J 16 LE CHRÉTIEN
pas qu'il est étrange de le voir si altéré, puisqu'il est lui-même la fontaine d'eau vive qui éteint la soif de tous les hommes, et qui contente tous leurs désirs. Il est vrai qu'il est la source de la vie dans cet auguste mystère, et qu'il n'y a point de si vastes désirs qu'il ne puisse aisément remplir. Mais si les fontaines avaient soif, dites-moi, je vous prie, serait-ce de boire ou d'être bues ; d'être désaltérées ou de rafraîcîiir et de désaltérer les autres? Jugez par là de la soif de Jésus-Christ. Ce n'est pas une soif d'aimer, car son amour envers nous n'a point de bornes ; mais c'est un désir extrême d'être réciproquement aimé. Son centre, c'est le cœur; son repos est d'y loger ; son plaisir, de le guérir, de le purifier, de le visiter, de l'éclairer et de le remplir. Le propre de ce pain céleste est de donner une vie sans amertume, un soulagement sans ennui, une immortalité exempte de toute corruption (1). C'est pourquoi il n'est pas étrange qu'il soit tourmenté de la soif, parce qu'il a un désir incroyable de nous sauver ; mais il est étrange qu'il trouve si peu de personnes qui se présentent à lui pour recevoir le bien qu'il leur fait. Si le feu était dans nos églises, on y viendrait en foule pour l'éteindre ; et voilà le temple de son adorable humanité qui brûle du feu de la charité, et personne n'y vient ; ou, si l'on s'approche des autels, c'est avec tant de froideur, qu'on ne peut assez s'étonner d'une si grande insensibilité.
0 mon divin Sauveur, que vous avez sujet de vous plaindre de l'ingratitude des hommes! David étant pressé de la soif, quatre vaillants soldats de son armée
(1) Petrus Gellens. /. 2. p. 6. I.
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forcèrent le camp des ennemis, et s'en allèrent puiser de l'eau dans la citerne de Bethléem : et pour vous, ô souverain Roi des cœurs, on ne daigne pas faire le moindre effort. Vous donnâtes autrefois aux Israélites, malgré leur rébellion et leurs murmures, une fontaine miraculeuse qui les suivait dans le désert; vous envoyâtes un ange au petit Ismaël, pour soulager sa soif dans l'extrême nécessité où l'indigence de sa mère l'avait réduit ; vous fîtes naître en faveur de Samson une source d'eau de la mâchoire d'un âne, qui avait été l'instrument de sa victoire; vous fîtes couler des eaux de la fontaine de Siloé, pour rafraîchir le prophète Isaïe, et le torrent de Carie pour désaltérer Elie, cet ardent zélateur de votre gloire, et vous souffrez une soif dévorante, sans trouver une âme vraiment fidèle qui vous donne un verre d'eau : cent fois vous frappez nos cœurs par vos inspirations secrètes et amoureuses, et nos cœurs, plus durs que le rocher de Moïse, demeurent secs, sans pouvoir se ramollir. O dureté inhumaine! ô divin Amant! que vous trouvez peu de retour parmi les hommes ! Vous vous plaignez en mourant d'avoir été délaissé de votre Père céleste (1) : mais quels reproches ne pouvez-vous pas faire à vos enfants, qui vous laissent languir d'amour sur vos autels, sans vous donner aucune preuve de leur reconnaissance? (2) Oh! s'ils savaient ce qu'ils laissent! Oh! s'ils connaissaient le don de Dieu, qui est celui qui leur demande à boire, ils ne quitteraient pas la fontaine pour courir après des ruisseaux pleins de boue et de fange, qui ne
(1) Matth. 27. 46.
