à laquelle il répondit dans son numéro du 10 octobre 1891. Je ripostai par une deuxième lettre qu’il ne jugea pas à propos d insérer. Je ne me plains pas de ce refus qui, formulé d’ailleurs en termes très courtois, n était motivé que par l’étendue de ma correspondance. Mais il ne me parait pas inutile de reproduire ici mes deux lettres parce quelles résument en que que sorte les trois chapitres qui précèdent. Les raisons que faisait valoir mon contradicteur ressortent suffisamment de mes réponses.
Première lettre.
Juvanzé (Aube), 19 septembre 1891.
Monsieur le rédacteur en chef,
Un article dirigé contre les quarantaines, dans le British Medical Journal du 12 septembre, me fait l’honneur d’invoquer mon témoignage. Je ne voudrais pourtant pas que vos lecteurs pussent croire que je partage sur tous les points tes opinions exprimées dans cet article.
J ai rendu justice aux progrès réalisés par l’Angleterre dans l’œuvre de son assainissement, et je l’ai proposée en exemple. Mais je n’ai jamais dit, et n’ai jamais pensé, que le fait de s’être assainie créait à l’Angleterre le droit d’apporter ie choiera aux autres nations.
Faire appel aux quarantaines au lieu de s’assainir, c’est, dites-vous, mettre la charrue avant les bœufs (the cart before the horse). Mais l’Angleterre n’a pas fait autre chose. Elle a usé des quarantaines jusqu’à ce que son assainissement lui eut donne une meilleure garantie. A la conférence sanitaire internationale e Vienne en 1874, un membre de la conférence a soutenu « un système sage de quarantaine appliqué aux provenances maritimes des lieux infectés de choiera », et il s’appuyait sur ce que les quarantaines appliquées aux provenances du Hedjaz avaient préservé l’Égypte depuis i865. « Je ne prétends pas, îsait-it, que les quarantaines maritimes n’occasionnent pas de grands embarras au commerce et aux voyageurs ; mais, en balançant ces inconvénients avec les risques de propager une épidémie, je crois que le choix n’est pas difficile à faire ; a quarantaine occasionne des pertes à quelques individus ; l’épidémie donne la mort à des peuples entiers ' ». Qui parlait ainsi? C’était le délégué de l’Angleterre, M. Dickson. Et les représentants de l’Angleterre, d’accord avec ceux
ci\r™s-Verbau* de la conférence sanitaire internationale de Vienne, pp. x36
des autres nations, votaient la résolution suivante : « En vue de prévenir de nouvelles invasions du choléra en Europe, la conférence approuve les mesures recommandées par la conférence de Constantinople, notamment les quarantaines dans la mer Rouge et dans la mer Caspienne. Ces quarantaines devront être instituées et organisées d’une manière complète et satisfaisante selon les maximes d’hygiène les plus rigoureuses. » Que s’est-il donc passé depuis le congrès de Vienne ? L’Angleterre pense avoir trouvé dans ses travaux d’assainissement une sauvegarde contre le choléra. Je répète que ce n’est pas une raison pour que ses navires donnent le choléra à l’Europe.
Mais, dites-vous, il ne s’agit que des navires qui viennent directement en Angleterre : « England must be allowed to bring her own vessels home to her own ports. » Oui, si cela est possible. Mais est— ce possible ? J’entends : est-ce toujours possible ? Ces navires se dirigeant sur l’Angleterre ne sont-ils pas à la merci d’une avarie, d’un coup de vent, qui peut les obliger à relâcher dans un port intermédiaire ? Et, même en dehors des cas de force majeure, un tel changement de direction n’est-il pas à craindre ? L’année dernière, un navire, le Fulford, ayant eu à bord des décès de choléra, était admis à passer en quarantaine le canal de Suez, parce que le capitaine avait déclaré qu’il se rendait directement à Falmouth. Au lieu de se rendre à Falmouth, il se rendit à Bordeaux. Etes-vous d’avis que Bordeaux devait l’admettre sans précaution aucune ? Même dans un port anglais, on ne l’eût pas fait, et quand arrive dans un de vos ports un navire infecté ou sérieusement suspect, vous prenez à son égard, et vous avez bien raison de prendre, des mesures très minutieuses, très sévères, qui ne différent guère que par le nom des quarantaines adoucies appliquées aujourd’hui dans la plupart des ports de l’Europe 1 .
