‹ Le chrétien a l'école du calvaireChapitre 47 sur 229 · I. CONSIDERATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDERATION

Les Pélagiens, ennemis de la grâce, se sont imaginés que Jésus Christ n'est point venu dans le monde en qualité de rédempteur, mais seulement comme docteur, pour nous eu-

seigner la pratique de la vertu, et la fuite du vice par sa parole et par son exemple. Pierre Abailard, s'appropriant ce dogme pernicieux, et voulant s'en faire honneur, disait : 11 faut savoir que tous nos docteurs, depuis les apôtres, conviennent en ce point, que le démon avait un domaine et un pouvoir sur Tliomme, et qu'il le possédait jaslement... C'est pourquoi, selon nos docteurs, il était nécessaire que le Fils de Dieu s'incarnât, afin que l'homme, qui ne pouvait être autrement mis en liberté, fût avec justice délivré du joug du démon, par la mort de l'innocent; mais, comme il nous semble, que le démon n'a jamais eu aucun droit sur l'homme, si ce n'est peut-être comme un geôlier, Dieu le permettant ainsi, le Fils de Dieu n'a point pris chair humaine, pour délivrer l'homme (1). Saint Bernard, qui rapporte ces paroles et les réfute puissamment, ne sait lequel des deux est le plus insupportable, ou le blasphème de cet hérétique, ou son insolence; sa témérité, ou son impiété. Tous, dit-il, sont de cet avis; mais pour moi, je n'en suis pas. Et vous donc, qu'en pensez-vous? que nous apportez-vous de meilleur? Qu'avezvous trouvé de plus subtil? De quelle révélation plus particulière et plus secrète vous vantez-vous, qui n'ait jamais été communiquée aux saints, et qui ait été inconnue aux sages? Je crains fort que cet homme ne nous apporte des eaux dérobées. Dites néanmoins, dites-nous ce que vous pensez, et ce que nul autre ne croit que vous; quoi que ce puisse être nousTentendrons. Ne dites-vous pas que ce n'est point pour délivrer l'homme, que le Fils de Dieu s'est revêtu de son humanité? assurément nul autre que vous n'est dans ce sentiment. Vous ne l'avez point appris ni d'un sage, ni d'un prophète, ni d'un apôtre, ni enfin du Seigneur même. Voyez donc d'oii vous l'avez appris. Pour moi, j'écoute ce que disent les pronhèles et les apôtres, poursuit saint Bernard :

(I) Apu-l S.B^ra., ep !90. a.I Linoc. Papam.

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j'obéis à l'Évangile; mais ce n'est pas à l'Évangile selon saint Pierre Abailard. Quoi? voulez-vous nous donner un Évangile nouveau? l'Église ne reçoit point un cinquième Évangélisle. Qu'est-ce que la loi, les prophètes, lesapôlres, et les hommes apostoliques nous annoncent tous sans exception, sinon ce que vous seul osez nier, savoir, que Dieu s'e^t fait homme pour délivrer l'homme? Quand un ange descendrait du ciel pour nous apporter un autre Évangile, qu'il soit anathème. Cependant vous qui pensez avoir plus d'intelligence que vos maîtres, vous rejetez tous les docteurs qui sont venus après les apôtres, et vous ne rougissez point de dire que tous les autres sont d'un sentiment contraire au vôtre, et qu'ils sont tous de concert contre vous? Il serait donc inutile de vous opposer leur doctrine, puisque vous les avez tous proscrits. Il faut vous mener aux prophètes. Je vous sauverai, dit le Seigneur par la bouche d'un prophète, parlant au peuple qu'il a racheté sous la figure de Jérusalem : Je vous délivrerai, ne craignez point (1). Vous demandez de quelle puissance il délivrera son peuple, car vous ne voulez pas que le démon ait aucun pouvoir sur l'homme, ni qu'il en ait jamais eu. J'avoue que je ne le voudrais pas aussi, si cela dépendait de moi; mais pour que vous et moi ne le voulions pas, il ne laissera pas d'en avoir. Si vous ne le reconnaissez pas, ceux-là pourtant l'avouent, qui ont été rachetés par le Seigneur, et qu'il a rachetés du pouvoir de Vennemi (2), et vous-mêmes ne le nieriez pas, si vous n'étiez sous le pouvoir de l'ennemi. Mais vous ne pouvez pas rendre grâces avec ceux qui sont rachetés, parce que vous ne l'êtes pas {in actu secundo, comme disent les théologiens), car, si vous l'étiez vous reconnaîtriez le Rédempteur, et vous ne nieriez pas la rédemption. Celui qui ne sait pas qu'il est captif, n'a garde de chercher sa délivrance; mais ceux qui l'ont su, ont poussé

