I. CIRCONSTANCE
Saint Bernard dit excellemment que toute la vie de Jésus- Christ a été une croix continuelle. « Nous n'appelons pas, dit-il, la passion de Notre-Seigneur le seul jour qu'il estmort, mais tout le cours de sa vie; car toute sa vie n'a été qu'une croix et un martyre. » Et dans un autre endroit : « Notre bon ami nous a tant aimés, que l'ardeur de sa charité lui a fait prendre les marques sanglantes de la passion, et livrer son âme à la mort de la croix; je ne dis pas à une mort courte et passagère, mais à une mort continuée depuis le point de sa naissance jusqu'au dernier soupir de sa vie (3) ; car comme nous avons déjà fait remarquer à votre charité, la croix du bon Jésus ne fut pas seulement une croix d'un jour; toute sa vie fut une croix et un martyre. »
l. Pour concevoir la pensée de ce saint docteur, considérez, en premier lieu, que le Fils de Dieu n'a pas eu toute la douleur sensible, expérimentale, soit intérieure ou exté-
(1) Is., 53. 3 — (2) Vide S. Thom,, 3. p., q. a. 5 et D. Bonav. in 3 dist. 13, a. i, q. 1 — (3) Tract, de Passione, c, 35,
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rieure, qu'il ressentit à la mort. On ne peut rejeter ce sentiment sans témérité, puisqu'il est fondé sur le témoignage infaillible de l'Écriture sainte, qui assure que Notre-Seigneur commença à s'attrister et à craindre lorsqu'il fut dans le jardin des Oliviers. 11 n'avait donc pas toujours auparavant ressenti les mêmes atteintes de la tristesse et de la peur dont il fut pour lors saisi (1).
^. Considérez, en second lieu, que toute la vie de Jésus- Christ ne fut qu'un enchaînement de diverses peines et de différentes croix qui survenaient les unes aux autres, et qui étaient si fréquentes que bien qu'il y eût quelque interruption, on peut dire néanmoins qu'elles étaient continuelles. Ce fut pour lui une croix que d'être enfermé neuf mois dans le sein de sa mère, où il souffrait par jugement et par élection toutes les incommodilés que les enfants endurent en cet état par nécessité et par faiblesse naturelle. La pauvreté de l'étable fut une croix; la circoncision, une croix; son exil et sa demeure en Egypte, une croix; sa vie cachée, une croix; sa retraite dans le désert et son jeûne de quarante jours, une croix; les persécutions, une cioix; les mépris et les calomnies, une croix; les longues veilles, une croix; la faligue des voyages, une croi^ ; la disette, la faim, la soif et les travaux de la prédication; une croix. Oh! que de croix avant la croix du Calvaire! Nous fuyons partout la croix, et Jésus-Christ la cherche partout pour notre amour.
3. Pesez, en troisième lieu, que Jésus- Christ, dès le premier instant de l'incarnation, choisit volontairement un état de privation perpétuelle, durant toute sa vie, de trois sortes de biens considérables. La première regarde la béatitude de son corps; la seconde, l'exaltation de son nom ; la troisième, la jouissance de tous les biens naturels et de tous les avan-
(1) Gersori , epist. de susceptione humauitatis Ghristi. Idem sentit Gabriel Biel,, serm. post cœnam de Passione..
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tages qui étaient dus à sa dignité royale; car enfin tout ce qu'il y a de délices, de richesses , de gloire, de majesté, de puissance, de bonheur dans la fortune des rois, lui était légitimement dû , et il en pouvait jouir s'il eût voulu. Ce dépouillement est une grande croix, surtout si l'on considère combien il est fâcheux à un grand prince de se voir tout à coup dépouillé de ses états, chassé de son trône, banni de son royaume, et réduit à la dernière ignominie. Nous admirons le courage de saint Alexis qui vécut si longtemps dans la maison de son père comme un étranger pauvre et mendiant, sans se faire connaître qu'après sa mort , nonobstant tous les mauvais traitements qu'il recevait de ses valets. Cependant ce n'est qu'un léger crayon de ce prodigieux anéantissement de Jésus- Christ, qui a vécu trente-trois ans dans le monde sans être reconnu des siens, exposé au mépris et à la bizarrerie des hommes qui le traitaient comme un esclave.
4. Enfin, considérez que le Fils de Dieu , dès le premier moment de sa vie, conçut au fond de son cœur une douleur intérieure plus grande qu'on ne peut se l'imaginer, douleur continuelle qu'il porta sans interruption jusqu'au dernier instant de sa vie. C'est le sentiment de plusieurs célèbres docteurs, dont l'autorité est de grand poids dans la théologie scolastique et positive.
« Ce qui doit nous exciter à une véritable tristesse , dit Albert-le-Grand , c'est le très-saint exemple de la vie de Jésus-Christ, dont l'âme fut triste depuis le commencement de sa vie jusqu'à la mort (1). »
Ubertin , F un des plus habiles théologiens du treizième siècle , explique sa 'pensée en des termes considérables : « Jésus-Christ, dit-il, ayant pris la croix dans le sein de sa mère, l'ayant portée continuellement dans le cœur, et l'ayant
(1) Albertus Magnus in paradiso animée, c. 24.