(2) Jér. 2. 13.
peuvent étancher leur soif, ni remplir l'étendue de leur cœur, qui sera toujours misérable, tant qu'il sera vide de votre amour! Ce triste abandon me fait dire que la pauvreté que le Fils de Dieu souffre dans l'état où l'excès de sa charité l'a réduit, n'est pas seulement une pauvreté d'artifice, une pauvreté de profusion, une pauvreté de désirs, mais encore une pauvreté de disgrâce, qui est la dernière et la plus rigoureuse de toutes, parce qu'en effet il y éprouve toutes les disgrâces que l'indigence a coutume de traîner après elle.
Ve CONSIDERATION.
La pauvreté de Jésus-Christ est une pauvreté de disgrâce.
Les hommes fuient la pauvreté, parce qu'elle n'est jamais toute seule; elle a pour compagnons inséparables l'abandon, le mépris, la contradiction et la servitude. Elle est suivie de la servitude, parce que le pauvre manquant de tout, il est nécessaire qu'il recherche le riche et qu'il lui rende de la sujétion pour en tirer de l'appui, de l'honneur pour en tirer du profit, du service pour en tirer de la réeompe: Elle est exposée au mépris, parce que celui qui n'a point de biens, n'a ni crédit ni puissance pour se faire craindre et considérer. Et comme on offense facilement ce qu'on méprise, il ne faut pas s'étonner si on le choque dans ses desseins et s'il trouve partout de la contradiction. Enfin, comme la plupart des hommes mesurent l'amitié plutôt à l'intérêt qu'à la vertu . ce
A l'école du tabernacle. 119
n'est pas merveille qu'on l'abandonne , parce qu'on n'en peut rien espérer. Or, je dis que le Fils de Dieu essuie toutes ces disgrâces dans l'adorable Sacrement. La servitude volontaire qu'il embrasse est merveilleuse, car il se livre entre les mains de qui veut le recevoir; il se donne au premier qui le demande, pour en faire ce qu'il veut ; il ne renvoie personne ; il rend service à tout le monde, jusqu'au plus vil de tous les hommes. Qu'il soit dans la prison , le prêtre y offre le sacrifice pour le consoler; qu'il soit dans l'hôpital, le prêtre y porte le Fils de Dieu pour le soulager; qu'il soit malade dans son lit, le prêtre Yy porte pour lui servir de viatique et le conduire heureusement à l'éternité. Saint Ambroise , le voyant aux pieds des Apôtres, s'écrie d'étonnement : 0 souveraine Majesté, à quoi vous abaissez-vous? Vous lavez les pieds de vos serviteurs, comme si vous étiez leur esclave, et vous versez sur eux, comme Dieu, la rosée de vos grâces (1). Cet abaissement est grand; mais il était encore dans un état passible et charnel. Saint Thomas, ravi de la condescendance dont il usa envers les bienheureux, dit qu'il sert chacun des siens comme si Dieu était le serviteur, et que le serviteur était le Dieu de Dieu même (2). Cette humilité est grande pour un Dieu qui est déjà glorieux et triomphant; cependant elle ne regarde que les saints. Mais dans le saint Sacrement , dit saint Chrysologue , le Roi de gloire s'assujettit à des hommes mortels; le Saint des saints, à des pécheurs : il est régnant dans le ciel, et il sert
(1) S. Ambr. /. de Sp. S. ad grat. in Prologo. (~2) S. Thoni. opusc. 69.
sur la terre; il est adoré des anges, et il s'abaisse aux pieds des criminels ; il est assis sur le trône de son Père, et il vient faire l'office de serviteur à la table de ses esclaves. Le mépris qu'il y souffre est encore plus insupportable , car il est outragé en tous les attributs de sa gloire. Les avares méprisent les richesses de sa grâce, et après avoir reçu ce riche trésor, ils le vendent, comme Judas, pour un petit intérêt. Les voluptueux méprisent sa sainteté et ne craignent pas de profaner son corps sacré , qui est plus blanc que les lis et plus pur que les rayons du soleil. Les grands du monde le reçoivent en cérémonie, comme les Juifs, et trois jours après, le bannissent de leurs cœurs pour l'attacher à la croix. Les vindicatifs méprisent sa bonté, et après avoir rougi leurs lèvres dans le sang de cet Agneau, ils n'ont point d'horreur de déchirer ses membres et de verser le sang de leurs frères avec un cœur de lion.
