‹ Le chrétien a l'école du calvaireChapitre 53 sur 229 · II. CIRCONSTANCE · texte numérisé non relu

II. CIRCONSTANCE

Quand nous disons que les douleurs du Fils de Dieu ont été universelles, nous ne voulons pas donner à entendre, remarque bami Thomas, qu'il ait enduré toutes les peines et toutes les douleurs qu'on peut s'imaginer. On sait qu'il n'a pas été exposé aux bêtes farouches, comme saint Ignace, martyr; ni couché sur un gril ardent, comme saint

' (1) Gorderius, in eumdem PsaUnum.— (2) Ità Bellarminusdegemilu Cj^lumbse, 1. 2. c 3.

Laurent ; ni plongé dans l'huile bouillante, comme saint Jean. Il n'a pas même voulu éprouver aucune des maladies ordinaires auxquelles le corps humain est sujet: il n'a pas jugé que cela fût convenable à la dignité de sa personne. Il faut donc voir en quel sens le Prophète-Pioi lui fait dire ces paroles : Vous avez fait fondre sur moi tous les flots de votre colère {[); mes douleurs ont été universelles; j'ai souffert toutes sortes de peines et de tourments.

Premièrement, ses douleurs ont été universelles, non qu'il ait souffert, comme nous venons de le dire, tous les tourments des martyrs et toutes les peines des criminels, mais parce que ce qu'il a souffert, égale et surpasse même tout ce que les plus misérables ont jamais enduré (2), comme dit saint Bonaventure.

2. Ses douleurs ont été universelles, parce qu'il a souffert en toutes les parties de son corps. Son chef a été couronné d'épines; son visage, couvert de crachats; ses joues, meurtries de soufflets et de coups de poing; ses cheveux et sa barbe, arrachés; ses mains et ses pieds, percés de clous; ses bras, étendus et liés avec violence; ses os, déboîtés; ses épaules, chargées du pesant fardeau de la croix. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet delà tête, il n'y a rien dans lui qui ne soit couvert de plaies.

3. Elles ont été universelles, parce qu'il a souffert dans tous ses sens et dans toutes les puissances de son âme. Il a souffert, voyant le pitoyable état de sa mère et de ses amis, l'orgueil et l'insolence des scribes et des pharisiens, qui se moquaient de lui; la foule du peuple, qui était accourue à. ce spectacle; la nudité de son corps, et le sang qui découlait de toutes parts. Il a souffert, entendant les cris furieux et les blasphèmes horribles de ses ennemis, leurs accusations injustes, leurs calomnies, leurs railleries, leurs brocards, et

(1) Ps. 87. 8. — (2) S. Bonavent., in 3. dist. c. 6. a. 1. q. 2.

A l'École du calvaire. 1^1

surtout ce cri funeste et sanglant de la populace : Qu'il meure, qu'il meure; cruciflez-lc, crucifiez-le. Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants (1). Il a souffert, en goûtant Tamertume du fiel et du vinaigre, et brûlant d'une soif ardente, causée par l'excès de ses douleurs, et par la perte totale de son sang. 11 a souffert en son odorat par la puanteur du Calvaire; au toucher, par la violence des clous, des fouets, des cordes, des épines et de la croix; en son imagi- Dation, par la triste image de toutes les choses les plus effroyables de la nature; en «son appélit sensilif, par la répugnance qu'il avait aux souffrances et à la mort; en son appétit irascible, par la crainte des tourments ; en sa volonté, par l'horreur du péché, et des suites malheureuses qu'il traîne après lui; en son entendement, par la vue et par la pénéiraiion de tous ces tristes objets, se servant même de la lumière de sa gloire pour combaitre contre lui-même, et augm<^nier ses tmiriîients, selon ct^te maxime de l'Érriture : Celui qui croît en connaissances, augmente son travail et sa douleur (i).

4. De plus, ses douleurs ont été universplles, parce qu'il a souffert en tous ses biens : dans ses amis, dont la présence lui éiail un sujet de peine bien sensible; dans ses disciples, qui l'avaient abandonné; dans son honneur, qui fut comme ané.mii par linfamie de sa mort; dans sa liberté, qui fut opprimée par des vaU-ls et par des esclaves; dans sa dignité roynlp, qi.i fut flétâe et dé>honorée par les soldats de Pilnte et dHérode; dans sa divinité, qui fut méconnue de tous, et commp. éclipsée sur la croix.

5 Davantage, ses douleurs ont été universelles, parce que l'amour qu'il portait à tous les hommes, lui attira par compassion loules leurs misères même temporelles, qu'il fit passer par son cœur, en les considérant toutes distinctement,

(1) Matth., 27. 25.— (2) Eccli. i. 18.