Vous dites que les pays les plus ardents pour le maintien des quarantaines sont les plus insalubres : « The countries wich cling most tenaciously to quarantine restrictions are the most neglected countries from a sanitary point of view , those in which sanitary progress is unknown. » Mais quels sont donc ces pays qui outrent les quarantaines au delà de toute mesure, qui vont jusqu’à repousser de leurs rivages les navires suspects ? Le fait vous est connu ; il a été rappelé il y a quelques jours au congrès international de Londres; il eût justement figuré dans votre article : les pays du bassin de la Méditerranée les plus sévères en matière de quarantaine sont vos possessions de Gibraltar, de Malte et de Chypre. Qui donc, au congrès de Londres, a soutenu avec énergie la nécessité des quarantaines ? C’étaient vos représentants du Canada et de l’Australie. Il semble que l’Angleterre sera en meilleure situation pour persuader les peuples étrangers de l’inanité des mesures restrictives lorsqu’elle aura exercé cette persuasion sur ses propres sujets.
Je comprendrais que l’on portât la discussion sur un autre terrain, et que l’on recherchât si les progrès de la science sanitaire et de l’hygiène navale ne conseillent pas de transformer les quarantaines anciennes en inspection médicale et en mesures de désinfection. Mais je n’ai que peu d’espoir de ce côté, car, à la conférence internationale de Rome en i885, les représentants de l’Angleterre ont voté contre l’inspection médicale aussi bien que contre les quarantaines.
Permettez-moi un mot en terminant. La présence à l’état endémique du choléra dans la vallée du Gange paraît créer à l’Angleterre de grands devoirs. Il semble, même étant admis qu’elle ait réussi à mettre d’une manière absolue son propre territoire à l’abri, qu’elle a des devoirs envers les Indes, qu’elle en a envers ses autres colonies, qu’elle en a envers le monde. Le berceau du choléra
' Je citais ici l’exemple de la Neva, déjà cité plus haut, p. 58i.
berceau Pet^ TJ ^gleterre doit s’efforcer de l’étouffer dans son
berceau et appliquer aux Indes, comme elle l’a fait chez elle, ses excellents theores sur 1 assainissement ■ . Si elle ne parvient pas à éteindre le maUsou effort r,gl"e’ °-U ,tant,?U elIe sera Pas Parvenue, elle doit ne négliger aucun eto ePr oeu?r 6n SOrUr’ 6t —inconséquence fafaTÏ es navlres qm qulttent Ies Indes- Et ai par malheur le senne
insabiSél / “ 6 SUrVeiUanCe 6t S’éGhaPPe’ °’eSt aSSUmer grave “s! ïui Î eJL SiPP°T au*.mesures ayant pour but de le détruire avant qu il ait seme la mort sur le continent européen.
Ces mesures d’ailleurs seront rendues de moins en moins nécessaires de
àimeSUre qU-e S’exécutera dans les “tiens euro- P ‘pe dIemfnt dans les ports, 1 œuvre d’assainissement pour laquelle
nous continuerons a citer avec admiration l’exemple de l’Angleterre. q
Henri Mohod.
Deuxième lettre.
Monsieur le rédacteur en chef.
ruris, le 32 octobre i!
leS br0UtiIIeS‘ 11 imp01'te assez Peu q™ ce soit t S / j i1UStjre, S1F J°hn Slm0n a condamné les quarantaines, puisqu’on i874 un des deux delegués officiels de la Grande-Bretagne en proposait Jconsécraùon a la confine» de Vienne. Les quarantaines étaientij supputes
ZsZreT 186 ? N°"’ puisqu’en 1866 sir John Simon protestait contre elles, et 1 un de ses arguments devait être que celte année même elles n’avaient pas empeche le choiera de faire en Grande-Bretagne plus de i4.ooo victimes ■ L occasion d en user contre le choléra sévissant en Europe ne se fût guère représentée a vous quen i884, et à ce moment vos travaux d’assainissement étaient déjà avances. Je ne me suis donc pas trompé de beaucoup en disant que contre e choiera vous vous êtes défendus par des quarantaines jusqu’au jour où v^ avez trouve dans la scrutation une beaucoup plus sûre garantie1
Qu importe encore que le choléra ait été ou non apporté en Europe par un navire anglais? Niez- vous que le choléra soit endémique dans l’Inde ? Niel-vous
deUmeSr“ P rT5 6? NieZ'V0US que le S™ fatal soit transportable par voie de mer ? Prétendez- vousque si sa présence se manifeste sur un navire Liais vous avez organise a bord le service médical et le service de désinfection deLlè sorte qu il est nécessairement détruit avant d’entrer dans la Méditerranée ? Si à toutes ces questions votre réponse est nécessairement négative, qu’importe encore une fois que des Indes en Europe il vienne par un baleau Lgh ou plr un bateau turc? Il est poss.ble qu’il voyage sous un pavillon étranger à votre ^P°SS'hIe qu>il V(W s*™ le pavillon britannique.
