CHEZ LES FEMMES ENCEINTES
Parmi les facteurs de' gravité du choléra, la grossesse si je m’en rapporte aux observations recueillies chez mes 400 cholériques, tient le premier rang. Elle doit se placer, à mon sens, avant la débilité sénile, l’alcoolisme, la tuberculose. J’ai vu guérir, en etlet, des vieillards affaiblis, des alcooliques, des phtisiques, à la suite d’atteintes graves du choléra. Au contraire, chez les femmes enceintes que j’ai soignées, il a suffi plusieurs fois d’une infection cholérique modérément grave, enapparence, pour déterminer des catastrophes. Neuf femmes enceintes : deux guérisons et sept décès, voilà, dans mon service, le bilan de la grossesse (1).
Les statistiques des auteurs diffèrent peu de la mienne en général. En 1866, par exemple, Horteloup a soigné à l’Hôtel-Dieu onze femmes enceintes atteintes de choléra, parmi lesquelles neuf ont avorté: huit ont succombé un ou deux jours après la fausse couche, une est morte sans avoir eu le temps d avorter. La même année, Potain a vu à Necker mourir deux femmes dans les mêmes conditions, l’une avortant, l’autre n’avortant pas. .
Et cependant, le 10 août 1866, Moutard-Martin disait ceci : « J'ai soigné beaucoup de femmes frappées à toutes les époques de la grossesse, et le nombre de celles qui ont succombé après accouchement prématuré ou avortement a été minime. Chez une femme atteinte, huit jours avant le terme de la grossesse, d un choléra algide qui a provoqué l’accouchement prématuré, la maladie s’est terminée rapidement d une manière favorable. Parmi les femmes accouchant avant
(i) L. Galuahd. Choléra et grossesse (Gaz. hebd., oct. 1892).
terme sous l’influence de la maladie, une seule a succombé. »
Get optimisme â surpris.
Les femmes enceintes atteintes de choléra léger échappent seules à l’avortement. Celles que frappe le choléra moyen ou grave avortent et meurent ; ou bien, après la mort du fœtus, elles succombent sans avoir expulsé le produit de la conception ; telle est la règle. Les cas heureux constituent des exceptions.
« C’est à la période de réaction, et non pendant l’algidité, que se produit, dit Laveran, l’avortement ou l’accouchement prématuré. »
Parmi les sept malades de ma série noire, deux seulement ont avorté : l’une le neuvième jour, l’autre le onzième jour seulement ; cette dernière a succombé huit heures plus tard, tandis que l’autre est tombée dans un état de marasme lentement mortel.
Chez les cinq autres, l’expulsion n’a pas eu lieu. Le décès est survenu le sixième, le neuvième (deux fois), le dixième, le quatorzième jour. Chos.e curieuse, la malade qui a fourni laplus longue carrière était phtisique ; elle a eu des oscillations thermiques (39°2 au maximum) qu’on chercherait vainement dans les autres observations.
Dans cette série, aucun cas de choléra foudroyant.
Lorsque la grossesse est avancée, s’il est impossible de sauverla mère pourrait-on faire quelque chose poulie salut de l’enfant ?
Il est démontré que l’enfant succombe toujours avant la mère ; on pourra donc se dispenser de pratiquer l’opération césarienne post mortem, comme la chose a été faite dans le cas d’Isambert en 1866. Il faudrait, si l’on se préoccupait uniquement des intérêts de l’enfant, provoquer l’accouchement prématuré ou pratiquer l’opération césarienne de bonne heure, c’est-à-dire à un moment où la situation de la mère n’est pas encore absolument désespérée (rappelons-nous la série favorable de Moutard-Martin).
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Quel est le médecin qui osera sacrifier à ce moment une patiente encore pleine de vie ? Je me suis trouvé une fois, à propos d’une femme grosse de huit mois, en présence de ce grave problème. Or, offrir, dans ce cas à l’enfant les chances d’un salut très hypothétique c’était tuer la mère à coup sûr. J’ai pensé qu’il n’y avait qu’une chose à faire : s’abstenir.
Si la lactation diminue la résistance de l’organisme à l’égard des maladies infectieuses en général et du choléra en particulier, l’influence de cet état physiologique n’est assurément pas comparable à celle de la grossesse.
Les dix nourrices que j’ai observées au Bastion 36 et dont j’ai fait connaître l’histoire (1) se sont comportées en présence du choléra d’une façon relativement satisfaisante. Si j’avais eu affaire à des mercenaires, le résultat n’aurait pas dû paraître surprenant, puisque, dans les familles, on ne conserve comme nourrices que des femmes qu’on tient pour bien portantes et qui, par conséquent, sont dans des conditions favorables. Mais mes dix patientes allaitaient leurs propres enfants. Plusieurs semblaient débilitées, surmenées. Or, malgré ces circonstances peu propices, j’ai compté, dans cas dix cas, six guérisons, ce qui donne un chiffre de 60 pour 100. Or, dans ma statistique générale, j’atteins seulement le chiffre de 50 pour 100. ^
Et si, mettant à part deux nourrices atteintes l’une de cholérine, l’autre de choléra de moyenne intensité, j’envisage seulement les 8 femmes affectées de choléra pernicieux, je trouve 4 guérisons contre 4 décès, c est-
il) L. Galliahd. Choléra et lactation (Gaz. hebd., nov. 1892).
à-dire 50 pour 100 de guérisons, chiffre élevé, puisque, dans ma statistique générale des cas graves, je n’ai que 33 pour 100 de guérisons.
Je sais bien qu’il ne faut pas exagérer l’importance d’une statistique aussi restreinte. Je n’insiste sur un relevé dont le hasard aurait pu bouleverser la physionomie que pour opposer la situation relativement favorable des nourrices à la situation absolument détestable des femmes enceintes.
Un fait avait frappé avant moi les observateurs : c’est la fréquence, de l’engorgement douloureux des mamelles, surtout à la période de réaction, chez lesnourrices atteintes de choléra. Le flux diarrhéique du choléra qui supprime le fonctionnement du rein, qui dessèche les cavernes des tuberculeux, qui fait disparaître comme par enchantement l’hydrothorax, l’ascite, les œdèmes, se montre souvent impuissant à troubler les fonctions physiologiques des glandes mammaires. J’en ai trouvé la preuve dans plusieurs de mes cas. Chez une nourrice qui a succombé le onzième jour, l’induration des mamelles s’est manifestée avec une telle intensité qu’elle a constitué une véritable complication de la maladie.
Magendie signalait déjà la chose en 1832. Une de ses malades, récemment accouchée et atteinte de choléra mortel, eut, pendant la période algide , une telle distension des mamelles qu’on fut obligé d’en extraire le lait. Elle succomba au bout de quelques jours, dans le coma. A l’autopsie, on trouva les seins' gorgés de lait.
Briquet et Mignot relatent l’histoire d’une femme de vingt-quatre ans qui, ayant cessé de nourrir le 9 mai 1849, et ayant eu le lendemain les seins gonflés et tendus, fut, le troisième jour, en état d’algidité ; le 12, les mamelles étaient complètement affaissées; dès le 13, la réaction s’opérant, le lait recommença à les distendre, mais dix jours plus tard, quand la malade quitta l’hôpital, la sécrétion lactée était tarie.