T.E CHRÉTIEN
IIIe CONSIDERATION
Le saint Sacrement nous garantit et nous préserve des malheurs dont nous sommes menacés.
Le saint Sacrement est une défense divine , Beifica tutela , dit saint Gaudens , qui nous met à couvert de tous les malheurs , et qui dissipe, par la présence de Jésus-Christ , toutes les frayeurs qui peuvent troubler notre repos. Car si les plus faibles armes deviennent toutes-puissantes quand elles sont dans les mains de Dieu, qui ne serait en sûreté, lorsqu'il a Jésus-Christ à ses cotés, qui éloigne tout ce qui lui peut nuire, et qui lui fait un rempart de son propre corps ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que la divine Providence se voulant signaler dans la conduite des hommes par des prodiges extraordinaires, leur a donné, pour leur défense, des lions qui ont sauvé les martyrs dans les amphithéâtres, servi les saints anachorètes dans les déserts , garanti l'honneur des vierges jusque dans les lieux infâmes, fait les funérailles des morts et creusé leur fosse après leur trépas. Mais toutes ces faveurs merveilleuses n'approchent pas de celle que le Fils de Dieu nous fait dans le très-saint Sacrement, oh ce lion de Juda nous sert lui-même de défenseur et de gardien fidèle , qui fait fuir devant lui tous les maux qui nous menacent.
Procope dit que David prenait le nom du lion , dont il portait la figure gravée dans son cachet et dans ses armes, et qu'en vertu de la bénédiction que Jacob donna à la tribu de Juda, qu'il appelait son lion, il tenait à ses gages la victoire, qui le faisait triompher
de tous les hasards de la guerre. Si l'ombre du lion de Juda lui fut si favorable, que ne doivent pas espérer les fidèles qui en possèdent le véritable corps ? Quelle protection plus honorable pourraient-ils souhaiter que celle du Fils de Dieu , qui , pour être caché sous de faibles accidents , ne perd rien de sa puissance et de sa force?
C'est lui qui protège les royaumes, qui assure les couronnes , qui garde les princes dans les batailles , et que les princes invoquent avec raison dans leurs plus importantes affaires.
C'est lui qui protège l'Eglise militante ; et si la nacelle de saint Pierre subsiste depuis plus de dix-huit siècles au milieu des flots dont elle est sans cesse agitée, c'est que le Fils de Dieu y est présent. Le saint Sacrement, où il repose, est l'ancre qui l'affermit, de telle sorte qu'étant toujours battue de la tempête, elle ne fait jamais naufrage.
C'est lui qui fait subsister le monde au milieu de tant de crimes qui l'auraient fait retomber dans le néant, si sa main toute-puissante n'en avait empêché la chute et la ruine. On dit que la femme du roi Crésus ayant enfanté un lion, l'oracle, consulté sur ce prodige, répondit qu'il le fallait tuer et le porter en pompe autour des murailles de la ville de Sardes, parce qu'il lui devrait servir de rempart et la rendre éternelle dans sa durée (1).
C'est une fable : mais en vérité le lion de Juda, que les Juifs firent mourir sur le Calvaire et que nous portons en triomphe dans nos processions publiques et
(1) Pomponius Mêla.
solennelles, est la sauvegarde du monde, qui ne doit finir, selon le témoignage de l'Ecriture, qu'au temps que l'Antéchrist supprimera le sacrifice de l'autel, que le prophète Daniel appelle par excellence le sacrifice perpétuel.
Enfin, c'est lui qui protège les prédestinés et qui les cache dans ses plaies ; c'est lui qui les sauve des naufrages, témoin le frère de saint Ambroise ; lui qui les préserve des maladies, comme la manne, qui en était la figure, entretenait les Israélites dans une santé incorruptible ; lui qui les garantit de la mort et qui les comble de mille bénédictions, dont ils ressentent les effets à tous moments ; mais ils n'en reconnaîtront parfaitement la cause que dans l'éternité.
IVe CONSIDERATION.
Le saint Sacrement répare toutes nos pertes.
Si le saint Sacrement n'écarte pas toujours les misères dont nous sommes assaillis, s'il ne repousse pas tous les traits de la mauvaise fortune, si même il permet par des secrets jugements qu'elle nous blesse cruellement, nous avons au moins cette consolation, qu'il est assez puissant pour guérir toutes nos plaies et nous dédommager de tout le tort qu'on peut nous faire. En effet, si la tristesse est un sentiment douloureux qui naît de la privation d'un bien que le malheur nous a ravi, quand il ne ferait que se donner à nous, ce bien inestimable de posséder Dieu doit nous faire oublier tous nos déplaisirs, puisqu'il répare avec avantage
toutes nos pertes. Quand la mauvaise fortune tous rendrait le plus misérable de tous les hommes, elle ne peut rien vous ôter que Jésus-Christ ne vous rende avec usure, s'il se donne lui-même pour vous récompenser par cette substitution amoureuse. Je veux qu'elle vous ait dépouillé de tous vos biens : vous êtes trop riche, si le saint Sacrement est votre trésor. Avec une si riche possession, vous ne pouvez être pauvre ; et vous ne regretterez jamais ce que vous avez perdu, si vous savez priser ce que vous avez gagné. Je veux qu'elle ait troublé vos plaisirs, et mêlé le fiel et l'absinthe parmi vos contentements : elle n'a pu empoisonner que les ruisseaux ; la source de la joie vous demeure toujours claire et toute pure. Je veux qu'elle attaque votre réputation : le jugement de Dieu vaut bien celui des hommes ; et qui porte au fond de son àme le soleil de la gloire et toute la lumière du ciel, ne doit point craindre l'ombre de la terre. Enfin, quelque disgrâce qui vous arrive, vous pouvez oublier tous les maux que vous souffrez, en vous souvenant seulement du bien dont vous avez la jouissance. « Vous auriez tort de vous plaindre de la fortune, disait un sage Romain pour consoler son ami qui pleurait la mort de son frère, pendant qu'elle vous conserve les bonnes grâces de votre maître. Tant que vous serez bien dans son esprit, vous ne pouvez rien perdre, vous devez compter pour rien tout le reste. Ce n'est pas assez d'essuyer vos larmes, il faut que la joie paraisse dans vos yeux. Vous avez tout en lui. Lui seul vous tient lieu de toutes choses. Vous ne connaissez pas assez votre bonheur, si vous permettez à votre cœur de regretter la perte d'aucun autre bien, pendant que celui-là
vous demeure (1). Si la faveur d'un prince mortel est un lénitif assez doux pour bannir le chagrin de notre esprit et pour le rendre inaccessible à la douleur, jugez ce que doit faire la présence de Dieu, et voyez s'il n'a pas sujet de blâmer nos impatiences quand il entre chez nous, et de nous faire cet amoureux reproche : Me voilà entre vos mains, je suis à vous : de quoi vous plaignezvous? Vous avez perdu un ami ; ne suis-je pas le meilleur de vos amis? Vous avez perdu de grands biens; ne suis-je pas votre souverain bien? ne savez-vous pas que tous les biens du monde sont périssables, et qu'il n'y a que moi qui vous demeure?
