III. RAisois. — De plus, comme le premier homme avait
(1) s. Thora., p, q. 47. 2. — (2) Rom., 5. 20. — (3) Rom., 5. 10. — (4) Ephes., 5. 2. — (5) 1. Reg., 15. 22.
74 LE CHBÉTIEN
été vaincu par rinobservation du précepte, qu'il avait violé à la persuasion du serpent, il fallait aussi regagner la victoire par raccomplissement d'un autre précepte, qui réparait cette perte. Car le Sage dit dans les Proverbes, que « les victoires seront aussi faciles que la parole à celui qui est obéissant (1). »
IV. RAISON. — Et puis il était de la gloire de Jésus-Christ qu'il consommât l'ouvrage de notre rédemption de la manière du monde la plus excellente. Or, l'œuvre qui est faite par obéissance est sans doute plus parfaite, plus méritoire et plus agréable à Dieu. Sur quoi il faut remarquer que les actions du Fils de Dieu peuvent être considérées en trois façons : la première, en elles-mêmes, et par comparaison des unes avec les autres; la seconde, par rapport à la personne qui les produit; la troisième, par rapport aux bonnes habitudes et aux vertus d'où elles procèdent. Si l'on considère la personne qui les fait, elles sont toutes d'un mérite infini, parce qu'elles procèdent de la personne d'un homme-Dieu, dont la dignité et la sainteté sont infinies; et par conséquent elles sont toutes égales; mais si on les compare entr'elles, et si on les considère par rapport aux vertus d'où elles naissent, ou à l'effort avec lequel la volonté les produit, il n'y a point lieu de douter que les unes ne soient plus parfaites que les autres. Car c'est une action plus héroïque, par exemple, de mourir pour le salut des hommes que de jeûner; d'agir par un motif de religion ou d'amour divin que des autres vertus inférieures, ou d'agir par un motif de plusieurs vertus ensemble que d'une seule, ou bien enfin d'agir avec un plus fort mouvement de volonté, qu'avec un moindre. Puis donc que les actions faites par obéissance sont plus parfaites et plus excellentes, il était convenable que celle de la rédemption du monde fût un fruit de cette vertu. Ce n'est
(1) Prov., 21. 28.
A l'École du calvaire. 75
pas que la charité, qui est la première de toutes les vertus, n'y ait part, et même riiumililé, la miséricorde, la palience et les aulres vertus qui se trouvaient unies dans les aciions de Jésus-Christ, pour les rendre plus accomplies; mais on attribue celle-ci particulièrement à Tobéissance, quoiqu'elle appartienne encore aux autres, parce que, dit saint Thomas, il a accompli les préceptes de la charité par obéissance, et il a obéi à son Père, qui les lui avait données, par l'amour qu'il lui portait. D'où il suit que les œuvres de notre divin Rédempteur sont très-excellentes, non-seulement à cause de la dignité de sa personne, mais encore en ellesmêmes, et que notre rédemption, qui en est l'effet, a été très-abondante; ce qui lui est infiniment glorieux, aussi bien qu'au Père éternel, dont Fhonneur lui a été plus cher que sa propre vie.
V. BAisoN. — Grande leçon pour nous, qui nous apprend quel respect nous devons avoir pour tous les commandements de Dieu, et avec quelle ferveur nous devons les accomplir. Car si un homme-Dieu a voulu sacrifier sa vie à l'obéissance qui leur est due, que doit faire l'homme pécheur, voyant son Rédempteur mourir sur une croix, pour lui montrer, par cet exemple, jusqu'à quel point il doit se soumettre à Dieu (1). « Vous avez ordonné, Seigneur, que votre loi soit gardée très-exactement {"i) . »
Vous me direz peut-être qu'il était inutile de commander à Jésus-Christ de souffrir la mort de la croix pour sauver les hommes, et même que ce précepte lui eût ôlé tout le mérite de son obéissance (3); car, d'un côté, on ne prescrit des lois que pour la direction de ceux qui les observent, et pour la punition de ceux qui les violent. Or, Notre-Seigneur
(1) s. Aug., Serm. H4. de temp. Psal. 118. 4. — (2) Ps., 118. 4. — (3) Vide Suarem, tom. 1. in 3. part, disput. 40. Tolet. in c. 10. Joan. Annot., 14.
n'avait point besoin de conduite, étant lui-même la règle de tout le bien qui se fait au monde. Il était encore moins capable de pécher contre les lois divines, étant absolument impeccable. Il ne pouvait pas non plus croître en perfection, vu qu'il avait reçu, dès le premier moment de sa conception, toute la plénitude de la grâce, des vertus et des dons du Saint-Esprit, qu"il eut jamais.
D'ailleurs, tant s'en faut que ce précepte eût pu servir à sa propre perfection, qu'il lui eût même ôté le moyen de mériter la grâce qu'il nous a acquise par son sang. Car, présupposé ce commandement, son obéissance n'était plus une action libre à son égard, mais nécessaire; parce qu'il lui était aussi impossible de ne pas obéir, que de pécher. Elle n'était donc plus méritoire, puisque le mérite est fondé sur la liberté.
A cela je réponds, en premier lieu, que ce précepte n'était point contraire à sa liberté, vu qu'il l'avait librement accepté, et qu'il lui était encore libre d'en demander la dispense, qu'il eût obtenue, s'il eût voulu.
Je réponds, en second lieu, qu'il n'était point inutile, ni pour la direction, ni pour le mérite. Non pour la direction ; car le Fils de Dieu, en tant qu'homme, était capable de conduite, et sa volonté créée, n'étant pas elle-même sa règle, devait la recevoir d'une volonté supérieure et incréée. Non pour le mérite; car s'il ne pouvait acquérir plus de perfection essentielle qu'il n'en avait, il pouvait en acquérir d'accidentelle : et quoique la béatitude lui fût due par le droit de sa naissance, il pouvait encore l'acquérir par un nouveau droit, fondé sur ses souffrances, et sur les mérites de sa passion, ainsi qu'il l'insinue par ces paroles : « N'était-il pas nécessaire que le Christ souffrît ces choses, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire (1)? » Celte pensée consolait saint Bernard,
(I) Luc, 24. 26.
