CHAPITRE III
De février à avril 1886.
SOMMAIRE. — S icr. La mission du D1' Charrin. — Sa. Mesures générales de précaution et d’ assainissement. Visite des localités et prescriptions immédiates ; — avis aux habitants; — nettoiement des communes; — analyse des boissons vendues ; — destruction des germes nuisibles par le feu ou par les désinfectants. — S 3. La pèche du maquereau au Guilvinec et a Audierne. Les tentes militaires ; — la seconde épidémie de Tréboul. — S 4- Récompenses.
§ Ier. — La mission du Dr Charrin.
La seconde période de l’épidémie a commencé le 29 janvier 1886 ; elle a pour point de départ le décret qui , par la délégation donnée à M. le Dr Charrin, a mis en action, dans le Finistère, la loi du 3 mars 1822 ; c’est la période que j’ai vue, celle de la lutte sérieuse entre l’administration, désormais armée par la loi, et le fléau.
A la fin de janvier, l’épidémie était en décroissance sur tous les points. A Concarneau, l’on n’avait au cours de décembre compté que 3 décès et 4 du Ier au i5 janvier. Il n’y avait plus de décès au Guilvinec depuis le commencement de décembre. A Audierne l’épidémie semblait éteinte depuis le milieu du mois. Elle persistait néanmoins dans une ou deux communes, notamment à Quimper et surtout à Douarnenez où le mois de janvier a fourni 26 décès.
Il y avait lieu de craindre qu’elle reprît à la fin de l’hiver une nouvelle vigueur.
Mon prédécesseur, M. Reboul, s’était rendu auprès des malades, avait prodigué les efforts dans tous les sens 1 ; mais ces efforts ne
' Le gouvernement et ses représentants étaient très mal renseignés par les autorités locales. Le 21 octobre, M. Reboul avait demandé au ministre de la marine l’envoi de médecins militaires pour soigner les malades de communes où le nombre des médecins civils était insuffisant. Le ministre avait répondu : « Il résulte des renseignements qui me sont parvenus que jusqu’à présent il ne s’est produit que quelques cas isolés et dans des localités desservies par des médecins civils. Le service de la santé de la côte me paraît donc assuré sans qu’il y ait lieu de recourir aux médecins de la marine que je n’hésiterais pas cependant à mettre à votre disposition si la maladie signalée prenait un caractère épidémique. » Or, au moment où le ministre s’exprimait ainsi, le choléra avait déjà fait i5 victimes au Guilvinec et plus de 5o à Concarneau et dans les localités environnantes.
pouvaient avoir alors que la valeur de conseils; ils n’avaient pas réussi à arracher les bretons à leur apathie. Des instructions excellentes avaient été données, soit par l’administration départementale aux municipalités, soit par quelques maires à leurs administrés; ces instructions avaient produit peu d’effet 1 . Il fallait donc autre chose que des recommandations écrites ou orales: il fallait agir et pouvoir contraindre les maires à agir.
Agir, fort bien, mais comment ?
Dans la grande majorité des cas, les administrateurs, lorsqu’une épidémie éclate, ne savent pas ce qu’il faut faire. Ils ne sont pas préparés à de telles éventualités par leurs études antérieures. Sans doute, ils ont des instructions ministérielles détaillées ; mais ces instructions ont bien des chances de rester à l’état d’abstractions jusqu’au jour où, leur étant oralement expliquées par des hommes de l’art, étant mises en pratique devant eux, elles prennent vie et deviennent alors le guide le plus utile.
Quand j’eus constaté que l’épidémie, sans être très meurtrière, ne cessait cependant pas ; quand je me rendis compte de cette ignorance où j’étais des mesures à prendre, j’eus la vision de la maladie traînant jusqu’au printemps, revenant avec les chaleurs, recommençant alors sa lugubre moisson ; je fus eflrayé de ma responsabilité et j’appelai à mon aide.
Le 20 janvier, après avoir exposé au ministre du commerce et de l’industrie la situation des principales communes atteintes, je concluais :
Il serait très utile, monsieur le ministre, qu’un membre du comité consultatif d’hygiène publique de France fût délégué par vous pour étudier sur place :
i° les mesures qu’il y aurait lieu de prendre ou de recommander dans les localités qui ont été le plus cruellement éprouvées et qui sont : Audierne, Concarneau, le Guilvinec, Douarnenez, Quimper, Guipavas (Kerhuon), en vue de les placer à l’avenir dans des conditions hygiéniques moins désastreuses ;
2° les mesures à prendre immédiatement pour enrayer le fléau.
Il aurait fallu ajouter : et pour l’empêcher de s’étendre aux communes restées indemnes jusqu’à ce jour. C’étaient les plus nombreuses, puisque trente communes à peine, sur deux cent quatre-vingt-onze que compte le Finistère, avaient été touchées par le choléra. Il importait d’être prêt à agir dans les autres à la moindre alarme. « Les mesures sanitaires peuvent être efficaces,
* « Des désinfectants sont déposés à la mairie du Guilvinec depuis plusieurs jours ; personne n’en fait usage. » Rapport du directeur de la santé à Brest, 26 octobre i885.
dit M. Brouardel, lorsqu’elles sont appliquées à la première ou aux premières manifestations de l’épidémie ; leur puissance s’atténue dès que le nombre des malades se multiplie 1 . »
Le 29 janvier, je fus avisé par une dépêche télégraphique que le président de la république venait de signer un décret déléguant M. le Dr Charrin dans le Finistère pour y « prendre toutes les mesures nécessaires en vue d’arrêter la marche de l’épidémie cholérique » .