A la vérité, si nous n'avions point Jésus-Christ avec nous, et s'il ne résidait point sur nos autels, nous aurions raison de nous affliger inconsolablement. Car il est vrai que, sans amis, toute autre consolation ne serait qu'un triste ennui; le divertissement, que chagrin; la terre, qu'un exil; et la vie, qu'un tourment pire que la mort (2). 0 divin Sauveur de nos âmes, si vous n'étiez point^dans le monde, je pourrais bien fermer mon cœur à toutes les consolations de la terre ; je pourrais dire au soleil : 0 bel astre, retire tes rayons, cache ton beau visage ; car toutes tes lumières ne sont que des ténèbres pour moi en l'absence de mon Sauveur. Je ne pourrais pas vivre, je le confesse: la vie me serait une mort, et la consolation, un tourment. Je languirais dans l'impuissance ; je n'aurais pas le courage de faire une bonne œuvre. Mais maintenant que je le vois, que je le possède, que je puis lui parler à
(1) Seneca ad Polybium, c. 26.
(2) Cassiodorus.
à l'école du tabernacle. 135
toute heure, et décharger tous mes soins dans son sein; comment puis-je être triste, ayant un tel consolateur, un tel ami, qui me donne si libéralement toutes les richesses de sa grâce, pour prendre part à toutes mes peines?
Ve CONSIDÉRATION.
Jésus demeure dans le saint Sacrement pour compatir à nos misères.
C'est une espèce de consolation fort agréable d'avoir un ami qui pleure avec nous, et qui ressente par compassion ce que nous endurons par une véritable dis grâce. La raison est que pleurer les misères d'un ami, c'est un témoignage que nous rendons à son innocence et une marque d'amitié qui rend toutes choses communes entre les amis. Or, l'amitié est toujours agréable, mais surtout parmi les orages de la mauvaise fortune ; car il semble qu'un bon ami, en prenant part à nos ennuis, nous aide à les porter et rend notre fardeau plus léger. A mesure que les nuées se déchargent et qu'elles versent la pluie dans le sein de la terre, l'orage se dissipe et le ciel reprend sa sérénité. De même, lorsque nous versons nos larmes dans le sein d'un ami, notre pauvre cœur se décharge et sent une notable diminution de son mal. Et puis, si la consolation des misérables est de n'être pas seuls, mais d'avoir des semblables, certainement elle ne peut être plus grande, ni plus solide que quand c'est l'amour qui nous les donne et qui nous fait trouver des compagnons de nos souffrances. C'est ce qu'il fait en la personne de Notre-Sei
gneur d'une manière admirable. Car, pour nous consoler dans nos afflictions, sa charité le met sous les espèces du Sacrement dans un état où l'on peut dire qu'elle rassemble toutes nos misères, et qu'il y prend autant de part que la qualité d'un corps glorieux le peut souffrir. Si la pauvreté est votre fléau, quel dénuement plus grand que celui de Jésus-Christ, qui n'a pour tout habillement que la blancheur de l'hostie, et pour son trône qu'un petit point ! Si vous êtes dans la servitude et dans la dépendance, il s'assujettit tellement à la volonté du prêtre que, sans avoir égard à ses bonnes ou mauvaises qualités, il obéit, pour ainsi dire, ponctuellement à sa parole, et se rend aussitôt présent sous les accidents du pain, auxquels il demeure si étroitement lié, qu'on en peut librement disposer et le porter partout sans résistance. Si vous êtes dans le mépris, quelle humiliation ne souffre-t-il pas dans cet état! Il est abandonné dans les villages, déshonoré dans les villes, profané par les impies, et souvent même ses amis ne laissent pas de le traiter avec de grandes irrévérences. Si vous êtes malade, et si la violence de vos douleurs vous fait gémir, il n'endure pas à la vérité, mais il renouvelle ici toutes les marques de ses souffrances. Son côté y est ouvert : ses mains percées; son sang répandu ; son corps mystiquement séparé de son sang par les paroles de la consécration. Pourquoi le Roi de gloire est-il dans cet état? pauvres, c'est pour compatira votre indulgence; malades, c'est pour compatir à vos douleurs; âmes désolées, c'est pour compatir à vos peines, pour vous tenir compagnie dans votre solitude, et pour vous dire que s'il était capable de souffrir encore et de mourir pour vous, il le ferait volontiers pour
vous délivrer de vos misères. C'est par cette raison qu'il vous présente dans ce mystère l'image de la Croix, afin que la mémoire de sa passion vous encourage à souffrir le mal qu'il vous envoie, et pour vous ôter tout sujet de vous plaindre de sa bonté par un surcroît d'amour : des deux mains, dont il vous montre les plaies, il fait couler deux sources inépuisables d'une solide consolation, l'une de douceur, l'autre de force; l'une pour bannir la douleur de votre cœur, l'autre pour ôter l'impatience de la douleur.
VIe CONSIDERATION.
Le Fils de Dieu, dans le saint Sacrement, fait couler de ses plaies deux sources d'une solide consolation, l'une de douceur, l'autre de force.
Pour la douceur, vous savez que le saint Sacrement en contient la source (1), et que c'est là qu'il faut puiser la joie spirituelle. Le doux Jésus change tout en douceur ; celui qui le goûte ne trouve rien amer ni difficile (2). Quand votre cœur serait sec comme un rocher, ce divin Agneau, en le touchant, en fera sortir une fontaine d'eau vive. Quand il serait aussi stérile qu'un désert, cette manne du ciel en fera un lieu de délices. Quand il serait comme la fournaise de Babylone, et que le feu de la douleur s'élèverait de cinquante coudées, si le Fils de Dieu y descend, les flammes les plus ardentes seront pour vous plus fraîches que la rosée.
(1) S. Thomas.
(2) Thomas a Kempis, in hovlulo Bos.
Enfin, quand vous seriez abîmé dans la tristesse, ce divin Sauveur, touchant votre cœur, le fera éclater en actions de grâces et en bénédictions, comme Jonas fît retentir autrefois les louanges de Dieu dans le ventre de la baleine (1). Un seul rayon de sa grâce, une parole intérieure, un trait de son amour suffira pour adoucir vos peines et changer vos plaintes en des cantiques de louanges. Alors, tout pénétré de la douceur de son esprit, vous direz avec respect : Que le nom du Seigneur soit béni! 0 mon très-doux Sauveur, puisque vous voulez que je souffre, je le veux, et j'y consens de tout mon cœur. Ce m'est trop d'honneur de porter sur moi les marques de vos plaies, et quelque perte que je fasse, je suis trop heureux, pourvu que je vous possède. Oh! que les larmes que je verse sont douces, quand votre main les essuie! oh! que la mort même paraît aimable à qui peut expirer entre les bras de la vie !
