CHAPITRE V
Utilisation du Recensement de 1901 pour l’étude des rapports entre la profession et le chômage.
À l’aide des données fournies par le Recensement, nous voulons mesurer l'importance relative du chômage dans les diverses professions. Cette importance doit ressortir, nous le savons, du rapprochement effectué, au sein de chaque profession, entre les forces de travail disponibles et les forces de travail perdues. Il s’agit, les forces professionnelles étant considérées comme spécifiquement distinctes, de grouper toutes celles qui se ressemblent, qu'elles soient employées, ou au contraire temporairement inactives, et de mesurer, dans chacun des groupes ainsi formés, la proportion des forces inactives au total des forces existantes.
Autant ce programme est aisé à formuler, autant la complexité des faits économiques rend sa réalisation difficile. Nous avons vu combien de nuances existent dans la notion de profession, dans celle de professionnel, dans celle de chômeur; nous avons vu que certaines de ces nuances sont admises par le Recensement de 1901 et d’autres non. La nature des données recueillies conditionne étroitement le rapprochement à effectuer entre chômeurs et travailleurs et donne naissance à deux séries de difficultés, les unes relatives à la profession, les autres relatives aux autres caractères des travailleurs qu'il s’agit
GROUPEMENT SELON LES CARACTÈRES NON PROFESSIONNELS vw
de grouper. Il est commode d'examiner ces deux séries de difficultés en commençant par la deuxième.
$ I. — GROUPEMENT DES TRAVAILLEURS SELON LEURS CARACTÈRES NON PROFESSIONNELS.
Dans un groupe professionnel quelconque, l’Administration française distingue, nous l'avons vu, quatre catégories principales: travailleurs isolés, patrons, salariés occupés, salariés sars emploi; au sein de chacune de ces catégories, elle sépare les travailleurs selon le sexe; puis, dans les huit groupes ainsi formés, elle distingue des groupes nouveaux, classés selon l’âge, l’état civil, l'instruction, les professions accessoires; enfin, aux employés et ouvriers sans emploi, elle demande la durée de leur chômage. Il s'agit de savoir dans quelle mesure il faut tenir compte de toutes ces nuances pour arriver à former des groupes dont tous les membres se ressemblent au point de vue économique, sauf en ce qui concerne le chômage.
L'une d’entre elles apparait immédiatement comme capitale : ies chômeurs sont exclusivement des salariés sans place; le groupe de travailleurs auquel ils appartiennent est donc exclusivement celui des salariés, et c’est au total de ces salariés qu'il faut rapporter le chiffre de chômeurs établi en excluant, au contraire, de la comparaison, les travailleurs non salariés”.
Cette sélection est, à première vue, la seule nécessaire. En effet, parmi les caractères notés chez les chômeurs, l'un, la durée du chômage, est un simple attribut de Pétat
‘ Ce mode de procéder est partiellement suivi par l'Administration dans l'étude qu’elle consacre au chômage. Elle compare, en effet, les chiffres des salariés sans emploi à ceux des salariés occupés. Son tort est de ne pas avoir pris, comme terme de comparaison, le total des deux chiffres.
de chômage, et tous les autres existent, en principe, chez les travailleurs occupés comme chez les chômeurs‘.
Une précaution semble pourtant utile à prendre : c’est celle qui consiste à distinguer complètement les sexes. Rien ne dit en effet que le taux du chômage féminin soit égal au taux masculin. Les chiffres concernant les femmes sont, d'autre part, moins exacts que ceux établis pour les hommes”. Ils sont en outre moins significatifs, parce qu'il y a relativement beaucoup moins de femmes que d'hommes travaillant en atelier. Enfin, la différence des sexes implique en général, même sous une rubrique industrielle identique, une différence profonde des occupations individuelles. Dans ces conditions, mieux vaut, jusqu’à plus ample informé, consacrer à chaque sexe une étude distincte.
Celle qui suit s’occupera exclusivement des salariés hommes.
$ I[. — GROUPEMENT DES TRAVAILLEURS SELON LEURS CARACTÈRES PROFESSIONNELS.
Les difficultés de rapprochement dues aux caractères professionnels des travailleurs sont moins simples à résoudre que les précédentes. L'objectif à atteindre est de grouper les rubriques du Recensement de telle façon que tous les salariés, appartenant à une famille de professions donnée, soient inclus dans le groupement correspondant
* Si l’on veut raffiner, on peut pourtant faire la remarque suivante: parmi les individus qui se déclarent chômeurs, un certain nombre accusent un âge supérieur à soixante ans, ou une durée de chômage supérieure à un an. Or de tels individus ne sont vraisemblablement pas, ou ne sont plus des professionnels Leur maintien à l'effectif du groupe fausse donc peut-être le taux de chômage. Mais comme il est possible que cette inexactitude soit contrebalancée par d’autres erreurs en sens inverse, mieux vaut ne pas modifier à la légère le chiffre de chômeurs officiellement constaté.
