‹ Le chrétien a l'ecole du tabernacleChapitre 5 sur 12 · I:sfiui · texte numérisé non relu

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dans la transubstantiation, l'humanité a le pas, la divinité ne fait que suivre. Le Fils de Dieu, prononçant les paroles de la consécration, pouvait dire : Ceci est mon corps vivant et animé ; et alors son âme s'y fût trouvée par la force de ces paroles. Il pouvait dire : Ceci est mon corps déifié ; et alors sa divinité eût tenu le premier rang. Pourquoi ne l'a-t-il pas voulu faire? Parce que, dit ce théologien, il ne tenait pas son âme ni sa divinité de sa mère. Si bien que saint Bernardin a eu raison de dire que toute la gloire et toute la vertu des sacrements se termine, s'achève et se consomme dans la chair de Marie, c'est-à-dire dans la partie que le Fils de Dieu en a prise, qui est la plus chère et la plus précieuse (1). D'où je conclus qu'un des plus doux fruits du sacrement eucharistique, c'est de nous donner de l'amour pour la pureté et de la reconnaissance pour la Reine des Vierges. De l'amour pour la pureté, car c'est à cette table que nous buvons le vin délicieux qui produit les vierges; et depuis que le Fils de Mairie nous a donné son sang et sa chair virginale, le monde s'est rempli d'un nombre presque infini d'âmes qui ont excellé en l'amour de cette héroïque vertu. De la reconnaissance pour la bienheureuse Vierge, car si saint Bernard avait tant de tendresse pour elle, parce qu'elle lui avait donné par trois fois un lait miraculeux qui semblait sortir de ses mamelles, quel sentiment doivent avoir ceux qui reçoivent si souvent le sang qui est effectivement sorti de son cœur? Que peuvent rendre des enfants à leur mère, qui leur donne une vie si noble, et qui les nourrit

,1) S. Bern. Serm. 61.

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d'une viande si exquise et si délicieuse? « Considérez, je vous prie, mes frères bien-aimés, dit le cardinal Pierre Damien (1), combien nous sommes redevables à la bienheureuse mère de Dieu, et quelles actions de grâces nous lui devons après Dieu, puisque nous prenons à l'autel le même corps qu'elle a enfanté dans la crèche, qu'elle a tenu dans son sein, qu'elle a enveloppé dans les langes de son berceau, qu'elle a élevé avec des soins et des tendresses maternelles, et que nous buvons son sang dans le Sacrement de notre rédemption ! Il ny a point de langue qui puisse dignement louer celle qui nourrit nos âmes de la plus pure substance de ses entrailles, ni de cœur qui la puisse dignement aimer. »

IIe CONSIDÉRATION.

Le Fils de Dieu dans l'Incarnation se fait homme par l'opération du Saint-Esprit, qui couvre la bienheureuse Vierge de son ombre; et survenant en elle par une riche effusion de grâces, produit dans son sein le chefd'œuvre de l'amour divin. Les théologiens distinguent en Dieu deux sortes de productions. Les unes sont intérieures et immanentes, les autres sortent au dehors : les premières sont propres et personnelles, et les autres sont communes. Le Père éternel produit son Fils par une action immanente; aussi cette action lui est si propre, qu'elle n'appartient qu'à lui seul. Le Fils, conjointement avec son Père, produit le Saint-Esprit:

I Serin, de Virg, nativ.

cette action leur est propre ; le Saint-Esprit n'en peut pas produire une autre. Mais, au contraire, toutes les productions qui passent au dehors sont communes aux trois Personnes, parce qu'elles partent de la puissance divine qui est un principe commun. D'où il suit que le Père et le Fils ont travaillé avec le Saint-Esprit au mystère de l'Incarnation, qui étant une saillie de la divinité hors d'elle-même, doit être un ouvrage commun aux trois divines Personnes qui le produisent. Néanmoins, cela n'empêche pas que l'on y remarque quelques rapports qui sont incommunicables et affectés, pour ainsi dire, à une seule Personne. Par exemple, qui ne voit que l'union hypostatique regarde particulièrement le Verbe, non pas comme principe, mais comme terme, qui soutient la nature humaine et qui est la base de son être aussi bien que de sa gloire ? Ce qui ne doit pas nous étonner, parce qu'encore que ce chef-d'œuvre d'amour ne soit pas une production immanente en Dieu, néanmoins il est vrai de dire que Dieu est immanent et renfermé dans son ouvrage. Par conséquent, il n'est pas étrange qu'il y ait quelques rapports particuliers et personnels qui ne se rencontrent pas dans les autres, et c'est ainsi que le Saint-Esprit intervient dans ce mystère d'une manière qui lui est propre, non par opération, mais par donation. L'opération est commune au Père et au Fils, mais la donation est le propre du Saint-Esprit, qui se communique au Fils et à la Mère : à la Mère, pour sanctifier son sein et préparer la couche du Verbe; au Fils, pour l'oindre de l'onction de la divinité et conduire la trame de son admirable vie.

Or, ce qu'il fait dans l'Incarnation, je dis qu'il le

fait encore dans la divine Eucharistie, non pas avec égalité, mais avec quelque proportion; qu'il intervient à ce mystère ; qu'il a une grande part à la déification de nos âmes. En voici les raisons :

Le saint Sacrement, selon la pensée des Pères, est une extension de l'Incarnation, en vertu de laquelle le Fils de Dieu, dit saint Augustin, s'incarne dans les mains du prêtre, comme il fit la première fois dans le sein de la bienheureuse Vierge.

0 pouvoir admirable des prêtres, dont les mains, semblables au sein de la Vierge, portent le Verbe divin qui renouvelle tous les jours son Incarnation sur nos autels ! 0 mystère céleste et divin, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit opèrent par votre ministère ! Or, voyez la conséquence que vous devez tirer de ces paroles. Le saint Sacrement est une continuation, une extension, un renouvellement de l'Incarnation : l'Incarnation est un ouvrage d'amour, où le Saint-Esprit intervient d'une manière si particulière, que s'il pouvait être éloigné du lieu où il s'opère, il s'y rendrait infailliblement à l'heure même. Donc il faut qu'il soit présent à l'instant de la consécration, auquel ce mystère se renouvelle. Comment se fera ceci, disait la Sainte- Vierge ? A quoi l'Ange repartit : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. De même si vous me demandez comment se fait le corps de Jésus-Christ, je vous réponds que le Saint-Esprit survient, et qu'il fait, par sa vertu, ce que nous ne pouvons comprendre par la force de notre esprit. C'est pourquoi, dans la liturgie de saint Jacques, évêque de Jérusalem, reçue par toute la Grèce, le prêtre prie : Que le Saint-Esprit, par sa

toute bonne, sainte et glorieuse présence, sanctifie le pain et en fasse le corps de Jésus-Christ.

De plus, le saint Sacrement est un mystère d'union, dont l'effet propre est de nous unir à Jésus-Christ, de nous donner son esprit, de nous faire vivre de sa vie, et, par suite, de nous faire enfants de Dieu. Qu'est-ce que la Communion ? C'est une action qui porte Dieu inlimement dans notre cœur, et nous en donne l'esprit et la vie, par l'union intime que nous avons avec lui. Or, je demande qui fait cette union amoureuse, sinon le Saint-Esprit, qui est le nœud de notre liaison avec Jésus-Christ, dit saint Chrysostôme? Qui nous donne la vie et l'esprit de Jésus-Christ, sinon celui qui est l'esprit d'amour, l'esprit filial qui nous fait enfants de Dieu? Car nous ne sommes enfants de Dieu que par adoption. Dieu ne peut avoir des enfants que par l'une de ces trois voies : par la génération éternelle, par la génération temporelle, ou par élection. Par la génération éternelle, il n'engendre qu'un Fils, qui est le Verbe incréé; par la génération temporelle, il n'engendre que le Verbe incarné. Il reste donc qu'il nous fasse ses enfants, non par génération, mais par élection ; par conséquent, enfants d'adoption, conçus du Saint- Esprit, qui est l'amour du Père et du Fils, et le lien indissoluble de la très-sainte Trinité : car l'adoption est un acte de sagesse et d'amour. L'amour en est le père, la sagesse en est la mère. La sagesse en fait le choix. L'amour l'accepte et le confirme. C'est pourquoi saint Augustin dit que les pères adoptifs font par élection ce qu'ils ne peuvent faire par nature. Or, la sagesse est attribuée au Fils, et l'amour au Saint-Esprit. Il faut donc qu'il contribue à notre adoption ; et, pour

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être enfants de Dieu, il faut être animés et remplis de l'esprit de Dieu.

Enfin, le saint Sacrement est le sacrement de notre sanctification et de notre perfection ; il est la source de la grâce et le germe de la gloire , qui sont les deux principes de notre déification. Or, le Saint-Esprit est le. sanctificateur de l'Église et le glorificateur des âmes. Il faut donc qu'il intervienne dans ce mystère , pour nous sanctifier, pour nous déifier, puisque c'est pour cela qu'il est descendu du ciel, et que son principal emploi, sur la terre, est de nous transformer en Dieu, et de nous faire par grâce ce que Dieu est par nature. Et de vrai, si la déification de l'homme n'est autre chose que la communication de la grâce et de la gloire, qui élève les saints à la ressemblance de Dieu , le Saint-Esprit n'est-il pas la source de la grâce qui sanctifie nos âmes et le guide qui les conduit à la gloire. Voilà le principe de notre sanctification. Ceux qui se conduisent par l'esprit de Dieu sont les enfants de Dieu. Voilà le guide de notre éternité bienheureuse. Or, si cela est véritable , dites-moi où est-ce que le Saint-Esprit verse plus abondamment la grâce que dans les sacrements de l'Église? Et de tous les sacrements , quel est le plus fécond et le plus agissant? N'est-ce pas le Sacrement de l'autel? Dans les autres sacrements, il donne la grâce par partie, ici la plénitude; là les ruisseaux, ici la source ; là les fruits, ici l'arbre qui les produit; là les dons, ici l'Auteur de tous les dons. C'est pourquoi les Pères de l'Église disent qu'au moment de la consécration, ce divin Esprit descend sur l'autel ; qu'il ombrage l'hostie , comme il ombragea autrefois la bienheureuse Vierge ; et que ce qui se passa en elle, au moment de

l'Incarnation , se passe encore dans les âmes qui participent aux divins mystères au moment de la Communion. Dans le sein de la bienheureuse Vierge, il forma le chef des prédestinés ; dans le cœur des fidèles, il en forme le corps. Dans l'Incarnation, il forma en un moment l'humanité sainte du Fils de Dieu ; dans la Communion , il verse en un moment la grâce sanctifiante , qui nous fait enfants de Dieu. Dans l'Incarnation, il prit la conduite du Verbe incarné ; dans la Communion, il prend le gouvernement de l'homme prédestiné. Dans l'Incarnation , il attendit le consentement de la bienheureuse Yierge et ne travailla qu'avec elle ; dans la Communion , il demande notre correspondance et n'achève notre déification en nous qu'avec nous-mêmes.

Vérité qui mérite d'être grandement considérée. Que ceux qui sont enfants de Dieu sachent qu'ils sont poussés de l'esprit de Dieu , afin qu'ils agissent euxmêmes et qu'ils fassent ce qu'il faut faire, et quand ils l'auront fait, qu'ils rendent grâces à celui qui les fait agir. Car il agit en eux afin qu'ils agissent, et non pas afin qu'ils demeurent oisifs (1). Remarquez ceci, âme chrétienne. Ces bonnes pensées que le Saint-Esprit vous donne dans la Communion ne doivent pas être inutiles; il faut y correspondre fidèlement, et vous donner de garde d'étouffer les saints mouvements qu'il vous inspire. Ah ! si nous étions soigneux de les ménager, à quel degré de sainteté ne pourrions-nous pas parvenir ! Mais, lâches et infidèles que nous sommes, ou nous n'agissons point, ou, si nous agissons, c'est sans un véritable zèle de la gloire de Dieu ; ou, si nous avons quelque étincelle

(I) S. Aug. /. de correp. el grat.