J'avoue qu'il ne rend pas toujours sa présence sensible par la douceur des consolations célestes, mais il inspire toujours la force, et si quelquefois il nous soustrait la joie, jamais il ne refuse la patience. Or, qui ne sait que la force est préférable à la douceur ? Donner la force de souffrir, ce n'est pas ôter le sentiment de la douleur, mais c'est en ôter le mal, ce qui est plus à souhaiter. Car, à vrai dire, la tristesse n'est pas un mal en elle-même; il y en a de bonnes et de louables. Quel est le mal de tristesse? L'impatience et le murmure, qui naissent de la faiblesse de l'homme, et qui n'ont point de meilleur remède que la force qu'on tire
(1) Sidonius Apoll. cann. 16. ad Faust.
a l'école du tabernacle. 139
de la divine Eucharistie. Je suis comme une ville bien fortifiée, je suis comme une ville assiégée ; fortifiée par Jésus-Christ, assiégée par le démon. Mais je ne crains point ses assauts, parce que j'ai un puissant protecteur, et si je suis vivement attaqué, je suis encore mieux défendu (1). Satan est le chef de mes ennemis, mais Jésus-Christ est le maître de la place, et ma consolation est que mes ennemis sont au dehors et mon protecteur au dedans. Ces maladies si importunes par leur violence et par leur longueur sont au dehors, ces calomnies, ces médisances atroces qui attaquent ma réputation et mon honneur sont au dehors. Ces pertes de biens et d'amis, ces abandons, ces trahisons, ces persécutions si cruelles sont au dehors ; mais j ai au dedans de moi mon Dieu, qui m'anime par sa présence, qui me soutient par sa force et qui me couvre de sa protection. Que dois-je craindre, si je veux me prévaloir de son secours? 0 mon cher défenseur, je n'ai que vous à perdre ou à gagner. Si je vous perds, je suis infiniment malheureux ; si je vous possède, je suis heureux. Soyez donc toujours avec moi et ne permettez pas que je me sépare jamais de vous.
i. S. Ambr. in Exhem.
SIXIÈME LEÇON
De la joie spirituelle que Notre-Seigneur nous donne dans le très saint Sacrement.
Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous donnerai une nourriture qui réparera vos forces.
Matth. xi. 28.
Saint Thomas (1), répondant à l'objection de quelques personnes spirituelles qui disent, par forme de plainte : Je me prépare souvent avec tout le soin possible; je communie, je reçois le sacré Corps de Notre Seigneur, et toutefois je ne sens aucune douceur, avance une proposition fort considérable : Notre Seigneur, dit-il, donne toujours quelque douceur avec son corps à ses fidèles serviteurs; mais il la donne d'une manière à ceux-ci, et d'une autre manière à ceux-là, selon qu'il juge leur être plus convenable. De là vient que quelques-uns goûtent cette douceur par un sentiment d'amour, et tirent leur consolation d'une plus ardente dévotion ; les autres goûtent la même douceur par un sentiment de raison, et tirent leur satisfaction du profit qu'ils en reçoivent, croyant obtenir la vraie vie par le moyen de cette sainte nourriture. Cette distinction de l'Angélique
(1) S. Thoni. Opus deSacvam. ait. 2.
a l'école du tabernacle. 141
Docteur fera le sujet de cette leçon, où nous verrons que Notre Seigneur Jésus-Christ nous fait goûter les délices spirituelles et la douceur du très-saint Sacrement, en trois manières : la première, par un sentiment raisonnable du bien et de l'utilité qui nous en revient; la seconde, par un sentiment affectif d'une dévotion également tendre et solide; la troisième, qui est le propre des personnes élevées en grâce, par un sentiment affectif d'une intime et réelle union de notre âme et de notre corps avec le Fils de Dieu.
I™ CONSIDERATION
Je dis donc, en premier lieu, que bien qu'un homme fidèle ne ressente aucune consolation sensible dans la réception du très-saint Sacrement, l'utilité qu'il en retire est une grande douceur, et qu'il doit être infiniment satisfait de savoir que Jésus-Christ se donne à lui, puisqu'en le possédant il possède le souverain bien, qui est le souverain contentement d'un esprit raisonnable. Car, dit saint Bernardin de Sienne, quel bien ou quel trésor peut-on se figurer plus précieux (pie le Corps sacré de Jésus-Christ? (1) Quand il vient nous honorer do sa visite, disait le Père Dalthazar Alvarez, il ne laisse pas ses trésors dans le ciel, qui est sa maison et sa demeure ordinaire; il n'y laisse pas ses regards de miséricorde, ces sentiments amoureux, cette céleste ambroisie, ces grâces, ces faveurs, ces richesses spirituelles qu'il distribue avec tain de magnificence. Enfin.
I 8. 1 > « -lit Senens. Serm. 54 aU vœnd Donnai.
il n'y vient pas les mains vides, mais toutes pleines de biens : et l'on peut dire que celui qui le possède n'a plus rien à désirer, car il a tout (1). Le moyen le plus court, de posséder toutes choses , c'est de le chercher et de ne désirer que lui seul, et de ne se désister jamais de sa poursuite qu'on n'ait obtenu l'effet de ses désirs. Mais quand il viendrait tout seul , sans aucune consolation sensible, n'est-il pas suffisant pour vous contenter? Est-ce trop peu de chose pour vous? N'est-il pas plus grand que votre cœur? Certainement, qui n'est pas content du principal, ne mérite pas de jouir de l'accessoire (2). Vous pensez que vos communions ne vous profitent pas, parce que vous n'y ressentez aucune douceur. C'est avoir peu de lumière et de connaissance des choses divines : ne savez-vous pas que le goût et la consolation sensible que vous regrettez n'est qu'un des moindres fruits de la communion? Ignorez- vous que Dieu la soustrait quelquefois à ses plus grands amis, afin de leur apprendre à faire plus d'estime de lui seul que de ses dons? Et n'est-ce point peut-être pour cela même qu'il vous en prive, parce que vous la recherchez avec trop d'avidité , comme si vous la prisiez plus que lui-même (3) ? Que si vous dites que vous ne la désirez que pour lui plaire davantage, n'est-ce pas une grande simplicité de vouloir plaire à Dieu, en demandant qu'il vous accorde ce qu'il ne lui plaît pas de vous donner? Ne vaut-il pas bien mieux vous abandonner à sa sainte volonté et demeurer content de ce qu'il ordonne de
(1) P. Ballhazar Alvarez.