A l'École du calvaehe. 77
lorsqu'il entrait dans la crainte des jugements de Dieu, et dans la vue de ses propres infirmités, qui lui causaient des défiances de son salut. Car il disait en lui-même, et vous devez le dire après lui : 11 est vrai que si je considère le peu de bien que je fais, pour espérer le Paradis, je ne vois rien qui le mérite; mais je sais qu'il appartient à double litre au Fils de Dieu, par sa naissance et par sa mort, et qu'en se réservant le premier, il m'a donné le second, afin de m'en prévaloir, et de suppléer à ce qui me manque. Oui, mon Sauveur, vous êtes tout mon appui, et toute mon espérance; je n'attends mon salut et mon bonheur que de vous.
TROISIEME LEÇON
Pourquoi Jésus-Christ acceptant le commandement que son Père lui avait fait de mourir pour nous, s'obligea par un vœu exprés à l'exécuter.
K Je rendrai mes vœux en présence de ceux qui le craignent, » Psal. 21.
Cette proposition n'est point un article de foi, qui nous oblige à y soumettre nos esprits ; mais seulement une opinion probable, que Suarez enseigne, dans ses commentaires sur la troisième partie, en ces termes :
« Il est donc probable que Jésus-Christ, dès le premier moment de sa conception, se consacra à Dieu par un vœu exprès, pour racheter les hommes, et qu'il offrit par vœu à cet effet toutes les actions et toutes les souffrances de sa vie mortelle et passible (Ij. »
(1) Suarez, 3. part. tom. 2. disp. 28, sect. 2.
1. Et véritablement on peut dire que ce vœu ne répugnait ni à la dignité de sa personne, ni à la fermeté immucible de sa volonté dans le bien ; et par coaséqupnt que rien ne Tempêchait de le faire. Le vœu est une promesse religieuse d'un plus grand bien et d'une plus grande perfection, qu'on fait à Dieu avec une pleine liberlé. Il n'y a rien en cela que le Fils de Dieu ne pût faire eu tant qu'homme. 11 était libre, il avait un plein domaine sur ses actions, il pouvait en disposer selon sa volonté : il pouvait donc les dévouer et consacrer à Dieu, pour la rédemption du genre Immain, qui est l'ouvrage du monde le plus divin. L'union de son humanité avec la divinité dans une même personne, ne lui ôtait pas le pouvoir de satisfaire à Dieu en rigueur de justice pour tous les péchés du monde. Elle ne l'empêchait donc pas aussi de s'y engager par vœu, et de contracter une obligation de justice à y satisfaire, fondée sur sa promesse. S'il pouvait produire plusieurs actes de la vertu de religion, pourquoi non celui du vœu? s'il pouvait se soumettre volontairement aux comn)andements de son Père, comme nous l'avons déjà dit, pourquoi ne pouvait-il pas confirmer son obéissance par une promesse religieuse, et y engager sa parole? et s'il pouvait promettre aux hommes, pourquoi ne pouvait-il pas promettre à Dieu ?
2. Que s'il pouvait s'obliger par vœu à mourir pour la gloire de son père et pour le salut des hommes, certainement il y a bien de l'apparence qu'il l'a fait.
Car la fm du vœu n'est pas seulement d'affermir la volonté dans le bien ; s'il n'y avait que cela, il lui eût été inutile de le faire, puisque sa volonté n'était point sujette à l'inconstance ; mais il y avait beaucoup d'autres raisons qui fy portaient.
3. Le vœu rend nos bonnes œuvres plus agréables à Dieu qu'elles ne seraient en elles-mêmes, parce qu'il y ajoute un nouvel acte de vertu, qui leur donne un plus haut degré
A l'école du calvaire. 79
d'excellence (1). Il était donc convenable que Jésus-Christ fît le vœu de racheter le monde par sa mort, afin que son sacrifice fût plus accompli et plus agréable h son Père, auquel il désirait plaire avec une ardeur incroyable.
4. Le vœu ne donne pas seulement à Dieu la bonne œuvre qu'on lui consacre, mais encore le principe qui la produit; et par là il rend le présent plus considérable, comme celui qui donne tout ensemble le fruit et l'arbre, fait plus que s'il ne donnait que le fruit. Il est donc bien croyable que le Fils de Dieu, qui se sentait infiniment obligé à son Père de tant de faveurs dont il l'avait prévenu, et qui brûlait d'un trèsardent désir de lui témoigner sa reconnaissance, n'oublia rien de ce qui pouvait lui servir à s'acquitter de ce devoir, et qu'il donna à son Père toutes les marques de gratitude quil pouvait lui donner.
5. Le vœu est un acte de religion, qui regarde immédiatement le culte divin, et qui a pour fin de rendre à Dieu l'honneur qu'il mérite par l'excellence de son être. Par quelle raison Jésus-Christ, qui est si jaloux de la gloire de son Père, eût-il donc omis de lui rendre cet honneur, puisqu'il était en son pouvoir ?
6. N'était-il pas à propos qu'étant venu dans le monde pour y rétablir la vraie religion, et nous apprendre à honorer, comme il le mérite, le Créateur de toutes choses, il nous enseignât, par son exemple, un des principaux actes de cette vertu, et nous méritât la grâce de pouvoir l'imiter? Serait-il croyable qu'ayant pris un si grand soin de nous tracer durant sa vie mortelle un si parfait modèle de toutes les vertus, il eût laissé celle-ci sans nous en montrer la pratique ?