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d'amour, elle est bientôt éteinte par notre inconstance et notre légèreté naturelle. Qui de nous peut dire avec l'Apôtre : La grâce qu'il ma conférée dans l'adorable sacrement n'a pas été sans effet? Où sont les fruits de nos communions si fréquentes ? Où est la douceur des enfants de Dieu, que nous devrions avoir en mangeant la chair de l'Agneau ? Où est l'humilité que nous enseigne le Fils de Dieu, par les profonds anéantissements qu'il fait paraître dans ce mystère? Où est la charité qui devait brûler dans nos cœurs, après être sortis de cette ardente fournaise de l'amour divin?

IIIe CONSIDÉRATION.

Le troisième principe qui contribue au mystère de l'Incarnation, c'est le Verbe qui s'unit à notre nature par une liaison si forte et si intime, qu'elle ne fait qu'une même personne avec lui. Or, je dis, par proportion et par rapport, que la divine Eucharistie unit tous les fidèles qui la reçoivent, par une union si étroite de leurs corps et de leurs âmes avec la chair et le sang de Jésus-Christ, qu'ils ne font avec lui qu'un même corps, dit saint Chrysostôme; un Jésus-Christ, dit saint Augustin; un Dieu, dit saint Chrysologue. Car il ne faut pas penser que ce soit seulement une union d'esprit et de cœur, fondée sur la grâce sanctifiante, que le sacrement opère. Cette faveur est grande, quand elle serait toute seule : mais elle est commune à tous les sacrements ; et, comme dit l'Apôtre, quiconque s' attache à Dieu devieïit un même esprit avec lui (1).

(I) I. Cor. 6. 17.

Ce n'est pas non plus une simple union, qu'on appelle de présence locale, qui fait que Jésus-Christ demeure en nous corporellement, et que nous sommes, comme dit saint Cyrille, des hommes qui portent Jésus-Christ dans leurs corps, ce qui est un honneur incomparable, quand nous n'aurions que le bien de porter ce trésor infini dans nos cœurs. Mais les Pères parlent bien plus hautement de cette union déifique. Ils disent qu'en recevant les divins mystères, nous ne portons pas seulement le Fils de Dieu, mais nous lui sommes unis, mais nous sommes faits un même corps avec lui. 0 homme, considère l'honneur que tu reçois et la table où tu es admis. Ce qui fait trembler les Anges d'une sainte horreur, ce qu'ils n'osent presque regarder, à cause de l'éclat et de la brillante clarté qui l'environnent, c'est cela même qui nous nourrit; c'est à cela que nous sommes unis, et c'est par là que nous devenons un même corps et une même chair avec Jésus-Christ (1). Ils infèrent de là qu'étant membres de Jésus-Christ, et ne faisant tous avec lui qu'un même corps, selon l'Apôtre (2), nous sommes tous par conséquent Jésus- Christ. L'entendez- vous, mes frères, dit saint Augustin, le comprenez-vous bien? Si cela est, admirez la grâce que Dieu nous fait, et tressaillez de joie : nous sommes tous Jésus-Christ. Ils passent plus avant et concluent qu'étant Jésus-Christ, nous sommes Dieu même; que c'est pour cela qu'il s'est fait homme, afin d'élever les hommes à la divinité. Il porte l'homme afin que l'homme ne tombe plus ; il rend céleste celui

(1) S. Chrysost. Honi. 60. ad. pop. anth.

(2) I. Cor. 19.

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qu'il avait formé du limon de la terre ; il vivifie de l'esprit divin celui qu'il avait animé de l'esprit humain, et il l'élève à Dieu de telle sorte qu'il lui ôte tout ce qui est du péché, de la mort, du travail, de la douleur, de la poussière de la terre (1). Dire comment il fait cela dans la divine Eucharistie, c'est un secret sacré qui n'est connu qu'aux yeux de la foi (2). C'est un mystère d'unité, dit saint Augustin, que Dieu a consacré à la table des Anges, se contentant de nous en laisser l'effet, sans nous en donner la connaissance. De quelque côté que je regarde cet adorable Sacrement, j'y trouve notre union avec Dieu, en vérité et en figure : en vérité, parce qu'il opère effectivement; en figure, parce qu'il la signifie. Si je considère les espèces du pain et du vin, c'est un mystère d'unité, parce que, comme de plusieurs grains de froment se forme un même pain, et de plusieurs grains de raisin une même liqueur; de même de plusieurs chrétiens se forme un même corps mystique de Jésus-Christ. Si je pénètre plus avant, jusqu'à la chose qui est contenue sous les espèces, c'est un nrystère d'unité. Car j'y trouve trois substances différentes, unies en une même personne, savoir : le corps, l'âme et la divinité de Jésus-Christ. Si je regarde tout ensemble ce qui est contenu, et les espèces qui le couvrent et le contiennent, c'est un mystère d'unité; car j'apprends, par cet assemblage, que comme le corps du Fils de Dieu est comme lié aux espèces du pain, de même il s'unit à nous d'une manière d'union véritable et effective, quoiqu'elle soit inexpli-

I Ghrysost. Sorm. 148.

•2) S. Th. Initioopus. 59.

cable. Il est donc vrai que le saint Sacrement est un mystère d'unité, parce qu'il l'opère, et la signifie, parce qu'il en est la cause et la figure. Mais si vous me demandez comment cela se fait,, j 'avoue mon ignorance ; c'est un mystère que je crois, mais je ne le comprends pas. Saint Cyrille (1) se sert de la comparaison de deux cires fondues qui se mêlent ensemble et ne font plus qu'un même corps ; de même, dit ce Père, celui qui reçoit le corps et le sang de Jésus-Christ s'unit si étroitement avec lui, que Jésus-Christ se trouve en lui, et réciproquement lui en Jésus-Christ. Je révère son sentiment : mais c'est un mystère pour moi, je ne le puis pas comprendre. Saint Thomas expliquant cette ineffable union par celle d'une greffe qui est entée sur le tronc d'un sauvageon, allègue ces paroles du Prophète : Je prendrai de la moelle du plus haut cèdre, et coupant un rejeton de sa cime, je le planterai sur une haute montagne, et il portera de bons fruits [2). Ce cèdre, dit l'Ange de l'École (3), c'est le Père éternel ; ses plus hautes branches, les patriarches de l'ancien Testament; sa cime, la bienheureuse Vierge ; la moelle du cèdre, la sagesse éternelle; le rejeton détaché de la cime, la chair de Marie. Le Saint-Esprit prenant la moelle du cèdre et le rejeton de la cime, les unit ensemble au moment de l'Incarnation ; puis il ente cette greffe divine dans le cœur des fidèles élevés de la terre par la ferveur de leurs désirs, au moment de la Communion. Alors ce cœur, qui n'est de soi qu'un sauva-

(1) S. Cyrill. Alex. I 4. in Joan.

(2) Ezech. 7.

(3) Vide S. Thom. Opus. de fac. Alt. r. 20,

geon. devient fertile en bonnes œuvres et produit toute sorte de vertus. J'admire la pensée de ce grand saint, mais je ne la pénètre point. Saint Augustin l'explique par l'union intime de l'aliment qui se change en la substance de celui qui le prend : avec cette différence que ce n'est pas le chrétien qui change le pain céleste en sa substance, mais c'est le pain qui change relui qui le mange, et le transforme par sa vertu. Cette vertu secrète me donne du ravissement, mais elle ne me donne point de lumière : tout ce que je puis faire, est de m'écrier avec saint Cyrille (1) : 0 la grande gloire du chrétien ! ô le grand amour de Dieu ! Par la participation des divins mystères, vous n'êtes plus qu'une même chair et un même sang avec Jésus-Christ. Saint Cyrille (2) compare l'union du Sacrement avec celle de l'Incarnation ; ce qui a donné sujet à saint Damascène de dire que la divine Eucharistie nous élève au-dessus des Anges, non par la condition de notre nature, mais par l'union que nous avons avec Dieu (3). Saint Hilaire (4) porte sa- pensée jusqu'au plus haut point, lorsqu'il dit qu'il ne faut point chercher d'autre modèle de cette admirable union que l'unité et la circumincession qui est entre les divines personnes, et c'est le sens qu'il donne à ces paroles du Fils de Dieu. Je suis dans mon Père, et vous en moi, et moi en vous. S'il ne parlait, dit-il, que de l'union des volontés, pourquoi eût-il expliqué si nettement l'ordre et

(1) S. Gyrill. Hieron. Catech. 3.

(2) L. ii. in Joannem.

(3) Oral. 3. de Imatiinibus.

(4) Vide D. Hilarium, L 8. de Trinikde.

Ja manière qu'il garde en consommant cette unité? sinon pour nous apprendre que, comme il est dans son Père par la communication de sa divinité, et nous en lui par la participation de notre humanité dont il s'est revêtu dans l'Incarnation, il est aussi en nous par la participation de son humanité et de sa divinité, qu'il nous donne dans la Communion. Quel cœur ne serait ravi de la sublimité de ces mystères ; mais aussi quel esprit n'en serait ébloui ! 0 sacrement de piété! ô signe d'unité ! ô lien de charité ! Brisons ici : et après avoir reconnu l'honneur que Dieu nous fait, le peu de foi que nous avons de ces mystères, le peu de ferveur que nous y apportons, finissons ce discours par la pratique, et voyons la sainteté qui nous est nécessaire pour consommer notre déification et nous rendre participants de la divine nature.

Nous aimons tous la grandeur, et ce désir naturel de l'honneur, croissant avec l'âge, devient notre tourment, parce qu'il ne trouve rien qui le contente. Voulez-vous donner une pleine satisfaction de votre ambition? Approchez- vous du Fils de Dieu. Venez à moi, dit-il, vous tous qui travaillez, et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Vous courez après les honneurs : venez à moi, je vous comblerai de gloire; vous voulez être grands, venez à moi, et je vous ferai des dieux. Mais venez-y comme je suis venu à vous. Voilà le chemin par lequel il faut s'élever à Dieu dans la Communion, qui est celui par lequel Dieu est descendu jusqu'à nous dans l'Incarnation.

Approchez-vous donc de la sainte Table avec un désir de conformité tout entière au Verbe incarné, et considérez combien vous devez avoir de pureté, d'hu-

À l'école du tabernacle. 71

milité, de charité et de sainteté, pour vous unir à celui qui est le modèle de toutes les vertus.

DEUXIÈME LEÇON

Le Fils de Dieu invite les pénitents à sa table, et leur trace le modèle d'une parfaite conversion dans la divine Eucharistie.

Venez à moi, vous tous qui travaillez, et qui êtes chargés, et je vous donnerai une nourriture qui réparera vos forces. (Matt. xi.)

Toute la nature aspire au changement, parce qu'étant imparfaite dans ses ouvrages, il est nécessaire qu'elle leur fasse changer de qualité et de vertu pour les conduire à leur perfection.

La grâce est en cela conforme à la nature ; elle est amie du changement et elle fait à tout moment de nouveaux progrès, par lesquels elle tend à sa perfection; mais un de ses plus rares changements est la conversion du pécheur pénitent, que le saint Sacrement opère sur nos autels. Aussi les saints Pères l'appellent par cette raison un mystère de changement, une divine alchimie, une transformation amoureuse, où 1 ame pénitente se décharge de ses mauvaises habitudes, se purifie, se sanctifie, se déifie, et passe par une heureuse conversion en son Sauveur, qui est l'au-

teur de tous les changements de la grâce, qui change, dit saint Paulin (1) nos disgrâces en faveurs, notre injustice en innocence, la mort en la vie, la confusion en gloire et l'exil au royaume des cieux.

Pe CONSIDERATION.

La conversion du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ est un chef-d'œuvre qui renferme toutes les merveilles de l'art, de la nature et de la grâce.