Yoici le texte de cet acte important du pouvoir exécutif :
Le président de la. république française,
Sur la proposition du ministre du commerce et de l’industrie ;
Vu l’article Ier de la loi du 3 mars 1822, qui confère au gouvernement le droit de prendre les mesures extraordinaires que l’invasion ou la crainte d’une maladie pestilentielle rendrait nécessaires sur les frontières de terre ou dans l’intérieur ;
Vu l’avis du comité de direction des services de l’hygiène ;
Décrète :
Article premier. — M. le D1' Charrin, ancien interne des hôpitaux, chef du laboratoire de pathologie générale de la faculté de médecine de Paris, est délégué dans le département du Finistère et dans les départements voisins pour prendre, sous l’autorité du ministre du commerce et de l'industrie, toutes les mesures nécessaires en vue d’arrêter la marche de l’épidémie cholérique.
Art. 2. — Le ministre du commerce et de l’industrie est chargé de l’exécution du présent décret.
Fait à Paris, le 29 janvier 1886. Signé : Jules GRÉVY.
Par le président de la république :
Le ministre du commerce et de l’industrie,
Signé : Édouard Lockroy.
M. Lockroy, en me notifiant ce décret, m’écrivait : « M. le Dr Charrin est invité à se rendre le plus tôt possible à Quimper, afin de se concerter avec vous sur l’accomplissement de sa mission. M. l’inspecteur général des services sanitaires se rend également dans le département du Finistère pour examiner la situation de concert avec vous et avec le délégué de mon administration. »
Nous allions donc enfin, grâce à la présence d’hommes d’une science éprouvée, grâce aux pouvoirs à peu près illimités conférés au délégué du gouvernement, entamer contre l’épidémie une lutte méthodique.
§ 2. — Mesures générales de précaution et d’assainissement.
Le 2 février, M. le professeur Proust, inspecteur général des services sanitaires, arrivait à Quimper accompagné du Dr Charrin.
1 M. Brouardel. Le secret médical, p. 23a.
L’épidémie cholérique du Finistère a fait, en totalité, 780 victimes1. Au moment où M. le Dr Charrin arrivait, 676 personnes avaient succombé. Pendant la mission du Dr Charrin et jusqu’à la fin de l’épidémie, il n’y a donc plus eu que 54 décès cholériques, disséminés sur une vingtaine de communes et une durée de quatrevingt-trois jour s. Sur ces 54 victimes, quelques-unes sont mortes dans des hameaux où l’existence du choléra n’avait même pas été constatée par l’autorité municipale. Le nombre des malades qui ont succombé malgré les mesures prises est donc très faible.
Visite des localités et prescriptions immédiates . — Dès l’arrivée de MM. Proust et Charrin, nous nous mîmes en route pour visiter les localités où des cas de choléra étaient encore signalés et aussi les communes où des mesures d’assainissement semblaient devoir être ordonnées en vue d’empêcher le retour du mal. Nous parcourûmes ainsi Concarneau, Douarnenez, Poulgoazec, Tréboul, Guengat, Guilvinec, Audierne. Nous vîmes tous les malades. Nous cherchions à inculquer à ceux qui les entouraient, toujours trop nombreux, la nécessité de désencombrer les chambres des patients ; de ne jamais y boire, ni y manger; de désinfecter les déjections; en cas de décès, de brûler, autant que possible, les linges et objets de literie. Nous recherchions les causes d’insalubrité et donnions des ordres pour les faire disparaître.
Les notices communales feront connaître les mesures d’assainissement exécutées ; l’on y verra que l’administration a dû user de contrainte pour obliger au respect de ses prescriptions. La fermeture des puits suspects, surtout, a été difficile à obtenir. Il a fallu plus d’une fois enlever les bielles et les mettre sous clé dans les mairies. Les municipalités elles-mêmes s’ingéniaient à démontrer l’innocuité de l’eau des puits, jusqu’au jour où elles recevaient l’ordre de les fermer. C’est que l’eau des puits est plus fraîche et, semblables à des enfants, les populations sont plus sensibles à la privation présente qu’au danger futur.
Notre tournée finie, M. Proust retourna à Paris. M. Charrin resta en résidence à Quimper, dirigeant la lutte, tenu au courant des moindres incidents, se transportant sur les points menacés et, entre temps, continuant, avec non moins d’obligeance que de com-
' La statistique publiée par le comité consultatif d’hygiène publique de France (tome XV, p. 52 2) ne donne que 572 décès; mais, dressée un peu hâtivement, avant la fin de l’épidémie, elle est restée très incomplète. Le chiffre de 780 est le seul exact.
pétence, notre éducation hygiénique. Jusqu’à son départ, aucune mesure n’a été prise sans son assentiment ; après son départ, rien n’a été fait que suivant ses indications. C’est à lui que revient le mérite de la défense.
Avis aux habitants. — Le 9 février, j’écrivais au ministre du commerce et de l’industrie : « Je crois qu’il est utile dans la circonstance présente de parler net et ferme. C’est le seul moyen, s’il en existe un, d’empêcher le retour du fléau au printemps prochain. Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’arrêter à cette objection que nous risquons d’alarmer les populations. Le mal contre lequel nous avons à lutter ici, ce n’est pas l’affolement, c’est l’indifférence, l’apathie, une sorte de fatalisme mystique. » Je proposais de faire afficher dans toutes les communes du Finistère un avis indiquant les mesures générales à prendre pour prévenir ou combattre l’épidémie. Le ministre approuva ma proposition. L’avis, contenant le texte breton à côté du texte français et par conséquent accessible à tous ceux qui savaient lire, fut affiché. A titre de curiosité, je reproduis l’affiche avec les deux textes.