7. Certes il n'y a point d'apparence ; et, pour moi, je ne puis donner un autre sens à ces paroles du Psaume 2ll, qu'il
(1) s. Thom. 22. q. 88. et qutest. ult. a. 2.
prononça sur la croix, que tous les Pères lui attribuent : « Je rendrai mes vœux au Seigneur, en présence de ceux qui lecraignent[\),y> sinon celui de saint Basile et de Théodoret, qui entend par ce mot de vœu une véritable promesse. Les Yœux de Jésus-Cluist, dit saint Jérôme, sont sa naissance, ou sa passion, ou le mysière de son corps et son sang. Mes vœux, dit la Glose, ce son1; mes plaies , mes vœux, c'est-àdire mon corps et mon sang, que j'ai offerts volontairement sur la croix. Pourquoi ces vœux, s'il ne les avait voués? et comment se fût-il dévoué à la croix, s'il ne se fût engagé par une promesse solennelle à répandre son sang, et à sacrifier son corps sur l'autel de la croix, en se consumant autant par le feu de la charilé que par celui de la douleur? Le prophète Jonas, dans le ventre de la babûne, figure Jésus-Christ crucifié, abîmé sous les fl'its de la colère de Dieu, et enseveli trois jours dans le tombeau, disait : « Je vous immolerai un sacrifice de louange et rendrai au Seigneur tout ce que je lui ai voué pour mon salut (2) ; » et le Prophète-Pioi, représentant la personne du même Sauveur : « J'entrerai dans votre maison, pour y offrir des holocaustes ; je vous rendrai les vœux que mes lèvres ont prononcés (3). » 0 l'admirable sacrifice que celui du Calvaire, par lequel Noire S^^igneur a si fidèlement accompli les vœux quïl avait faits dès le premier moment de sa vie ! 0 vœux saints et précieux qui ont obtenu le salut de tous les hommes, et peuplé les déserts d'un nombre infini de religieux qui se sont dévoués à la croix, par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'ubéissance, pour exprimer sur eux, par une amoureuse imitation, l'image de Jésus-Chriït mourant en croix ! Contemple ce divin modèle, qui t'a été montré sur la montagne (4). Apprends à aimer les souffrances et les mépris ; et sache qu'une âme qui
(1) Ps. 21. — (2) Jonœ, 2. 10. — (3) Ps. 65. 13, 14. — (4) Exod, 6. 25. 40.
A l'jécole du calvaire. 81
est heureusement arrivée à ce point d'être épouse de Jésus- Christ, et de s'unir à lui sur la croix par conformité de désirs, n'estime rien de plus glorieux que de porter sur elle les injures et les opprobres du crucifix (1).
QUATRIÈME LEÇON
Pourquoi le Fils de Dieu a choisi une croix si pesante pour racheter le genre humain.
« Je suis préparé aux châtiments, et le sujet de ma douleur est toujours présent devant mes yeux. »
Ps. 37. 18.
On ne peut pas raisonnablement douter que le Fils de Dieu n'ait eu une science infuse dès le moment de sa conception, parce que bien qu'il fût voyageur selon le corps et le mouvement des passions, néanmoins il était en même temps compréhenseur et bienheureux, selon la partie supérieure de l'esprit : par conséquent il devait avoir une manière de connaître les choses, semblables à celle des âmes bienheureuses, soit qu'elles soient séparées de leurs corps, ou qu'elles y soient actuellement unies. Or, il est manifeste qu'elles connaissent les objets à la manière des anges, par des espèces infuses, indépendamment des corps et des sens, et ensuite que leur connaissance n'est point interrompue par le sommeil, ni divertie et troublée par les fantômes , ni attachée au raisonnement et aux discours, ni liée et empêchée par la faiblesse de Tâge. Il faut
(1) Sanctus Ambr. citatus à Rôssignolio, 1. 5. de Perfect. c. 26.
8^ LE CnRÉTÎEN
donc à plus forte raison accorder à l'âme bienheureuse de Jésus-Christ cette sci^^nce infuse, qui lui était due à double titre : premièrement à raison de l'union hyposlatique, et puis encore, par surcroît, à raison de la béatitude et de la claire vue de Dieu, qui est un miroir volontaire, dans lequel chacun des bipuliHureux voit intuitivement tout ce qui appartient à sa condition et à son état.