Pour concevoir cette vérité, il faut présupposer que le Fils de Dieu entre dans cet état de grâce sous les espèces du pain et du vin par une véritable conversion de substance en substance, la substance du pain et du vin cédant la place au corps et au sang précieux de Jésus-Christ, par un effort de sa puissance qui renferme avec avantage toutes les merveilles de l'art, de la nature et^de la grâce. Tout l'art des hommes ne travaille que sur des substances complètes, se contentant de leur donner quelque nouvelle figure, ou de les revêtir de quelques nouvelles qualités. Le peintre, par exemple, qui étend ses couleurs sur la toile, ne lui donne ni l'esprit, ni le corps du prince dont il veut faire le portrait. Que fait-il donc? Il lui en donne l'air et la mine. Ce n'est pas le prince, c'est son image : ce n'est pas un homme, c'est sa figure.

La nature est plus industrieuse que l'art. Car elle travaille sur la matière, qui est une étoffe plus vile ;

(1) Bp. 9.

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elle y introduit des formes substantielles, pour en l'aire des substances achevées. Ainsi, lorsque le soleil fait passer ses influences jusque dans les entrailles de la terre, où s'engendrent les métaux, il trouve une matière indigeste, sans couleur et sans beauté ; mais peu à peu il la prépare, il la cuit, il la purifie ; et par une vertu secrète, que l'esprit humain n'a jamais pu découvrir, il chasse la forme de cette terre grossière et massive, pour y introduire celle de l'or.

La puissance ordinaire de Dieu est dans un degré d'opération plus éminent, car elle travaille sur le néant; ce qui passe le pouvoir des créatures. Où était le monde avant que Dieu eût ouvert les portes de l'abîme pour en faire sortir ces beaux ouvrages? Qui lui a fourni la matière pour former cette prodigieuse masse de terre, cette vaste étendue des mers, ces grands espaces de l'air, ces larges voûtes des cieux qui environnent les éléments et qui enferment toutes les créatures mortelles? Tout cela ne lui a coûté qu'une parole. Il a parlé et tout a été fait (1).

La puissance extraordinaire de Dieu agit encore plus noblement. Car elle travaille, non sur le néant, comme la création ; non sur une matière informe, comme la génération ; non sur une substance créée, comme l'art humain, mais sur un être incréé, et sur la personne du Verbe. C'est sur cette base, ô sainte et adorable humanité de Jésus, que vous subsistez, comme l'image la plus parfaite de la divinité et le chef-d'œuvre des trois divines Personnes.

Mais, dans la conversion du pain et du vin au corps

(i)Ps. 32. 9.

et au sang du Fils de Dieu, je trouve toutes ces opérations de l'art, de la nature, de la puissance ordinaire et de la puissance extraordinaire de Dieu, miraculeusement recueillies.

L'art produit des accidents et les ajoute à la substance ; mais ici, on détache des accidents de la substance qui demeurent sans support et sans appui.

La nature tire une forme nouvelle de la matière et en bannit la précédente ; mais ici une substance complète prend la place de l'autre.

Dans la création, la main de Dieu fait sortir l'être du néant; mais ici, elle fait rentrer l'être dans le néant.

Dans l'incarnation, la main de Dieu unit la nature humaine et la nature divine dans une même personne ; mais ici, elle unit un Dieu aux accidents du pain dans un même sacrement.

De là vient que, comme les philosophes distinguent les étoiles du ciel en trois ordres, de la première, de la seconde et de la troisième grandeur, pour nous en donner une connaissance plus claire et plus nette ; de même, entre les ouvrages de la toute-puissance de Dieu, les théologiens en remarquent trois, qui se surpassent mutuellement les uns les autres, savoir : la création, l'incarnation et la transsubstantiation. Car, si l'on considère le terme d'où commence l'action, la création a cet avantage, que de rien elle fait quelque chose ; et parce que du non-être à être il y a une distance négativement infinie, il faut que le bras qui s'étend de l'un à l'autre soit d'une force infinie. Si l'on considère le terme où aboutit l'action, l'Incarnation a l'avantage, car elle se termine à la personne du Verbe,

a l'école du tabernacle. 75

qui soutient la nature humaine et qui couronne la divine. Mais si on les comprend tous deux ensemble, et si l'on considère tout à la fois le terme du départ et le terme de l'abord, la transsubstantiation a cet avantage incomparable, que changeant une substance en l'autre, elle égale la création par la destruction de la matière et de la forme, et qu'elle approche de l'Incarnation par l'union des accidents avec le corps du Fils de Dieu.

IIe CONSIDÉRATION.

L'âme pénitente doit imiter la conversion qui se fait dans l'Eucharistie, par le changement de ses mœurs.

Cette doctrine présupposée, je dis qu'une âme pénitente, pour s'acquitter de ses devoirs, doit imiter cette conversion et entrer dans le service de Dieu par un parfait changement, non de substance, mais de cœur; non d'essence, mais d'opération; non de nature, mais de vie, dit saint Paulin.

Souvenez-vous de ce que disait autrefois l'empereur Gratien, qu'il eût souhaité de faire fondre et distiller sa couronne, son sceptre, son corps, son âme, sa vie, s'il en eût pu exprimer seulement une goutte d'honneur, pour accroître la gloire de Jésus-Christ. Il semble qu'il portait une sainte envie aux viandes que le Fils de Dieu prenait pendant qu'il était mortel, et qui passaient en sa substance pour conserver par leur destruction la vie d'un Dieu. Ce désir était noble et généreux , mais l'accomplissement en était trop difficile. En voici un, dont l'exécution est plus facile et

plus agréable à Dieu. Ne souhaitez point de convertir votre substance en celle de Jésus-Christ pour lui servir de nourriture, mais désirez ardemment de vous transformer en lui par une parfaite conversion de vos mœurs. Vous le ferez en quatre manières considérables, qu'il vous enseigne dans ce mystère.

Premièrement, dans la conversion du pain et du vin, il ne reste rien de leur substance, ni matière, ni forme; il ne demeure que l'apparence et les espèces. De même, dans votre conversion, il ne faut rien laisser à détruire dans vos mauvaises habitudes, de vos défauts et de vos anciennes coutumes ; il faut en arracher les plus petites racines. Il ne faut garder de l'homme, s'il est possible, que l'apparence et le dehors ; mais, dans l'intérieur, tout doit être divin, rien d'humain. L'homme doit passer en Dieu, ou plutôt Dieu doit prendre la place de l'homme, et la grâce, de la nature. Crucifiez, détruisez cette ennemie de votre sainteté. Rasez ces forts qui lui servent de défense ; allez l'attaquer dans tous ses retranchements : dans l'entendement, où elle se cache à la faveur des ténèbres ; dans la mémoire, qui est son arsenal ; dans la volonté, qu'elle fait son esclave; dans les sens, qui sont ses espions; dans la concupiscence, qui est sa confidente. Renversez tout jusqu'aux fondements : dans l'entendement, ces faussetés, ces erreurs, ces maximes mondaines, qui veulent passer pour chrétiennes, et qui se couvrent du prétexte de civilité, de bienséance, de nécessité, de discrétion et de prudence ; dans la mémoire, ce profond oubli de Dieu, et ces soins si vifs et si piquants des choses de la terre; dans la volonté, ces retours sur vous-même , ces attaches à vos intérêts : ces réflexions

a l'école du tabernacle. 77

artificieuses sur vos emplois, sur vos affaires, et sur vos actions mêmes les plus saintes, pour voir si votre honneur n'y est point engagé; dans l'imagination, ces images si fortement empreintes des vanités du siècle; dans la concupiscence, ces tendresses de l'amour-propre qui fuit avec horreur la mortification des sens, le silence, la solitude, et qui poursuit les biens du monde avec des passions extrêmes.

Secondement, dans la conversion du pain et du vin, les accidents demeurent sans sujet et sans soutien. Us sont, pour ainsi dire, autour du corps de Jésus-Christ, mais ils ne sont ni dans son corps, ni de son corps. Il les soutient, mais il ne les loge pas dans son sein. Il en porte la blancheur, mais il n'en reçoit pas la couleur; il porte la rondeur de l'hostie, mais il n'en prend pas la figure; il appuie les qualités, mais il n'en reçoit pas l'impression. De même, dans votre conversion, si vous ne pouvez pas étouffer tous les premiers mouvements de la nature, et si vous n'êtes pas obligé de vous dépouiller de tous les biens du corps qui ne sont pas illégitimes, il faut qu'ils soient autour de vous comme de faibles accidents détachés de leur sujet, que votre cœur n'y tienne point, qu'ils n'entrent point dans votre cœur et qu'ils n'y fassent aucune impression. Vous voudriez, par exemple, vaquer à l'oraison; mais sitôt que vous vous appliquez à la prière, vous êtes assiégé de mille pensées importunes. Laissez voltiger ces folles images et ces fantômes autour de votre esprit, mais qu'ils n'entrent point dans votre esprit : ne vous y amusez point, n'y faites point d'attention, n'y donnez point de consentement, ni de complaisance volontaire. Vous voudriez bien oublier l'injure qu'on vous a faite;

mais quand vous vous en souvenez, ou que vous voyez votre ennemi, vous êtes tout ému, et, malgré vous, vous sentez l'orage qui s'élève. Laissez gronder le tonnerre et briller les éclairs autour de vous, c'est-à-dire, ces mouvements de colère et ces désirs ardents qui vous portent à la vengeance, mais ne les écoutez point, ne leur donnez point d'appui, ne leur prêtez point les armes. Si la colère s'échauffe, dit saint Augustin, si elle se mutine, si elle veut courir aux armes, retenez le bras ; retenez votre langue, de peur qu'elle ne lui serve d'instrument, et alors ne craignez point ses assauts. Elle a bien de la fureur, mais les armes lui manquent. L'impétuosité est dans la passion, mais les armes sont dans vos mains. Désarmez cette bête farouche, ôtez-lui le moyen de nuire, et, peu à peu, voyant que ses saillies sont inutiles, elle sera contrainte de vous laisser en repos (1).

Troisièmement, le Fils de Dieu, ne voulant pas paraître à découvert dans l'Eucharistie, qui est le trône de son amour, prend un voile pour couvrir l'éclat de sa gloire et cacher sa grandeur sous un profond abaissement. Je sais que c'est la coutume des sages de se montrer rarement et de ne paraître qu'en profil ; mais c'est pour se rendre plus vénérables et pour n'être vus qu'avec admiration. Je sais que la nature cache ce qu'elle a de plus pécieux, comme les perles dans l'océan, l'or et l'argent dans les entrailles de la terre ; et je ne m'en étonne pas, ce sont des trésors qu'elle veut mettre en sûreté. Je sais que Dieu se cache dans le monde comme dans son sanctuaire, sous le voile de toutes les

(1) S. Aug. in Psal. 75.

A l'école du tabernacle. 79

créatures, et je ne le trouve pas étrange : il n'est invisible que par l'excès de sa clarté. Mais, dans le Sacrement de l'autel, il se cache par l'humilité. Il est dans un anéantissement qui durera jusqu'à la fin des siècles ; et s'il est vrai, comme quelques-uns le pensent, qu'il conservera ce Sacrement dans le ciel, même après la fin du monde, son humiliation sera éternelle. Pourquoi? Pour vous apprendre à vous cacher aux yeux du monde, si vous voulez assurer votre conversion, et pour vous dire qu'il faut fuir les compagnies et vous dégager des occasions dangereuses; ou, si vous êtes obligé de paraître dans le monde, qu'il faut tromper le monde par une sainte finesse, cacher le cilice sous la soie, l'humilité sous la grandeur, et la crainte de Dieu sous l'autorité et le pouvoir absolu.

