III. COiNSIDÉRATION
Il n'y a rien qui nous fasse mieux connaître notre misère et notre indignité devant Dieu, que la Passion de Notre-Seigneur, et par conséquent il n'y a rien qui soit plus capable de nous confondre et de nous humilier devant lui. Cette seule pensée : Je suis la cause des tourments et de la mort de mon Sauveur, c'est moi qui le fais mourir, devrait m'abîmer dans la confusion. Seigneur, dit le prophète Habacuc, ayant appris que vous deviez être attaché à la croix, j'en ai
(1) Dan., 10. 8.
tremblé cVhorreur et de crainte. Oh! que ce tremblement est juste et raisonnable! « Qu'y a-t-il de plus étrange que de dire que Dieu, cette majesté suprême, devant qui toutes les vertus des cieux tremblent de respect, soit descendu de son trône jusqu'à la poussière de la terre, qu'il ait pris une chair mortelle et passible, qu'il se soit laissé clouer les mains à un gibet, et qu'il ait fallu qu'un tel Seigneur ait été si maltraité? Pourquoi? pour le péché d'un chétif esclave qui est la cause de sa mort (1). » Se peut-il rien dire de plus humiliant pour moi? Y a-t-il rien qui me fasse mieux connaître l'indignité de mes crimes? « 0 chrétien, veux-tu voir l'énormité de tes fautes? Jette les yeux sur les plaies de ton Sauveur; considère ces mains percées, ces pieds déchirés, ce visage mourant. Regarde-toi dans ce miroir, et juge qu'elles doivent être les plaies de ton âme, par celles que tu vois sur le corps innocent qui ne les souffre que pour te servir de remède. Si tu n'étais blessé à mort, et même à la mort éternelle, jamais le Fils de Dieu ne fût mort pour te guérir (2). » Mais si la grandeur de nos plaies et l'indignité de nos âmes doivent nous humilier à la vue du Crucifix, cerles, notre impuissance à satisfaire à la justice de Dieu n'est pas un moindre motif de confusion et d'humiliation. Pourquoi, Seigneur, fallait-il que vous fussiez si indignement et si cruellement tourmenté? Parce que, me dit-il, tu ne pouvais satisfaire à la justice de mon Père, ni trouver aucune créature qui pût le faire pour toi. L'homme souffre sur la terre pour l'expiation de son péché, mais il ne satisfait à Dieu qu'autant qu'il participe aux mérites de mon sang et de ma mort. Les réprouvés souffrent dans les enfers; mais quelque peine que porte Féteruité de leurs supplices, jamais ils ne satisferont à leurs dettes, parce qu'ils n'ont plus de part
(I) Rupert, in hune locura. — (2) S. Bern., Serm, 3, de Nativ, Domini.
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à ma croix. 0 faiblesse hunuùnc, que tu es extrême! 0 divine justice, que vos rigueurs sont excessives! Sauveur du monde, où peut se caclier l'orgueil de mon âme, lorsqu'elle se voit si impuissante par elle même, et si dépendante de votre miséricorde? Que si mon impuissance, jointe au besoin que j'ai des mérites de Jésus-Christ, est un si juste sujet de confusion, que sera-ce du mauvais usage que j'ai fait de son sang et de ses souffrances? N'ai je pas raison de m'anéantir à la vue du Crucifix, me souvenant du peu de fruit que j'ai tiré d'un si puissant remède, rendant inutiles par mon extrême nonchalance toutes les douleurs qu'il a souffertes, et toutes les peines qu'il a prises pour mon salut?" Les réprouvés, au jour du jugement, n'oseront lever la tête, quelque abandonnés qu'ils soient, lorsqu'il leur montrera ses plaies, et qu'il leur reprochera l'abus et le mépris qu'ils en ont faits. Ils seront si éperdus de crainte, de honte, de désespoir, qu'ils souhaiteront que les montagnes tombent sur leur tête pour les cacher aux yeux de leur Juge, et les ensevelir dans la poussière. Serai-je donc plus dur et plus impénitent que ces malheureux, qui ne laissent pas de trembler devant la majesté de leur souverain Seigneur, quoiqu'ils ne puissent plus rien espérer de sa bonté! Mon très aimable Rédempteur, comment est-ce que j'ose paraître devant vous, après vous avoir causé la mort, ayant encore les mains toutes sanglantes du meurtre que j'ai commis? Oh! que je suis confus de vous avoir mis en cet état! Comment est-ce que je pourrai jamais réparer l'opprobre et l'ignominie que vous avez endurés à mon occasion? Quelle révérence, quel respect, quel honneur puis-je vous rendre pour reconnaître la bonté que vous avez eue de vous charger de l'infamie de mes crimes? J'avoue, Seigneur, que je suis indigne d'une si grande miséricorde, et plus incapable encore de vous bénir et devons louer comme j'y suis obligé. Quand j'aurais toutes les langues et tous les cœurs des bienheureux, et que dans
toute réternité je les emploierais à m'acquiller de mes de- Toirs, l'éternité ne me suffirait pas pour vous honorer. Souffrez donc que je m'abîme dans mon néant, et que mon silence tienne lieu de sacrifice, qui vous rende un élernel respect, et qui adore vos plaies sacrées dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
QUATRIÈME LEÇON
Quatrième disposition : L'oubli de toutes choses, jusqu'à nous-mêmes.
« Jésus-Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort pour eux. » 2. Cor., 5.15.