(2) Idem in ejus vitâ, c. G. ff. 2.
(3) Voyez le B. Jean de la Croix dans sa Nuil obscure, c. (5.
A l'école du tabernacle. 143
vous? Sainte Catherine de Gênes (1) , sentant un jour son cœur abîmé dans une mer de douceur et de consolation après la sainte communion, disait à Notre-Seigneur : 0 Seigneur, voudriez-vous bien par cette faveur m'obliger à vous aimer? Non, mon Seigneur, ne le faites pas, s'il vous plaît. Vous savez que dès le commencement de ma conversion je vous ai demandé cette grâce, que vous ne me donnassiez aucune vision ni aucune consolation sensible. Si vous n'avez pas encore assez de résolution pour faire la même demande, au moins soumettez-vous au bon plaisir de Dieu, et soyez content qu'il vous traite comme il jugera plus à propos. Oh ! la grande douceur d'être content de Dieu , sans attendre de lui aucune consolation ni douceur! Oh! si vous saviez le bien que Dieu vous fait en se donnant à vous, lors même qu'il vous laisse sans sentiment de dévotion ! Oh ! si vous pouviez, après la participation des divins mystères, pénétrer le sens de ces paroles que Notre-Seigneur fit à ses apôtres le jour de la Cène. Savez-vous bien ce que je viens de faire pour vous (2)? vous seriez plus satisfait d'être sans satisfaction que d'avoir toutes les consolations, toutes les douceurs et tous les contentements du monde. Savezvous bien ce que le Fils de Dieu fait pour vous? Il vous donne son corps pour votre nourriture, son sang pour votre breuvage, son âme pour votre rançon, sa divinité pour votre consolation , sa grâce pour votre vie, son paradis pour votre partage. N'est-ce pas assez pour être content? Il fortifie votre esprit, il nourrit
(1) In ejus vitâ% c. 21
(2) Joan. 13. 12.
votre amour, il entretient votre bonne volonté , il plante les vertus , il affermit votre persévérance. N'avez-vous pas sujet d'être satisfait? Il purifie votre cœur, il mortifie vos sens, il éteint vos passions, il affaiblit la convoitise, il émousse les traits de la tentation, il lie le pouvoir de vos ennemis invisibles, et détourne tous les dangers qui vous menacent. Quelle douceur est préférable à cet excès de bonté à votre égard ? Qui peut vous rendre satisfait, si vous ne Tètes pas de tant de biens ! Qui peut vous contenter, si vous n êtes pas content de Dieu seul.
Voilà de quelle sorte le Fils de Dieu porte toujours la douceur avec lui dans la partie raisonnable, lors même qu'il la cache à ses bons serviteurs.
IIe CONSIDERATION.
Mais sa bonté ne s'arrête pas là. Il passe jusqu'à la partie affective ; et alors , comme dit saint Laurent Justinien , il n'y a point de cœur si dur, quand il serait tout d'acier ou de diamant , qui ne fonde en joie et en tendresse de dévotion , en se voyant uni corporellement à son Dieu. L'esprit ne peut comprendre cette douceur, la langue ne peut l'expliquer, le sens humain ne peut entrer dans un si profond mystère. Oh! quelles délices y goûte celui qui le reçoit ! quelle ardeur, quels doux entretiens , quel embrasement d'amour, quels chastes embrassements ! Qui peut découvrir ce secret? Ce ne sont pour lors que cantiques de joie intérieure, que vœux et que soupirs éclatants, que remercîmeim, que louanges, que larmes et gémissements amoureux
a l'école du tabernacle. 145
d'un cœur qui est tout occupé des grandeurs et des bontés de son bien-aimé. Lame dévote , ravie de la présence de son Epoux , est comblée de joie par le moyen de cet adorable Sacrement , remplie d'un contentement incroyable, abîmée dans son néant , environnée de lumières, jouissant d'un repos admirable , fortifiée dans la foi , toute pénétrée des sentiments d'une vraie dévotion , unie à son Sauveur par des liens indissolubles d'amour (1) : amour plein de douceur, qui la rend plus fervente dans la charité , plus forte dans le travail, plus prompte à la pratique des bonnes œuvres, plus discrète et plus prudente dans la tentation , plus soigneuse dans l'étude de la vertu , plus diligente dans les fonctions de sa charge , plus désireuse de fréquenter ces divins mystères. Si les effets que produit la douceur et la suavité du très-saint Sacrement sont merveilleux , son progrès ne l'est pas moins. Car , dit Richard de Saint- Victor, il y a des degrés dans l'affluence de cette joie spirituelle : avidité , satiété, ivresse, sécurité et tranquillité. L'avidité est le premier degré de son progrès, parce que le désir d'un bien que nous aimons est toujours agréable ; mais il y a cette différence entre les biens spirituels et les biens sensuels, que le désir des biens sensuels précède la jouissance, et le dégoût la suit aussitôt; mais pour les spirituels, on ne les désire d'ordinaire qu'après en avoir goûté la douceur. Et de là vient cette faim du très-saint Sacrement qu'on admire dans les saints , à qui le goût de cette divine viande et les célestes délices qu'ils ressentent laissent une avidité merveilleuse et un désir si
{\) S. Laiir. Just. /. de cliscip. Monast. c. llJ.
vif, si pressant, si allumé, d'y participer, qu'ils n'en peuvent souffrir le délai sans languir d'amour. Et c'est ce que la Sagesse dit elle-même : Ceux qui me mangent auront encore faim : parce que plus ils goûtent de douceur, plus ils en désirent. Or, comme le goût produit la faim , de même la faim augmente le goût et le perfectionne de telle sorte qu'il arrive jusqu'à la satiété , qui n'est pas incompatible avec la faim ; parce qu'elle n'éteint que le désir des biens terrestres et périssables. C'est pourquoi saint Cyprien (1) compare ce pain céleste à la manne , qui avait toute sorte de goûts , selon le désir de celui qui en mangeait. Il en est de ce pain comme de la manne , il contient en soi toutes sortes de délices ; et, par une merveilleuse vertu , il répond aux désirs de ceux qui le reçoivent avec des dispositions convenables ; il a le goût de l'humilité, de la componction , de la miséricorde , de la charité , de la patience et de toutes les vertus , selon qu'ils le désirent ; et ainsi il contente , il rassasie , il remplit leurs souhaits avec une suavite*qui surpasse infiniment toute la douceur des contentements de la terre.
Aussi le grand Avila , dont Grenade a écrit la vie, répondant à quelqu'un qui souhaitait que la Terre- Sainte fût entre les mains des princes chrétiens, et qu'il pût mourir au lieu même où le Fils de Dieu a donné sa vie pour nous , lui dit : Eh quoi ! n 'avons-nous pas en nos mains le très-saint Sacrement, dont le seul souvenir me donne un dégoût de toutes les choses de ce monde?
