I. CONSIDÉRATION
C'est déshonorer le christianisme que de rougir de la croix.
Car premièrement, c'est faire outrage à la religion, et déshonorer la sainteté qu'elle professe, vu qu'il n'y a per-
(1) s. Hier., ep. ad Pamm. — (2) S. August., 1. 2 de symbol. catech , c. 1. — (3) S. Aug., tract. 11 in Joann.
sonne qui cache la condition qu'il a embrassée, sinon ceux qui exercent des méliers infâmes que les lois détendent et que la justice punit. A-l-on jamais vu un soldat tenir à déshonneur de porter Tépée, un juge de rendre justice, un magistrat d'exercer sa charge? Les artisans même font leur métier, si vil qu'il soit, à la vue de tout le monde, sans rougir, sans se cacher, sans se dérober aux yeux des hommes; et un chrétien rougira de montrer ce quil est, et de faire les fonctions et les exercices propres de son étal? L'honneur est dû à la vertu, le déshonneur est la peine du péché. Est-ce donc un crime d'être chrétien, de pardonner les injures, de visiter les hôpitaux, de communier souvent, de faire pénitence, de participer aux sacrements qui sont les sources de la grâce? Lorsque la religion chrétienne était un objet de scandale aux -Juifs et de mépris aux iniidèles, les martyrs se faisaient gloire de souffrir la persécution des tyrans, et de porter sur leur corps les marques de leur créance empreintes avec le fer et le feu; et cet invincible courage avec lequel ils faisaient profession du christianisme, était le plus glorieux témoignage de leur innocence et la plus visible preuve de la bonté de leur cause. Voici comme en parle Tertullien : La nature, dit ce fort esprit, attache la crainte et la hontft au ppché, comme des marques publiques de son infamie; il n'appartient qu'aux méchants de rougir et de craindre le reproche de leur mauvaise conduite. Out-ils commis quelque crime, ils font ce quils peuvent pour le cacher? sont-ils découverts, ils tremblent jusqu'à la moelle des os? sont-ils poursuivis, ils cherchent des lieux de retraite pour se sauver? sont ils pris et accusés, ils nient tout avec opiniâtreté? sont-ils appliqués à la torture, à peine peut-on, par la force des tourments, tirer de leur bouche la confession de leurs crimes ; et lorsqu'ils se voient convaincus et condamnés sans ressource, ne pouvant plus désavouer le mal qu'ils ont fait ni en souffrir la honte, ils s'en déchargent
2il6 LE CHRÉTIEN
sur le destin et sur les astres (1) ! Mais un chrétien fait- il rien de semblable ? 11 ne rougit point de l'être, il ne s'en repent point. Si on le lui reproche, il s'en glorifie; si on l'accuse, il ne s'en défend point; si on Tiiiterroge, il le confesse franchement; si on le condamne, il remercie ses juges (2). Quel est donc cet étrange mal qui n'en a point les qualités? ni crainte, ni honte, ni difficulté de confesser ce qu'il est, ni le regret de l'être, ni les plaintes de ce qu'on lui fait souffrir ? quelle sorte de mal est ceci , dont le coupable se réjouit, dont la dénonciation est le comble de ses désirs, dont le reproche est sa gloire, le châtiment sa félicité et son bonheur? C'est ainsi que ces grands courages triomphaient de la mauvaise honte, et se faisaient gloire, d'être esclaves de Jésus-Christ, lorsque la croix était encore un signe de contradiction, lorsque le nom chrétien était une infamie publique, la profession un crime d'état, la vie un scandale, la doctrine une folie, la mort un sacrifice d'expiation. Et maintenant que la religion est en honneur, que l'EgUse, qui est plus belle que la lune, a presque formé son croissant par le cercle de l'univers, que la croix est le plus superbe ornement des rois, et qu'elle paraît sur leur front plus éclatante qne toutes les pierreries de leur diadème (3), ceux qui font état de la porter ont honte d'en avoir les marques ; et par un étrange désordre, depuis que la grâce de Jésus- Christ a changé ses persécuteurs en chrétiens, la corruption des mœurs change aujourd'hui les chrétiens en persécuteurs et en tyrans, qui décrient la vertu et qui font des actions de piété un sujet de scandale comme les Juifs, et de mépris comme les gentils. N'est-ce pas déshonorer la religion, et dire ouvertement que ses maximes sont mauvaises, puisqu'elles apportent de la honte à ceux qui les suivent ? Quand je vois un chrétien fuir la vue des hommes quand il
(1) Tert., c. 1 Apolog. — (2) Ibidem. — (3) S. Aug., in Ps. 73.
A l'École du calvaire. 217
se confesse ou qu'il approche des sacrements, n'ai-je pas raison de demander quel bien c'est que la pénitence que l'on ne fait qu'en cachette, la piété qu'on n'exerce qu'en secret, la sainteté qu'on n'ose professer devant le monde, de peur d'en recevoir de la confusion?