Enfin, dans la conversion du pain et du vin, le corps sacré de Jésus-Christ, qui prend la place de cet aliment matériel, demeure sous les espèces dans une suspension générale de toutes les fonctions de la vie naturelle. Il a des yeux, et néanmoins il ne voit point; il ne se sert point de ses puissances ; il est en cet état sans connaissance des sens, sans mouvement du corps, sans aucun usage de ses organes ; parce que sa sainte humanité n'ayant qu'un être mystique en vertu de ce mystère, et son corps étant réduit à un si petit espace qu'il se contente de suppléer l'absence d'une miette de pain pour nourrir nos âmes à l'immortalité, il demeure dans une privation volontaire de l'usage des sens ; ou s'il en use, ce n'est que par miracle.

S'il n'est pas en état d'agir, il n'est pas non plus en état de souffrir. Il permet qu'on le porte, qu'on le touche, qu'on le manie et qu'on le mange, et néanmoins

il est impassible. Il s'est trouvé des hérétiques qui ont jeté la sainte hostie dans le feu, il n'en a point senti la flamme ; d'autres l'ont jetée dans la boue, il n'en a pas été sali ; d'autres l'ont percée avec des poignards, il n'en a pas été blessé ; et le sang qui en sortait n'était pas le sang de ses veines, mais un sang miraculeux ; d'autres l'ont jetée aux chiens, qui n'ont osé la toucher : mais quand ils l'eussent mangée, le Fils de Dieu n'en eût reçu aucun mal en sa personne. Quelque outrage qu'on fasse au Sacrement, la violence s'arrête sur les espèces ; tout l'effort des créatures ne peut passer plus avant.

J'en dis autant de votre conversion : il faut mourir généralement à tous les mouvements de la nature corrompue ; il faut fermer les yeux aux vanités de la terre ; il faut être sourd, aveugle, muet, insensible aux appas de l'honneur et du plaisir, non par une apathie stoïcienne, ou par une stupidité de nature, mais par une sage élection, par un abandon, une conformité, une*obéissance parfaitement soumise aux volontés de Dieu : obéissance que saint Jean Climaque appelle une mort volontaire et le tombeau de la propre volonté.

IIP CONSIDÉRATION.

En vertu de la Communion, nous sommes obligés de mourir à nous-mêmes, et de prendre une nouvelle vie par une entière conversion de nos mœurs

Ne pensez pas que cette mort et ce changement de vie soient un simple conseil : c'est une étroite obliga-

a l'école du tabernacle. 81

tion fondée sur le sang que nous buvons et sur la mort de Jésus-Christ que nous annonçons. Quand nous prenons le calice, que faisons-nous? Nous annonçons la mort du Seigneur. Il est donc nécessaire que chacun meure au siècle, et qu'il quitte ses mauvaises inclinations ; parce que, comme personne n'annonce la mort, s'il n'est enseveli , de même personne ne peut tirer la vie de ce céleste banquet, si, par une sainte résurrection, il n'entre dans une vie nouvelle et ne demeure à l'avenir en Jésus-Christ. Remarquez, dans ces paroles, une double obligation que nous contractons à la sainte Table, avant et après la Communion.

Que faut-il faire avant que de recevoir le pain des anges? Il faut mourir au péché. Quiconque veut recevoir la vie, qu'il change auparavant de vie ; car s'il ne change de vie, il reçoit le jugement de sa mort en prenant le pain dévie (1). Le souverain Pontife n'entrait dans le sanctuaire qu'après avoir versé beaucoup de larmes, parce qu'il craignait que son indignité n'attirât sur lui la colère de Dieu et qu'il ne fût puni de mort à cause de sa témérité. Que doit-on juger de celui qui s'approche du Saint des saints avec une conscience souillée de crimes, sans sentiment, sans douleur, sans désir d'amendement? Les dispositions, Seigneur, que doit avoir celui qui s'approche de votre trône, sont le jugement et la justice (2). Jugez-vous vous-même, lorsque vous allez à la Communion ; et si vous trouvez que vous soyez coupable de quelque crime qui vous rende indigne de la participation aux divins

(1) S. Aug. serm. 1 de Temp.

(2) Ps.88. 15.

mystères, faites-vous justice à vous-même, effacez par la pénitence sacramentelle la tache que vous avez contractée, avant que de vous présenter à la table du Seigneur. Éprouvez-vous vous-même, sondez votre cœur, voyez si vous êtes ami ou ennemi ; car le pain que vous prenez ici donne la vie aux bons et la mort aux méchants (1).

Que faut-il faire après la sainte Communion ? Il faut mener une vie toute nouvelle, parce qu'en vertu de la divine Eucharistie vous vous transformez en l'homme nouveau, qui n'est autre que Jésus-Christ. Car qu'y a-t-il dans l'Homme-Dieu qui ne soit nouveau? Sa conception, sa naissance, son enfance, sa doctrine, sa vie, ses vertus, sa mort, sa résurrection, son ascension, tout est nouveau, tout est plein de prodiges et de merveilles (2). Par conséquent, en vertu de l'union que vous avez avec lui dans le saint Sacrement, vous devez prendre les qualités du nouvel homme, c'est-à-dire imiter si fidèlement la conversation du Fils de Dieu, et pratiquer tellement les vertus qu'il vous a enseignées, qu'on puisse dire que c'est Jésus-Christ qui vit en vous. A moins de cela, dit Paschase (3), vous ne communiez pas comme il faut ; car personne ne communie dignement, s'il ne passe à une nouvelle vie.

Et ne vous excusez point sur vos faiblesses : car il y a grâce pour cela dans l'adorable Sacrement, qui n'est pas seulement le modèle, mais encore le principe de notre conversion : non qu'il donne la première grâce,

(1) Cor. il. 28.

(2) S. Hieron.

(3) Paschas. /. de corp. et sang. Christi. c. 10.

si ce n'est par accident, comme disent les théologiens ; mais parce que son effet est de nourrir l'amour divin et d'affaiblir l'amour-propre, qui est la source du péché. Ce n'est pas le remède des offenses mortelles que nous . avons commises, mais un préservatif contre celles que nous pourrions commettre.

La conversion parfaite dit deux choses, savoir : la destruction du péché et la fuite du péché. Le sang de Jésus-Christ fait l'une et l'autre, mais d'une manière différente. Il détruit le péché par le sacrement de Pénitence, il nous préserve du péché par la divine Eucharistie; la Pénitence donne la vie, l'Eucharistie la conserve; la Pénitence ressuscite les morts, l'Eucharistie nourrit les vivants. La Pénitence et l'Eucharistie sont deux fontaines différentes, quoique toutes tirent leur vertu du sang de Jésus-Christ. L'Eucharistie est une fontaine qui arrose, mais ne lave pas. Elle sert à donner la fécondité, mais non pas à ôter l'impureté. La pureté est un effet salutaire, mais la fertilité est encore plus désirable. La Pénitence purifie les semences des vertus, l'Eucharistie les rend fécondes, et leur fait produire de bons fruits. La Pénitence est pour les pécheurs, l'Eucharistie est pour les justes. La Pénitence commence notre conversion, l'Eucharistie l'achève. La raison fondamentale est que la divine Eucharistie, selon la doctrine des Pères, est la fin de tous les sacrements, et, par une suite nécessaire, c'est aussi leur perfection et leur consommation. Si le baptême nous donne une nouvelle naissance, l'Eucharistie nous fait croître en grâce et en vertu. Si la confirmation nous fait soldat de Jésus-Christ, comme dit saint Augustin, l'Eucharistie nous arme et nous anime au combat. Si

]e mariage unit le corps, l'Eucharistie unit les cœurs et porte la bénédiction dans les familles. Si l'Ordre consacre les prêtres, c'est pour servir aux autels; l'Eucharistie est le plus haut point de leur gloire, et leur plus noble emploi est d'opérer cet auguste et vénérable mystère. Jugez par là du sacrement de Pénitence. Que fait ce sacrement? Il réconcilie le pécheur, et le fait passer du péché à la grâce : mais il n'ôte pas toujours entièrement la peine corporelle, ni les mauvaises habitudes, ni la furie des passions, ni la fragilité du cœur, ni les ténèbres de l'esprit. Qui le fait donc, et qui met le sceau à notre conversion? La divine Eucharistie, dont le propre est de nous transformer en Jésus- Christ, par des changements merveilleux qu'elle opère dans toutes les puissances de l'âme : changement dans l'esprit, par les lumières qu'elle 7 répand; changement dans la volonté, par la force qu'elle lui donne contre le poids de ses mauvaises habitudes; changement dans le cœur, par le dérèglement des passions, dont elle réprime la violence; changement dans la concupiscence, dont elle éteint les flammes. Non directement, dit saint Thomas, mais par une certaine suite, en tant qu'elle augmente la charité, suivant ce que dit saint Augustin, que l'accroissement de la charité est la diminution et l'abolissement de la cupidité. Et voilà la source de ce changement merveilleux du cœur humain, qui de faibles et imparfaits nous rend forts et invincibles, et de terrestres et grossiers, tout spirituels et divins (1). C'est vous, Seigneur, qui êtes l'auteur de cette merveille; c'est votre amour qui l'opère. D'où

(I) Ps. 101. 27.

a l'école du tabernacle. 85

vient donc. Seigneur, qu'il y a tant de communions et si peu de conversions? Si vous avez mis tant de lumières dans le très-saint Sacrement , d'où vient que nous sommes si stupides? S'il y a tant de flammes, d'où vient que nous sommes si froids? S'il y a tant de grâces, d'où vient que nous sommes si faibles ? Hélas ! ce n'est pas que votre miséricorde nous manque; mais nous résistons aux attraits de votre amour. Vous voulez nous sanctifier, et nous voulons demeurer dans nos défauts; et au lieu d'une volonté soumise à vos lois, nous venons avec une volonté rebelle et ennemie de son bonheur. Eh ! Seigneur, remédiez à ce désordre, accomplissez en moi la parole du prophète Siméon : Soyez ma ruine et ma résurrection ; la ruine du péché, et la résurrection de la grâce (1).

TROISIÈME LEÇON

Le Fils de Dieu invite à sa Table tous ceux qui sont tentés.

Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous donnerai une nourriture qui réparera vos forces. (Matth. xi.)

Origène (2) remarque que les Israélites ne firent aucun exploit de guerre avant d'avoir reçu la manne du

(1) S. Paulin, ep. 8. ad Severum.

(2) Orig. nom. t. in Exodum.

ciel et vu couler l'eau du rocher. Mais depuis qu'ils eurent mangé le pain des anges , et qu'ils eurent bu de ces eaux miraculeuses, comme si elles leur eussent inspiré un esprit guerrier, ils donnèrent cent batailles et remportèrent des victoires très-signalées.

Notre vie est une milice réglée ; et quiconque fait profession de servir Dieu, doit se féliciter d'avoir beaucoup d'ennemis sur les bras, qui ne lui donneront point de repos. Au moment où il se dégage de la servitude du péché et de la tyrannie du démon, tout l'enfer lui déclare la guerre, le monde forme un parti contre lui, la chair dresse ses plus fortes batteries pour ébranler sa résolution : et c'est une des plus importantes vérités de l'Écriture , que celui qui commence à se donner à Dieu doit se résoudre à la tentation.

Mais saint Cyprien (1) nous avertit qu'il est dangereux d'entreprendre le combat avant d'avoir mangé le pain de vie et de s'être armé du Sacrement de l'autel. Celui que l'Eglise n'arme point pour le combat n'est point capable du martyre. Le cœur lui manque aussitôt, si la divine Eucharistie ne le relève et ne le réchauffe. Or, il en est de la tentation comme du martyre : on ne peut la vaincre sans combat, ni la combattre sans les armes de l'adorable Eucharistie. C'est donc à ceux qui souffrent la tentation que le Fils de Dieu adresse ces paroles, pour les inviter à sa Table : Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.

(1) S. Cypr. ep. 54.

a l'école du tabernacle. S7

Ire CONSIDÉRATION.

Le saint Sacrement préside aux combats.

