CONSIDÉRATION
Un des anciens Pères du désert, fort expérimenté dans la science des saints, disait que pour faire une bonne oraison, il faut s'oublier soi-même : ce que nous pouvons entendre en deux manières. La première est que Fâme doit être si attentive à la prière, et si fortement appliquée à Dieu, qu'elle perde le souvenir de toutes choses jusqa'à elle-même. La seconde, que l'homme d'oraison, pour s'élever aux choses célestes, doit se perdre amoureusement en Dieu, sans rechercher ni goût, ni consolation, ni lumières subhmos, ni faveurs et caresses de son amour, mais seulement son bon plaisir, s' offrant à lui comme une pure capacité à recevoir tout ce qu'il lui plaira, comme une toile d'attente qui reçoit avec indifférence tous les traits que le peintre veut y tracer. Suivant cette règle, je dis que pour recevoir une parfaite im-
A l'école du calvaire. 17
pression de Jésus-Christ crucifié par la considération de ses soutîrances, il faut se présenter au pied de la croix avec un esprit vide de toutes les choses créées, et s'enivrer tellement de son sang, qu'il efface du cœur, s'il est possible, tout ce qui n'est point Dieu. En voici les raisons.
Premièrement, la Passion de Notre-Seigneur nous oblige par reconnaissance à ne vivre que pour lui. Par conséquent, nous ne devons penser qu'à lui et ne nous occuper que de lui, parce que la pensée est le premier acte de la vie, qui doit lui être toute dévouée et consacrée. Et puis, en vertu du baptême, qui est une vive expression de la mort de Notre-Seigneur, comme dit l'Apôtre, nous faisons profession de renoncer à toutes les choses du monde; nous ne devons donc pas plus y penser que si nous étions déjà morts, et ensevelis dans le tombeau (1). Qu'avez-vous à faire de songer aux vanités du monde, dit saint Augustin? vous y avez renoncé, vous devez les oublier. Vous êtes mort, et votre vie est ensevelie dans le tombeau de Jésus-Christ. La mort efface le souvenir de toutes ces choses. Voyez ce que disent les pécheurs au moment où la mort les arrache du monde : Que nous a servi notre orgueil, de quoi nous a profité la pompe de nos richesses, que nous avons tant vantées F Tout cela est passé comme une ombre, ou comme un courrier qui va en diligence, ou comme un vaisseau qui fend les flots sans laisser aucune trace de son passage (2). Gardez-vous bien d'attendre que la mort fasse cet effet malgré vous en votre personne. Il faut la prévenir, vous défaire de tout ce qui est périssable, d'une manière si généreuse qu'il ne vous en reste pas seulement le souvenir, et beaucoup moins l'attache et l'affection du cœur.
Car, comme la Passion de Notre-Seigneur est le dernier effort de son amour, elle doit aussi gagner tout votre cœur.
(1) s. Aug,, 1. 4. de Symbol, ad Gatech. cl.— (2) Sap. 2.
Eh ! qui peut assez aimer celui qui n'a pas même épargné sa vie pour nous sauver ? Or, si vous l'aimez ardemment, vous oublierez bientôt tous les objets de la terre qui vous amusent, parce que l'amour de Jésus-Christ veut régner partout où il est, et pour régner absolument, il veut être seul. Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur, afin que rien n'y entre sans ma permission; comme s'il disait, selon l'explication de Hugues, cardinal (1) : « Je veux que vous vous souveniez partout de moi, puisque j'ai été crucifié pour vous; je veux qu'il n'entre rien en vous, et qu'il n'en sorte rien qui soit mauvais; je veux que le plus intime et le plus secret de votre cœur ne soit ouvert qu'à moi seul, que l'image de ma beauté éclate au fond de votre âme, que le caractère de mon amour soit une marque qui vous distingue et vous sépare de tout ce qui m'est contraire ; et enfin, que dans le château de votre âme le seul étendard de ma croix paraisse toujours déployé. »
Vous ne ferez rien en cela que le Sauveur du monde n'ait fait pour vous. Il s'est oublié lui-même au jour de sa mort, afin d'opérer ce grand mystère, qui est le sujet de vos considérations. Il a oublié le soin de son honneur, s'exposant au dernier opprobre pour réparer la gloire que vous aviez perdue par le péché. Il a oublié son contentement et sa satisfaction , s'exposant à des tourments étranges pour vous rendre la joie et les délices du paradis. 11 a oublié sa propre volonté, la soumettant à la volonté de son Père, la plus rigoureuse pour lui, et la plus affligeante qui se puisse imaginer. Il a oublié les injures qu'il a reçues; ou s'il s'en est souvenu, ce n'a été que pour nous en obtenir et nous en accorder le pardon. Il a oublié tous ses intérêts jusqu à sa propre vie, pour vous rendre la grâce que le péché vous avait ravie. Il est donc juste que vous fassiez pour lui ce
(1) Hugo card , ad c. 8, Gantic.