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formée et exprimée sur son corps par plusieurs austérités, ne dit jamais : tout est consommé, jusqu'à ce qu'ayant versé tout son sang, il laissa son corps déciiiré et sans vie sur la croix, où il avait été attaché avec de grandes douleurs (1). »
Le cardinal Bellarmin expliquant ces paroles du Prophète- Roi : Je suis pauvre et dans les travaux depuis ma jeunesse; s'en sert avec avantage pour appuyer cette vérité. « De peur, dit-il, que les hommes ne crussent que la passion de Jésus- Christ n'avait été que de trois heures , ou d'un jour, le Saint-Esprit nous révèle que Jésus-Christ n'a jamais été sans souffrance durant les jours de sa chair, car outre le calice de sa mort très-amère, qu'il avait devant les yeux, il fut tout le temps sa vie dans les travaux et dans les afflictions (^). »
Le cardinal de Lugo fonde ce même sentiment sur un autre verset du Psaume trente -septième : Je suis préparé aux châtiments , et ma douleur est toujours présente devant mes yeux. Sur quoi cet exellent théologien dit que saint Chrysostôme, saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire appliquent ces paroles à Jésus-Christ, et conclut de là que Jésus-Christ, selon la doctrine de l'Écriture et des Pères, n'a pas seulement souffert durant le temps de sa passion , mais encore durant tout le cours de sa vie, et qu'il n'a jamais été sans tristesse et sans douleur, parce, dit-il, qu'il avait toujours devant les yeux les péchés des hommes et les tourments de sa passion, sans parler de cette abondante moisson de souffrances et de douleurs qu'il endura toute sa vie (3).
La principale raison- que les théologiens apportent , est prise de la présence continuelle de trois objets très-funestes,
(1) Ubertinus de Casali, in Annal. Minorum, autore Uvadingo, tom. 2 ad ann. 1299. — (2) Bellarin. in Ps. 87. — (3) Joan. de Lugo. Gard. Gard, de Incai-nat. disput. 22. num. 23, — Idem, sentit Lorinus in eumdem Psal. 37. — Gornel. à Lapide, in c. 53 Isaice, ad illa verba : Virum dolorum, e.c.
dont il avait toujours l'image devant les yeux (1). Le prenoier est celui de toas les péchés du monde, qui était, dit Lessius, un abîme de malice, dont il portait tous les flots, et comme il en connaissait l'énormité, et qu'il ressentait vivement l'injure qui était faite à son père, la douleur qu'il en concevait était si excessive, qu'elle lui eut mille fois arraché la vie, si elle eût également agi sur le corps et sur Tesprit (2). Car, dit ce théologien, la douleur est d'autant plus grande, que le mal qui en est l'objet est plus considérable et qu'on en a plus de connaissance. Or, le nombre de tous les péchés du monde est épouvantable, et d'ailleurs le Fils de Dieu en avait une très-claire et parfaite connaissance , jointe à l'amour souverain qu'il portait à son Père, dont la plus légère offense lui était une plaie mortelle. Jugez qu'elle pouvait être sa douleur : sans doute elle surpassait tout ce qu'un homme mortel peut souiYrir. Et néanmoins elle était continuelle, sans aucune intermission depuis le commencement de sa vie jusqu'à la mort, quoiqu'elle ne fit pas toujours une égale impression sur le corps, mais quelquefois moins, et d'autres fois avec plus de force, comme dans sa dernière agonie, où elle se déborda avec tant d'impétuosité, qu'il en sua le sang. Le second est celui des peines, soit temporelles ou éternelles, que le péché attire sur tous les pécheurs (3) : objet effroyable , si l'on considère la multitude des réprouvés qui tombent dans les enfers, et l'éternité de leur misère (4).
Le troisième est celui de la mort et de la croii, qu'il ne perdait jamais de vue. Celle vue, dit un célèbre interprète, éthit à son égard un lent martyre^ qui ne paraissait pas aux yeux des hommes; et l'on peut dire que si ses mains et ses pieds furent cloués à la croix l'espace de trois heures, son cœur y fut attaché l'espace de trente-trois ans ; et que s'il porta
(1) Menocnius iu Ps. 87. Lessius, 1. 12. de perfect. divinis, c. 17. n. 133. — (2) Lessius, loco citato. — (3) Ibid. — Lessius, 1. 42. de perfec. divinis, c. 17. — (4) Menochius. in Ps. 87.
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la croix sur sou corps le dernier jour de sa vie, il n'en passa pas un seul, sans la porter dans son âme, et sans souffrtr les assauts d'une tristesse mortelle, qui ne le quittait jamais (1). « Donc, ô âme chrétienne, de ce continuel portement de » la croix, apprenez que votre maître n'a pas eu en toute sa » vienne heure de repos, mais qu'il a incessamment travaillé » jour et nuit à votre salut. Après cela pouvez-vous retenir » vos pleurs, considérant le temps que vous avez perdu dans » des entretiens inutiles et dans le jeu , sans penser à votre » salut, pour ne rien dire de tant de péchés honteux, qui ne » vous sont que trop connus , et que Dieu connaît encore » mieux (2) ? »
DIXIEME LEÇON
Les douleurs de Jésus-Christ ont été universelles.
« Votre fureur s'est appesantie sur moi, et -vous avez fait fondre sur moi tous les flots de votre colère.
PsAL. 87. 8.