Le saint Sacrement, dit saint Éloi, est un Sacrement victorieux, qui nous fait triompher du monde et du prince des ténèbres, qui le gouverne. Le Fils de Dieu y est comme le chef de l'Église militante, il faut donc qu'il soit guerrier; il y réside comme dans son pavillon de guerre, ainsi que l'arche dans le tabernacle; c'est donc le Dieu des armées. Il est donc comme l'ange dans la colonne du désert qui marchait à la tête des escadrons rangés en bataille. C'est donc lui qui préside à nos combats, et qui nous rend victorieux de nos ennemis invisibles.

Les anciens ont cru que le soleil était un astre favorable qui présidait aux batailles, et les Perses, pour cet effet, le portaient au milieu de leurs armées, enfermé dans un globe de cristal qui éclatait sur le pavillon des rois. L'Écriture même le représente dans le ciel au milieu des astres, comme un chef victorieux au milieu des escadrons qui combattent pour la gloire de Dieu (1). Mais à vrai dire, les rayons de ce bel astre n'ont point de vertu qui égale celle du saint Sacrement, qui est le soleil de l'Église. Il peut bien éclairer les victoires des conquérants ; mais c'est le Fils de Dieu qui les donne : c'est lui qui fait croître les palmes, qui bénit les armes de plusieurs monarques et qui les favorise d'un heureux succès.

(1) Eccl. XLIII, 9.

Constance, fils du grand Constantin, étant près de combattre Magnence, fît placer le saint Sacrement au milieu de son armée, exhortant les soldats à communier avant de donner la bataille (1). Ce pain de Gédéon se changea en épée, qui saccagea les ennemis et en fît un sanglant carnage.

Catalac, général des armées de l'empereur Michel. fît prendre le viatique à tous ses soldats avant d'aller au combat contre les Sarrasins, qui assiégeaient Messine (2). Cette arche du Dieu vivant jeta l'épouvante dans le camp des Barbares et les mit tous en déroute.

L'empereur Henri, mari de sainte Cunégonde, était heureux dans les batailles; la victoire était à ses gages, et c'était pour lui une même chose de combattre et de vaincre ses ennemis. Pierre Damien en apporte la raison; parce que c'était un palmier virginal, que le sang du Fils de Dieu tenait toujours dans la vigueur. Le Soleil eucharistique, qu'il faisait toujours porter dans son camp, éblouissait les yeux des vaincus par les mêmes* rayons dont il couronnait les vainqueurs.

Robert, dont la piété fait un des plus illustres ornements de notre histoire, ayant mis le siège devant Melun, les murailles de la ville tombèrent par terre, pendant qu'il assistait aux divins mystères ; et le canon de la messe, plus fort que toutes les machines de guerre, fît une brèche miraculeuse pour le faire entrer en triomphe dans cette ville de conquête.

Godefroi de Bouillon , assiégeant Jérusalem , dit Guillaume de Tyr, fît communier toute l'armée avant

(1) Théodoret. /. 3. hist. c. 3.

(2) Cedrenus Baronius.

a l'école du tabernacle. 89

de la mener à l'assaut . Ce dessein lui réussit, et il eut la gloire de remettre le Fils de Dieu dans ses États, et de le porter dans sa ville capitale, non sur les épaules des soldats, comme les anciens, mais au milieu de leur cœur et dans le fond de leur estomac.

Alphonse VIII, roi de Castille, défit deux cent mille Sarrasins en l'année douze cent cinquante-deux, et ne perdit en la bataille que vingt-cinq de ses gens. Aussi ils avaient tous communié : et s'étant nourris du fruit de vie, les traits de la mort ne pouvaient les blesser.

Enfin Charles Martel, en la journée de Tours, attaquant Abdérame, qui conduisait une armée d'infidèles composée de trois cent soixante-quinze mille hommes au milieu d'un royaume chrétien, pour détruire l'église de Saint-Martin et établir sur ses ruines le culte de Mahomet, défit toutes les troupes en bataille rangée et acheta cette prodigieuse victoire par la perte de quinze cents hommes seulement. Voulez-vous en savoir la cause? Il avait communié avant de donner le combat ; il portait les foudres de la guerre dans le pain eucharistique, qui est le froment des élus; comme les Egyptiens mettaient autrefois dans les mains du Soleil un foudre au milieu d'une gerbe de blé.

Ces prodiges montrent assez que c'est au sang de l'Agneau que les plus glorieux monarques doivent l'honneur de leurs victoires. Mais, s'il leur est si favorable dans les combats de la terre, il l'est encore davantage dans les combats spirituels et dans la guerre continuelle que nous avons contre les démons. En effet, le saint Sacrement est un souverain remède contre les tentations. C'est là que nous trouvons des armes spirituelles pour combattre nos ennemis, des forces pour en

user, du secours pour nous défendre, un rempart pour nous couvrir, et la récompense pour nous encourager au combat.

IIe CONSIDÉRATION.

Le saint Sacrement nous donne des armes pour combattre nos ennemis.

Je dis, en premier lieu, que la divine Eucharistie est un arsenal, où nous prenons des armes pour combattre nos ennemis invisibles.

Les Pères comparent ordinairement l'autel où repose le saint Sacrement au chaste sein de la bienheureuse Vierge ; et saint Ambroise semble lui donner cet avantage, qu'au lieu que la bienheureuse Vierge conçut son Fils passible et mortel, l'autel le reçoit glorieux et immortel. Or, le Fils de Dieu, venant au monde, prit les armes, dit Proclus, dans le sein de la plus pure de toutes les vierges, afin de combattre la mort. Ce fut, pour ainsi dire, la première tente sous laquelle il logea, dit l'abbé Guerric (1). Et l'Écriture même, dans un sens d'application que lui donne l'Église, semble dire qu'il en sortit tout armé ; et en un autre endroit nous apprenons, des paroles du prophète Isaïe, qu'il commença dès lors à faire la guerre aux serpents (2) . Les armes qu'il y prit furent les faiblesses de notre chair, dont il couvrit la force de sa divinité. Il parut, dit un excellent interprète (3), ainsi qu'un petit vermisseau,

(1) Guarricus. Serm. de Annun.

(2) Is. 11. 8.

(3) Luthimius. in Psal. %i,

a l'école du tabernacle. 91

qui servit d'appât pour attirer le dragon qui voulait le dévorer. Mais, sous cette faible apparence, il trouva la Divinité, cachée comme l'hameçon, qui le perça, et lui donna le coup de la mort. L'autel est en cela fort semblable au sein de la bienheureuse Vierge : c'est la tour de David, où nous trouvons toute sorte d'armes offensives et défensives. Le chrétien qui est attaqué de tentations importunes s'en approche comme un petit vermisseau que le démon veut dévorer ; mais la chair du Fils de Dieu, qu'il cache dans son sein, est l'hameçon qui blesse ce monstre et lui fait une grande plaie. Ne crains point, âme fidèle : quoique tu sois plus faible qu'un ver de terre, et que l'orgueil de tes ennemis te paraisse comme une montagne qui va fondre sur toi, tu briseras ces rochers et tu les mettras en poussière (1). Tu combats avec des armes invincibles, tu as la chair du Fils de Dieu au dedans et les armes de sa passion au dehors.

En effet, c'est dans cet adorable mystère que le Fils de Dieu nous donne les armes de la croix, comme Jonathas donna son arc, son épée et son baudrier à David, lorsqu'il le vit persécuté de Saùl. Quelle est l'épée de Dieu? quel est son arc, avec lequel il a défait nos ennemis? C'est la croix, qui a vaincu les enfers, et taillé en mille pièces le corps de ce serpent tortueux, dont le prophète Isaïe nous représente naïvement la défaite par ces paroles : Le Seigneur frappera avec son épée dure, forte et grande, Leviathan, ce serpent tortueux, et tuera la baleine qui est dans la mer (2).

(2) Is. 27.

Les Perses, par une ancienne superstition, adoraient autrefois l'épée, parce qu'ils croyaient que son éclat éblouissait les démons et leur faisait prendre la fuite. Mais nous adorons la croix à plus juste titre, parce que c'est l'épée du Sauveur du monde, dont la vertu effective et véritable est d'épouvanter les démons, et de chasser tous ces esprits de malice conjurés à la ruine des hommes.

C'est la croix qui l'a remis sur son trône et qui l'a fait régner dans les cœurs. Le monde, qui l'avait méconnu dans sa gloire, l'a reconnu dans sa mort. La croix, qui avait été le lit de ses douleurs et le théâtre de ses ignominies, est aujourd'hui l'organe de sa puissance, l'instrument de ses victoires, le sceptre qui régente l'univers. Les rois du monde régnent par le fer; mais vous, ô mon Sauveur, vous régnez par le bois ; ils portent le sceptre dans leurs mains, et vous le portez sur l'épaule ; ils mettent leur force dans la multitude de leurs soldats, et vous, dans la multitude de vos plaies ; ils portent "au dehors une couronne d'or, et au dedans une couronne d'épines, et vous, au contraire, vous portez dans le cœur la couronne de gloire, et la couronne d'épines sur la terre; mais ces épines vous couronnent Roi des cœurs, et réparent toutes les ruines que l'esprit de ténèbres cause, par la tentation, au milieu de votre empire. La tentation déshonore Jésus-Christ : dans l'entendement de l'homme, par l'illusion et par Terreur; dans sa volonté, par la révolte et la désobéissance; dans son cœur, par l'ambition ; dans son corps, par la volupté ; dans ses biens, par l'avarice, et dans sa puissance, par l'orgueil. La croix répare tout cela. Elle glorifie Jésus-Christ dans l'entendement de l'homme.

A i/ÉCOLE DU TABERNACLE. 90

par la foi ; dans sa volonté, par la soumission ; dans son cœur, par la charité ; dans son corps, par la mortification; dans ses biens, par le mépris des richesses, et dans sa puissance, par le mépris de l'honneur. La tentation porte l'homme au péché, au mépris des grâces que Dieu lui présente, de la couronne qu'il lui promet, des trésors qu'il lui offre et de la gloire qu'il lui prépare. La croix, au contraire, porte l'homme à la pénitence, au mépris des richesses, qu'il foule aux pieds pour épouser la pauvreté; des honneurs, qu'il fuit pour embrasse* l'humilité ; des plaisirs, qu'il quitte pour < onserver la chasteté, et du monde, auquel il renonce, afin de prendre le ciel pour son partage. La tentation retire l'homme du service de Dieu, par la crainte des grands, qui l'attirent au mal ; par la persuasion des sages du monde, qui l'entretiennent dans l'erreur; par l'exemple des égaux, qui le fortifient dans le vice, et par l'artifice de démons qui le remplissent de fausses espérances et de vaines appréhensions. La croix répare tout cela. Elle triomphe des grands, qu'elle surmonte; des sages, qu'elle confond ; des tourments, qu'elle méprise; de la mort, qu'elle désarme, et des démons, qu'elle met en fuite. Enfin, la tentation déshonore Dieu : dans le ciel, par la chute des anges ; dans l'air, par les puissances des ténèbres qui le remplissent ; sur la terre, par la malice des hommes; dans les enfers, par l'insolence de Satan, qui y exerce son empire. La croix, au contraire, glorifie Dieu partout : et dans le grand monde, qui est sa maison; et dans l'homme, qui est son temple; et sur la terre, qui est l'escabeau de ses pieds ; et dans l'enfer, qui est sa prison ; et dans le ciel, qui est le trône de sa grandeur.

Or, c'est particulièrement dans la participation des divins mystères, dans l'usage du saint Sacrement, que le Fils de Dieu nous applique les mérites de sa passion et la vertu de sa croix. Il me semble qu'en se donnant à nous dans la Communion, il nous présente sa croix, et nous dit ces paroles, que Jérémie dit autrefois au brave Machabée, en lui donnant l'épée pour combattre les ennemis de Dieu : Prenez cette épée sacrée, que je vous donne comme un présent de ma main (1). Sou venez- vous de ma mort, souvenez-vous de ma croix, quand vous serez au fort de la tentation. Ne quittez jamais cette épée; armez -vous de la pensée de mes souffrances : ce sont les armes avec lesquelles j'ai triomphé de l'enfer et du monde, et qui vous rendront victorieux de tous vos ennemis, si vous savez vous en servir.