d’ÀL Ï5 , °bi ’ Je nai pas besoin de raPPeler qu’en 1832, c’est
d Angleterre qu il est venu en France, à Calais; qu’en ,865. c’est un iiavire
elt J y' T 3 ?°rté 6n EgJptC’ d’°Ù Ü a fait cette ’err^blo explosion en Europe, quen 1891, c est un navire anglais, le Dekkan, qui l’a introduit à Camaran, et de la, à Djeddah et à la Mecque.
a Voir p. 574.
Inutile encore de revenir sur les quarantaines, si excessives, dont usent vos possessions de Malte, de Chypre et de Gibraltar. Je n’avais pas dit que l’Angleterre en fût « responsable ». J’avais dit que l’Angleterre serait dans une situation meilleure pour convaincre les nations étrangères après qu’elle aurait réussi à convaincre ses propres sujets. Cela n’est— il pas bien raisonnable ? Vous avez, là-haut, une défense naturelle qui est la distance ; la quarantaine qui vous protège, c’est le temps qu’il faut pour arriver dans vos ports ; et c’est une constatation intéressante à faire que vos colonies de la Méditerranée, se trouvant dans les mêmes conditions que les colonies méditerranéennes, font, au point de vue des quarantaines, non seulement commes elles, mais pis qu’elles.
Venons à des points plus importants, plus actuels.
Vous paraissez très satisfait des progrès que réalise aux Indes l’administration sanitaire, et vous voulez bien exprimer le regret que je n’aie jamais jeté un coupd’œil fa glancejsm les rapports que publie régulièrement cette administration, et dans lesquels je n’aurais pas manqué d’être frappé des résultats obtenus, notamment pour la diminution de la mortalité. Vraiment, Monsieur, ces documents méritent mieux qu’un coup d’œil. Comment, si je n’avais pas étudié le dernier rapport officiel sur les mesures sanitaires prises aux Indes, saurais-je que « il n’y a pas lieu de se féliciter beaucoup de l’amélioration de l’état sanitaire * » ; que g les localités deviennent progressivement plus insalubres 1 2 » ; que « l’état infect de certains districts défie toute description3»? Où, sinon dans ce rapport, aurais-je appris que les statistiques vitales publiées dans les Indes, celles que vous m’opposez, méritent fort peu de confiance, et que la diminution de mortalité, quand elle se produit, « est due à un enregistrement défectueux bien plutôt qu’à une amélioration de la santé publique * » ? Quel autre document m’aurait fourni avec une égale autorité le nombre des décès par choléra relevés dans l’Inde pendant chacune des dernières années, et m’eût permis de constater avec une égale certitude que la sanitation dans l’Inde n’a pas encore eu pour effet d’influencer sérieusement la mortalité cholérique ?
Ne dites pas que mes citations sont triées, tronquées, fidèles quant au texte, moins loyales quant à l’esprit. L’impression générale qui se dégage de ces rap-
1 « Décliné in fever mortality is not so marked as to justify much congratulation on the improvement of the public health. » D' Simpson, health officer of Calcutta. Beport on sanilary measures in India in 1888-89, p . 122.
2 « Each year’s delay in carrying out the construction of broad streets brings with it greater difficulties and expenses ; the crowding together of houses is becoming greater, the open spaces are being more enoroached upon, the breathing space is gradually contracting, and ihe localities are progressively attaining a more unheallhy State . » Dr Simpson. Ibid., p. 123.
3 « The most graphie description of the foui state of some districts will not give as good an idea of the truth as a quarter of an hour’s visit. » M.E.C.K. Ollivant, municipal commissioner of Bombay. Ibid. , p. 127. Défie toute description n’est pas trop fort, car voici ce qu’écrit le Deputy sanilary Commissioner de Madras sur la ville de Tirupati : « There are no public latrines. Portions of backyards are set apart for private resort, holes being left in the walls so that pigs may enter and clean up. People defecate anywhere, and the whole town is pervaded with the odour of pig’s dung and human excrcta . » Ibid., p. 10 4. (Voir la traduction de ces passages, p. 54a.)
