‹ Le chrétien a l'école du calvaireChapitre 56 sur 229 · V. CIRCONSTANCE · texte numérisé non relu

V. CIRCONSTANCE

On'ne peut douter que les peines extérieures que Jésus-Chrisl a souffertes dur3nt sa passion, ne lui aient causé une excessive douleur, tant à raison de la délicatesse de sa complexion, que pour la nouveauté et la grandeur de ses tourments, jointes à la haine de ses ennemis et à la cruauté des bourreaux. Néanmoins il faut avouer, avec saint Thomas, qu'elle n'égale .pas la douleur que souffrent les âmes séparées qui sont privées de la gloire. Comme la joie des SHints surpasse tous les plaisirs de la vie présente, de même la tristesse des réprouvés surpasse toutes les douleurs qu'un homme mortel peut endurer. La raison est parce que la peine des âmes séparées est un mal sans comjiaraison plus gra.-'d, plus irrémédiable, et de plus longue durée que tous les maux de celle vie : plus grand, pane que c'est la perle d"un Lien souverain e! infini; plus irrémédiable, parce que celle perle ne [»eui se réparer, c'est un mal sans ressource; de plus longue durée, parce qu'elle est éternelle, el Ions les maux de cette vie sont passagers et fitjisseul avec le temps (1).

(l) s. Thom 3. p. q. 9. 46. a. 6 ad. 3

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Mais pour la douleur que le Fils de Dieu a conçue de nos péchés, les théologiens assurent qu'elle surpasse toutes les douleurs dont les hommes et les anges sont capables. Car toutes les autres douleurs sont bonnes ou mauvaises, naturelles ou surnaturelles. Or, ni les unes ni les autres n'approchent point de la douleur de Jésus-Christ. Toute la douleur vicieuse et naturelle que les pécheurs peuvent concevoir n'a pour objet qu'un mal de peine, qui est le mal de la créature; mais le motif de la douleur de Jésus-Christ est Toffense de Dieu, qui est le plus grand de tous les maux. D'ailleurs, toute la douleur surnalurelle que les saints peuvent avoir du péché, ne peut excéder la mesure de la grâce et delà charité, ou des autres vertus, qui en sont les principes. Or, tout ce qu'ils ont jamais reçu de grâce, d'amour et de vertus infuses, n'est qu'une parlicipa'ion de la grâce de Jésus Christ, qui en possède la plénitude, et qui a ressenti l'offense de son Père de toute la force de cette grâce et de toule Téiendue de son amour. Ces deux raisons, dont l'une est prise du motif de sa douleur, et l autre, de son principe, font voir évidemment qu'elle ne reçoit point de comparaison, et qu'il n'y en a jamais eu de pareille. Mais peut-étie qiie vous \oulez savoir pourquoi il s'est porié à cet excès, qui n'était point absolument nécessaire pour consommer l'ouvrage de notre rédem['1inn.

La première raison qui se présente, est qu'il voulait nous faire connaî're l'excès de sa charité, et nous obliger à l'aimer réciproquement. Car l'amour et la douleur sont d^ux ridsîîeaux qui naissent d'une même source, qui est le cœur. Comme donc jamais il n'y a eu de plus grand cœur que celui de Jésus, il ne devait point aussi y en avoir qui eût plus d'anmur pour nous, et par suite plus de douleur. Il désirait passionnément d'être aimé de tous les hommes, et d'ailleurs il savait que le njeilleur moyen de se faire aimer, est d'aimer et de souffrir pour ce qu'on aime. Il a donc voulu l'emporter

sur nous, et avoir cette gloire de nous avoir également vaincus en douleur et en amour, afin d'accomplir ce qu'il avait dit, qu'il attirerait tout à lui , lorsqu'il serait élevé en croix.

Secondement, il était à propos qu'ayant pris sur lui nos péchés , il en fit une satisfaction convenable. Il voulait, dit l'Ange de l'École, délivrer les hommes de leurs crimes, non -seulement par puissance, mais encore par justice. C'est pourquoi il n'avait pas seulement égard au mérite de ses souffrances, car ainsi une seule goutte de son sang eût été capable de payer toutes nos dettes; mais il considérait ce que chacun des hommes devait souffrir eu rigueur de justice pour faire salisfaction de ses fautes, afin de l'acquitter en daignant s'en chargpr lui-même (1).