* Cette inexactitude, constatée d’une façon générale dans les diverses statis-
tiques du chômage, s'explique par l’imprécision fréquente du statut économique des temmes.
à celte famille. Or certaines rubriques ne peuvent être rattachées à aucun groupement. Ce sont les rubriques tout à fait vagues, telles que Profession non spécifiée, Industrie mal désignée, etc. Tous les bulletins portés à ces rubriques doivent donc être négligés, et, par là déjà, les taux de chômage des diverses familles professionnelles sont jusqu’à un certain point faussés.
Cette première tare acceptée, il reste à former avec les autres rubriques un certain nombre de groupements. Le plus simple serait d'adopter dans son entier la classification méthodique du Recensement, mais ce n’est pas possible. Les ensembles administratifs, industries principales, sous-groupes et groupes, ont été établis, en effet, a priori sans tenir compte de la répartition des bulletins entre eux. Or celle-ci est très différente, nous l’avons vu, selon qu'on considère les bulletins des travailleurs occupés ou ceux des chômeurs, et notre recherche ne peut avoir lieu que si les deux classements divergents sont ramenés à l'unité.
Un exemple précis nous fera mieux comprendre. L'Administration sépare complètement le sous-groupe Pêche maritime de l’industrie principale Transports maritimes, cette dernière étant rattachée au groupe des transports. Ce système, à première vue, n’a rien de choquant. Mais considérons maintenant les chiffres du Recensement; nous trouvons pour la pêche maritime 26.000 travailleurs occupés contre 800 chômeurs ; et pour les transports maritimes, en regard de 32.000 travailleurs occupés, 2,200 chômeurs. La différence de taux de chômage indiquée par ces chiffres est faite pour surprendre. Scrutant alors les choses de plus près, nous nous apercevons qu’on a placé dans l'industrie Transports maritimes les bulletins portant la dénomination marin et matelot. On comprend alors ce qui s’est passé : ceux d’entre les travailleurs de la mer qui étaient en chômage se sont désignés
par ces dénominations générales de marin et de matelof, et sont venus s’agglomérer dans les rubriques englobant ces dénominations au détriment de la rubrique pêche. L'équilibre ne peut donc ètre rétabli entre les travailleurs occupés et les chômeurs qu’en fondant ensemble les diverses rubriques en question. Ce qui se passe chez les travailleurs de la mer étant susceptible de se reproduire dans les autres professions, c'est rubrique à rubrique qu'il nous faut étudier les chiffres officiels, afin de n’accepter qu'à bon escient les groupements établis par l'Administration.
Ceci nous amènera à constater qu’il existe certaines rubriques auxquelles aucun groupement des chiffres du tableau VIL[' ne peut rendre leur équilibre : ce sont celles qui concernent les professions auxiliaires disséminées dans toutes les industries. Si nous considérons, par exemple, la rubrique Menuiserie de bâtiment, nous y trouvons une proportion de salariés occupés relativement faible par rapport au chiffre des chômeurs *.
Cela tient au principe même du Recensement, qui répartit les travailleurs occupés selon l’industrie collective à laquelle ils collaborent. Ce système, bien qu'il s'applique indistinctement à toutes les rubriques, n’a pas pour la majorité d’entre elles l'effet que nous signalons ici. On peut en effet supposer qu'il y a, en général, équivalence entre le nombre de travailleurs occupés, détournés de la rubrique qui leur conviendrait personnellement par la convention de l’industrie collective d'établissement, et celui qui revient à cette rubrique en vertu de la même convention. Il n’en va pas de même pour les rubriques
! C’est, on le sait, le tableau du Recensement de 1901 qui répartit les professionnels selon l’industrie collective des établissements.
? Cf. Recensement de 1901,, tome IV, p.540; rubrique 4.625 : 69,566 salariés occupés contre 6.874 chômeurs.
relatives aux professions auxiliaires, comme par exemple celle des menuisiers, lesquelles perdent infiniment plus de travailleurs occupés qu'elles n’en reçoivent. Il faudrait donc se résigner à négliger purement et simplement ces rubriques, si leur cas n'avait été prévu par le décompte des spécialités individuelles.