* « No less than 43 of the 4g districts of the province (North-Western and Oude) shared in this reduced mortality. As death registration is imperfectly conducted, it is impossible to décidé how much of the réduction may fairly be attributed to better
general health; probably the greater part must be owing to careless recording
This decrease (in the Punjab), itis feared, must be more largely attributed to imperfect registration than to improved health conditions. » (Sir B. Simpson, sanilary commissioner with the Governement of India. Ibid., pp. 78 à 80.) Sir Simpson s’exprime presque dans les mêmes termes sur l’enregistrement des décès dans chacune des provinces do
ports si nets, si sincères, est bien celle que donnent mes citations, et les choses n ont pas beaucoup change' aux Indes depuis que leD'Furnell écrivait dansl’Ma Med cal Gazette (avril ,886) qu'il n’y avait « pas un hameau, pas un village qui ne fut alimente par une eau constamment exposée aux pires souillures » C’est hier, au congres international de Londres, que M. le Dr Pringle disait qu’aux Indes « 05 p. 100 de la population vivent dans des villages, et que les citernes de ces villages sont des lieux d aisances ». Reportez-vous encore aux descriptions foites a ce congres de Londres, par M. Ollivant (de Bombay), par le Dr Holbein- Herdley, par M. Baldwin Latham, et peut-être serez-vous amené à dire avec ce dernier : « Les statistiques sanitaires de Bombay et de Calcutta démontrent que ce 11 est pas le climat qui cause l’effroyable mortalité d’une partie de l’Inde, mais 1 absence totale des plus simples mesures d’hygiène * »
Vous ne contesterez pas que le choléra est une de ces maladies évitables ( preventable ) dont vous parlez, et une de celles qui subissent le plus sûrement 1 action des mesures sanitaires. Aux Indes même, l'on trouverait plus d’un exemple qui le démontré. Comment donc se fait-il, si l’œuvre de l’assainissement se poursuit avec tant de succès, que les décès cholériques continuent à se compter par centaines de mille ? Comment se fait-il que rien ne permette de présager la diminution de cette effroyable mortalité? Comparons, de 1878 à 1888, a courbe de la mortalité cholérique aux Indes avec celle de la mortalité generale en Angleterre. Elles sont représentées l'une et l’autre par deux diagrammes que j’espère que vous pourrez reproduire 2. Ah I c’est ici qu’il suffit d un coup d œil. De cette comparaison, je ne concluerai pas en un mot tranchant • on assainit 1 Angleterre; on n’assainit pas les Indes. Je concluerai: on fait beaucoup pour 1 assainissement en Angleterre; aux Indes on ne fait pas assez pour combattre efficacement le choléra .
Le second désir que j’exprimais dans ma lettre, et auquel vous ne faites pas allusion, est que, en attendant que le choléra soit étouffé dans son berceau, l’admmistration locale lui ferme l’accès des ports indiens, l’empêche de s’y embarquer. Je reconnais que le Native passengership’s act de 1887 constitue un progrès serieux. C’est beaucoup d’avoir rendu obligatoire l’existence d’un service medical a bord de tout navire portant plus de 100 pèlerins (section 26). C’est quelque chose d avoir ouvert au gouvernement la faculté de faire examiner l’état sanitaire des passagers et d’écarter ceux qui seraient reconnus atteints d’une maladie infectieuse (section 3o). Deux observations seulement. Pourquoi cette inspection médicale est-elle une faculté, et non une obligation? Si le gouvernement peut 1 ordonner, il peut donc ne pas l’ordonner. Il ne l’ordonnera donc que lorsqu’il ne pourra pas foire autrement, c’est-à-dire lorsque le choléra sera à 1 état épidémique dans le port intéressé. Est-ce suffisant ? Certainement non. Est-Ü nécessaire que le choiera soit épidémique à Bombay pour que des pèlerins, venant s’embarquer a Bombay, portent avec eux le choléra ? Des exemples nombreux, dont un tout recent, prouvent le contraire 5. Il y aurait un intérêt de premier ordre à ce qu aucun pelerm, dans aucune circonstance, ne pût s’embarquer sans avoir obtenu un passeport sanitaire : c’est ma première critique. Et voici la seconde : ce n’est pas seulement par les personnes, c’est par certains objets que la transmission du choiera peut se faire. Ces objets susceptibles de conserver les germes infectieux * Voir ces citations, plus complètes, pp. 55o et 55 1.