qu'il a fait pour vous. Il faut que vous mclliez au pied de la croix toutes les injures qu'on vous a faites, pour n'en avoir jamais aucun souvenir. Condamnez à un éternel oubli toutes les pensées de vengeance qui s'élèvent dans votre esprit (1) ; sacrifiez tous vos ressentiments à la charité de celui qui est mort pour vous lorsque vous étiez encore son ennemi. Saint Isidore dit qu'il faut écrire nos injures dans l'eau, et les bienfaits sur l'airain, tout au contraire de ce que font les pécheurs. Mais je dirai volontiers qu'il faut les écrire du sang de l'Agneau, qui crie miséricorde pour ceux qui le répandent, et qui nous apprend à rendre le bien pour le mal. Quelque mal qu'on puisse nous faire, ce sang le changera en bien ; et les injures les plus atroces, les pertes les plus signalées, les calomnies les plus noires étant teintes de cette divine liqueur, perdront leur malignité, et deviendront précieuses. Il faut, en second lieu, oublier les soins inutiles de la terre, et voyant expirer l'auteur de la vie, songer que ce n'est point pour nous procurer des biens périssables qu'il accepta la mort, mais pour nous mériter l'éternité. Pourquoi vous empressez-vous tant pour des choses vaines et inutiles, ayant sur les bras une affaire aussi importante qu'est celle de votre salut éternel ? Quand l'orage menace un vaisseau rempli de riches trésors, on le décharge des marchandises les plus pesantes, qu'on abandonne pour sauver ce qui est précieux. Faites de même pour sauver votre âme : déchargez votre esprit de ces pensées terrestres, de ces inquiétudes, de ces soins piquants, importuns, pesants, qui vous mettent en danger de faire naufrage. Perdez-les, de peur qu'ils ne vous perdent vous-même. En troisième lieu, il faut oublier tous vos intérêts, soit d'honneur ou de plaisir, et vous donner à Notre-Seigneur pour porter les marques de ses plaies, telles qu'il lui plaira les imprimer sur votre âme et
(1) Eccli. 10.
sur votre corps. Les apôtres s'étant un jour embarqués avec leur Maître sur la mer, oublièrent de prendre des provisions ; et, comme dit saint Anselme, ils étaient si ravis de la douceur de ce pain céleste qu'ils avaient avec eux, qu'ils ne songèrent point aux nécessités du corps. Que vous seriez heureux si ce pain des anges que vous contemplez sur le Calvaire, et que vous devez toujours porter avec vous, effaçait de votre mémoire le souvenir de tous les plaisirs du monde! Vous savez que votre esprit est borné dans son étendue, qu'une chose lui fait oublier l'autre. Voyez lequel des deux vous aimez mieux oublier, ou Jésus-Christ, ou le monde, ou l'amour divin, ou l'amour-propre. Pensez bien au choix que Yous ferez. Jésus-Christ est votre dernière fin, que vous devez toujours avoir devant les yeux ; si vous tournez la tête pour voir ce qui est derrière vous, au lieu d'avancer, selon le conseil de l'Apôtre, vous reculerez, et vous serez en danger de retourner dans le chemin de la perdition que vous aviez heureusement abandonné.
A l'École du calvaire. 21