Et le bienheureux Berckmans , touché du même
(1) S. Cypr. Serm. de cœnâ Dom.
a l'école du tabernacle. 147
sentiment, disait tendrement à Notre-Seigneur : 0 mon cher Maître, qu'y a-t-il après la divine Communion, qui puisse me donner de la douceur et du contentement? Ce dégoût de toutes les délices de la terre marque l'excès du plaisir que le Fils de Dieu fait naître dans le cœur de ceux qui le mangent, plaisir qui doit être grand pour rendre tout autre contentement insipide ; mais il me paraît encore plus grand lorsqu'il nous rend insensibles à toutes les disgrâces de la vie par une espèce d'ivresse spirituelle, qui fait qu'on n'est nullement touché ni des injures, ni des mépris, ni des contradictions, ni des délaissements des créatures, ce qui provient de la plénitude et de la surabondance de la douceur qu'on ressent, où toutes les choses les plus contraires à la nature perdent leur amertume. Ensuite de quoi il s'engendre dans l'âme une certaine confiance en la bonté de Dieu, qu'on a goûtée par expérience, et un repos si tranquille qu'on peut dire que c'est un avant-goût du Paradis.
Au reste, deux choses produisent ce sentiment délicieux : la vue et l'amour de Jésus-Christ, la vue de ses perfections et l'amour de ses bontés. Car c'est la source des flammes et des lumières où s'accomplit parfaitement ce qui est dans l'Écriture : II verra so?i visage, dont V aimable beauté ravira son cœur et le fera tressaillir de joie (1). Et ailleurs : Ils verront la gloire du Seigneur et la beauté de notre Dieu (2). Que produira cette vue? Un repos, une douceur, une source de délices inépuisables. Dieu vous
(1) Job. 33. Vide S. Greg. I. 24. Mon. c. 7.
fera jouir d'un repos et d'une tranquillité immuables ; il remplira votre âme de splendeurs et de lumières, et vous serez comme un lieu de délices arrosé de mille ruisseaux qui le rendent fertile, ou comme une fontaine d'eau vive dont la source ne tarit jamais. Alors vous vous reposerez avec plaisir sur le sein de votre Maître ; je vous élèverai sur tout ce qui est de plus haut et de plus éminent sur la terre, et je vous nourrirai des fruits les plus délicieux de l'héritage et du patrimoine que votre père Jacob vous a laissé (1). Mais qu'est-il besoin de recourir aux prophètes pour prouver une vérité que le Fils de Dieu nous a enseignée lui-même? En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis dans mon Père, et vous en moi, et moi en vous (2) . De quel jour parlet-il? Saint Augustin pense qu'il parle du jour de l'éternité ; les autres, du jour de la communion ; et véritablement ces deux jours ont un grand rapport : le premier est le jour de notre entrée dans le ciel ; le second est le jour de la descente du ciel en nous. Au premier, Dieu nous dit : Entrez dans la joie du Seigneur (3). Au second, il nous dit : T entrerai chez lui, et je souperai avec lui, et lui avec moi (4). Le premier nous introduit dans la joie du Seigneur, qui est la béatitude consommée ; le second introduit en nous le Seigneur de la joie, qui est la béatitude anticipée, ou, comme dit un grand évêque, l'essai, l'avant-goût, l'aimable prélude de la joie future des bienheureux (5). C'est ce qui fut dit
(1) Isaiaec. 58.
(2) Joan. 14. 20.
(3) Apoc. 3. et 20.
(4) Jbid.
(5) Malthœus episcopus Yoramencis.
intérieurement à la bienheureuse Angèle de Foligny, un jour qu'elle se disposait à la communion, car elle entendit une voix distincte et articulée qui lui disait : La préparation que vous faites, ma chère fille, c'est pour recevoir celui qui est seul tout bien. Et comme elle approchait de la sainte Table, elle en entendit une autre qui disait : Le Fils de Dieu réside sur l'autel selon son humanité et sa divinité, environné d'esprits bienheureux qui se tiennent autour de lui. Alors Notre-Seigneur lui apparut et lui fit voir cette majesté suprême, en qui tout bien est compris, d'une vision intellectuelle, sans aucune forme ni image sensibles. Et en même temps, elle entendit une troisième voix qui lui disait : C'est ainsi que vous serez éternellement avec lui dans le ciel, paroles qui la comblèrent d'une joie incroyable dont la douceur approchait de celle que les saints goûtent dans le paradis.
IIIe CONSIDÉRATION.
J'avoue que ces faveurs extraordinaires ne se communiquent pas à tous, parce que tous n'ont pas la pureté de cœur qui serait nécessaire. De là vient que peu de personnes peuvent comprendre comment cela peut se faire, n'en ayant pas l'expérience ; mais ils ne doivent pas pour cela refuser la croyance à ceux que Dieu a favorisés de ces grâces particulières, ni s'étonner de se que l'amour d'une bonté et d'une beauté infinies produit des effets qui surpassent l'intelligence d'un esprit fini et limité, surtout quand il arrive jusqu'au sentiment affectif d'une union réelle et corporelle avec
le Verbe incarné, qui est le plus haut point de la félicité présente, et la plus pure source de la joie que les âmes éminentes en sainteté goûtent dans cette vie fragile et mortelle. Car il faut remarquer que comme les objets sensibles nous réunissent en s'unissant à nous, soit par la vue de leur beauté, soit par l'harmonie de leur son, soit par l'odeur de leur parfum, soit par la délicatesse du goût ou du toucher; de même Dieu, qui est un objet invisible et spirituel, réjouit l'âme en s'unissant à elle, et en lui faisant sentir sa présence, tantôt par la contemplation de ses perfections infinies, tantôt par le goût de ses bontés ineffables, tantôt par la douceur de sa parole intérieure, tantôt par l'odeur de ses miséricordes ineffables, tantôt par des embrassements si intimes et si délicieux, qu'on ne peut pas les exprimer. Mais il y a cette différence, qu'au lieu que le toucher est le plus grossier entre les sens corporels, il est, au contraire, le plus noble et le plus subtile entre les spirituels. La raison est, parce que le toucher a cela de propre, qu'il présuppose la présence, l'union et l'application réelle des objets qui se touchent, ce que les autres ne demandent pas, puisque l'œil, par exemple, pour voir les objets éloignés et séparés, s'unit à eux simplement par les images qu'ils lui envoient et qui tiennent leur place. Comme donc la plus étroite union des corps est aussi la plus matérielle, de même l'union la plus étroite des esprits doit être aussi la plus noble et la plus subtile, et par conséquent produire une joie plus pure et plus spirituelle. Et c'est cette union qui se fait dans l'usage du pain céleste d'une manière excellente, qui n'appartient pas à tous ceux qui le prennent, mais à des âmes rares que le Fils de Dieu choisit pour ses épouses.