(1) Soph. — (2) Psalm. 106. 2.

leurs cris vers le Seigneur, et il les a exaucés, et les a rachetés des mains de leur ennemi (1). Si vous ne croyez pas aux prophètes, qui conviennent entre eux de la rédemption des hommes et de la puissance du démon, qui les tenait captifs, venez avec moi consulter les apôtres; et voyons s'il ne nous arrivera point, comme à ceux dont parle saint Paul, lorsqu'il avertit Thimothée de reprendre avec douceur ceux qui résistent à la vérité, dans V espérance que Dieu pourra leur donner un jour l'esprit de pénitence, pour la leur faire connaître, et qu ainsi revenant de leur égarement, ils sortiront des pièges du démon, qui les tient captifs pour en faire ce qu'il lui plaît (2;). C'est saint Paul qui parle, et qui dit que le démon tient les hommes captifs, pour en faire ce qu'il veut. L'entendez-vous? Il vous dit que le démon les tient captifs, et qu'il en fait ce qu'il veut; et vous dites qu'il ne peut. Enfin, si vous ne croyez pas encore saint Paul, venez au Seigneur, pour voir si vous vous rendrez à sa parole, et vous tiendrez en repos. N'appelle-t-il pas l'ennemi commun du genre humain, le prince du monde, le fort armé, le possesseur des vases de la maison? Et vous direz encore qu'il n'a point de pouvoir sur les hommes? Ne dit-il pas aux soldats qui venaient le prendre : Voici votre heure et la puissance des ténèbres? Saint Paul n'a-t-il pas bien entendu cet oracle, lorsqu'il a dit que Dieu nous a tirés de la puissance des ténèbres, et nous a transférés dans le royaume de son Fils? Le Fils même ne dit-il pas à Pilate, qui était un membre du démon : Tous n'auriez point de puissance sur moi, si elle ne vous avait été donnée d'en haut ? Apprenez donc que Satan a eu un pouvoir sur les hommes ; avouez que ce pouvoir était juste, et par conséquent, que c'est pour racheter et délivrer les hommes, que le Fils de Dieu s'est fait homme.

(1) Psal. 106. 6. — (2) 2. Tim., 2. in fine.

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Quand on dit que le pouvoir du démon était juste, il ne s'ensuit pas que sa volonté fût aussi juste. Ni le démon qui a usurpé ce pouvoir, ni Fhomme qui est tombé sous sa tyrannie, n'était juste; mais Dieu, qui a permis au démon de s'enlparer de l'homme, qui s'était révolté contre son Seigneur légitime. Car la qualité de juste ou d'injuste ne vient point du pouvoir qu'on a, mais de la mauvaise volonté. Le pouvoir donc et le droit que le démon a sur l'homme, tel qu'il Ta, lui a été justement permis, quoiqu'il l'ait injustement et malicieusement usurpé. C'est pourquoi si l'homme était justement détenu captif, la justice n'était ni dans l'homme, ni dans le démon, mais en Dieu, qui l'avait justement abandonné et qui l'a miséricordieusement délivré. En sorte néanmoins que la délivrance n'a pas été seulement un effet de sa miséricorde, mais encore de justice, parce qu'il était de la miséricorde même du libérateur, d'employer plutôt sa justice que sa puissance, comme un moyen plus convenable pour la délivrance de l'esclave : car que pouvait faire l'homme de lui-même, étant esclave du péché, captif du démon, pour recouvrer par droit de justice la liberté qu'il avait perdue? Il fallait donc qu'un autre suppléât pour lui ; et voici comment. On peut délivrer un captif par la voie de justice en deux manières : la première, par une juste victoire ; la seconde, par une juste rançon. L'une et l'autre paraissent d'abord difficiles à l'égard de Jésus-Christ; car, d'un côté, comment pouvait-il racheter ce qui était à lui, par voie de justice? et de l'autre, comment pouvait-il recouvrer par voie de conquête ce qu'il n'avait pas perdu, et qu'il ne pouvait jamais perdre ? A la vérité, il pouvait bien reprendre ce qui était à lui, et l'ôter de force à celui qui l'avait envahi injustement ; il pouvait même punir l'un et l'autre ; je veux dire :

l'horame qui avait quitté son maître légitime, et Satan, qui a^ait reçu ce fugitif pour en faire son esclave; mais il semble qu'il ne pouvait ni racheter ni acquérir ce qui lui appartenait par un droit inaliénable.