D'où il suit que Jésus-Christ, étant le Rédempteur de tous les hommes et le souverain Seigneur de toutes les créatures, avait une connaissance claire, intuitive, parfaite de toutes choses passées, présentes et à venir, contingentes et nécessaires, jusqu'aux plus secrètes pensées des hommes, et aux désirs les plus libres et les plus cachés^ de leur cœiir. Et comme cette vue intellect uelle était indépendante des sens, il était toujours en actuel exercice de sa science infusp, lors même qu'il prenait son repos, et que tous ses sens étaient liés par le sommeil. Il a\ait donc devant l»^s yeux tous les crimes des hommes, avec toutes leurs misères, qui sont des suites et des eiîets du péché: en un mot. tous les objets du monde les plus affligpaids, les plus horribles et les plus funestes. Le moyen qu'd n'en fût pas vivement touché, et qu'il nen conçût pas une souveraine douleur? Ce qui fait que nous ressentons si peu les offenses qui se commettent contre Dieu, et la perte des biens spirituels, dont il nous prive par une juste, mais terrible vengeance, c'est que nous n'en connaissons pas l'importance, nous n'en avons qu'une idée fort grossière et fort confuse que nous affaiblissons encore notablement par notre négligence, parce que nous n'y pensons pas sérieusement. Mais le Fils de Dieu, qui avait lui seul plus de lumière que tous les anges et tous les bienheureux ensemble, était continuellement appliqué à la considération de tous les péchés et de toutes les misères du monde, avec toute la force de son esprit, qui en pénétrait le fond et en voyait la conséquence, sans se divertir jamais d'une vue si triste et si ef-
Croyable. Jugez quelle plaie elle faisait à tout moment dans son cœur, qui en portait continuellement la douleur durant tout le cours de sa \ie mortelle. Vous le connaîtrez aisément, si vous considérez cette étrange sueur de sang qu'elle lui causa dans le jardin des Oliviers; car bien qu'elle ne fît pas toujours une pareille impression sur le corps et sur la plus basse partie de l'âme, néanmoins la douleur que la partie supérieure en concevait, était toujours dans un même degré de violence ; et bien loin de perdre rien de sa force, pour être toute renfermée dans le cœur, il semble que cette contrainte qui l'empêchait de se répandre, eût dû y ajouter quelque chose, comme nous voyons que le feu, qui est renfermé dans un fourneau est beaucoup plus ardent que s'il trouvait quelque ouverture, pour se mettre en liberté. Certes, le sentiment qu'il en eut dès le premier moment de sa conception fut si extrême, qu'il eût été capable de lui causer la mort, s"il n eût usé d'un souverain pouvoir pour l'empêcher (1); de sorte qu'on peut dire que sa vie n'était qu'un conliuuel miracle de patience, qui, sans le faire mourir, lui faisait ressentir à chaque moment les douleurs de l'agonie et de la mort.
Pesez ce que dit Lessius sur ce sujet : La véhémence de la douleur ou de la tristesse suit la grandeur du mal qui en est l'objet, et la perfection de la connaissance qui nous fait appréhender le mal. Or, le mal dont il s'agit ici est extrême, soit à l'égard de la coulpe, car c'est un déluge de crimes, et un abîme de malice contre la majesté divine; soit à l'égard de la peine, car quelle misère peut-on imaginer plus grande que la damnation éternelle? d'ailleurs il en avait une connaissance très-parfaite; car il voyait plus clairement, et pesait plus exactement chaque mal en particulier, qu'aucune créature n'eût pu faire. Il s'ensuit donc que sa douleur fut
(1) Vide P. Eusebium Kiereiiib. 1. 2. de Adorât, in Spir.
extrême, puisqu'elle répondait, et à la grandeur du mal, et à la parfaite connaissance qu'il en avait. C'est pourquoi je ne fais aucune difficulté de dire que cette douleur était plus que suffisante pour ôter mille fois la \ie à Notre-Seigneur, s'il lui eût permis de se répandre sur le corps, et de lui faire sentir sa violence (1). Car l'expérience nous apprend qu'on peut mourir de douleur, à cause que le sang qui s'amasse autour du cœur, au lieu de le soulager, Télouffe par l'abondance des vapeurs grossières qui l'empêchent de respirer; comme nous savons qu'il arriva à Héii, qui, ayant appris la triste nouvelle de la prise de l'arche du Testament, tomba de sa chaire et mourut de douleur à Theure même.
Je ne puis omettre ici le témoignage de trois grandes saintes, dont la première est sainte Thérèse, qui assure dans la cinquième demeure du Château de Famé (2), « que la vue continuelle des oiTenses que les pécheurs commettent contre Dieu, affligeait tellement la très-sainte âme de Jésus- Christ, qu'un seul jour de ce tourment eût été suffisant pour le faire mourir plusieurs fois, s'il n'eût été plus qu'homme; et pour moi, dit- elle au même endroit, je me persuade, et je suis presque certaine que ses peines inlérieures excédaient de beaucoup les peines extérieures quil souffrit le jour de sa passion. «
La seconde est la bienheureuse Angèle de Foligny, qui s'en explique en ces termes : « Au même moment que l'âme de Jésus-Christ fut unie à son corps et à la divinité, elle fut remplie d'une souveraine sagesse, et lui-même fut aussitôt compréhenseur et voyageur. De là vient qu'd conçut dès lors une extrême douleur, sachant et voyant, considérant et pénétrant, en général et en particuher, toutes les peines qu'il devait souffrir au corps et à Faîne. Car, comme étant proctie de la mort, il tomba dans l'agonie, parce qu'il se représenta
(i) Lessius, 1. 12. c. 17. n. 133. — (2) 5. Demeure, c. 2.
les excessives douleurs de sa passion, et comme cette vue lui causa un si grand tourment qu'il en sua le sang, qui coula jusqu'à terre; de même, se représentant durant sa vie les mêmes douleurs qu'il devait endurer à sa mort, il en ressentait une extrême tristesse, dont son âme était pénétrée, quoiqu'elle ne fit pas une si forte impression sur son corps qu'aux temps de sa passion. » Elle ajoute ensuite : « qu'il porta celle peine incompréhensible toute sa vie; qu'elle fut continuelle depuis le moment que son âme fut unie au corps, jusqu'à leur séparation; et qu'ainsi toute sa vie fut accompagnée d'une souveraine douleur et d'une tristesse qui ne peut s'expliquer (l).
La troisième est la bienheureuse Catherine de Boulogne, de l'ordre de Sainte-Glaire (^), à qui ISolre-Seigneur révéla un jour, pour satisfaire à la prière qu'elle lui avait faite plusieurs fois, à ce qu'il plût à sa bonté de lui manifester ses douleurs, « que dès le moment de son incarnation, son cœur et son âme se trouvèrent environnés de douleurs innombrables, parce qu'il se représenta dès lors toutes les peines et tous les tourments intérieurs et extérieurs qu'il devait souffrir durant le long espace de trente-trois ans, et qui ne devaient finir que par une très-cruelle et très-douloureuse passion. » Et après lui avoir fait un long dénombrement de ses tourments, il conclut ainsi : « Ce furerit là les douleurs qui affligèrent mon âme sans relâche l'espace de trente-trois ans continuels, procédant de la vive appréhension des choses susdiles, que je voyais dans le très-clair miroir de ma divine essence, et qui m'étaient toujours aussi présentes que lorsqu'elles s'exécutaient actuellement. »
J'ai rapporté ces témoignages d'autant plus volontiers, qu'ils sont solidement appuyés sur ces paroles du Prophète-
Ci) Sic Angela apud Bollandiim, 4. Januarii, c. 16. — (2) In Vitâ ejus, 1. 1. c. lU. Auctore P. Jacobo Grassero.
