II. CONSIDÉRATION
Cest faire injure à Jésus- Christ que de rougir de la croix.
Que si ce procédé est injurieux à la religion, il ne l'est pas moins à Jésus-Christ qui l'a établie, dont la personne serait peu considérable, s'il fallait rougir lorsqu'il est question de le servir. Car, dit Salvien^ en quelle vénération peut être parmi les chrétiens le nom de Jésus-Christ, si le service qu'on lui rend est une tache d'infamie, si on se rit des actions de vertu qu'il inspire à ses serviteurs, et si l'on est en quelque façon contraint d'être méchant de peur d'être méprisé, de prostituer sa conscience de peur de perdre l'estime du monde (1), et de demeurer dans le vice pour ne point vivre dans l'opprobre? quelque bas et ravalé que semblent à notre orgueil les services qu'il exige de nous, c'est trop d'honneur de faire ce qu'il désire; les actions les plus petites en elles-même, au point qu'elles sont éclairées de ses regards et marquées du sceau de son approbation, sont pleines de sagesse et tout éclatantes de gloire. Pourquoi donc en rougir, comme si elles étaient indignes d'un homme d'honneur et messéantes h. un homme sage ? N'est-il pas insupportable qu'un homme, de quelque condition qu'il soit, refuse de faire pour Dieu ce que Dieu a fait pour un homme ? L'humiUté de Jésus-Christ n'est pas une chose si vile, que les riches la doivent mépriser, ou que les nobles, si grands
(1) Salvi., 1. 4 de guber. Dei.
LE CHRÉT. iU
qu'ils soient, doivent en rougir. Il n'y a point de fortune sur la terre si éminente qui puisse tenir à déshonneur ce que Dieu, prenant la forme de son esclave, n'a point jugé indigne de sa grandeur (1). Car puisque lui qui est le Roi des rois, devant qui tous les monarques sont plus petits que des atomes, s'est abaissé jusque-là, et quoiqu'il y eût une distance infinie entre sa grandeur et le néant, il est néanmoins descendu jusqu'au fond; certes nous pouvons bien le faire, Dous qui ne sommes rien et qui touchons presqu'à la bassesse même. Le chemin pour y arriver n'est pas si long, qu'il doive nous étonner ; et si après un tel exemple nous y avons encore de la répugnance, notre vanité est tout-à-fait inexcusable, vu principalement que Jésus-Christ faisant les choses basses et abjectes, leur a ôté toute la confusion qui y était attachée. Il a rendu la pauvreté précieuse ; il a ennobli tout ce quïl touchait par son usage ; il a relevé les humiliations et les opprobres, et leur a communiqué un certain rayon de grandeur, comme le soleil dore et illumine de ses rayons tout ce qu'il touche jusqu'à la boue. Si bien que comme les saints, qui ne sont grands que par sa faveur, sanctifient et consacrent tout ce qu'ils portent, jusqu'aux cilices dont ils se sont revêtus, et leur impriment une vénération si particulière, qu'on en fait, après leur avoir servi, des reliques sacrées qu'on baise avec honneur et qu'on garde avec révérence ; de même depuis que le Fils de Dieu a porté la croix avec tous ses apanages, ce n'est plus un instrument d'ignominie, mais un ornement de gloire, et les humiliations ne sont plus des bassesses, elles sont devenues des grandeurs et des actions honorables et glorieuses.
(1) s. Léo., ser. 2 de resurrect.
A L'ÉCOLE DU CALVAIRE. 2il9