‹ Le chrétien a l'école du calvaireChapitre 12 sur 229 · CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATION

Saint Jérôme dit que tout ce que Dieu a fait dans le monde, a été pour glorifier son bien-aimé Fils, et le faire aimer de tous les hommes d'un amour très-fort et très-véhément (1). Mais quoi qu'il ait fait pour le rendre aimable, il n'a pu lui donner de plus doux attraits que ses plaies, ni de sceptre plus glorieux que la croix, pour le faire régner dans les cœurs. Jésus-Christ crucifié est un charme si puissant, qu'à moins d'être tout-à-fait insensible, on ne peut pas lui résister.

Premier motif d'amour. — Si vous considérez qui est celui qui s'est livré à la mort pour vous racheter, il

(1) In c. 3, Habacuc ad hœc verba : Cornua in manibus ejus, etc.

VOUS sera bien difficile de n'être pas épris de son anoour. Ce seul regard simple, général, sérieux, d'un Dieu mourant, opérera en vous une estime, une tendresse, une union singulière avec Jésus. S"il s'était contenté de vous sauver par le ministère d'un ange, vous seriez toujours obligé de l'aimer souverainement; mais votre salut lui a été si cher, qu'il n'a point voulu le confier à un autre; il s'en est chargé lui-même; et de peur que votre cœur ne fût partagé entre votre Créateur et votre Sauveur, il a uni ces deux qualités en sa personne. Jonathas montra bien qu'il aimait David, lorsque parlant à son père en sa faveur, il se mit en danger d'être percé de sa lance. C'est pourquoi David l'aimait réciproquement d'un grand amour; et quand ils furent contraints de se séparer, ils versèrent tous deux beaucoup de larmes. Mais David, remarque l'Écriture- Sainte, pleura le plus (1), et c'était avec raison, parce qu'il n'était que le sujet, et que Jonathas était le fils du roi, singuhèrement aimable par sa beauté. 0 mon Jésus, ô le plus beau et le plus aimable de tous les hommes! n'êtes-vous pas le Fils de Dieu? n'êtes-vous pas mon roi, mon souverain, mon tout? ne suis'je pas votre esclave? et néanmoins, vous avez daigné parler pour moi à votre Père céleste; vous vous êtes exposé à sa colère, et vous avez été pour mon sujet percé d'une lance qui vous a ouvert la poitrine, pour me découvrir votre amour. 0 amour! si vous ne blessez mon cœur, ce n'est pas un cœur, c'est un rocher.

Deuxième motif d'amour. — Secondement, considérez qui vous êtes, vous qui lui avez été si cher : un esclave, un ingrat, un ennemi. A peina, dit saint Paul, se trouvera-t-il quelqu'un qui veuille mourir pour un ami innocent (2); mais Jésus-Christ prodigue sa vie et la perd de bon cœur pour ses ennemis, pour des pécheurs, par la main des pécheurs,

(1) I. Reg., 20., 41. — (2) Rom.. 5.

et dans la compagnie des pécheurs, afin de nous faire d'ennemis, ses amis; de pécheurs, des, saints; de serviteurs, ses frères; de captifs, ses cohéritiers; et de bannis, des rois (1). Qui n'aimerait un tel bienfaiteur? Cyrus traitant familièrement avec Tigrane, roi d'Arménie, qu'il avait fait son captif, lui demanda ce qu'il voudrait donner pour la rançon de sa femme, à quoi il répartit qu'il donnerait volontiers sa vie. Quelque temps après, Tigrane étant de retour dans son royaume, voulut savoir de la reine si elle n'avait pas admiré la bonne grâce de Cyrus, qui les avait traités avec tant d'humanité; mais elle lui répondit qu'elle ne l'avait pas regardé, n'ayant jamais pu détourner la vue de celui qui s'était offert à la mort pour la remettre en liberté. Que devez-vous donc faire à l'égard de Jésus-Christ, qui ne s'est pas seulement offert à la mort pour sauver votre âme, mais qui l'a soufferte en effet? Comment est-ce que vous pouvez le perdre de vue un seul moment? Comment pouvez-vous donner un seul de vos regards à la créature? Si votre âme est son épouse, comment peut-elle oublier ce divin Époux, qui l'a tirée de la dernière bassesse, pour l'élever sur son trône? Si elle est son esclave, comment peut- elle oublier un si bon maître?

Troisième motif d'amour. — Considérez, en troisième lieu, de quel abîme de maux cet incomparable ami vous a retiré, savoir, de la mort éternelle de l'enfer. Si vous étiez sur un échafaud, prêt à recevoir le coup de la mort, et qu'un ami \înt vous délivrer au péril de sa vie, et vous arracher des mains de vos ennemis, que ne voudriez-vous pas faire pour votre libérateur? Saint Nil raconte (^) que son fils Théodule, ayant été pris par les Sarrasins avec plusieurs autres solitaires, après avoir été souvent amené au pied des

(1) Theol. Myst., part. 2. 97, Harph. — (2) Apud Suriiim., 14 januarii, de nece 38 Monach. in Sino.