Roi, qui, selon le sentiment des saints Pères, des théologiens et des interprèles, conviennent à Notre-Seigneur Jésus- Christ : « Ma douleur est toujours présente deiant mes yeux (l); » et sur celle-ci : « Je suis pauvre, et dans les travaux depuis ma jeunesse (^). » Il est certain que Jésus- Christ, dit un excellent interprète, fut dans de continuels travaux durant sa vie, et que dès son enfance, ou plutôt dès sa conception, il eut toujours devant les yeux les douleurs de sa passion future, dont la vue anlicipée le tourmentait sans cesse, comme par un long martyre, mais qui était invisible aux yeux des hommes (3). Concluez donc, âme chrétienne, de cette croix intérieure que votre maître portait continuellement, qu'il n'eut jamais une heure de repos, mais qu'il fut incessamment jour et nuit occupé à procurer votre salut. Après cela pouvez-vous penser, sans larmes, au mauvais emploi de plusieurs heures, que vous avez souvent perdues dans des entreliens et des divertissements inutiles, par un honteux oubli de voire salut? pour ne rien dire de tant d'actions criminelles que vous ne pouvez ignorer, et que Dieu connaît encore mieux que vous.
(1) Ps. 37. — (2) Ps. 87. — (3) Mœnochius, ib.
A l'école du calvaire. 87
CLNQUIEME LEÇON.
Pourquoi le Fils de Dieu a choisi une croix si pesante pour racheter le genre humain.
11° RAISON, PRISE DE l'eXCÈS DE SON AMOUR.
« 0 que ma coupe, qui enivre, paraît aimable et délicieuse ! »
Ps. 22. 7.
Le bienheureux Baptiste Veroua, dans ses révélations, dit qu'une bonne âme demandant à Notre -Seigneur combien grande avait été la douleur de son cœur, il lui répondit : « Aussi grande que mon amour (1). » S'il en est ainsi, nous pouvons dire que sa douleur est inexplicable et incompréhensible, parce que son amour surpasse toutes nos paroles et nos pensées. Il ne suffît pas de connaître quel mal c'est que Toffense de Dieu et la misère du pécheur, si l'on a de l'amour pour l'un et pour l'autre ; mais quand l'amour répond à la connaissance, il faut que la douleur les suive d'un pas égal, et qu'elle fasse une impression aussi forte que la lumière et l'ardeur des deux causes qui la produisent.
Or, dit un auteur célèbre dans cet excellent traité qu'il a fait de l'adoration en esprit et en vérité (^2), la plénitude de la Divinité habitait en Jésus-Christ, et son âme jouissait de la lumière de gloire, dès le moment de sa conception ; mais par une disposition miraculeuse de sa bonté, il empêcha d'une part que la joie béatifique ne se répandît sur
(1) Chronic. sancti Francisi, 4. part. I. 2. 1. 7. c. 14. — (2) P. Euseb. Kierernb. Societatis Jesu, 1, 2. c. 5.
son corps, pour donner lieu à la douleur quand il lui plairait, comme il fit le jour de sa mort; et de l'autre, non seulement la lumière de gloire n'empêcha point la douleur de son cœur, que la multitude et rénormité de nos péchés affligeait infiniment; mais elle l'augmenta de beaucoup, à cause de la très-haute connaissance qu'il avait de la grandeur de Dieu, qui était offensé. Car plus il en avait de connaissance, plus elle lui causait de douleur ; et cependant la vue intuitive de Dieu dont son âme était éclairée surpassait celle de tous les chérubins et séraphins, de tout le reste des esprits bienheureux, et de tous les saints ensemble.
D'ailleurs, l'amour de Jésus-Christ envers Dieu, qui était offensé, répondait parfaitement à sa connaissnnce, et égalait par son ardeur la clarté de sa vision béatifique. C'est pourquoi on ne peut expliquer l'excès de sa douleur, ni s'en former une juste idée. Car il n'omit aucune occasion de souffrir, autant qu'il pouvait et qu'il était convenable; mais plutôt il fit des miracles surprenants dans son âme, pour y donner l'entrée à la douleur, et ne peint en empêcher la victoire.