a l'école du tabernacle. 151
Il est intimement présent, à la vérité, à tous les fidèles qui communient, non seulement selon sa divinité, qui est partout, mais encore selon son humanité, qui est réellement dans toutes les hosties consacrées par le prêtre; mais il ne fait pas sentir sa présence à tous. Il est uni à tous, même corporellement, mais il ne leur fait pas sentir cette union, et quoiqu'il en donne à plusieurs un sentiment effectif qui les remplit de délices admirables, néanmoins il donne rarement ce sentiment effectif qui est, à vrai dire, le paradis de cette vie, où 1 ame, dit saint Thomas (1), ravit et est ravie, prend et est prise, embrasse et est embrassée, serre et est serrée d'une manière indicible, s'unissant une à une, uniquement à son unique et souverain bien, par un lien d'amour dont la douceur est incompréhensible. C'est alors que l'âme entend par sa propre expérience ce que Notre-Seigneur voulait dire par ces paroles : Je vous prie, mon Père, qu'ils ne soient qu'un, comme vous et moi ne sommes qu'un. Alors elle peut dire ce que sainte Agnès disait après avoir pris le saint Viatique, pour se préparer au martyre : C'est maintenant que le corps de mon Maître s'est uni et associé au mien, et que son sang a embelli mon visage (2). Alors, dit saint Macaire, Notre-Seigneur, par une faveur spéciale, prend l'âme qu'il chérit, et devient un esprit avec elle. L'âme se transforme, pour ainsi dire, en Jésus-Christ; une substance passe en l'autre, afin qu'elle puisse vivre d'une vie nouvelle, goûter la vie immortelle et parti-
Ci) Vide I). Thom. I. 2. q. 28. a. 1. et opusc. 60. gradu 7 cl 8. Divini amoris.
(2) S. Àmbr. serm. 90 de Sanctâ Agnet.
ciper à la gloire des bienheureux. Alors, celui que Dieu favorise de cette grâce expérimente un avant-goût des biens célestes, des délices inénarrables et des richesses immenses de la Divinité même. L'esprit du Seigneur se donne aux âmes saintes qui s'en rendent dignes, pour être leur repos, leur joie, leurs délices, leur vie éternelle (1). Il se fait leur viande, pour les faire jouir d'une tranquillité, d'un calme, d'un plaisir inexplicables. Alors, selon saint Bonaventure (2), l'âme mange le rayon avec le miel, c'est-à-dire la douceur par la Divinité avec le corps et le sang de son humanité. Car c'est le propre des élus et des favoris, de manger ainsi le corps de Notre-Seigneur, de boire son sang et de s'enivrer de la douce et intime expérience de la Divinité. Alors, dit Denis le Chartreux (3) , cet objet incréé de notre amour étant infiniment aimable et ayant une vertu attractive souverainement agissante pour toucher et embraser la pointe affective de l'esprit, attire l'âme à lui avec tant de force, d'empire et de douceur, jusque dans les richesses de sa gloire, jusque dans l'océan des délices de la béatitude, que la plus haute partie de l'esprit est tout-à-fait absorbée, plongée, engloutie dans l'abîme de la Divinité, dont l'admiration, la vue, l'amour, le goût, la complaisance, la fait tomber en défaillance, la rendant si attentive à son objet, que toutes les puissances inférieures demeurent suspendues, leur concert et leur harmonie se tait, le corps est comme lié et enchaîné du sommeil, tous les membres de-
(1) S. Mach. Hoir. 4.
(2) S. Bonav. Itin. 6. œtern. dist. 7.
(3) Vide Dionvs. Carth. Serni. 4. de feslo corporis Christi.
A l'école du tabernacle. 153
viennent comme perclus. Leur mouvement est interdit, la chair est comme un tronc immobile, et l'homme ne vit plus d'une vie animale, mais seulement d'une vie intellectuelle et déiforme. Enfin, c'est alors, dit Taulère, que l'âme est élevée à la participation de la perfection divine, et qu'elle est si pleinement remplie de la plénitude et de la souveraine vertu de cette perfection, qui n'est autre que Dieu même, qu'elle ne peut plus être touchée d'aucun désir, parce qu'elle trouve dans cette très-heureuse union tout ce qu'elle désire, savoir, Dieu même, et toutes choses en Dieu, et sa dernière perfection par-dessus toute mesure et au-delà de tous les temps jusque dans l'éternité, qui est Dieu même. Cette union de l'âme avec Dieu est un heureux essai de toute la béatitude dont il jouit éternellement lui-même, et contient toute la perfection dont les créatures raisonnables jouiront dans la bienheureuse éternité, qui est Dieu même. En un mot, elle a, dès le temps de la grâce, un certain avant-goût qui est, à proprement parler, un commencement de cette divine union, qui se consommera entre Dieu et 1 ame dans toute l'éternité. C'est pourquoi tous les hommes ensemble ne sont pas capables d'exprimer, ni de parole, ni par écrit, l'utilité, le fruit, la béatitude qu'une âme sainte tire de la participation du corps de Jésus-Christ. Heureux, dit Gerson, celui qui possède habituellement l'union avec Notre-Seigneur : plus heureux celui qui la possède encore actuellement; mais très-heureux celui qui la possède à face découverte et qui est transformé, de clarté en clarté, en la parfaite ressemblance de la Divinité, mu, conduit, attiré de l'Esprit de Dieu, en sorte qu'il a une connaissance expérimentale de la
suréminente science de la charité, c'est-à-dire cette grâce unissante et cette chère et précieuse unité avec la très-simple Divinité. Voilà la fin et l'accomplissement de tout ce qui a été dit et de tout ce qui se peut dire des louanges, des fruits et des effets de cette divine viande. Tout le monde visible et invisible, intérieur et extérieur, a été créé pour cette fin. Quelle fin? me direz-vous. L'unité très-certainement, afin que toutes choses soient consommées en une seule (1).
SEPTIÈME LEÇON
Que Jésus-Christ invite tous ceux qui craignent la mort ; vie qu'il communique à ceux qui participent aux mystères de l'Eucharistie.
Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous donnerai une nourriture qui réparera vos forces. (Matth. xi. 28.)
Les fidèles de l'Église d'Afrique, s'invitant anciennement les uns les autres au banquet sacré de l'Eucharistie, s'entre-disaient amoureusement : Allons à la vie. Paroles saintes qui nous apprennent tout ensemble combien le Fils de Dieu nous aime, puisqu'il nous donne sa chair et son sang dans ce divin Sacrement, et combien nous devons l'aimer, puisqu'il nous les donne pour être notre vie.