LE CHRÉT. fi

\il LE CliRÉTlEN

et en goûtant l'amertume, afin de les adoucir à notre égard, et nous mériter les grâces nécessaires pour les supporter. Oui, véritablemejît, il a porté toutes nos langueurs; il a ressenti toutes nos douleurs; il a pris une si grande part à nos misères, qu'il nous a paru comme un lépreux {\). J'ai été, dit-il, affligé des douleurs de la mort; les maux de V enfer ni ont attaqué, et ont rempli mon âme de tristesse et de frayeur; j'ai trouvé l'affliction et la douleur; je m'y suis plongé, j'y suis demeuré, je n'en suis point sorti ; Venfer aétémon séjour ordinaire. Il prend l'enfer pour les misères de la vie présente, dit Innocent III (^), parce que, comme Satan fut chassé du ciel et précipité dans les enfers, de même l'homme fut chassé du paradis, et eut pour son exil la terre que nous habitons, qui est devenue comme un enfer depuis le péché (3). C'est pourquoi il ne faut plus demander d'où vient que nous sommes accablés de tant de misères dans le siècle, vu que nous y sommes comme dans un enfer, dit un célèbre interprète. C'est donc en ce sens que Jésus-Christ dit que les maux les plus redoutables de l'enfer sont venus le trouver, c'est-à-dire que toutes les misères des hommes se sont présentées devant lui, et l'ont rempli de compassion et de douleur. Je sais bien que saint Bernardin a cru que le Fils de Dieu avait autant enduré de peines inlérieures pour les réprouvés, que chacun d'eus en pnrliculier doit souffrir de tourments dans l'éleruité (4). Mais il y a de l'exagéralion dans ces paroles, si ce n'est qu'il veuille simplement dire que Jésus-Christ étant le Sauveur de tous les hommes, et même des réprouvés, il a ressenti la perle de chacun d'eix en particulier comme d'un de ses membres, et a conçu une excessive douleur de son malheur éternel. Quoi qu'il eu soit, il est

(l) Isa., 53. 4. — (2) Ps. 114. 3. — Job., 17. 13. — Innoc. 3, in Ps.

(3) Panlus à Palacio, in c. 1. Matth. Job, 17. — (4) B. Bernardinus

Senensis, tom. 2. serm 49. 4. c. 1.

A l'école du calvaire. 123

toujours vrai que les douleurs de Jésus-Christ ont été universelles, en tant qu'il a ressenti, par un mouvement de compassion digne de son amour, toutes les misères, soit temporelles, soit éternelles des hommes; et ce qui est si considérable, il les a ressenties plus vivement que ses propres peines; si bien que chacun de nous peut s'appliquer ce que dit saint Ambroise : Seigneur, ce sont mes plaies qui vous atirislent, et non pas les vôtres (1). Nous pouvons dire avec vérité ce que saint Bernard fait dire à la bienheureuse Vierge dans ses lamentations : Mes douleurs lui étaient plus sensibles que les siennes propres (2). C'est ce qu'elle dit elle-même un jour à sainte Brigltle avec une tendresse incroyable. « Mon Fds m'ayant aperçue au pied de la croix » avec ses amis, leva les yeux au ciel, et adressa ces plaintes » à son Père : Mon Père, pourquoi m'avez vous délaissé? » parole que je ne pus jamais oublier, jusques à mon entrée » dans le ciel, parce qu'il l'avait proférée plutôt par la » compassion qu'il avait pour moi, que pour lui-même. »

6. Que si nos misères lui causèrent tant de regret et de douleur, que doit-on penser de nos crimes, et de l'injure qu'ils font à Dieu? Certes on peut dire que toutes les douleurs que les Juifs lui tirent en le crucifiant, ne touchaient que la surface de son cœur, et ne fnisaient que l'effleurer ; mais nos péchés entraient au dedans, et le perçaient jusqu'au fond (3). Saint Bonaventure en donne deux marques évidentes : l'une, qu'il aima mieux souffrir la séparation de son corps et de son âme, que de nous voir séparés de Dieu ; la seconde, qu'il pleura très- amèrement nos péchés, mai^ que toutes les douleurs de son corps ne lui tirèrent pas une larme (4). Saint Thomas ajoute que la douleur qu'il conçut de nos offenses excède toute la douleur de quelque pénitent

(1) s. Amb. in Lucam. — (-2) S. Bern. — (3) Hugo Gardinalis in hœc verba Gènes. 6. 6, — (4) Vide S. Bonav. in 3. dist. 1. 2. q. 3.

que ce soit, qui ait jamais été contrit de ses crimes (1). Car outre qu'il avait plus de lumière pour connaître l'énorraité du péché, et plus d'amour pour ressentir l'injure qu'il fait à Dieu, il ne pleurait pas seulement le péché d'un particulier, mais de tous les hommes ensemble. Il ne les pleurait pas successivement l'un après l'autre : il les avait tous présents à chaque moment de sa vie, et leur donnait à chacun un regard, une attention, une application particulière (2); et c'est pour cette raison que nous pouvons lui dire: Votre contrition est un abîme sans fond; qui pourra vous consoler (3)? C'est par la même raison qu'il peut dire que ses douleurs sont universelles, et que tous les flots de la colère de Dieu sont venus foudre sur lui (4).

Mon très-doux Jé>us, pui^^que mes péchés vous ont causé tant de tristesse, n'e*st-il pas juste que je les pleure moimême, et que ce soit le plus grand de tous mes déplaisirs, de vous avoir déplu? F.dlail-il que vous tus^it^z homme de douleurs, parce qup j'éiids homni'' d»* dé.-ordre et de péché? fallait-il que vos douleurs fussent générales et univpr»elles , parce que je m'étais engagé généralement en toutes sortes de vices? Ah ! S<"igueur, si mes déiéglnm^uts vous ont renjpli d'amertunit' et de tii>lpsse, faites, par votre grâce, que ma pénitence vous satisfris^e, et que le péché n'ait plus de charmes pour m'ai tirer, puisqu'd n'a que des traits empoisonnés pour vous blesser.

(1) s. Thom. 3. p. q. 4^. 6. ad, — (=2) Vide Siiarem, tom. 9. in 3. p disp 33. sert. 2 — Sauct. B-rnarlinu*, 1. 2. serm. 55. 1. c. et a. 2. c. 3. — (3j Jer., 2. 13. — (4; Ps. 87. 8.

A l'École du calvaire. 125

Page 1