Par conséquent, pour en connaître l'excès, il faudrait premièrement connaître l'excès de son amour, puisque, selon le sentiment commun des hommes, l'amour est la mesure de la douleur. Or, l'amour de INotre-Seigneur Jésus-Christ est lout-à-fait incompréhensible, comme il paraît par ce que disent les théologiens, que si tous les actes d'amour que les saints ont jamais produits, étaient tous assemblés pour ne faire qu'une flamme, ils ne pourraient égaler la ferveur d'un seul soupir du cœur amoureux de Jésus. Que sera-ce donc de tous les actes d'amour qu'il continua durant tout le cours de sa vie, sans intermission et sans relâche? Je dis sans relâche, car il agissait toujours de toute la force de la charité dont son cœur était embrasé : rien ne parlait de lui, qui ne fût très-parfait ; tout y était dans le plus haut degré d'ex-
cellence. Je dis, sans intermission, car il aimait Dieu par une heureuse iiécessilé, parce qu il est impossible de le voir clairement, ainsi que font les bienheureux, et de ne pas l'aimer. Ne pouvant donc le voir sans Taimer, et d'ailleurs ne pouvant en perdre ni disconlinuer la vue, il ne pouvait non plus en perdre ni interrompre l'amour. Jugez de là quel devait être l'excès de sa douleur ! il n'y a point d'esprit humain ou angélique qui soit capable de le comprendre, ni de langue qui puisse dignement en parler. C'était une mer sans fond, un abîme impénétrable, où son amour l'avait volontairement jeté à la première vue de nos péchés, et d'où il ne le laissa jamais sortir qu'à la mort. C'est une vérité reçue dans l'École, que quiconque aime Dieu parfaitement sur toutes choses, est aus.^i parfaitement converti vers lui, et qu'il a virtuellement une parfaite aversion du péché; de sorte qu'il implique contradiction, qu'un homme aime Dieu d'un amour parfait, et qu'il ait encore quelque attachement au péché mortel. Bien davantage, s'il se présentait à sa pensée, il serait aussitôt excité, et même en quelque façon nécessité à le détester formellement , et à en concevoir de la douleur; car l'amour divin étant efficace, et contenant comme je l'ai dit, une aversion virtuelle du péché, il porte par une suite naturelle la volonté de Thomme à la détestation du péché dont il se reconnaît coupable : si bien qu'il lui est impossible de ne pas le haïr, s'il veut continuer l'amour actuel qu'il a pour Dieu. Or, si l'amour divin a cette vertu, de produire, par une suite comme nécessaire, dans le cœur d'un homme pécheur la haine et la douleur de son péché, sitôt qu'il en a la vue et qu'il y fait réflexion ; que devait faire dans le cœur d'un Homme Dieu, embrasé d'un amour aussi ardent que nous l'avons déjà dit, la vue d'un nombre infini de péchés, qui étaient continuellement présents devant ses yeux, et qu'il regardait comme siens, quoiqu'il fût impeccable, parce qu'il s'en était volontairement chargé, à des-
sein de les eipier par reffasion de son sang? Pouvait-il donc se voir continuellement environné, pressé, ou, pour mieux dire, accablé du fardeau de tant de crimes abominables, sans en ressentir une souveraine douleur ? Certes, quand il l'eût pu, il ne l'eût pas voulu. Il était si éloigné d'en diminuer la violence, ou d'en raccourcir la durée, qu'il se fût plutôt porté à la prolonger, s'il eût été convenable, jusqu'à la consommation des siècles.
Et de vrai, saint Bonaventure assure (1) que Notre-Seigneur, dès le moment de son incarnation, n'accepta pas seulement de grand cœur le commandement que son Père lui fit de souffrir et de mourir pour tous les pécheurs ; mais que l'amour avec lequel il le reçut était si grand qu'il s'étendait à tous les siècles, et qu'il eût été prêt à souffrir les douleurs de la croix, non -seulement durant tout le cours de sa vie, mais même depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, si le Père éternel l'eût ainsi ordonné; et que c'était le grand désir de son cœur: désir qui, pour être conditionné, n'était pas pour cela moins efficace, moins utile, moins digne de la personne du Rédempteur : car l'excellence de la majesté de Dieu est si grande, qu'on ne peut dignement l'honorer que par un culte infini. Or, le sacrifice que Jésus-Christ lui offrit sur l'autel de la croix, était bien à la vérité d'un mérite et d'une valeur infinie; mais il pouvait être encore infini dans sà durée, et, ne Tétant pas en effet, parce que le Père ne le voulait pas, il était raisonnable qu'il le fût pour le moins en désir. De plus, comme Dieu est continuellement offensé, sa justice avait droit d'exiger une satisfaclion continuelle; par conséquent le Fils de Dieu, qui s'était substitué en la place de tous les pécheurs, ne faisait rien qui ne fût
(i) Vide Rossignolium, lib. 5. de discip. Christ. Perfect. c. 26; et P. Gaudier. de naturâ et stat. Perfect. part. 5. de Instrum. Prelect. sect. 1-2. c. 5 et 6.
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conforme à la qualité de victime qu'il avait prise en «'offrant, et désirant de s'immoler continuellement sur la croix pour l'expiation de leurs crimes. Il ne faut donc point douter qu il ne Tait fait, vu principalement le grand amour qu'il portait aux hommes et le zèle qu'il avait pour la gloire de son Père. Contemplons, je \ous prie, dit le Père Avila (1), la trèssainte âme de Jésus-Christ, au moment qu'elle fut créée et qu'elle se vit couronnée de gloire, investie du souverain domaine de toutes les créatures, et adorée par tous les chœurs des anges; et puis, qu'on me dise, s'il est possible, de quel amour elle fut éprise envers celui qui l'avait comblée de dons si magnifiques, et avec quelle ardeur elle souhaitait d'avoir quelque occasion de lui plaire et de lui rendre service. Pensez-vous que la langue. des Séraphins pût dignement l'expliquer? Venant donc à connaître la volonté de son Père et l'ordre qu'il lui donnait de racheter le genre humain, que ne devait-elle pas désirer de faire et de souffrir pour le contenter et pour répondre à ses libéralités? ne devait-elle pas donner à ses désirs toute la ferveur et toute l'étendue dont ils étaient capables, afin d'égaler son obéissance à l'amour infini du Créateur, qui l'avait prévenue et favorisée de tant de biens. Qui peut donc trouver étrange, si je dis que le premier acte d'amour que Noire-Seigneur fit au point de sa conception, était suffisant pour lui faire souffrir autant de fois la mort de la croix, qu'il y a jamais eu de pécheurs et qu'il y en aura à l'avenir ; que la durée du monde n'élait pas assez longue, pour borner l'étendue du désir qu'il avait d'endurer l'extrémité des douleurs pour l'amour de nous, et qu'il n'y avait que l'éternité qui pût l'égaler? Son ardeur était si excessive que chaque heure lui était un siècle, tant il lui tardait que celle de sa mort n'arrivât! et quoique toute sa vie ne fût qu'un continuel martyre, néan-
(1) Avilla, citatus à Rossignolio, loco suprà laudato.
moias totit ce qu'il souffrait ne lui semblait rien au prii de ce qu'il eût voulu souffrir. Au reste, ne pensez pas que ce désir fût lout-à-fait inefficace ou inutile; il avait trois effets considérables :
C'était un signe indubitable de l'estime que Jésus-Christ faisait de la majesté infinie de Dieu, du feu de l'amour qui embrasait son cœur et du sentiment de reconnaissance pour tant de bienfaits qu'il avait reçus.