IIP CONSIDÉRATION.

Le saint Sacrement nous donne des forces pour combattre nos ennemis.

Le Fils de Dieu ne se contente pas de nous donner des armes pour combattre nos ennemis , il nous donne aussi des forces pour en user. Car c'est à sa Table que les fidèles prennent les qualités de l'aigle , dit saint Ambroise (2). L'autel est le lieu où s'assemblent les bonnes âmes, qui ont la force et le courage de l'aigle. Car où est le corps, là se trouvent les aigles. L'autel

(1) Mac. 15. 16.

(2) S. Ambr. /. 4. de Sacr. c. "2.

a l'école du tabernacle. 95

est la forme du corps. Le corps de Jésus-Christ est sur l'autel , et vous êtes des aigles. L'aigle est ennemi des serpents et leur fait continuellement la guerre : les âmes vertueuses sont continuellement aux prises avec les démons. Mais qui leur donne la force de combattre ces serpents, sinon la divine Eucharistie. Ce dragon , comme dit saint Paulin , crève de dépit et sèche de chagrin, lorqu'il voit que nous mangeons ce pain avec une sainte avidité, et que nous en profitons (1). Le sang de Jésus-Christ , qui rougit nos lèvres , l'épouvante ; soit parce que ce sang est la cause de sa perte et de sa ruine ; soit parce que c'est le principe de notre force (2). Ce sang que tu as répandu, ô malheureux démon , est ta perte et mon salut. Quand je l'ai bu , je suis invulnérable, je ne crains plus ton venin ni ta fureur (3). L'auteur inconnu sur les Psaumes (4) dit que le Fils de Dieu est cet oiseau d'Orient dont parle le prophète Isaïe (5) , qui vole avec une vitesse incroyable partout où la volonté de son Père céleste l'appelle ; et que les fidèles , prenant son sang dans l'Eucharistie , en tirent une généreuse vigueur qui les rend invincibles et intrépides ; de même que les éperviers , ayant bu le sang de leur proie , vont au combat sans craindre le danger. En effet , que peut craindre une âme généreuse qui tire ses forces du sang de Jésus- Christ, dont la seule vue blesse mortellement les démons et les met en fuite ?

(1) S. Paulinus.

(2) P. Damiani.

(3) S. August.

(4) Incog. in PsaL 109.

(5) Isaiœ, 109.

Saint Cyprien , ou plutôt l'auteur des Œuvres Cardinales (1), dit qu'en participant aux mystères divins, nous devenons un même esprit et une même chair avec Jésus-Christ , comme les enfants du Très-Haut et les héritiers de l'éternité. Si nous sommes une même chair avec le Fils de Dieu , peut-on trouver un remède plus puissant pour fortifier notre faiblesse? J'avoue que je suis plus faible qu'un roseau ; mais, étant uni au corps de Jésus-Christ, lié à cette ferme colonne , qui pourrait m'ébranler? Si nous sommes un même esprit; si, comme dit saint Chrysostôme sur le psaume 22 , il nous ôte tous les sentiments de la chair, pour nous donner la force de son esprit , qui nous peut désunir et séparer de son amour, n'ayant plus qu'un même cœur, une même âme , un même esprit avec lui (2) ? Ayant l'esprit de vie, pouvons-nous craindre la mort? Ayant l'esprit de vérité , pouvons-nous craindre l'illusion et le mensonge? Ayant l'esprit de force, pouvons-nous craindre la violence ? De plus , si nous sommes faits enfants du Très-Haut, et s'il nous en donne les qualités et le mérite, la grandeur de courage n'est-elle pas le caractère des enfants de Dieu ? Peut-on être lâche , étant du sang royal de Jésus-Christ? Peut-on s'attacher à la terre, étant héritiers présomptifs de la couronne du ciel? Enfin , s'il nous rend participants des délices éternelles, et s'il nous fait manger le pain des anges , n'est-ce pas pour nous donner la force et la vertu des anges ? Certainement, il était bien à propos qu'ayant à combattre les démons, nous eussions l'esprit et le cœur de ces célestes

(1) Cœsarius, Dialog. 4.

(2) Chrys. in Ps. 22.

A l'école du tabernacle. 97

intelligences. Il fallait avoir l'ardeur des Séraphins pour combattre cet esprit malheureux , privé d'amour, qui a mis son siège sur l'aquilon. Il fallait avoir les lumières des Chérubins pour découvrir les tromperies de l'esprit de ténèbres , et la fermeté des Trônes pour résister aux insultes de cet esprit inquiet , qui est toujours en embuscade pour nous surprendre. Il fallait avoir l'empire des Dominations pour dompter nos passions déréglées, que cet esprit brouillon soulève contre la raison , et le courage des Principautés , pour nous élever au-dessus de toutes les grandeurs de la terre, que cet esprit d'orgueil nous présente pour flatter notre ambition. Il fallait avoir l'autorité des Puissances , pour enchaîner ce tyran qui veut usurper une insolente domination sur notre liberté ; l'activité des Vertus , pour détruire sa malice par la pratique des bonnes œuvres ; la science des Archanges, pour découvrir ses finesses et ses prestiges, et la charité des Anges, pour étouffer les semences de la discorde qu'il tâche de jeter parmi nous.

Or, c'est ce que fait le Fils de Dieu dans l'adorable sacrement de son corps et de son sang. C'est la fournaise du divin amour qui nous enflamme, le soleil de l'Eglise qui nous éclaire, le centre des cœurs qui affermit notre repos, le sceptre de la Divinité qui brise la tête du dragon, la racine des bonnes œuvres, la source des bonnes pensées, et le nœud de la concorde, qui détruit les forces de Satan et qui augmente les nôtres. Car, dit saint Ignace martyr (1), notre concorde cause sa ruine, notre union est son tourment ; et

(l) S. Ignat. ep. ad. Ephesios.

la bonne intelligence qui est entre nous, met le désordre dans son esprit et le désespoir en son cœur.

IV* CONSIDÉRATION

Le saint Sacrement attire tous les anges du ciel pour nous servir de défense.

Mais ce qui est admirable, c'est que le saint Sacrement ne nous imprime pas seulement les qualités de ces esprits bienheureux, qui sont la milice du ciel, mais il les attire tous à notre secours, et les fait descendre avec le Fils de Dieu pour veiller à notre défense. Car, dit saint Grégoire, qui des fidèles peut douter qu'à l'heure du sacrifice le ciel ne s'ouvre à la parole du prêtre et que les anges ne descendent en foule pour honorer ce mystère? On sait assez la coutume des Grecs, qui ouvraient les rideaux de l'autel au moment de la consécration, avec autant de vénération que s'ils eussent fait l'ouverture des deux. Ce sentiment était si universel et si commun parmi eux, qu'il avait fait passer ces paroles en proverbe : Le ciel s'ouvre quand on tire le voile. Si donc le ciel ouvre ses portes royales, pour ainsi dire, pour donner passage au Fils de Dieu, est-il croyable que le Roi soit sans sa cour et que les anges ne lui tiennent pas compagnie? et s'ils descendent avec lui, n'est-ce pas pour nous défendre et pour accomplir ce que dit le Prophète-Roi : hnittet angélus Domini in circuitu (1), c'est-à-dire, selon l'explication d'un excellent commentateur : Jésus- Christ, qui est l'Ange du Seigneur réellement contenu

(i) Ps. 126. ?.

a l'école DU tabernacle. 09

dans le Sacrement, fera venir autour de nous une compagnie d'anges qui nous environnera de sa protection et nous servira de garde.

0 chrétien, que devez-vous craindre au milieu de cette milice céleste? N'ètes-vous pas bien lâche, si vous quittez le combat, et si vous cédez à l'ennemi, ayant le Fils de Dieu si près de vous, accompagné de tant d'esprits bienheureux qui sont en armes pour vous défendre?

Mais quand il serait tout seul à vos côtés, n'est-il pas assez puissant pour vous donner la victoire? De quelle excuse pouvez- vous couvrir votre lâcheté, si vous fuyez honteusement en sa présence? Arrêtez, âme timide, tenez ferme ; ou si vous n'avez pas le courage de combattre, cachez-vous au moins dans ses plaies amoureuses qu'il vous ouvre comme un asile assuré, pour vous mettre à couvert de tous les efforts de l'enfer. Si la défiance de votre salut vous donne de l'inquiétude et vous tente de désespoir, regardez la plaie de son cœur comme la perte du ciel, qu'il ne ferme à personne, pourvu qu'on veuille y entrer. Si l'orgueil veut s'emparer de votre esprit, prenez une des épines de sa couronne, et piquez votre cœur pour désenfler sa tumeur. Si vous sentez de la froideur au service de Dieu, regardez ses religieuses cicatrices comme l'étendard qui vous anime au combat. Quand l'empereur Constantin faisait paraître le Labarum, tous les soldats criaient : Ad laborem! Au travail! pour témoigner leur courage par ce cri d'allégresse (1). De même, quand vous voyez sortir l'hostie du tabernacle et pa-

(1) Sazominus, lib. 1.

raitre entre les mains du prêtre, regardez-la comme l'étendard de la milice chrétienne, qui vous appelle au travail et vous anime au combat. Car si notre chef est déjà couronné de gloire, et s'il a fini ses travaux, il combat encore dans ses membres; et c'est pour cela qu'il demeure parmi nous, comme un généreux chef au milieu de son armée, et qu'il se donne à nous dans le Sacrement, non seulement comme la force des combattants, dit saint Paulin, mais encore comme la récompense des vainqueurs.

Après tant de motifs et de considérations qui nous obligent à combattre courageusement contre nos ennemis invisibles, ne serait-il pas honteux de succomber à la tentation et de perdre la victoire, faute de confiance et de résolution? Courage! que craignez -vous? vous n'avez à combattre qu'un ennemi vaincu. Il a perdu ses forces, et vous tremblez devant lui; il est vaincu, et vous lui cédez la victoire ; il est enchaîné, et vous lui donnez la liberté; vous pouvez être le maître, et veus vous faites esclave !

Si le Fils de Dieu ne l'avait point désarmé, vous pourriez prétendre à quelque excuse de faiblesse, d'inégalité de forces, de manquement de lumière, de résolution et de courage ; mais depuis qu'il s'est revêtu des faibles dépouilles de notre nature pour achever cette guerre qui avait duré si longtemps, et qu'il a mis sa force, ses armes, et le secours de ses grâces dans le saint Sacrement, si vous êtes encore si lâche que de céder aux efforts de Satan, n'est-ce pas une infamie insupportable?

Est-ce donc là toute la reconnaissance qu'il doit attendre de vous, après vous avoir nourri de sa chair

et de son sang, revêtu de sa force, reçu dans sa milice, associé à son triomphe, de vous rendre sans coup férir, de passer dans le camp de son ennemi comme un infâme déserteur, et de préférer la servitude du monde la plus ignominieuse à la gloire de son royaume? Oh ! la grande insolence! ou plutôt, oh! l'extrême bassesse d'un chrétien, qui donnerait de la confusion et de la honte à Dieu même, s'il en était capable! (1)

QUATRIÈME LEÇON

Jésus-Christ est le pain des pauvres, il les invite & sa table, il les console par son exemple.

Allez-vous-en promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amenez ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.

(Luc. XIV, 21.)