(1) Gcrson. lom. 2. Iracl. 9. super magnificat, pari. 4.
a l'école du tabernacle. 155
La promesse qu'il nous en a faite est si souvent réitérée dans l'Évangile, qu'elle ne nous laisse aucun sujet de douter de la grandeur de son amour. Car c'est, dit-il, le pain de Dieu, qui est descendu du ciel, et qui donne la vie au monde (1). Je suis le pain de vie, qui suis descendu du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra éternellement (2). Le pain que je donnerai pour la vie du monde, c'est ma chair. Si vous ne mangez ma chair, et si vous ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous (3). Voyez comme il se plaît à redire souvent la même chose! C'est qu'il sait combien nous aimons la vie, et il veut que nous l'aimions de même; car il est en effet notre vie, dit saint Chrysostôme sur ces paroles (4).
S'il n'est rien de plus certain que le désir que Notre- Seigneur nous témoigne de nous communiquer la vie, il n'est rien de plus sublime que la manière dont il se sert pour nous la donner. Comme mon Père vivant m'a envoyé, et que je tiens la vie de lui, de même celui qui me mangera vivra par mon moyen (5). Je lui donnerai la vie que je reçois de mon Père. La sublimité de ces discours étonna d'abord plusieurs de ses disciples, qui, pour être trop charnels, se rebutèrent et abandonnèrent leur Maître (6). Ne soyons pas si aveugles que de les suivre dans leur égarement; mais, disons avec le chef des Apôtres : Seigneur, à qui
(1) Joan. vi. 33.
(2) Joan. vi. 51.
(3) Ibid. 54.
('0 S. Chrysost. Hom. 46. idem habet Theophil. in. c.6. Joan.
(5) Joan. 6.
(6) Joan. 5. 67
irons-nous, sinon à cous, qui avez les paroles de la rie éternelle* (1) Parlez-nous donc, ô Verbe incarné, et disposez nos esprits à recevoir vos lumières et à découvrir, par votre grâce, quelle est la vie que vous avez cachée dans cet adorable mystère, la source d où elle vient et le vaisseau qui la reçoit.
I« CONSIDERATION
Quelle est la source de la vie que le Fils de Dieu nous communique dans l'adorable Sacrement.
S'il faut juger de l'excellence de cette vie par la source d'où elle vient, comme l'on juge de la vertu et de la bonté des eaux par la qualité des lieux où elles passent : la source de cette fontaine d'eau vive qui arrose le paradis de 1 "âme et qui fait vivre toutes les fleurs et toutes les plantes des vertus chrétiennes, c'est la Divinité même. Elle est dans le Père éternel, comme dans son origine et dans son principe, qui ne la reçoit de personne. Le Père éternel la communique à son Fils, qui est son Verbe et le terme de sa connaissance : et vous savez que la première de toutes les vies, c'est de connaître. C'est pourquoi saint Jean dit que la vie est dans le Verbe, et que cette vie est la lumière des hommes, parce que c'est une vie de connaissance, une vie d'intelligence, par conséquent une vie de lumière. Le Fils et le Père, opérant conjointement en unité de principe, la communiquent au Saint-Esprit: parce que. comme la lumière produit la chaleur, de même le
(l) Joan. 6. 69.
a l'école du tabernacle. 157
Verbe produit l'amour. Le Saint-Esprit la reçoit dans la Trinité, mais il ne la donne à personne. Car il est amour, et l'amour est un doux repos et comme le centre des opérations divines. Il faut donc qu'il sorte hors de lui, pour ainsi dire, afin de rendre au Fils selon son humanité, ce que le Fils lui donne'selon sa personne divine. C'est ce qu'il a fait dans l'Incarnation, qui est un ouvrage d'amour commun aux trois divines Personnes, mais approprié au Saint-Esprit, par la raison que nous venons de dire, parce qu'il est amour par le caractère de sa personne, à qui l'on attribue tous les ouvrages d'amour, et surtout celui de l'union hypostatique, en vertu de laquelle la Divinité, qui est la source de la vie, habite corporellement dans l'humanité sainte du Verbe incarné. D'où vient que le corps du Fils de Dieu en retient la vertu, dit saint Cyrille (1), avec un pouvoir admirable de vivifier nos âmes ; parce que ce n'est pas un corps fragile comme les autres, mais le corps même de la vie, qui retient toute la vertu du Verbe et qui est rempli de la force du Tout-Puissant, par lequel toutes choses vivent et subsistent.
Voilà les progrès des communications divines ; voilà les sources de la vie et les degrés par lesquels elle descend jusqu'à nous, lorsque nous participons aux divins mystères. D'où il suit que cette vie, qui est promise à ceux qui mangent le pain céleste, n'est pas seulement la vie de grâce, car le Baptême la donne, la Pénitence la rétablit, l'Eucharistie la nourrit et la fait croître ; mais c'est la vie par participation de la Divinité même ;
(1) S. Cyrill. ad hxc verba Joannis : Qui manducat hune panem vivet in œternum.
c'est la vie que le Père éternel donne à son Fils, que le Fils et le Père donnent au Saint-Esprit, que le Saint-Esprit donne à l'humanité du Verbe incarné, pour la répandre sur tous les hommes. Si bien qu'il est vrai de dire qu'après avoir mangé ce fruit de l'arbre dévie, nous sommes véritablement comme des dieux, et que la promesse que Jésus-Christ nous en a faite n'est pas moins effective et sincère que celle du serpent dans le Paradis terrestre fut fausse et trompeuse (1). C'est ce que veut dire saint Denys, lorsqu'il assure que celui qui communie se lie et s'unit à Jésus-Christ par la ressemblance d'une vie sincère et divine. Et sainte Gertrude (2) témoigne qu'elle en a fait l'expérience sur elle-même, vu qu'après avoir un jour communié, elle vit son âme comme un cristal très-net et brillant d'une éclatante lumière, au milieu duquel était la Divinité, ainsi qu'un or très -pur, qui opérait d'une manière si merveilleuse que toute la cour céleste en était ravie et tous les bienheureux semblaient dire que c'étaient leurs délices de voir comme Dieu opère dans une âme fidèle qui le possède, n'y ayant que les nuages du péché qui puissent troubler cet agréable spectacle et mettre empêchement à l'opération divine.
IIe CONSIDÉRATION.
De l'excellence de cette vie en elle-même.
Mais pour découvrir encore mieux la beauté de cette vie que nous recevons dans l'usage du Sacrement, il
(!) Gen. 3. 5.
