‹ Le chrétien a l'école du calvaireChapitre 54 sur 229 · III. CIRCONSTANCE · texte numérisé non relu

III. CIRCONSTANCE

Il est rare dn trouver un homme si misérable dans le monde, qu'il snit privé de loute cousolalion , soit inlérit^iire ou exléripure*. Comme il n'y a que le ci^^l, f ù les jcies soient toutes pure^ pt sans mélangp de doul» ur, aus>i il n'y a que IViif^r où les dfnil^urs hI les lourniHiiis soient sans consolation. Néanmoins W Fils de Oi^-ii a voulu exercer celle rigueur contre lui-même durant tout le cours de sa passion, et se mettre en état où, à tout womcvt, il sovffiait, di! un célèbre interprète, la même douleur que ceux qui expirent, sans tirer aucune consolation ni de Dieu , ni des créatures, ni de lui-même (1).

1. Il s'adressa à son père dès le commencement de sa passion, pour lui demander quelque soulagement drins l'extrémité de la douleur dont son ânip ét;dt accahlée : mais il en fut éconduit, et la sévérité avec laquelle il fut traité, lui arracha ce cri pitoyable un peu avant sa îiiort : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé P Dieu, qui est le

(<) Paulus à Palacio, in c. ^7. Matth.

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Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, comme dit saint Paul , a coutume de mêler quelque douceur parmi les plus grandes misères de la ^ie. Il en use ainsi, dit saint Chrysoslôme (\), envers tous les saints, qu'il ne laisse jamais dans des affliclinns ni dans des prospérités continuelles; mais il mêle la vie des justes de joie et de tristesse, de biens et de maux, avec une admirable variété. 11 n'y a que le Saint des saints qui est traité avec la dernière rigueur, soit parce qu'il est le chef des martyrs, qui doit souffrir plus que tous les autres; soit parce qu'il est le garant de tous les pécheurs, qui ne méritent aucune grâce; soit parce qu'il est le modèle des affligés , qui n'ont plus lieu de se plaindre que Dipu les délaisse, puisqu'il abandonne son propre fds pour leur faire miséricorde.

% Je sais qu'il envoya un ange du ciel pour le forlifier, mais non pas pour le consoler (2). « Il fut fortifié, dit le » vénérable Bède, d'une manière qui redoubla sa douleur, » bien loin de la diminuer; les grands fruits de sa passion » lui donnèrent de la force, mais il ne lui ôlèrent pas Ta- » mertume de la douleur. » Moïse, avant de mourir, reçut commandement de monter sur une haute montagne, d'où il vit les campagnes ferliles de la Palesline; mais il lui fut dit en même temps, qu'il n'y entrerait pas: Vous V avez vue, mais vous n\j mettrez pas le pied (3). Cette vue était affligeante; au lieu de le consoler, elle le comblait de douleur et de regret. Ainsi le Fils de Dieu étant allé avant sa mort sur la montagne des Oliviers, l'ange du ciel , qui lui apparut pour le forlifier, lui représenta les grands biens qu'il devait recueillir de sa passion , le salut des pécheurs , la béatitude des saints, la gloire de son Père éternel, et l'honneur qui lui serait rendu dans toutes les nations de la terre; mais il ne

(1) S. Ghrysost. hora. 8. in Mattli. — (2) Luc. 22. 43. — (3) Deut. 34. 4.

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lui en donna que la vue : ses yeux élaient ouverts, mais sou cœur était fermé à la joie ; il reçut les aclmiralions , les louanges, les adorations de l'ange, dit saint Epiphane, mais il n'en reçut aucune consolation (1). Il demeura auprès de la fontaine, sans pouvoir éfancher sa soif; et cette privation lui fut si sensible, qu'elle le fit tomber dans l'agonie (2).

3. Si les anges ne lui apportèrent aucun soulagement, les hommes étaient encore moins capables de donner quelque lénilif à sa douleur. Il découvrit sa tristesse à ses plus familiers disciples; mais il ne lui causèrent que de l'ennui, les trouvant par trois fois endormis, quoiqu'il les eût avertis de prier et de veiller avec lui. Les plus fervents d'entre eux perdirent cœur à la vue du danger, et il se trouva seul entre les mains de ses ennemis , sans que personne se mît en peine de le secourir. De là viennent ces plaintes qu'il fait par son Prophète : Vafflktion est près de tomber sur moi, et il n'y a personne qui me secoure (3). Je suis devenu comme un inconnu à ses frères, comme un étranger aux enfants de sa mère. J'ai attendu que quelqu'un prît part à ma douleur, et personne ne l'a fait; j'ai cherché des consolateurs, et je n'en ai point trouvé {k-). Je regardais à ma droite, si je verrais quelqu'un; mais il n'y avait personne qui me connût. Je ne pouvais plus m'en fuir, et personne ne se mettait en peine de sauver mon âme (5).

4. Vous me direz qu'il n'avait besoin de personne, et qu'il pouvait se passer aisément de tout h monde, puisqu'il avait la source de toutes les consolations dans lui-même. 11 est vrai, il avait moyen de se consoler en cent différentes manières, mais il les rejeta toutes, et sa consolation fut d'autant plus sensible et violente, qu'il se refusa à lui-même tous les soulagements qu'il pouvait raisonnablement accorder à son

(1) s. Epiph. in Anchorat. — (2) Luc. 22. 43. — (3) Ps. 21 — (4j Psal. 68. 21. — (o) Ps. 141. 5.