Je réponds premièrement, avec Origène (1), que l'homme était véritablement à Dieu comme à son créateur, son premier principe et sa dernière fin, de qui il dépendait essentiellement par un droit dont il ne pouvait se défaire ; mais que ce maîlre infiniment aimable, voulant être servi par amour, comme il le méritait, lui avait laissé son libre arbitre, afin qu'il Taimât et le servît de son plein gré, et lui rendît une obéissance volontaire, exempte de contrainte et de nécessilé; mais, voyant que cet ingrat avait abusé du bienfait de son maîlre, et s'élait vendu au péché et au démon, il l'avait abandonné au pouvoir de ce tyran en punition de sa révolte. Et ainsi on dit raisonnablement, qu'en le délivrant de l'esclavage dans lequel il s'était engagé, il l'avait retiré et reconquis tout ensemble : retiré comme sien, reconquis comme un bien aliéné.

Je réponds, en second lieu, que le Fils de Dieu n'a pas racheté l'homme en payant sa rançon au démon, parce que ce n'était pas à lui qu'elle était due ; mais en la payant à la justice divine, à laquelle il fallait satisfaire, et, ce qui est admirable, en la payant de son sang : « Seigneur, vous nous avez rachetés pour Dieu, par votre sang (2). » 0 divin marchand, achetez-nous! Que dis-je, achetez-nous? nous devons plutôt vous rendre grâce de nous avoir rachetés, C'est vous qui nous donnez notre rançon ; c'est votre sang que nous buvons ; l'Évangile que nous lisons est notre contrat. Nous sommes vos esclaves; nous sommes vos créatures; vous nous avez créés; vous nous avez rachetés (3).

(1) Orig., homil. 6. in Exodum. — (2) Apoc= 5. 9.— (3) S. Aug., fragmente 7. tom 10.

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Je réponds, en dernier lieu, que notre Rédempteur ne nous a pas rachetés d'entre les mains de l'ennemi par la force, mais par la justice. Il a repoussé la mort qui était due à tous les hommes, en souffrant celle qu'il n'avait pas méritée, dit saint Eucher. Et ainsi, par un supplice très-indigne et très-injuste, vu qu'il n'avait point péché, il a racheté les crimes que les autres avaient commis (1). Le démon, faisant mourir l'innocent, a perdu le droit qu'il avait sur les coupables. En tuant celui qui était libre, il a perdu son esclave, et voulant s'emparer d'un homme qui n'était point à lui, il est déchu du droit qu"il avait sur les autres (1). Le Rédempteur est venu, et le séducteur a été vaincu. Qu'a fait notre Rédempteur à cet injuste usurpateur? il a fait de sa croix un piège qu'il lui a tendu au lieu même où il a payé notre rançon. Là, il a mis son sang pour servir d'appât à son ennemi, qui pouvait bien répandre ce sang, mais qui ne méritait pas de le boire. Et par cette raison, ce barbare créancier a reçu commandement de rendre ses débiteurs, pour avoir répandu le sang de celui qui ne lui devait rien. On lui a commandé de se retirer des coupables, pour avoir tiré le sang de l'innocent, qu'il a donné volontiers pour effacer nos péchés. C'est donc par le sang du Rédempteur que ce qui lui donnait droit de nous tenir captifs a été effacé. Car il ne nous tenait que par les liens de nos péchés : c'étaient les chaînes de ses esclaves. Le Sauveur est venu, il a lié le fort armé avec les liens de sa passion ; il est entré dans sa maison, c'est-à-dire dans nos cœurs, où il habitait ; il lui a enlevé des vases qui ne sont autres que nous-mêmes. Satan avait rempli ces vases d'amertume, et l'avait même présentée avec le fiel au Rédempteur; mais Notre-Seigneurlui enlevant ces vases, et les prenant pour lui, en répandit l'amertume, et les remplit de douceur. Aimons -le donc, car il est

(1) s. Euclic-i'ius, hom. 6, ia fine.— (-2) Ibidem.

doux. Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux. A la vérité, il faut le craindre , mais il faut l'aimer encore davantage,

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