La contradiction est générale ; et quoiqu'il soit le Prince de la paix, tout le monde lui fait la guerre. Il est attaqué des^Juifs, qui se scandalisent de nos mystères ; des hérétiques, qui le nient ; des libertins, qui s'en raillent; des impies, qui le blasphèment; des pécheurs, qui résistent à ses attraits (1).
Mais la plus grande de ses disgrâces, c'est qu'il se voit délaissé de tous, et que personne ne se tient près de lui pour recevoir ses caresses et ses faveurs. Je sais bien qu'il a toujours aimé la solitude, et qu'il l'a affectée dans tous les mystères de sa vie. Mais il y a deux états où il ne la souffre qu'à regret, le paradis et l'autel, le trône de sa grandeur et celui de son amour : le ciel,
(1) Gant. i. 5.
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parce que c'est le séjour des bienheureux, et il veut que tout le monde se sauve ; l'autel, parce que c'est relèvement des saints, et il veut que tout le monde se sanctifie. C'est pourquoi il appelle tous les hommes, et les convie de s'approcher de lui : Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés (1). Et néanmoins, après avoir dressé un si magnifique festin, après avoir fait tant de dépenses, après les avoir invités avec tant d'amour, sollicités par tant de promesses, voyez les plaintes qu'il fait dans l'Évangile : Tous, comme de concert, commencent à s'excuser (2). Tout le monde le quitte. On se presse dans la cour des grands, on y fait la foule, on y court avec autant d'ambition et d'ardeur que s'il était question d'emporter le ciel, et quand il faut faire la cour au Fils de Dieu, quoiqu'il fasse descendre tout le ciel sur nos autels, quoiqu'il nous offre son propre sang, que de froideurs, que d'excuses, que de prétextes pour s'échapper de sa présence !
Rentrez ici en vous-mêmes : Voyez- vous ce divin Sauveur sous les voiles du Sacrement ? Voilà le miroir de la vraie pauvreté : Regardez quelle est la disposition de votre âme, et ne faites pas comme les hommes qui se regardent en passant dans le miroir, et ne se souviennent plus des traits de leur visage un moment après. La pauvreté du Sauveur des âmes est une pauvreté de disgrâce ; il en porte le fardeau et en souffre les effets. Souffrez- vous avec le même esprit la perte de vos biens, la contradiction, le mépris, le délaissement des créatures ? demeurez-vous en repos quand il vous arrive quelque disgrâce? dites- vous en vous-même : Je
(1) Matth. IL
(2) Luc. 14. 18.
suis pauvre, je ne dois pas attendre de l'estime des hommes, ni me plaindre de leurs dédains, ni désirer des superfluités, ni m'étonner même si le nécessaire me manque; à quelque point que je sois réduit, je ne serai jamais si dénué que mon Sauveur, qui me doit servir d'exemple? La pauvreté du Fils de Dieu est une pauvreté de désir, Il est pauvre, parce qu'il désire ardemment le salut et la perfection des âmes, et il en trouve peu qui le contentent. Ressentez-vous ainsi vos misères spirituelles et le déplorable état de votre âme? brûlezvous comme lui d'un zèle ardent de la gloire de Dieu, d'un désir passionné de vous sauver et d'acquérir les vertus qui sont les véritables richesses d'un chrétien? La pauvreté du Fils de Dieu est une pauvreté prodigue ; il est pauvre, parce qu'il donne tout et ne réserve rien. Ètes-vous libéral envers les pauvres? l'ètes-vous envers Dieu? n'usez-vous point de réserve à son égard? votre cœur n'est-il point partagé ? Quoi que vous exceptiez, si peu que ce soit, c'est un empêchement à l'union parfaite* qui ne peut subsister avec la moindre attache (1). Enfin, la pauvreté du Fils de Dieu est une pauvreté d'artifice. Car. s'il est pauvre par profusion en donnant tout, il l'est aussi par sagesse en demandant tout ; non qu'il ait besoin de nos biens, mais parce qu'il veut nous attirer par son exemple à l'amour de siinte pauvreté, et nous disposer à recevoir les biens spirituels qu'il nous prépare, par le mépris de tous les biens périssables de la terre. En effet, la meilleure disposition que nous puissions apporter au Sacrement, c'est le détachement général et absolu de toutes les aifections
(1) S. Nilus.