C'était un puissant motif de confiance qu'il donnait à tous les pécheurs, qui peuvent connaître par là la volonté sincère qu'il a de les sauver, et les trésors de grâces qu'il leur a acquises par ses mérites, qui n'ont pas moins d'étendue que ses dé>irs.
Enfin, c'était pour nous un attrait d'amour si doux et si fort qu'il n'y a point de cœur qui puisse s'en défendre, s'il n'est plus dur que les pierres qui se fendirent à la mort de cet adorable Sauveur. Considérez le zèle de saint Paul qui souhaitait d'être anathème pour ses frères selon la chair; l'ardeur des martyrs, qui couraient aux supplices, comme au but de tous leurs vœux, avec une incroyable allégresse; la ferveur de plusieurs saintes âmes qui s'offraient à souffrir les plus cruels tourments jusqu'à la fin du monde, et même durant toute Téternité, pour sauver une seule âme; tout cela n'était qu'une étincelle qui sortait de ce grand embrasement du cœur de Jésus, comme d'une fournaise d'amour. Que si vous n'en ressentez pas la chaleur, n'en accusez que vousmême, qui vous en éloignez de peur d'êlre obligé de renoncer a vos affections déréglées. En vérité pour peu que vous réfléchissiez sur votre élat, vous rougiriez de voir que Jésus-Christ a des désirs infinis de souffrir pour vous, et que vous ne voulez rien endurer pour lui.
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SIXIEME LEÇON
Pourquoi Jésus-Christ a choisi une croix si pesante, pour racheter le genre humain.
m" RAISON, PRISE DE l'eMPLOI POUR LEQUEL IL EST VENU DANS LE MONDE.
« Il aura toujours devant les yeux l'emploi que son Père lui a donné. »
Is. 40. 10.
La raison veut que chacun donne tous ses soins à roffîce dont il s'est chargé et qu'il tâche de s'en acquitter parfaitement. C'est pourquoi on ne peut douter de l'assiduité ni de la vigilance avec lesquelles Notre-Seigoeur s'est acquitté de l'emploi pour lequel il était venu dans le monde. « // aura toujours devant les yeux l'ouvrage qu'il a entrepris (1), » dit le prophète Isaïe, il y veillera sans cesse, il s'y appliquera entièrement et sans relâche. Il aura toujours présent devant les yeux, dit un célèbre interprète sur ces paroles, l'ouvrage de notre rédemption et de notre salut, que son Père lui a recommandé; il s'y emploiera totalement, il n'épargnera rien de ce qui esst nécessaire pour le rendre parfait et accompli (2). C'est ce qu'il nous apprend lui-même, lorsqu'il dit à ses disciples que sa « nourriture est de faire la volonté de celui qui Va envoyé, et d'accomplir son œuvre (3); » et dans un autre endroit : « Celui qui m'a envoyé, dit-il, est avec moi : il ne m'a point laissé seul, parce que je fais toujours
(1) Is,, 40. 10. — (2) Gornel. à Lap., ibid. — (3) Jean., 4. 34.
9i LE CHRÉTIEN
ce qui lui est agréable (1); » or, l'emploi pour lequel le Fils de Dieu est descendu du ciel, est celui de médiateur, de garant et de rédempteur du genre humain. Gomme médiateur, son emploi est de réconcilier les hommes avec Dieu; comme garant, son obligation est de prendre sur lui toutes leurs dettes, et de porter la peine de tous leurs crimes ; comme rédempteur, son ofTice est de fournir leur rançon, de vivre pour mourir, et de mourir sur la croix, pour leur rendre la vie et la liberté. C'est ce qu'il a parfaitement accompli, pendant qu'il a conversé parmi les hommes. Il est certain, dit un grand évêque (2), qu'il fut établi chef de l'Église dès le moment de sa conception, et qu'aussitôt il prit une ferme résolution de mourir pour nous; « et que dès lors il commença à s'acquitter de son ministère, et à faire l'office de chef; si bien qu'étant encore dans le sein virginal de sa bienheureuse Mère, il priait son Père sans intermission pour son Église, parce qu'il était toujours actuellement dans l'exercice de sa charge. Et ainsi l'on peut dire que l'œuvre de notre rédemption ne fut qu'un seul acte continu, et non interrompu, à cause de la résolution qu'il avait prise dès le commencement, et de son application continuelle qu'il n'interrompit jamais. Et comme le soleil, dit le même auteur, a toute la plénitude de sa lumière et de sa vertu dès qu'il se lève, ainsi faut-il dire de Jésus-Christ qu'il eut toute la plénitude de sagesse et de grâce, dès le premier instant de sa conception; qu'il commença aussitôt l'ouvrage de notre rédemption, et qu'il continua toujours son emploi avec une résolution inébranlable et une patience invincible, sans aucune interruption. » 11 commença sa course comme un géant, avec ardeur, dit le prophète, et comme il était parti du plus haut des cieux, il y retourna incessamment, sans prendre un seul moment de repos. Eh! qui peut dire les humiliations et les
(1) Joan., 8. 29. — ('2) Episcop. Ghristopolitanus, in Psal. 29.