Ajoutez à cela ce que dit saint Laurent-Juslinien , que Jésus-Christ dans sa passion ne portait pas seulement les crimes de tous les pécheurs, mais encore les soulîrances de tous les saints. Il était leur chef, il devait souffrir, non-seulement pour tous ses membres , mais encore en tous ses membres. Il souffrait en tous les élus toutes sortes de peines d'une manière inexplicable. Il était persécuté dans ses apôtres, lapidé en saint Etienne, brûlé en saint Laurent, et ainsi en chacun d'eux il endurait chaque tourment en particulier de tous les martyrs et de tous les autres justes. C'est pourquoi saint Augustin dit excellemment : « Les martyrs ont » souffert de grands tourments; mais rien n'est plus écla- » tant que le chef des martyrs. C'est en ce chef que nous » voyons beaucoup mieux ce que tous ont enduré (2). » Pourquoi? parce qu'il a ressenti par sympathie ce qu'ils ont enduré par effet , ramassant en son cœur toute la douleur qui était partagée en tous les autres. Jugez à quel excès elle devait aller.

(1) s. Th. 3. p. q. 46. a. 6. ad. 4. — (2) S. Aug. in Psal. 68.

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De plus, Notre Seigneur voulait nous faire voir rénormité de nos péchés, et il ne le pouvait mieux que par la grandeur de ses peines. Notre malheur est que nous sommes volontairement aveugles en nos propres fautes. Si le pécheur voyait l'état de son âme, il serait sai^i d'horreur, dit saint Bonaventure; il l'aurait en abomination, car elle est plus horrible qu'un serpent (1). Mais il en détourne la vue, parce qu'il a peine à se connaiire. Que fait Noire-Seigneur pour remédier à ce désordre? Il nous fait un miroir de son corps et de ses plaies, et nous invile à le considérer . Vous tous qui passez par Je chemin, qui êtes encore voyayeurs sur la terre, arrêtez-vous un peu, et considérez s'il y a douleur pareille à la mienne [V). Ce sont vos péchés qui m'ont mis en cet élat. J'ai reçu toutes ces plaies, afin de vous faire réfléchir sur le^ vôtres; ma douleur est l'image de celle que vous devriez concevoir vousmêmes, si vous étiez moins insensibles à votre propre misère. 0 Seigneur, vous avez fait de votre corps le miroir de mon âme. Je ne connaissais pas l'ignominie de ses crimes. Je ne voyais pas les dangers où elle s'était engagée; j'étais insensible aux plaies qu'elle recevait à toute heure par la malice de Satan (3); mais en jelant les yeux sur le miroir de vos plaies, j'apprends qu'elles doivent être les miennes. Oh ! que mon mal e^t grand, puisqu'il a besoin d'un tel remède !

Il y a encore une autre raison qui a porté Notre-Seigneur à souffrir des douleurs si prodigieuses : c'est afin, disent les Pères, de montrer qu'il était véritablement homme; mais je dirais volontiers que c'était plutôt pour montrer qu'il était plus qu'homme, et nous laisser une preuve de son humanité et de sa divinité tout ensemble : de son humanilé, parce qu'il souffrait, ce que Dieu ne peut faire; de sa divinité, parce qu'il souffrait des douleurs qui surpassaient

(0 S.Bonavent. serm. 1. Dominicœ 4. Pass. — (2) Tliren. 1 12. (3) Drogo, de sacrarn. Dom. Pass.

toutes les forces de riiomine. C'est pourquoi le Centurion, voyant son invincible patience , s'écria qu'il était Fils de Dieu (1), et les démons mêmes, qui ne l'avaient pas connu par sa doctrine ni par ses miracles , le reconnurent par la grandeur de ses soutTrances. Grande confusion pour un chrétien, qui a tous les jours devant les yeux cet homme de douleurs, et qui n'est touché ni de respect pour les grandeurs de sa divinité, ni de compassion pour les douleurs de son humanité, ni de crainte pour ses propres crimes ; que la justice divine punit si rigoureusement en la personne du Juste qui a pris sur lui ce lourd fardeau Hélas! que ne doit craindre un misérable pécheur, si liniiocent est ainsi traité? Ne devrais-je pas fondre tout en larmes , voyant mon Sauveur si affligé pour mes péchés?

QLATORZIÈ.ME LEÇON.

Jésus-Christ a bien voulu s'anéantir lui-même jusqu'à la mort de la croix pour le salut de tous les hommes.

« Il s'anéantit lui-tnème jusqu'à la forme d'un esclave pour se rentlr^^ semblable à l'hnmmp, et on le rez^rde comme un homme. Il s'est hurtiilié lui-même en se rendiint obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. »

Phil , 2. 7.

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