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du siècle et de tout intérêt temporel. Quiconque ne se contente pas de Jésus-Christ ne mérite pas d'en jouir : celui qui le possède parfaitement y trouve une si grande plénitude, qu'il perd aisément le goût de toutes les richesses du monde. Ceux qui sont pauvres en esprit de vérité, considérant attentivement les trésors des grâces que Dieu a mises dans cet auguste Sacrement, méprisent toutes les délices du monde, et possédant Jésus- Christ, ils n'ont que du dédain pour toutes les richesses du siècle (1). Ce calice adorable, plein du sang de cet aimable Rédempteur, qui l'a si amoureusement répandu, les enivre de telle sorte qu'ils perdent, comme ceux qui sont pris d'ivresse, le souvenir et le souci de toutes choses (2). Aussi est-il appelé le calice du Nouveau Testament, non seulement parce que c'est le Testament du Fils de Dieu qui le donne, mais encore du chrétien qui le reçoit. Le Fils de Dieu l'a établi par forme de testament, parce qu'il l'a donné en mourant, et le chrétien ne doit jamais le recevoir que dans le désir de mourir spirituellement à tout ce qui n'est point Dieu. Or. pur le testament, vous savez qu'on laisse tous les biens entre les mains des héritiers. Recevez donc, je vous prie, cette dernière pensée, et si vous voulez retirer du fruit de la communion, souvenez-vous, quand vous vous approchez de la table eucharistique, de faire votre testament en faveur de Jésus -Christ et des pauvres qui sont ses membres, et le déclarant votre héritier en présence des anges, dites-lui du fond de votre âme : Seigneur, après avoir reçu ce pain céleste, ce sacré
(1) S. Cyprian. De cxna Domini.
(î) Ps. n. 5.
viatique, je vois bien qu'il faut que je meure, et le moyen de vivre désormais aux sentiments de la nature, de retourner aux folies du monde et de rechercher les vanités du siècle? Il faut donc que je fasse mon testament ; mais en faveur de qui? Ah! vous me l'apprenez par votre exemple, vous me faites ici votre héritier, vous me donnez droit à la couronne du ciel, vous vous dessaisissez de tous vos biens et vous vous livrez vousmêmes entre mes mains : n'est-il pas juste que je réponde à l'excès de votre amour? Je le veux, mon Seigneur, et dès ce moment je me donne absolument à vous par un entier abandon de mon honneur, de mes richesses, de mes prétentions et de ma propre personne. Soyez le maître de tous mes biens, et puisque vous voulez m'en laisser l'usage durant le cours de cette vie, accordez-moi cette grâce, que j'en use avec tant de fidélité et de dégagement, que je ne cherche et ne désire que vous dans le temps et dans l'éternité. Ainsi soit-il.
CINQUIÈME LEÇON
Le saint Sacrement est le trône de la miséricorde ; le Fils de Dieu y appelle tous ceux qui sont dans l'affliction, pour les consoler et les soulager dans leurs misères.
Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous donnerai une nourriture qui réparera vos forces. (Matt. xi. 28.)
