‹ Le choléraChapitre 31 sur 125 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

NOTICES COMMUNALES

Dans les notices qui suivent, l’on trouvera tous les renseignements qu’il m’a été possible de réunir pour chacune des communes atteintes par notre épidémie, soit sur les faits de l’épidémie, soit sur la situation de la commune, au point de vue démographique et au point de vue sanitaire. Pour chacune j’ai cherché à savoir par quelle voie la maladie s’est introduite, quels éléments de propagation elle a rencontrés, quelles ont été les victimes. J’ai donné le nombre des malades qui ont guéri lorsque, contrôle fait, le chiffre fourni par la municipalité m’a paru offrir un degré d’authenticité suffisant.

Les communes sont divisées en deux groupes qui n’ont pas de foyer commun, pas de point de contact connu, et classées dans l’ordre chronologique de leur premier cas de choléra. Le plus considérable de ces deux groupes est celui des communes du sud ; c’est chez elles que le choléra s’est montré le plus cruel. Dans deux communes, le Guilvinec et Quimper, l’étude a été poussée jusque dans ses moindres détails : je n’ai négligé aucun effort pour que les notices qui les concernent fussent complètes; ces notices sont accompagnées de plans, de tableaux ou de dessins qui les éclairent; je les recommande à l’attention de ceux qui chercheraient à tirer de mon travail admi-

nistratif des conclusions scientifiques. Je signale aussi, à cause de l’importance de son enseignement, la deuxième épidémie de Tréboul.

Chacune des notices communales débute par un exposé indiquant les épidémies qui ont frappé la commune antérieurement à celle de 1 885-86, la superficie delà commune, le mouvement de la population entre les dénombrements de 1881 et de 1886, la consommation des spiritueux.

Pour établir le taux de la mortalité dans une commune, j’ai procédé comme je vais l’indiquer.

Je me suis fait envoyer par le maire pour chacune des années 1882, i883, 1884 et 1 885 le nombre des naissances et celui des décès relevés sur les registres de l’état civil. La comparaison du nombre total des naissances et du nombre total des décès pendant ces quatre années donnait en excédent de naissances un chiffre x. D’autre part, le dénombrement de 1886 comparé à celui de 1881 donnait un chiffre z. Si ce chiffre z accusait un accroissement de population supérieur au chifire de l’excédent des naissances, c’est qu’il y avait eu immigration dans la commune, émigration dans le cas contraire. Le nombre des immigrations ou des émigrations supposé réparti également entre les quatre années, il était facile d’établir pour chacune la population probable et d’en déduire le taux annuel, puis le taux moyen de 1882 à i885, de la mortalité. J’ai calculé sur quatre années au lieu de cinq parce que le dénombrement de 1881 a eu lieu le 3i décembre et celui de 1886 le 3o mai et que j’avais, en me restreignant à quatre années, une erreur de cinq mois au lieu d’une erreur de sept mois

Un tableau placé en tête de chaque notice contient la division par groupes d’âge, par sexe, et par état civil de la population qui s’est trouvée exposée à l’épidémie et la proportion du nombre des décès cholériques au chiffre de cette population. Ceci demande à être expliqué.

Dans le chapitre de la statistique (page 128) j’ai déjà comparé le chiffre des victimes à celui de la population des localités réellement atteintes, et non pas au chiffre de la population totale soit des commîmes, soit du département. Dans les notices communales, je fais de même. Le rapprochement, généralement pratiqué, entre

1 II est bien à désirer que désormais les dénombrements aient toujours lieu à la même date et bien à désirer aussi que cette date soit le 3i décembre.

le chiffre des décédés cholériques et le chiffre de la population du groupe administratif auquel ils appartenaient peut être justifié lorsqu’il s’applique à une population condensée, ayant sur tous les points des relations quotidiennes. A Paris, par exemple, si un arrondissement se trouvait atteint par une épidémie de choléra, on pourrait dire que la population de Paris a été exposée à l’épidémie et calculer le pourcentage sur les 2.400.000 habitants, bien que dix-neuf arrondissements fussent restés indemnes. C’est que ces dix-neuf arrondissements auraient subi les mêmes influences météorologiques, telluriques et autres, auraient bu, sinon toujours, au moins quelquefois, la même eau, etc. Quel que fût l’arrondissement atteint, on pourrait affirmer que plusieurs centaines d’habitants ont passé, dans une seule journée, de cet arrondissement dans les dix- neuf autres et des dix-neuf autres dans l’arrondissement contaminé. Paris ^est un tout : la division par arrondissements n’existe qu’administrativement.