Celui-ci nous fournit le total des travailleurs exerçant, dans tous les domaines industriels, l’une des seize professions considérées comme les plus répandues. Si donc nous rapprochons chacun de ces seize totaux des chiffres de chômeurs agglomérés dans les rubriques correspondant auxdites professions, nous pouvons former des taux de chômage rationnels.
Ce rapprochement, hâtons-nous de le dire, ne donne pas un résultat parfait. Il s’agit, en effet, de combiner deux décomptes qui, en fait, ne se correspondent pas. Reprenons, pour nous en rendre compte, notre exemple des menuisiers. La rubrique 4.625, qui les concerne, est classée par nous, avec un certain nombre de rubriques voisines, dans un groupement nouveau auquel nous donnons le numéro d'ordre 91”. Si nous ajoutions simplement le chiffre du décompte spécial aux chiffres de ces rubriques, nous aurions un nombre assez considérable de doubles emplois. Il est en effet probable que presque tous les salariés occupés de la rubrique 4.625 sont des menuisiers, et que les rubriques voisines en contiennent aussi quelques-uns. Or, tous ces menuisiers sont déjà inclus dans le décompte spécial. On ne peut donc utiliser le chiffre fourni par celui-ci qu’en le diminuant.
Cette diminution peut se faire de deux façons, toutes deux défectueuses. Une première méthode consisterait à n’introduire dans notre groupement que la différence entre
i Voir infra, chap. VI, p 101.
le total du décompte spécial, soit 98.501, et celui des salariés occupés de la rubrique 4.625, soit 69.566. Ce système, basé implicitement sur l'hypothèse que tous les salariés de la rubrique 4.625 sont des menuisiers et qu'eux seuls le sont, est assurément grossier.
Les détails fournis par l'Administration, dans les tableaux XXVII et XXVIIT', nous permettent de recourir à un deuxième procédé moins imparfait. Il consiste à rechercher dans ces tableaux, d’une part le total des menuisiers que nous appellerons M, et d'autre part le nombre #7 des menuisiers appartenant aux diverses rubriques de notre groupement 91, à déduire »# de M et à ajouter la différence ainsi obtenue aux chiffres fournis par le tableau VII Ce procédé donnerait, si l’on connaissait la valeur exacte de #1, un résultat tout à fait correct.
Malheureusement, cette valeur n’est indiquée par les tableaux XXVITI et XXVIIT que pour les catégories supérieures de la classification administrative, et certains de nos groupements ne coïncident pas exactement avec ces catégories : c’est ainsi que nous introduisons dans le groupement 91 quelques-unes des rubriques ressortissant à l’industrie principale 4.647 Meubles rustiques. Combien de menuisiers au juste contiennent ces quelques rubriques, c'est ce que le tableau XXVIII ne nous apprend pas. Nous sommes donc, encore une fois, réduit à des approximations arbitraires. La meilleure nous paraît la suivante : nous avons 627 menuisiers inscrits à l'industrie principale Meubles rustiques ; nous admettrons que tous ces menuisiers se trouvent précisément dans les rubriques placées par nous au groupement 91, et nous réduirons le chiffre fourni par le décompte spécial de 627 unités.
‘ Tableaux relatifs au décompte spécial des professions individuelles ; Cf. Recensement de 1907, t. IV, p. 776 et 794.
Il y a, d’ailleurs, un assez grand nombre de cas où celte inexactitude peut être évitée : ce sont ceux où les groupements à modifier correspondent exactement aux industries principales de la classification administrative. De toute façon, ce système, même avec son imperfection éventuelle, est encore moins grossier que le premier procédé indiqué, et, faute de mieux, nous nous en contenterons.
La marche à suivre étant ainsi déterminée, nous n'avons plus qu’une remarque à faire avant de passer à l'exécution : c’est que l'introduction dans nos groupements des chiffres tirés du décompte spécial, jointe d’ailleurs à la suppression des rubriques indéterminées, rend les totaux généraux auxquels nous aboutissons différents des totaux de la statistique officielle .
Notre but étant l'étude particulière des divers groupes professionnels au point de vue du taux de chômage, cette liberté prise avec les chiffres du Recensement nous parait sans inconvénient. Notre seul effort doit être d'arriver par ce moyen à former des groupements fermés, c’est-àdire qui n’empièlent pas, au point de vue professionnel, les uns sur les autres.
! On trouvera à l’annexe II un tableau de contrôle permettant de vérifier la concordance de nos chiffres avec les données officielles.