III. CONSIDÉRATION
Les affaires de Dieu sont sujettes à de grandes contradictions, et de la part des hommes, et de la part de nos ennemis iuvisibles. On ne les surmonte qu'avec une patience invincible, qui ne se rebute point pour les obstacles qu'elle rencontre. Ceux qui veulent porter la parole de Dieu, et traiter des affaires qui regardent les intérêts de sa gloire et le salut des hommes, doivent être fort patients, fort mortifiés, fort résolus à porter la croix et à souffrir tout pour un sujet si important (^). Sans cela un homme amoureux de luimême manquera à beaucoup de choses nécessaires à son emploi; il refuira la peine qu'il faut prendre pour s'en acquitter dignement. Pour veiller, pour jeûner, pour souffrir le froid et le chaud, il alléguera sa santé et la faiblesse de ses forces, et sur ce prétexte, soit véritable ou faux, il fera difficulté de s'incommoder, et de retrancher quelque peu de ses aises et de ses divertissements. Il fera beaucoup d'autres choses toutes contraires à son devoir, qui ruineront tout le
(I) 2. Cor., 6. 4.— (2) Ps. 91, 16.
bien qu'il devrait procurer; s'il ne sait réprimer sa colère, il la fera paraître en cent occasions ; s'il est si vain qu'il ne puisse souffrir un mépris, il trahira Thonueur de Dieu, pour éviter sa propre confusion, et commettra mille infidélités pour s'attirer des louanges ou pour cacher ses défauts. Enfin, s'il ne peut assujettir ses passions déréglées, comme elles ont coutume d'offusquer l'entendement, de corrompre la volonté, et de jeter le désordre dans les pensées et dans les désirs du cœur, elles découvriront bientôt ses imperfections, et lui ôteront toute Festime qu'on avait de sa vertu. Mais ce qui est plus considérable, c'est qu'il se rendra indigne de la faveur divine et de l'abondance des grâces, dont le secours est si nécessaire pour la conversion des pécheurs et le rétablissement du royaume de Jésus-Christ. Car, dit Tertullien, Dieu est jaloux de son trésor, il le ménage et ne le donne qu'au mérite (l). Et puis, la conquête d'une âme est un bien trop précieux pour ne rien coûter à celui qui le recherche. Le cœur humain n'est pas si aisé à ouvrir. Dieu, qui en a la clef, ne la met pas en toutes sortes de mains. 1/épouse dit dans les Cantiques, que pour l'ouvrir elle se leva la nuit, et que la myrrhe découlait de ses mains et de ses doigts (2) ; nous montrant par là, selon l'expUcation des pères, que pour ouvrir le cœur d'un pécheur à la grâce, il faut avoir la clef de la mortification à la main, et que toutes nos actions, jusqu'aux plus petites, figurées par les doigts de la main, soient trempées dans la myrrhe la plus fine et la plus exquise. Il faut renoncer à son repos, à sa- propre estime, à ses intérêts, à ses inclinations et à ses volontés. Il ne faut pas même tenir aux délices de la contemplation, qu'il est souvent nécessaire de quitter, pour se donner au travail de l'action et à l'embarras de plusieurs affaires ennuyeuses. Il ne faut pas tenir au paradis, mais dire avec saint Paul : Je suis pressé de deux
(1) Tert., 1. de pœnit. — (2) Gant., 5, 5.
A l'école du calvaire. 163
désirs violents, de mourir pour jouir de Jésus-Christ, de vivre pour vous servir, mes frères; je quitte le premier pour accomplir le second, jugeant que je vous suis encore nécessaire. Enfin, il faut par nécessité se résoudre à supporter les défauts du prochain, si on veut le gagner, à condescendre et céder à ses humeurs, à souffrir souvent des rebuts, des mépris et des injures; à boire, sans en faire semblant, mille amertumes; autrement la proie nous échappera des mains. Eh! quelle patience ne faut-il pas avoir pour retirer une âme plongée dans le vice et dans le désordre, pour la détacher d'une mauvaise affection où elle est engagée, pour rompre les chaînes qui la tiennent malheureusement captive? Les méchants s'élèveront contre vous, et s'ils peuvent, ils vous feront ressentir les effets de leur haine. Les démons, si Dieu le permet, comme il fait quelquefois par de secrets jugements, vous feront porter les marques de leur fureur, pour se venger du déplaisir que vous leur faites en leur ravissant leur proie. L'exemple de saint Ignace qu'ils tâchèrent d'étouffer, de saint François Xavier qu'ils battirent cruellenieût, de sainte Thérèse qu'ils tirent tomber et se rompre le bras, et de tant d'autres saints qu'ils persécutèrent à toute outrance, nous font assez voir ce que nous devons attendre de leur malice. Que s'ils ne peuvent exécuter leurs pernicieux desseins par eux-mêmes, ils le feront par leurs suppôts, et vous susciteront mille traverses, mille contradictions, mille outrages de la part des hommes, qui sont souvent plus à craindre que les démons. Que ne souffrit pas ce fameux anachorète Abraham (1), que son évêque tira du désert pour l'employer à la conservation d'une contrée de son diocèse, qui n'était peuplée que de païens ? lui disant qu'il l'envoyait à ces infidèles pour les convertir plutôt par sa patience et par sa charité que par aucune autre voie. Il demeura parmi
(I) s. Ephrem, in vita S. Abraliarai ereraitae.
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eux l'espace de trois ans, souffrant avec une admirable douceur toutes sortes d'outrages sans se mettre jamais en colère, sans se plaindre, sans murmurer, sans témoigner aucune aigreur; au contraire, son amour croissait envers eux par ces excès, qui allumaient davantage le feu de son zèle, et comme autant de vents impétueux lui faisaient jeter de plus vives flammes. Car après qu'ils l'avaient outrageusement battu, traîné ignominieusement par les rues au milieu des boues, et chargé de plaies avec une furie incroyable, jusqu'à le laisser pour mort sur la place, ce saint homme , sans se soucier de ses blessures, cai'essait ses meurtriers, les embrassait tendrement , et tâchait de les adoucir avec des paroles amiables, les exhortant tous à penser à leur salut, traitant les vieillards comme ses pères, les hommes comme ses frères, les jeunes comme ses enfants, et déployant envers tous les tendresses d'une charité consommée. Charité qui ramollit enfin ces cœurs de rochers, étonnés de sa vertu, et les gagna tous à Jésus-Christ avec les seules armes de la croix, plus fortes, plus victorieuses, plus miraculeuses que les miracles mêmes.