Tout autre est la situation des communes du Finistère. Que l’on considère, par exemple, celle de Plouhinec. L’épidémie de Plouhinec s’est concentrée dans le hameau de Poulgoazec qui ne compte pas cinq cents habitants. Or, la commune en compte 4-596 et a une étendue de 2 ,8o5 hectares, le tiers de la superficie de Paris. Les relations entre les hameaux sont si rares que le maire ignorait la présence du choléra dans sa commune, alors que depuis plusieurs semaines la maladie y faisait des victimes. Peut-on dire que toute personne habitant un des hameaux de la commune de Plouhinec s’est trouvée exposée à l’épidémie, parce que Poulgoazec, un de ces hameaux, éloigné de plusieurs kilomètres, séparé par des solitudes, était atteint ? Ce hameau est une petite agglomération maritime, en relations avec les ports, tandis que les autres parties de la commune ne sont habitées que par des agriculteurs et n’ont d’affinités et de contacts qu’avec les « terriens » . On ne vit pas de la même vie, on ne respire pas le même air, on ne boit pas la même eau, on ne se voit pas d’un hameau à l’autre.

Et Lambézellec ! Il y a là i.4i2 habitants agglomérés, aux portes de Brest. Dans la vérité des choses, ils appartiennent à Brest, comme ceux de Poulgoazec dont je viens de parler appartiennent à Audierne; ils ont les mêmes mœurs que les habitants de Brest, n’ont de rapports qu’avec eux, partagent les mêmes périls sanitaires qu’eux ; ce sont ceux-là qui ont été, comme les habitants de Brest,

frappés dans toutes les épidémies de choléra. Le reste de la commune est une vaste étendue rurale de plus de 2.000 hectares, comptant une population éparse de i4.ooo habitants. Je puis bien comparer les 1.4 12, au point de vue des dangers de maladie ou de mort, à leurs voisins les brestois ; mais ma comparaison ne répondrait à aucune réalité si elle s’établissait entre la partie agglomérée et le reste de la commune.

Si les hameaux entre eux sont ainsi étrangers l’un à l’autre, comment pourrait-on dire que le Finistère entier s’est trouvé exposé à l’influence infectieuse, alors que 32 communes sur 291 ont été touchées, alors que pas une commune « terrienne » n’a été atteinte, que l’épidémie est restée absolument localisée dans les villes et villages de la côte?

Certainement, Lille, Rouen, Nancy, Orléans sont bien plus sous l’influence du milieu parisien que Châteaulin n’est sous l’influence de Quimper, bien que Quimper ne soit qu’à quelques lieues de Châteaulin.

Il est possible que ces observations ne soient applicables qu’à quelques départements, peut-être même qu’au Finistère; mais là du moins, elle me paraissent s’imposer. Si j’établissais une proportion entre les décès des communes atteintes et la population du Finistère, je ne vois pas pourquoi je n’engloberais pas toute la Bretagne dans ce calcul. Les marins du Finistère ont plus de relations avec ceux de Saint-Nazaire qu’avec les habitants de Châteauneuf ou de Carhaix.

Telles sont les raisons pour lesquelles je me suis abstenu de faire, pour l’épidémie du Finistère, des calculs qui n’auraient pu donner que des impressions fausses.

La consommation de l’alcool, au cours de l’année i885, a été relevée pour chacune de nos communes. La comparaison entre elles, faite à ce point de vue, paraît instructive.

Pour la F rance entière, la consommation moyenne de l’alcool, par tête d’habitant, a été, en i885, de 3 litres 90 centilitres1. Sur 38 communes atteintes par le choléra dans le Finistère 2, 9 ont eu, en i885, une consommation inférieure à ce chiffre. Le nombre

' Je dois ce renseignement et ceux qui suivent à l’obligeance de mon collègue M. Catusse, directeur général des contributions indirectes.