Il nj a personne dans le monde qui n'ait besoin de consolation, parce qu'il n'y a personne qui ne souffre
quelque chose. La terre est une grande lice, où la misère nous poursuit dès le moment de notre naissance, et nous oblige, en la fuyant, de courir après le remède. De là vient que notre cœur est dans une fuite continuelle des maux qui l'attaquent de toutes parts ; mais ne trouvant point d'asile en ce bas monde, et le ciel ne lui étant ouvert qu'à la mort, il demeurerait sans secours et sans défense, si le Fils de Dieu n'avait établi un lieu de refuge dans le très-saint Sacrement, que les premiers chrétiens, dit saint Grégoire de Tours, gardaient dans une petite tour d'or ou d'argent, environnée d'aigles et de lions, pour nous apprendre que l'autel est une forteresse inaccessible à la douleur, et que le pain qu'on y prend nous donne des ailes d'aigle pour fuir les misères de la vie, et un cœur de lion pour les combattre. C'est à cet asile que Jésus-Christ appelle tous ceux qui sont dans l'affliction, en leur adressant ces amoureuses paroles : Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulage t'ai.
I" CONSIDÉRATION
Le Fils de Dieu a établi le saint Sacrement oomme le trône de sa miséricorde en tous les lieux du monde, afin de donner accès à tous les misérables.
Le saint Sacrement est, à proprement parler, le trône de la miséricorde de Dieu et l'asile commun des affligés, qui trouvent, dans le sein de sa bonté, la consolation et le remède de tous leurs maux. Pourquoi pensez-vous qu'il ait voulu établir sa demeure parmi
nous et se trouver dans tous les lieux du monde où Ton offre le sacrifice, par une espèce de présence miraculeuse, qui tient en quelque façon de l'immensité? J'en trouve quatre principales raisons. La première, pour sanctifier la terre qui est toute souillée de l'impureté de nos crimes, afin que son Père soit partout souverainement honoré, comme il est partout offensé. La Palestine est trop petite pour contenir la gloire de mon nom, j'en veux étendre l'éclat de l'Orient à l'Occident ; je veux qu'en toutes les parties du monde on me sacrifie une victime innocente (1) qui me purifie; que toute la terre soit désormais une Jérusalem sainte, une Bethléem, une maison de pain, un temple sacré, une échelle de Jacob, où les anges montent et descendent, et qu'on puisse dire de tous les lieux de l'univers : C'est ici la maison de Dieu et la 'porte du ciel (2), où il veut être adoré. La seconde est pour se mettre en possession de son empire, pour regagner tous les cœurs, et réparer toutes les ruines de son état en ramassantwson troupeau, et en ramenant comme un bon pasteur toutes les ouailles dans un même bercail. Je vous ai destiné pour rallier mon peuple et relever les ruines de mon royaume, pour prendre possession de toute la terre que je vous ai donnée comme un héritage ruiné et dissipé, afin de le rétablir en donnant la liberté aux pécheurs, et en les tirant de l'esclavage du démon et de la puissance des ténèbres (3). La troisième, pour nous donner à tous des marques sensibles
(2) Exod. 28. 17.
:3) Is. 49.
a l'école du tabernacle. 127
de son amour. Car s'il est roi, certainement c'est un roi d'amour, et le propre de l'amour est de captiver celui qui aime, en l'attirant et en l'attachant à son objet. De là vient que Jésus-Christ étant le grand ami des âmes, dit Salomon (1), ce n'est pas merveille s'il les suit partout et s'il les cherche partout; dirai-je comme leur pasteur, ou comme leur serviteur? dirai-je comme l'esclave suit son maître, ou comme le maître cherche son esclave (2) ? Il importe peu à l'excès de son amour quelle qualité il lui donne, pourvu qu'il se satisfasse et qu'il soit présent à ce qu'il aime. La quatrième est pour donner à tous les hommes un accès facile à sa miséricorde, et leur laisser partout un asile ouvert pour recourir à lui dans toutes les misères de la vie. C'est pourquoi il a voulu donner à son corps, qui est le trône de sa clémence, une espèce d'immensité, afin d'être présent à tous nos besoins, et de nous consoler amoureusement dans toutes les disgrâces qui nous arrivent.