âme affligée et attristée jusqu'à la mort. Il pouvait se consoler par la considération de son innocence , vu qu'il n'y a rien de plus glorieux, dit l'Apôtre, que le témoignage d'une bonne conscience (1). Il pouvait se prévaloir, comme les sages, de la force de son esprit pour réprimer les assauts de la tristesse , par de puissantes raisons , capables d'adoucir l'aigreur de son mal. Il pouvait appeler au secours de la nature toutes les vertus morales surnaturelles et divines dont son âme était ornée, et surtout la charité, qui rend les choses les plus difficiles aisées, et les plus fâcheuses agréables. Il pouvait faire découler de la partie supérieure de son âme un torrent de consolations sensibles sur la partie inférieure, pour y noyer toutes ses douleurs II pouvait user de sa toutepuissance pour lier les mains des bourreaux et ôter l'activilé aux instruments de leur cruaulé. Mais bien loin de s'exempter des souffrances, ou d'en modérer la rigueur par des moyens si faciles, il s'en servit pour les accroître.

5. Il employa son courage, non pour repousser la douleur, mais pour la porter avec plus de pMtience. Il usa de son pouvoir infini, pour éprouver des tourments qu'il n'eût pu autrement endurer sans mourir. 11 s'arma d» s veitus, pour combattre plus longtemps et avec plus de force contre la violence de ses douleurs et la fureur des bourreaux. Son innocence ne lui servit que pour augmenter l'in-liguité de son supplice; et les lumières de son esprit, quoique éclairé des rayons de la vision béatifique, ne firent que lui montrer plus clairement et lui appliquer avec plus de %igueur les lri>les objets de son martyre. Saint Ambroise semble passer plus avant, car il assure que Jésus-Christ se sépara de la joie de la divinité, pour prendre plus de pnrt à nos douleurs; ce qui a donné sujet à quelques théologiens de dire que bien que la joie bédlitique soit un etîet de la claire vue de Dieu, aussi

(I) Cor., 1. 12.

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nécessaire que la chaleur Test du feu et la lumière du soleil, néanmoins, par un insigne miracle, il s'en priva volontairement, sinon durant tout le cours de sa vie, au moins durant sa passion, pour témoigner l'excès de son amour, et le désir insatiable qu'il avait de souffrir pour le salut de tous les hommes. Voici les paroles de saint Ambroise : « Jésus eût » moins fait pour moi, s'il n'eût pris mes passions. Lui donc » qui n'avait aucun sujet de tristesse à son égard, s'attrista à » mon occasion; et éloignant de lui la joie de la divinité, » qui est éternelle, il ressentit l'ennui de mon infirmité. Car » il prit ma tristesse, pour me faire part de sa joie; et il » descendit jusqu'aux douleurs de la moit, en mar- » chant sur nos pas, afin de nous ramener à la vie, en » suivant ses traces et ses vesliges(l). » Salméron, s'appuyant sur ce texte , dit que , selon l'opinion de suint Ambroise, et de quelques autres docteurs qui l'ont suivi en ce point, « Jésus-Christ se priva de la coiisolalion qui naît de » la claire vue de Dieu , afin de satisfaire plus pleinement » pour le péché, et détruire la joie que nous y prenons, par w une tri-tesse convenable, et cela, dit il, jusqu'à la mort. » Car après la résurreclion, il dit : Vous m'avez montré le » chemin de la vie. Vous me remplirez de joie par la vue » de votre visage. La source des délices éternelles est en » votre droite (^2). » Melrhior Canus entre tout- à-fait dans ce sentiment (3). Maldonat ne le désapprouve pas; niai>i plusieurs autres tliénlogiens le rejpllent, et quelques-uns même le conilafiinent de témérilé et d'erreur (4).

La difiicullé est de savoir comment le Fils de Dieu, ayant dès le premier moment de sa conception joui de la claire

(1) s Anibr., 1. 10. in Luram, c. 22. tom. 5. — (?) Salnieron. tom 10 tract. 11. Psal. 15 11. - (3) Canus, de loris llieol. 1 12. c. 14. Siiarez in 3 p tom. 1. disp. 38. sect. 4. Heni-icus, quodlib. 8. q- 7. — (4) Maldonatiis citatus à BaiTadio, ton:. 4. 1. 6. c. 9. in hîec verba: Tristis est anima mea.

LE CIUiÉT, 6*

vue de Dieu, et de la joie béatifiqae qui en résulte , il a pu accorder avec celte souveraine joie, une souveraine tristesse, et être l'homme de douleurs et bienheureux tout à la fois.

Nous parlerons de ce prodige dans Tenlretien suivant.

Contentons-nous ici de dire qu'il n'y avait que l'amour de Jésus qui fût capable de faire cet assemblage de deux contraires dans un même sujet, et de nous Iracer cet admirable modèle de l'état où devrait être un parfait chrétien : état de pure souffrance dans la partie inférieure, et de jouissance dans la pointe de Tâme. 0 quel bonheur! ô quelle faveur du ciel! de porter un esprit glorifié, pour ainsi dire, dans un corps crucifié ! 0 mon Sauveur, accordez-moi celle grâce, que toute ma consola lion soit de n'en avoir point sur la terre : que je trouve mes délices dans la croix, et la croix dans toutes les délices du monde; et que je ne m'estime jamais plus heureux que lorsque je serai véritablement un homme de douleurs.

DOUZIEME LEÇON

Les douleurs de Jésus-Christ ont été miraculeuses.

c< Vous me tourmentez d'une manière étrange et extraordinaire, vous suscitez vos témoins contre moi, vous multipliez les effeis de votre colère, les douleurs m'attaquent cruellement.

Job. 10. 16. 17.

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