NEUVIÈME ET DIXIÈME RAISON
Mais outre toutes ces convenances, j'en trouve encore deux dans les écrits des saints Pères, qui me semblent considérables (1).
Car les uns estiment que Notre-Seigneur était debout sur la croix, comme un chef victorieux, qui renversait et foulait ses ennemis, figurés par ce bois sec où ses pieds étaient cloués, suivant ce que dit Notre-Seigneur, lorsqu'il se compare au bois vert, et les réprouvés au bois sec (^). Sur quoi la glose dit que le bois vert est Jésus-Christ et ses élus, et le bois sec, ce sont les pécheurs et les impies (3). A quoi s'accordent fort bien ces paroles du Prophète-Roi : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je vous fasse un marche-pied de tous vos ennemis (4), » c'est-à-dire, comme l'explique Théodoret, de tous les démons, et de tous les Grecs et les Juifs qui s'opposent à vos louanges. De là vient que les saints regardent la croix comme un pressoir où Jésus-Christ foule ses ennemis, selon ces paroles du prophète Isaïe : fêtais seul à fouler le vin ; aucun homme d'entre les peuples ri est venu à moi: je les ai renversés dans ma fureur et foulés aux pieds dans ma colère (5). Saint Léon la considère comme un char de triomphe, sur lequel Jésus-Christ monte dans le ciel après cette sanglante défaite; et pour marque de son pouvoir, il y envoie le bon larron devant lui.
Mais il y en a d'autres qui tiennent que Jésus-Christ était comme assis dans la croix, et que ce qui portait son corps, lui servait de siège, et non pas de marchepied (6) ; si bien
(1) Gregor. Turon., de glorià Martyr, c. 6. ubi hœc habet. — (2) Luc, 23. — (3) Psal. 109. Glossa ibid. — (4) Ps. 109. 1. — (5) Ps. 63. 3.— (6) Justin. Martyr., in Dialogo cum Trypbone.
qu'ils regardent la croix comme le tribunal de ce juge redoutable, qui doit juger à la fin du monde tous les vivants et les morts, et qui en donna par avance des marques certaines, en sauvant le bon larron, et condamnant le mauvais (l). Le pape Innocent III (2) a pris de là occasion de dire que nous voyons en mourant Jésus-Christ, crucifié, et que c'est de ce tribunal qu'il nous juge ; ce qu'il prouve par ces paroles : Ils verront celui qu'ils ont crucifié (3) : paroles de terreur pour ceux que saint Paul appelle ennemis de la croix; mais d'une très-douce consolation pour ceux qui l'aiment et qui se crucifient volontairement à l'exemple de leur maître qui viendra les accueillir, suivant sa promesse, à cet heureux moment, et les recevoir en sa compagnie (4). Heureux rhomme fidèle, qui prend soin de vivre de telle sorte, qu'il garde exactement, sans tache et sans reproche, ce qui lui est commandé, jusqu'au jour de l'avènement de Jésus- Christ Notre-Seigneur. La croix sera pour lui un tribunal de miséricorde, et son juge un puissant protecteur, un arbitre favorable de son bonheur éternel.
(1) s. Aug , in Joan , tract. 31. — (2) Innoc , 3. 1. 2. de contemptu mundi, c. 4. 3. Idem sentit Ludolphus Carthus et alii. — (3) Joan., 19. 37. — (4) Joan., 14. 3.
A l'École du calvaire. 71
DEUXIÈME LEÇON
Pourquoi Jésus-Christ a voulu souffrir la mort de la croix par obéissance.
« J'ai le pouvoir de donner ma vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre : c'est le commandement que j'ai reçu de mon Père. » JoAN., 10. 18.