idoles, pour y être immolô, fut enfin exposé en vente par ces barbares, à l'entrée d'une bourgade, nommée Subaire. Il était tout nu, environné d'une troupe de ces voleurs bien armés, qui lui avaient pendu une épée au cou, à dessein de l'égorger, s'ils ne pouvaient le vendre au prix qu'ils désiraient. Ce jeune captif voyant que personne ne voulait l'acheter plus de deux écus, effrayé de la crainte de la mort, criait aux habitants qu'ils eussent pitié de lui, leur promettant avec beaucoup de larmes qu'il servirait toute sa vie celui qui voudrait l'acheter, même après lui avoir payé sa rançon. L'évêque du lieu s'étant rencontré à ce spectacle, fut touché de compassion, et l'ayant délivré du péril où il était, il le remit bientôt après entre les mains de son père. Dites-moi, quel sentiment d'amour et de reconnaissance devait avoir ce jeune homme envers un si charitable prélat, qui lui avait donné la liberté après lui avoir sauvé la vie? Mais vous-même, quel amour ne devez-vous pas avoir pour Jésus-Christ, à qui vous êtes infiniment plus obligé? Mon Sauveur, j'étais sur le bord de l'abîme, comme une malheureuse victime, chargée de la malédiction de votre père et du poids de mes offenses, près de tomber dans les flammes éternelles, sans secours, sans force, sans espérance de la part des créatures; et pour me tirer de ce danger, vous avez pris ma place, vous m'avez racheté, non pas à prix d'argent, mais avec le précieux sang qui est sorti de vos plaies. Cela ne mérite-t-il pas bien que je vous aime? A qui puis-je donner mon cœur, sans vous faire injure et sans me rendre coupable d'une extrême ingratitude? Si le dernier des hommes m'avait fait la centième partie du bien que j'ai reçu de vous, je ne pourrais m'empêcher de l'aimer : pourquoi donc n'aurais-je point d'amour pour vous? Vos bienfaits ontils quelque défaut, qu'ils ne puissent faire sur moi la même impression qu'y ferait la moindre de vos créatures? Quatrième motif d'amour. — Considérez, en dernier lieu,

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combien votre salut a coûté au Fils de Dieu. Il n'y a pas seulement employé ses prières et ses larmes, mais ses travaux, son sang et sa vie. C'est pour cela qu'il est descendu du ciel jusqu'à la boue, qu'il a élé banni si longtemps, qu'il a si fidèlement travaillé, qu'il a pris tant de peine, qu'il a si généreusement combattu vos ennemis; et enfin, qu'il est mort dans le combat tout couvert de plaies et de sang. En vérité, n'en a-t-il pas assez fait pour être aimé? Le supplice qu'il a enduré est tel, qu'il n'y a rien de plus injuste; les affronts si outrageants, qu'il n'y a rien de plus infâme; la rançon qu'il a donnée si excessive, qu'il n'y a rien de plus précieux; le mystère de sa mort si profond, qu'il n'y a rien de plus étonnant; l'exemple de sa charité si parfait, qu'il n'y a rien de plus admirable ni de plus charmant (1). Tout parle dans sa personne; et tout ce qui est autour de lui nous demande de l'amour. Ses plaies, ses opprobres, ses ignominies, ses douleurs, ses épines, ses clous, sa lance, et pardessus tout son amour, nous obligent à aimer de tout notre cœur et de toutes nos entrailles celui qui a daigné souffrir pour nous tant de tourments. Regardez la posture qu'il tient sm^ la croix : il ne respire qu'amour. Il étend ses bras pour vous embrasser; il penche la tête pour vous donner le baiser de paix; il a les pieds cloués pour vous attendre à pénitence; son corps est tout couvert de blessures et tout ouvert, afin que vous puissiez de toutes parts trouver entrée dans son cœur (2). Après cela, pouvez-vous douter de son amour? pouvez-vous lui refuser le vôtre? Écriez-vous donc avec le prophète : Oui^ mon Seigneur, je veux vous aimer, parce que vous êtes ma force, mon refuge, mon libérateur (3). Mon amour-propre m'a porté jusqu'au mépris de vos grandeurs, il faut désormais que votre amour me porte jusqu'au

(I) Theol. Myst., loco citato.— (2) S. Laur. Just., in fascicul. amor. — (3) Ps. 17, 1.

LE CIIKÉT. 2

mépris de moi-même et de toutes les créatures. Mon amour est crucifié (1); et je déclare au ciel et à la terre, que je renonce absolument à tout amour, pour n'aimer désormais que mon Sauveur Jésus, qui s'est immolé sur la croix pour mon amour.

DEUXIEME LEÇON

Seconde affection: L'admiration et les trois autres sentiments qui l'accompagnent.

«< 0 cieux, dans votre stupeur, vous avez frémi, vous êtes inconsolables. »

Jerem., 2. 12.

Remarque.

Outre l'affeclion d'amour que Fàme chrétienne doit produire en étudiant la passion de Notre-Seigneur, saint Bonavenlure en remarque encore quatre (2), dont la pratique lui sera fort profitable : 1° S'élever à la vue du Crucifix par élonnement et par admiration: ^° se dilater par la joie; 3° se liquider et s'écouler en Dieu par la transformation ; 4° se reposer en lui par adhérence et par union.

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