IIe CONSIDÉRATION.
Il n'appartient qu'à Jésus-Christ de faire l'office d'un parfait consolateur.
Pour entrer dans cette douce pensée, je pose en principe qu'il n'appartient qu'à Dieu de bannir la tristesse et la douleur du cœur humain, et de faire l'office d'un parfait consolateur. On dit ordinairement qu'il y a trois médecins de la douleur : Dieu, la raison et le temps.
Bap. II.
të> Ps. 118. 176.
Le temps est le plus commun médecin de nos maux, mais il est trop lent ; et son opération trop tardive nous fait souvent acheter le remède par une attente plus ennuyeuse que le mal même.
La raison serait capable de nous guérir, si nous voulions l'appeler à notre secours ; mais il y a des douleurs opiniâtres qui ne veulent pas l'écouter, et des larmes amères qui ne peuvent souffrir la main qui pourrait doucement les essuyer.
Il faut donc une main plus puissante que celle des hommes pour vaincre leur résistance ; et si les anciens ont appelé les médecins qui guérissent les plaies du corps, les mains de Dieu, on peut dire, à plus forte raison, qu'il n'y a que la main de Dieu qui puisse guérir les plaies de l'âme.
En effet, si les contraires ne se guérissent que par leurs contraires, puisque la tristesse attaque le cœur, il faut nécessairement y porter la joie pour le guérir. Or, il n'appartient qu'à Dieu de verser immédiatement dans l'âme cette céleste liqueur. Les créatures ne peuvent la faire entrer que par les sens, dont la tristesse a coutume de fermer toutes les avenues.
De plus, pour guérir le cœur humain, il faut premièrement guérir l'esprit, qui est toujours malade avant le cœur ; car, quelque disgrâce qui nous arrive, personne n'est misérable que celui qui le croit être : et toutefois, croire que les disgrâces du monde puissent nous rendre malheureux, c'est une erreur de jugement et une maladie d'esprit.
C'est pourquoi tous les sages de l'antiquité n'ont point trouvé de meilleurs remèdes contre la tristesse que ceux qui tendent h nous détromper et à corriger nos pensées.
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Les uns estiment que pour bannir le sentiment de nos maux, il faut en bannir le souvenir et en désoccuper l'esprit. Les autres disent qu'il faut se persuader que le mal qui nous afflige n'est pas un véritable mal ; ou qu'il est incertain que ce soit un vrai mal ; ou que, s'il est véritable, il n'est pas si grand qu'on pense, et qu'il n'est tel que par opinion.
Ces avis seraient excellents, s'il n'était point si difficile de les suivre ; mais l'expérience nous apprend que ces fausses opinions qui font une grande partie de nos maux sont les maladies habituelles, dont il est rare de guérir, sinon par une spéciale faveur du ciel ; et que, si les misères de la vie présente ne sont en effet que des ombres, toute la sagesse humaine n'est pas capable de les dissiper, si Dieu ne la fortifie par ses lumières.
Ajoutez à cela que le meilleur moyen de consoler une personne affligée est d'écarter le mal qui la menace ou de bannir celui qui la presse , ou d'en prendre sur soi une partie , ou de lui ôter le sentiment , ou du moins de lui donner la force de le souffrir. Or, cela n'appartient proprement qu'à Dieu, dont la sagesse 4&eule est suffisante pour prévoir tous nos malheurs ; sa puissance, pour les bannir; sa bonté, pour les porter ; sa grâce , pour en adoucir la rigueur et augmenter la patience. C'est ce qu'il fait dans le divin Sacrement, qui est le siège de sa miséricorde. C'est de là qu'il écarte tous les dangers que nous craignons, qu'il répare toutes nos pertes , qu'il compatit à nos misères , qu'il y mêle de la douceur et de la joie , et enfin qu'il nous donne la force de les vaincre et d'en tirer du mérite.