5 Voir, ces diagrammes p . 538, et les nombres exacts des décès cholériques p. 53q.
Je fais allusion a I epidemie qui a éclaté le mois dernier à bord de deux navires Bornbnv le Mara h.0n, et .le ' PeJbref‘- D’une manière générale, des victimes du choléra à Bombay, peu sont des habitants de la ville. « Of the total cases of choiera 83 3 per h6allh "B-bay: neport’o^
sont surtout le linge sale et les effets à usage. Or ces objets sont stérilisés, rendus inoflensifs, sans être gâtés, par leur passage dans une étuve à vapeur sous pression : les expériences faites à l’exposition universelle de 1889 l’ont scientifiquement établi. Trente-quatre de vos grands navires sont actuellement pourvus de ces étuves. Ce serait une petite dépense et un grand bienfait d’en installer dans les principaux ports de l’Hindoustan. Si aucun pèlerin ne pouvait quitter les Indes sans avoir été vu par un médecin, si dans tous les cas les effets des pèlerins étaient passés à l’étuve, il y aurait vraiment beaucoup de chances pour qu’ils n’apportent plus le choléra dans la mer Rouge.
Je dis : n’apportent plus, et ceci m’amène à ma troisième proposition, et à la fin de cette trop longue épitre. Je disais dans ma première lettre : « Si, malgré tout, le germe fatal s’échappe, c’est assumer une lourde responsabilité que de s’opposer aux mesures ayant pour but de le détruire avant qu’il ait semé la mort sur le continent européen. » Vous répondez : ces mesures ne doivent pas être des quarantaines, sous quelque nom qu’elles se cachent; jamais les quarantaines n’ont rien empêché. Que ce ne doive pas être des quarantaines, je veux bien qu’on le discute et j’ai déjà laissé entendre qu’il y avait peut-être mieux à faire ; l’inspection médicale et la désinfection, bien opérées, sont à mon avis des garanties très supérieures à l’ancien système quarantenaire. Mais que les quarantaines n’aient jamais rien empêché, c’est une assertion vraiment trop absolue. Que de faits pourraient être invoqués contre elle! J’en citerai deux: dans le premier, l’absence des mesures quarantenaires a eu pour conséquence des épidémies terribles ; dans le second, le mal parait avoir été réprimé par une quarantaine sévère. En i885, un navire anglais, le Sydney , arrive à Suez. Grâce à une fausse déclaration du capitaine, dissimulant des décès par choléra qui avaient eu lieu à bord, il est admis à la libre pratique. Le choléra éclate à Suez, puis à Alexandrie. Il cause 60.000 morts en Égypte. En 1891, un navire anglais, le Dekkan, arrive à Camaran, chargé de plus de i.aoo pèlerins. Le choléra est signalé sur ce navire. Les pèlerins montent à Djeddah. Le choléra les y accompagne; il sévit à Djeddah et à la Mecque de la manière la plus cruelle. Le 8 août, le navire Adana quitte le port de Djeddah, à destination de Tor, avec 971 pèlerins. Il se produit à bord 18 décès cholériques pendant la traversée; 6 décès ont lieu pendant le débarquement à Djebel-Tor. Ici la quarantaine intervient. Plus de 10.600 pèlerins la subissent, et dans des conditions rigoureuses. Le tléau est arrêté à l’entrée du canal; l’Egypte et l’Europe sont préservées . Il faut une conviction très robuste dans l’inefficacité des quarantaines pour soutenir qu’ici la quarantaine a été inutile. Valait-il mieux, selon vous, laisser le choléra se promener librement dans la Méditerranée, et les enseignements de i865 et de i884 devaientils donc rester stériles?
Je crains. Monsieur, que de nouveau nous soyons en désaccord, et que vous pensiez que décidément je ne raisonne juste que lorsque j’admire. Je le regretterais car, pour détruire le choléra, il sera impossible de se passer du concours, non seulement actif, mais énergique, de l’Angleterre et un journal comme le vôtre pourrait beaucoup pour l’obtenir . J’espère du moins que vous serez persuadé que dans celte polémique je 11e suis [animé d’aucun sentiment autre que le désir de trouver la vérité et de servir le bien public.
Veuillez agréer. Monsieur le rédacteur en chef, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
Henri Monod.