Saint Ambroise, dans ses Commentaires sur saint Luc, dit excellemment que la pauvreté du Fils de Dieu est notre patrimoine, comme sa faiblesse est notre force; et qu'il a voulu être dans l'indigence, afin de nous acquérir de grandes richesses. Cette pensée est pleine de douceur et de consolation pour tous les fidèles, mais surtout pour les pauvres qui, n'ayant rien sur la terre qui puisse leur servir d'appui, trouvent le trésor des vrais biens caché dans le saint Sacrement

(1) Clemens Alexand. Orat. I. ad génies.

de l'autel. Car, dit saint Chrysostôme (1), quand Dieu prend le soin de nous nourrir, nous ne devons pas craindre la disette de toutes choses.

La pauvreté, dans l'esprit de l'Évangile, n'est point un opprobre ; le Fils de Dieu l'a rendue glorieuse dans ses serviteurs, et divine en sa personne. Je révère le sentiment des Pères, qui disent qu'en descendant du trône de sa grandeur, il apporta avec lui les premières fleurs de la pureté virginale, mais qu'il vint cueillir ici-bas les fruits de la pauvreté, qui ne croissent point dans le ciel. Toutefois, il faut avouer que cette vertu tire son origine de plus haut, et que sa source est dans la Divinité même, qui en a tout le bien, quoiqu'elle n'en souffre point les incommodités.

Dieu foule sous ses pieds tous les trésors de la mer et de la terre, parce qu'il n'en a pas besoin ; il se suffit à lui-même, il ne cherche rien hors de lui ; il est autant éloigné des richesses que de leur usage ; et comme il est impossible qu'il en tire du profit, il ne peut aussi en concevoir de i'amour. Il est vrai qu'il trouve dans son essence un trésor infini, qui le rend infiniment heureux et content; mais c'est un bien commun, ennemi de toutes propriétés, excepté celles qui lui sont personnelles. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit vivent en commun ; chacune de ces adorables Personnes ne possède rien de propre que sa subsistance, qui n'empêche pas qu'il n'y ait entre elles une parfaite communauté de biens, même gloire, même domaine, mêmes richesses, même nature, même vie. Aussi a-t-il voulu que ce souverain bien fût le trésor des pauvres, et tant s'en faut

(1) S. Chrys. Hom. hlfadpopul.

a l'école du tabernacle. 103

que sa jouissance intéresse tant soit peu leur pauvreté, qu'au contraire il est nécessaire d'être pauvre pour en avoir la possession. Il est donc vrai que cette vertu évangélique a son principe dans le ciel, et que son extraction ne peut être plus noble, puisqu'elle est aussi ancienne que Dieu même.

C'est de là que le Sauveur du monde l'a apportée sur la terre, et qu'il en a tiré la première copie sur son humanité sainte, avec tant d'avantage qu'il semble avoir ajouté de nouveaux charmes à sa beauté. Il est né dans une étable, il a passé son bas âge dans un exil, il a vécu le reste de sa vie dans un dénuement général de toutes choses, il est mort tout nu sur une croix, il a été enseveli dans un tombeau emprunté. Sa naissance, sa vie, sa mort, sa sépulture, sont des marques visibles de son extrême indigence.

Dès le premier moment de sa conception, il dépouilla son humanité de sa propre subsistance, afin qu'elle fût sans appui et sans support des créatures ; et pour être le roi des pauvres, il renonça volontairement à tous les royaumes du monde.

Au moment de sa naissance, il parut dans une extrême nudité, couché sur le foin, enveloppé de pauvres langes, dépouillé de tout, parce que, dit saint Cyprien, il avait tant d'attraits et tant de charmes, qu'il n'était pas besoin, pour gagner nos cœurs, qu'il empruntât d'autres ornements étrangers ; quand il eût assemblé autour de lui toute la pompe des monarques, on ne l'eût pas regardé, l'éclat de ce soleil naissant en eût effacé toute la clarté.

Durant le cours de sa vie, jamais il ne s'appropria rien, pas même une pierre pour appuyer sa tête ; parce

que, dit saint Jérôme (1), celui qui est le maître de l'éternité, fait mépris de ce qui est sujet au temps, et ne daigne pas s'emparer des biens qu'il a laissés en partage aux Césars, comme de chétives dépouilles.

Il sortit du monde de même qu'il y était entré ; il voulut mourir élevé en croix, pour s'éloigner davantage de la terre, et ne se réserva que les épines de sa couronne, pour faire régner la pauvreté jusque dans le tombeau, qu'il ne voulut avoir que par emprunt ; parce que, dit saint Ambroise, ce n'était pas un lieu qui fût propre pour la demeure de la vie.

Il semble que c'était là le plus haut point où le Fils de Dieu pouvait porter cette vertu. Car que peut-on ajouter à la nudité de sa naissance et de sa mort, sinon, dit saint Augustin (2), l'ignominie de la croix. Cependant il est allé plus loin encore ; et ne pouvant plus trouver dans l'état de sa vie mortelle de quoi satisfaire à l'amour qu'il avait pour la pauvreté, il en a conservé les livrées dans un état impassible ; et par une rare invention de sa sagesse, il nous a tracé le modèle du plus parfait dénuement sur le fonds du plus riche trésor de l'Église, qui est la divine Eucharistie. C'est là qu'il est parfaitement pauvre, au lieu même où il nous fait parfaitement riches ; là, où il nous donne tout, il n'a rien : ce qui fait le comble de nos biens, c'est le comble de son indigence ; et pour nous revêtir des plus précieux ornements de la grâce, il ne laisse rien autour de lui qu'un voile blanc, composé de simples accidents. A quel dessein? Pour consoler les

(1) S. Hier. De verâ circumcisione.

(2) In Psal 68.

a l'école du tabernacle. 105

pauvres dans leur disgrâce, et apprendre à tous les fidèles le mépris des richesses et le détachement de toutes les choses de la terre.

Ire CONSIDERATION.

Cinq espèces de pauvreté.

Pour concevoir cette vérité, il faut poser en principe qu'il y a cinq espèces différentes de pauvreté, que les Pères ont remarquées : pauvreté de disgrâce, pauvreté de désirs, pauvreté de profusion, pauvreté d'artifice, pauvreté de volonté (1). La première est celle des mendiants, que le malheur de la fortune a réduits à la misère; la seconde est celle des avares, que la convoitise des biens du monde rend pauvres au milieu de leurs richesses; la troisième, des prodigues, qui se ruinent par des dépenses inutiles et superflues; la quatrième, des fourbes, qui cachent leurs richesses sous une pauvreté apparente; la cinquième, des justes, qui, par un généreux mépris de la terre, s'engagent dans les liens d'une pauvreté volontaire. La première est un fléau ; la seconde est un poison ; la troisième, un van ; la quatrième, un abri passager; la cinquième, un édifice solide. La première est malheureuse, parce qu'elle incommode ; la seconde, funeste, pernicieuse, parce qu'elle tue; la troisième, venteuse, parce qu'elle enfle l'esprit ; la quatrième, artificieuse, parce qu'elle use de dissimulation et de feinte; la cinquième, glorieuse, parce qu'elle nous donne droit à la couronne.

(1) Petrus Blesens. Serm. 34.

De ces différences considérables qui partagent la pauvreté, vous voyez bien qu'il n'y a proprement que la dernière qui ait pu gagner le cœur du Fils de Dieu. Car, de dire qu'il soit pauvre par quelque disgrâce, soit de nature ou de fortune, cela ne se peut : non par infortune, car il est le Dieu du monde et le souverain maître de toutes choses; non par le malheur de sa naissance, car il est héritier de tous les biens du Père éternel; et ses ennemis mêmes, qui lui ont ravi la vie, ne lui ont pas disputé ce droit. Voici l'héritier, disentils, allons, tuons-le (1). Qu'il soit pauvre par avarice, cela n'est pas possible : car que peut souhaiter celui qui possède tout ? ni par prodigalité , puisqu'il a des trésors inépuisables. Le crucifix est une source où tout le monde puise, et que personne n'épuise, dit saint Chrysostôme (2). Plus il donne, plus il abonde; parce que tout ce qui sort de lui par les mains de sa puissance, rentre dans lui par les portes de sa bonté. Enfin, il ne peut être pauvre par déguisement, ni par feinte : car il est la vérité* qui ne peut tromper, la sagesse incréée qui ne peut être trompée; la parole éternelle, qui ne peut rien céder ; la simplicité, qui ne peut dissimuler ; la lumière, qui ne se peut cacher ; la bonté par essence, qui ne peut s'empêcher de paraître ce qu'elle est. Par conséquent, s'il a épousé la pauvreté durant sa vie, et s'il la chérit encore dans le divin Sacrement, il faut que ce soit une pauvreté volontaire, car il n'y est que par amour; pauvreté bienheureuse, car il y est la béatitude des saints; pauvreté contente, car il y est la

(1) Matth. 21. 38.

(2) S. Ghrys. Orin. Peracevc.

a l'école du tabernacle. 107

source des vraies délices ; pauvreté innocente, car il est le Saint des saints ; pauvreté couronnée, car il est le roi de gloire (1).

Cependant, si nous considérons de près cette aimable pauvreté, qui éclate dans l'adorable Sacrement de l'autel, quoiqu'elle soit tout amoureuse et toute libre, il faut confesser qu'elle tient beaucoup des autres, sans être criminelle comme les autres ; que sa pauvreté dans ce mystère est une pauvreté de disgrâce, parce qu'il y souffre toutes les disgrâces des pauvres; une pauvreté de désirs, parce que la chose qu'il désire le plus est celle qu'on lui donne le moins; une pauvreté prodigue, parce qu'il donne tout, jusqu'à son propre sang; enfin une pauvreté de sagesse, parce qu'il cache des trésors immenses sous cette apparente pauvreté.

IIe CONSIDÉRATION.

La pauvreté de Jésus-Christ dans le trés-saint Sacrement est une pauvreté de sagesse.

Premièrement, si le Fils de Dieu est pauvre, comme il l'est en effet dans ce saint Sacrement, ce n'est pas par contrainte, mais par dessein : sa pauvreté n'est pas une pauvreté forcée, mais une pauvreté de sagesse. Vous savez qu'il est riche en miséricorde (2) ; riche en bonté et en patience (3); riche en gloire et en magnificence (4) ; riche en libéralité, riche en

(1) Ps. 23. 10.

(2) Eph. 7.

(3) Rom. 2.

(4) Eph. 3.

sagesse (1) ; riche en grâces et en vertus (2); riche en toutes sortes de biens (3).

Vous n'ignorez pas aussi qu'il ne peut perdre ce qu'il possède, non plus qu'il ne peut augmenter ses richesses, parce qu'elles sont infinies ; et ce qui est infini ne peut croître, ni déchoir de sa plénitude. Pourquoi donc feint-il une pauvreté affectée pour amasser du bien, puisqu'il n'en a pas besoin et qu'il ne peut pas même devenir plus riche qu'il n'est? parce que ce n'est pas pour lui qu'il amasse, mais pour nous. Les enfants, dit l'Apôtre, n'amassent pas des trésors pour leur père, mais les pères pour leurs enfants (4). Or, Jésus-Christ est le Père de tous les pauvres, c'est-à-dire de tous les hommes qui, étant tous pécheurs, ont tous besoin de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Qu'a-t-il donc fait dans cet adorable mystère, afin de pourvoir à nos besoins? il s'est travesti en pauvre; et cachant sa pourpre royale, son sceptre, sa couronne, ses trésors, et toutes les marques de son souverain domaine, il s'est couvert de notre pauvreté pour nous acquérir de nouvelles richesses (5) . C'est sous cet habit emprunté, sous ces faibles espèces du pain et du vin, sous ce voile du Sacrement qu'il se présente à son Père pour obtenir de lui ce qu'il sait nous être nécessaire. Que lui demande-t-il? ce qu'il demanda sur la croix, c'est-à-dire le pardon des offenses que nous commettons contre lui ; la consolation et la

(1) Rom. 10.

(2) Coloss. 2.

(3) Eph. 2.

(4) 2. Cor. 12. 14.