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travaux qu'il souffrit durant tout le cours de son voyage? qui peut exprimer Tamertume des eaux du torrent dont il but en son chemin, et la violence des flots de la colère de Dieu, qui vinrent fondre sur lui avec toute la rigueur que nos crimes avaient méritée, et que son amour attira sur lui, selon ces paroles du Psaume 87 : « Votre fureur s'est appesantie sur moi, et vous m'avez accablé de tous les flots de votre colère (1). Tous les flots de votre indignation sont venus fondre sur moi : j'ai été pénétré de la terreur de vos jugements, les frayeurs de la mort, qui m'était toujours présente, m'ont environné tout le jour comme des eaux; elles m'ont enveloppé toutes ensemble (il). » « Nous apprenons par là que la rigueur de la passion du Seigneur a été aussi grande, que la colère de Dieu tout-puissant contre les crimes de tout le monde le requérait. Chose surprenante, dit le cardinal Bellarmin, qui mérite que tous ceux qu'il a rachetés, la considèrent avec une profonde attention. 0 qui pourrait approfondir le sens de ces paroles : Vous m'avez fait ressentir les impressions de la colère que vous aviez conçue contre tous les pécheurs; j'ai été saisi des frayeurs de vos jugements, et de l'appréhension de votre justice vindicative, qui devait éclater sur eux; votre colère, qui me causait ces frayeurs, était comme une mer orageuse qui m'environnait de tout côté et me tenait abîmé sous les flots, durant tout le cours de ma vie (3) ! »
Après cela qui oserait se plaindre de la rigueur des peines qu'il souiïre pour le service de Dieu, ou par la salisfaction qu'il doit à sa justice? Le zèle infatigable de notre Sauveur, qui ne s'est jamais lassé de souffrir pour nous, ne doit-il pas nous servir d'un puissant remède contre l'ennui, que la longueur de nos maux a coutume de causer? « Une âme, dit saint Ambroise, qui a le bonheur d'être Épouse de Jésus- Ci) Ps. 87. — (2) Ibid. — (3) Bellarm., in Psal. 57.
Christ, et qui s'est unie h lui sur la croix avec inclination et amour, n'estime rien de si glorieux, que de porter sur elle les injures du crucifix (1). » Elle dit avec David : « Ohf que ma coupe, qui enivre, est excellente; oh! quelle est délicieuse (2) ! » mais elle n'est remplie que de fiel et de vinaigre. Il est vrai; mais quand je me souviens que mon Sauveur y a bu, toute son amertume se change pour moi en délices. Car, quand je considère les peines qu'il a endurées pour moi, je ne sens plus les miennes : il me fait trop d'honneur de ra'associer à ses souffrances, et de me donner de sa main la coupe qu'il présente à ses favoris. « Pouvez-vous boire, lui dit-il, le calice que je bois, et être baptisés du baptême dont je suis baptisé (3)? » Un autre Évangéliste dit : « Fouvez-vous boire le calice que je dois boire (4)? » Que veut dire celte différente expression du présent et de l'avenir? c'est que Notre-Seigneur a toujours été dans la souffrance. C'est pourquoi ayant élé toute sa vie comme un faisceau de myrrhe, comme un agneau immolé, et comme un perpétuel sacrifice, il pouvait dire à tout moment : Je bois, c'est-à-dire je sens dès à présent l'amertume intérieure du calice que je dois boire un jour sur le Calvaire; je me représente à tout moment ce baptême de sang dont je dois être baptisé, avec une aussi vive douleur que si je l'étais déjà. C'est ainsi que doit faire celui qui veut imiter Jésus-Chnst; et c'est ainsi qu'il doit dire tout ensemble : je bois, et je boirai. 11 doit dire : Je bois, en se sacrifiant lui-même par une continuelle mortification de ses sens. Il doit dire : Je boirai, en se préparant à souffrir tout ce qu'il plaira à la divine Providence d'ordonner pour son salul (5).
0 mon très-doux Rédempteur, comment puis-je recon-
(1) s. Ambr., apud Rossignol, lib. 5 de Perfect , c. 26 — (2) Psal. 22. n. — (3) Marc, iO. 38. — (4) Matth., 20 22. — (5) Vide Angelum Delpas , tom. 2. Comment, in Warcum, et Ludovicum Charbon., c. 9. de Gruce Jesu, et Aloysium Sidereum de via Cœli, c. 6. § 9.
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naître ce que vous avez fait pour mon amour? je ne piiis le faire dignement qu'en donnant vie pour vie, et sang pour sang. Je le dois, Seigneur, je confesse que j'y suis obligé, et je vous prie de ne permettre jamais que je sois déchargé d'une dette si légitime; mais plutôt commandez que je verse monsang, et qu'étant attaché à la croix, j'y demeure, comme vous, jusqu'à la mort.
0 croix ! recevez mon corps entre vos bras, et laissez celui de mon Sauveur. 0 couronne épineuse! élargissez-vous, afin que je puisse mettre ma tête dans ce buisson, et ressentir ces pointes aiguës qui percent le chef de mon roi. 0 clous! sortez des mains et des pieds de mon Dieu, pour me clouer en sa place. 0 lance cruelle! venez percer mon cœur d'une sainte compassion, et le blesser d'amour.
0 mon aimable Sauveur, vous êtes mort pour régner sur les vivants et sur les morts. Mettez-moi au nombre des uns et des autres, selon qu'il vous plaira, pourvu que je sois toujours captif sous l'empire de votre amour, je suis content.
SEPTIEME LEÇON
Jésus-Christ s'est livré lui-même, pour être le prix de notre rédemption. Comment il nous a rachetés.
<i II s'est donné lui-même, pour racheter tous les hommes. » Tim., 6.*