2 Les informations font défaut pour l’ile de Sein.

des décès cholériques dans ces 9 communes a été très faible : 6 (Pont- l’Abbé), 4. 3, 2, 2, 2,1, 1,1, soit en moyenne 2,4- Dans 2 communes la consommation moyenne de l’alcool a été égale à celle relevée en France; elles ont fourni, l’une 5, l’autre 10 décès. Dans 25 communes, elle a varié de 4 lit. 2 à 9 lit. 6 par individu. Dans ces 25 communes le nombre des décès cholériques a été, en moyenne, de plus de 18. Les communes où la proportion de la consommation de l’alcool a été le plus élevée sont aussi celles où a été le plus élevé le nombre des décès cholériques. Concarneau : alcool, 8 lit. 5; décès, 47; — Douarnenez: alcool, 8 litres; décès, 80; — Quimper; alcool, 9 lit. 3; décès, 36. Au Guilvinec, la consommation moyenne de l’alcool a été de 1 1 lit. 3, c’est-à-dire près du triple de celle de la France : le Guilvinec, où il n’était guère demeuré que 700 habitants, a eu sa population décimée (72 décès). Même résultat à Audierne; la consommation moyenne d’alcool atteint le chiffre effroyable de 1 3 lit. 6 par tête. Sur une population réduite à 1.200 habitants, l’épidémie en a emporté 1 44-

J’ai également indiqué la consommation, pour i885, du vin et du cidre. Celle du vin est partout très inférieure à celle de la France où, en i885, elle a été en moyenne de 75 litres par habitant. Celle du cidre est un peu supérieure à la consommation moyenne de la France, qui a été, en i885, de 18 litres par tête.

J’aurais désiré compléter ces renseignements en indiquant, pour chaque commune, la nature du sol, les conditions de l’alimentation en eau potable, les procédés d’évacuation des matières usées. Si, dans un grand nombre de notices, ces informations manquent, il n’y a pas de ma faute.

Le i3 janvier 1887, j’adressais à M. l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, chargé de la direction du service vicinal dans le Finistère, la lettre suivante:

Monsieur l’ingénieur en chef,

J’ai eu l’honneur de vous entretenir de mon projet de faire une enquête sur les principales conditions hygiéniques où se trouvent les communes du département du Finistère, et vous avez bien voulu me donner l’assurance que les employés des ponts et chaussées et du service vicinal seraient en mesure de réunir les éléments de cette enquête. Vous trouverez ci-jointe la nomenclature des renseignements qui me seraient nécessaires; je l’ai établie après avoir consulté des hommes compétents en cette matière. Je vous serai personnellement très reconnaissant de

tout ce que vous voudrez bien faire pour hâter la réunion de ces renseignements en stimulant le zèle de vos collaborateurs, en leur faisant comprendre l’importance de ce travail, combien il est nécessaire que leurs informations soient absolument précises et certaines. Je désirerais surtout recevoir ces informations dans le plus bref délai possible pour les communes dans lesquelles le choléra a fait des victimes en 1885-86 et qui sont: Concarneau, Beuzec-Conq, Penmarch, Melgven, Nizon, Le Guilvinec, Lanriec, Plobannalec, Pont-l’Abbé, Trégunc, Audierne, Pont-Croix, Douarnenez, Plouhinec (surtout le bourg de Poulgoazec) , Pouldergat (Poul-David), Quimper, Ploaré, Quéménéven, Plonévez-Porzay (Tréfentec), Guilcr, île de Sein, Nevez, Tréboul, Fouesnant, Guengat, Plogastel-Saint-Germain, Landudec, Plounéour-Lauvern, Brest, Guipavas (surtout le bourg deKerhuon), Lambézellec, Saint-Marc, Plougastel— Daoulas (Tenduff), Landivisiau, Trémaouézan, Saint- Pierre-Quilbignon, Plounéventer, Landerneau, Gouesnou.

Je recommande, Monsieur l’ingénieur en chef, l’exécution de ce travail à toute votre sollicitude et à toute votre diligence.

Veuillez agréer, etc.

Le Préfet du Finistère,

Signé : Henri Monod.

Cette lettre était accompagnée de la note qui suit :

I. — Dresser un plan de la commune et y indiquer seulement: a) les habitations ; 6) les niveaux; c) les eaux courantes, les eaux stagnantes, les eaux jaillissantes ; d) les puits ; e) les citernes ; /) les canaux, soit à ciel ouvert, soit clos, amenant l’eau potable ; g) les lieux où sont des fumiers permanents.

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