(5) Cor. 8. 9.

a l'école du tabernacle. 409

foi dans les afflictions qui nous arrivent ; l'union et la charité mutuelle, qui de plusieurs personnes ne fassent qu'un même corps et un même esprit (1) ; en un mot tout ce qui est nécessaire pour la sanctification de nos âmes (2). De la porte du ciel ce divin Sauveur vient frapper, comme pauvre, à la porte du cœur humain, pour lui demander l'aumône et le conjurer de soulager son indigence (3). Eh! Seigneur, que demandez-vous, et qu'attendez-vous de moi? Que peut donner celui qui n'a rien que le péché? Oh! bonté infinie! c'est cela même qu'il demande : il se veut charger de nos péchés, pour les effacer par son sang; il nous demande nos misères pour les mettre dans son sein, et les changer en douceur et en consolation ; il nous demande un peu d'eau, je veux dire quelques larmes de compassion ou de douleur ; et, pour nous ouvrir le cœur et nous donner moyen de lui accorder ce qu'il désire, il se met, par un trait merveilleux de sa sagesse, dans un état où nous pouvons exercer avec lui toutes les œuvres de miséricorde que l'on a coutume de pratiquer envers les pauvres : visiter les prisonniers ; car il est enfermé depuis dix-huit siècles dans nos tabernacles, et lié aux accidents du pain comme un perpétuel prisonnier d'amour. Ensevelir les morts; car il est en état de mort, comme une victime d'expiation qui se sacrifie à la justice de son Père éternel, et en cette qualité notre cœur lui doit servir de tombeau. Revêtir ceux qui sont nus ; car il n'a rien qui le couvre que les espèces du

(1) Joan. 17.

(2) Ps. 62.

(3) Apoc. 3. 20.

Sacrement, laissant à la charité des fidèles de parer ses autels, et de lui fournir les ornements que la bienséance demande dans un si auguste mystère. Loger les pèlerins ; car combien de fois descend-il du ciel, qui est le domicile de sa gloire, pour venir loger dans nos âmes, et demeurer comme un pèlerin parmi nous, compagnon de nos voyages, fidèle guide du ciel, qui nous conduit sûrement au port de l'éternité? Donner à boire à ceux qui ont soif ; car il brûle, comme nous le verrons bientôt, d'une soif ardente de notre salut. Donner à manger à ceux qui ont faim ; car il n'est pas seulement la viande du festin eucharistique, il est aussi le convié qui se nourrit des bons désirs de notre âme. Ma pénitence, dit saint Bernard, est sa viande; et si je connais bien ses inclinations, je suis moi-même sa nourriture. Quand est-ce qu'il me mange? quand il me corrige. Quand est-ce qu'il me transmet dans son estomac? quand il m'instruit, et me donne de salutaires conseils. Quand est-ce qu'il me digère? quand il me change et nie transforme en lui par une parfaite imitation de ses vertus. Qui ne serait ravi d'une si excessive bonté? et qui n'admirerait les artifices de son amour, qui a trouvé un moyen si doux pour gagner nos cœurs, nous engageant par tant de charmes aux œuvres de la charité, non par aucun intérêt, mais pour avoir un jour occasion de nous faire riches des biens du ciel, et de nous dire, comme à ses plus chers enfants : Tétais étranger sur la terre, et vous m'avez bien rreçit; j'étais nu, et vous m'avez revêtu : recevez pour récompense la couronne que je vous ai préparée dès la naissance du monde?

A l'école du tabernacle. 111

IIIe CONSIDÉRATION.

La pauvreté de Jésus-Christ est une pauvreté de profusion.

Si le Sauveur du monde est ingénieux à trouver les moyens de cacher ses richesses et ses trésors, il n'est pas moins libéral et magnifique à les répandre avec profusion. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner s'il est pauvre dans le Sacrement de son amour, qui est la source de tous les biens. Sa pauvreté est un effet de sa profusion : il est pauvre, parce qu'il est prodigue ; et il est prodigue, parce qu'il aime. L'amour n'a rien à soi, il donne tout ce qu'il a ; et après qu'il s'est dépouillé de toutes choses, il se donne lui-même pour être tout à ce qu'il aime. Et puis, la prodigalité est un excès de bonté. Or, le Fils de Dieu est bon jusqu'au dernier excès; et quand il est question d'obliger les hommes et de leur faire du bien, il ne garde point de mesure. En effet, qu'est-ce qu'il s'est réservé, ou que n'a-t-il pas donné sur la table de l'autel? Son corps? (1) Oh! la grande gloire du chrétien! dit saint Cyrille. Oh! l'ardent amour de Dieu! vous devenez, par la participation de ces divins mystères, un même corps et un même sang avec lui. Nous savons par expérience, dit saint Grégoire (2), ce que c'est que le sang de l'Agneau, non pour en avoir simplement ouï parler, mais pour en avoir goûté la douceur. Nous ne le prenons pas seule-

(1) S. Cyrillus Hierosol. Cath. 5.

(2) S. Greg. Hom . in Evangel.

ment de la bouche du corps, mais encore de la bouche du cœur. Son âme l'unit si étroitement à la nôtre, qu'on peut dire de lui ce que l'Écriture dit de Jonathas, qu'il avait collé son âme avec celle de David (1). Vous prenez, dit Tertullien, le corps du Seigneur, et votre âme se nourrit intérieurement de Dieu même (2). C'est ici qu'il nous applique ses mérites avec plus de force, et qu'il épanche, dit le concile de Trente, toutes les richesses de son amour. Saùl trouva un royaume temporel et périssable à la table du prophète Samuel ; mais nous trouvons un royaume éternel à la table de Jésus-Christ, et c'est par cette raison, remarque saint Chrysologue (3), qu'il ne nous appela ses frères qu'après avoir établi le Sacrement, parce que ce fut alors qu'il nous fît ses héritiers, et les enfants adoptifs de son Père. Si bien qu'il est vrai de dire qu'il ne s'est rien réservé dans ce mystère, qu'il s'est appauvri tout d'un coup , et que ce qu'il avait donné comme par parties durant le cours de sa vie mortelle, il l'a ici prodigué tout à^la fois. Dans l'Incarnation, le Verbe s'était seulement uni à un homme ; mais ici, il s'unit à tous les fidèles qui le reçoivent. Dans sa passion, il ne s'était livré qu'une fois à la mort; mais ici, il s'immole tous les jours un million de fois. Durant sa vie, il n'avait conversé que dans la Palestine, et il ne s'était donné qu'à une seule nation ; mais ici, il remplit toute la terre de sa présence. Enfin, dans chaque mystère de sa vie, il ne s'était donné qu'une fois ; mais ici, en chaque

(1) 1. Reg. 18.

(2) Tertull. de carne Christi, lid. et de Resurr. carnis.

(3) S. Chrys. Serm. 20.

hostie où il se trouve, il se donne une infinité de fois. Car les théologiens remarquent fort bien qu'il n'est pas sous les espèces, comme l'âme est dans le corps qu'elle anime. Si vous séparez une partie du corps, elle perd la vie avec la présence de l'âme; mais si vous divisez l'hostie, le Fils de Dieu demeure en toutes les parties, quoiqu'elles soient séparées ; et comme la moindre de toutes est divisible à l'infini, si l'on pouvait la diviser en une infinité de parties, il se trouverait en autant d'endroits, et par suite il se donnerait une infinité de fois. 0 Dieu véritablement prodigue, non seulement de ses biens, mais de lui-même, par le désir qu'il a de gagner le cœur de l'homme ! Oh ! qu'il fait bon demander, quand on est aux pieds de ses autels! Il a le cœur ouvert et les mains percées, qui ne peuvent rien retenir. Que ce soit désormais notre plus douce occupation de lui parler dans le secret du sanctuaire, et d'écouter réciproquement sa voix. Car, comme nous avons nos besoins, qu'il est prêt à soulager quand nous en conjurons sa bonté, de même il a les siens que nous ne pouvons négliger sans nous rendre coupable d'une extrême ingratitude.

IVe CONSIDÉRATION.

La pauvreté de Jésus-Christ est une pauvreté de désirs.

Il est pauvre de désirs : c'est la troisième espèce de pauvreté qu'il souffre dans le saint Sacrement, semblable à celle des avares, dont la convoitise est insatiable. Car, quoiqu'un avare soit riche en ce qu'il possède, il est pauvre en ce qu'il désire : et comme ses

désirs sont infinis, sa pauvreté l'est aussi. La soif qui le tourmente est une soif d'hydropique; plus il boit, plus elle augmente : son tourment, c'est sa cupidité déréglée, et ce dérèglement est une marque de son indigence, qui fait que tout lui manque, aussi bien ce qu'il a que ce qu'il n'a pas : ce qu'il a, parce qu'il ne peut s'en contenter; ce qu'il n'a pas, parce qu'il ne peut en jouir. Telle est, en quelque façon, la pauvreté du Fils de Dieu; c'est un effet de ses désirs, qui serait capable de lui causer un grand tourment, s'il en était susceptible dans l'état présent de sa gloire. Il est infiniment riche, si vous considérez ce qu'il possède ; mais il est extrêmement pauvre, si vous regardez ce qu'il désire. Sitio. Je souffre une soif ardente qui me consume; sur quoi Drogo (1) lui dit amoureusement : Eli ! Seigneur, quelle est la soif qui vous presse? Etes-vous donc plus tourmenté de la soif que de la croix? vous souffrez la croix sans dire mot, et vous vous plaignez de la soif. J'ai soif, dites-vous; et de quoi, mon Sauveur? Qu'est-cv que vous souhaitez avec tant de passion? Votre salut, votre joie, votre félicité. La soif que j'ai de vos âmes m'est plus sensible que celle de mon corps. Remarquez, avec saint Augustin, que ce n'est pas seulement sur la croix que le Sauveur du monde se plaint de la soif qui le tourmente; il le fait en tout lieu, et partout il dit avec le Prophète : Ils ont pris un dessein malicieux de nie ravir le prix de mes souffrances ; mais j'ai couru en diligence, et j'ai fait un effort si violent que j'en suis tout épuisé de soif. Les pécheurs me ravissaient la vie. et pensaient m 'exterminer du monde,

(I) Drogo de Sac. Dum. Pas*.

a l'école du tabernacle. 115

et moi je brûlais du désir de les sauver; ils voulaient m'ôter l'honneur, et moi je tâchais de les incorporer, et de les faire passer dans mes entrailles, comme une fraîche liqueur, pour me désaltérer. Cette soif ne le quitte jamais; il la porte partout, dans le ciel et sur la terre, en tout temps et en tout lieu, mais surtout dans le Sacrement du divin amour. Quatre causes provoquent la soif, disent les médecins : la chaleur, le travail, l'évacuation et le poison. Et, dans le divin Sacrement, quatre raisons font que le cœur de Jésus brûle du désir de notre salut : le feu de son amour, les travaux de sa vie, l'évacuation de son sang et le poison de nos péchés qu'il a avalé sur la croix. L'amour divin, dont l'autel est là fournaise, lui fait dire, par la bouche du prophète Isaïe : Venez, mortels, accourez promptemerit, pour éteindre la soif qui me consume (1). Le travail et les fatigues de sa vie, dont il vient recueillir les fruits dans ce mystère, l'obligent à se tenir sur le bord de la fontaine, pour attendre, non plus une pauvre Samaritaine, mais toute l'Église, comme dit saint Chrysostôme (2), et lui demander à boire. L'épuisement de son sang tire du fond de son cœur les plaintes amoureuses de Samson : Que me sert d'avoir vaincu les démons avec les armes de la croix, et d'avoir sauvé tous les hommes, si je meurs de soif? Enfin, le poison de nos péchés, pour lesquels il présente encore tous les jours le sacrifice de sa vie, lui cause une si grande altération, qu'il est contraint de chercher du rafraîchissement avec autant d'ardeur que le cerf qui court aux eaux (3). Et ne dites

2 S. Chrysost. Uvm. 2. in Epiph.

•'• A mol. (îarn, de uttimis verbis Doinini.

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