(2) G. 3. de Ecclesiasl. hierar.
a l'école du tabernacle. 15(J
faut remarquer qu'en vertu de l'union que nous contractons avec le Verbe incarné dans ce mystère, nous lui sommes incorporés et nous devenons ses membres, par conséquent nous avons droit de vivre de la vie de notre chef. Or, le Fils de Dieu a reçu trois vies de son Père : la première, par sa génération éternelle ; la seconde, par son incarnation; la troisième, par sa résurrection. La première est une vie divine ; la seconde, une vie passible; la troisième, une vie immortelle et glorieuse. Et voilà les trois présents qu'il nous fait en nous donnant son corps et son sang. Il nous transmet en premier lieu sa vie divine, faisant vivre les puissances de notre âme d'une vie intérieure de lumière et d'esprit, qui honore sa naissance éternelle cachée au sein de son Père. Il fait vivre notre mémoire du souvenir de son infinie bonté, qui l'a obligea mourir pour nous, et pour en conserver la mémoire, il veut que ce mystère adorable soit le cachet de son amour, qui imprime sur notre cœur le sceau de sa vie et de sa mort (1). Il fait vivre notre entendement de la connaissance de ses grandeurs et de la lumière des vérités éternelles ; il le nourrit, dit le Sage, du pain de vie et d'intelligence; il l'abreuve des eaux d'une sagesse salutaire, et la divine Eucharistie est appelée pour ce sujet le banquet de lumière, l'aliment de la vie et la viande des délices célestes, parce que c'est à cette source que nous puisons des instructions très-utiles et nécessaires à notre salut, dit saint Ambroise (2). Il fait vivre notre volonté d'une vie de flammes et d'amour. A cause de quoi les Pères
(1) Gant. 8. 6.
(2) L. in Exod.
disent que le divin Sacrement est un feu que nous mangeons en prenant son corps, et que nous buvons en prenant son sang (1). Feu divin, qui, étant plus fort que tout ce qu'il touche et à quoi il s'attache, le divise et le transforme en lui, consumant tous ses défauts, détruisant ses imperfections ; d'inconstant et volage, le rendant ferme et constant dans la vertu ; de timide, fort et courageux ; d'impatient, invincible et inébranlable dans les plus violents assauts de la tentation ; de tiède, brûlant et ardent; de lâche, diligent et agissant; de terrestre, tout céleste. Ce feu divin, dit saint Chrysologue (2), fait que celui qui avait été créé de la terre, devient tout céleste; il fait vivre de l'esprit divin celui qui était animé d'un esprit humain ; il l'élève tellement à Dieu, qu'il lui ôte tout ce qui restait du vieil homme, le péché, la mort, le travail, la douleur; on dirait, à le voir, que ce n'est plus un homme, ou, si c'est un homme, que c'est un homme divin, qui a des pensées divines, des affections divines, un cœur divin, une âme divine, un corps divin assujetti parfaitement aux lois de l'esprit, qui porte Dieu et qui vit de Dieu au milieu de la mort (3). C'est le second présent que Jésus-Christ nous fait dans le saint Sacrement ; il nous transmet sa vie passible, nous donnant l'esprit de la croix, l'esprit de la mortification intérieure et extérieure , qui nous fait vivre de souffrances et de travaux. Car ce qui mortifie la chair et les sens fait vivre l'esprit ; et ce qui affaiblit le corps redouble les forces de l'âme. Aussi
(1) S. Ephraen. /. de naturâ Dei non Scrul. c. 5.
(2) S. Chrysol. serm. 148.
(3) I. Cor. 6. 20.
saint Chrysostôme remarque que les premiers chrétiens sortaient de la table eucharistique ardents et courageux comme des lions , et jetant partout, jusqu'au milieu des supplices et des tourments , des brandons de ce feu qui les consumait au dedans. Et l'abbé Franco assure que c'est le plus visible signe du profit que nous tirons de cette céleste nourriture, etqu'onpeut dire qu'un homme qui souffre les injures avec patience, qui méprise les mépris et qui accomplit en sa personne ce qui manque aux souffrances de son Sauveur, mange véritablement la vie à la table du Seignenr, qu'il boit à sa coupe , et que c'est alors effectivement qu'il vit en Jésus-Christ et que Jésus-Christ vit en lui (1). En effet, la marque la plus certaine qu'une viande nous profite, c'est quand elle nous communique ses plus louables qualités , qu'elle rafraîchit le sang, qu'elle tempère les humeurs et fournit une abondance d'esprit qui rendent le corps vigoureux. Or, quelles sont les qualités de ce divin Agneau qui nous nourrit de sa chair et de son sang, sinon la douceur, la patience , la mortification , l'obéissance , l'amour des souffrances et des mépris ? que respire-t-il dans cet adorable mystère , sinon les douceurs de la croix ? en quel état est-il sur l'autel où il s'immole, sinon en état de mort ? Je sais bien que son corps y est vivant et glorieux , et qu'en cette qualité il nous transmet une troisième vie de béatitude et de gloire. Mais , par une alliance merveilleuse , cette vie est un fruit de la mort, et jamais nous n'y prenons une plus grande part que lorsque nous participons davantage à sa vie souffrante
(1) Abbas Franc, apud Novarium in À.gno Euch. ex. 4?. n. 540.
et passible. C'est aux personnes mortifiées que le saint Sacrement donne plus de droit à la résurrection; et plus leurs corps sont atténués , plus ils auront d'agilité lorsqu'ils sortiront du tombeau, dit Tertullien. C'est aux personnes mortifiées qu'il inspire des désirs de la béatitude plus brûlants et plus ardents, leur vie n'étant qu'une vie d'attente, qui ne trouve rien ici-bas qui l'arrête. C'est aux personnes mortifiées qu'il fait goûter par avance les délices de la vie éternelle dans leur propre source : étant très- véritable que si le saint Sacrement est la béatitude de la terre , c'est en faveur de ceux qui aiment la croix ; et qu'il faut souffrir avec le Fils de Dieu , si nous voulons régner avec lui (1).
IIIe CONSIDÉRATION.
Quel doit être le sujet qui la reçoit.
Cette pensée me fait insensiblement entrer dans la dernière considération, qui regarde la disposition du sujet qui reçoit la vie du Verbe incarné, par la communication de son corps et de son sang. Car , puisqu'il y a conformité de vie entre le Fils de Dieu et celui qui le reçoit, il faut aussi qu'il y ait ressemblance dans leur disposition, afin de vérifier parfaitement ces paroles : Comme mon Père qui m'a envoyé est vivant , et que je vis par mon Père , de même celui qui me mange vivra aussi par moi (2). Or, je trouve en Jésus-Christ quatre choses qui le font vivre de la vie du Père, et que nous devons imiter, si nous voulons vivre
(1) Thom. 8. 17.
(2) Joan. 5. 58.
a l'école du tabernacle. 163
de sa vie : la mission, l'union, l'immanence et le retour. Comme la mission de mon Père, dit Cajetan , fait que je tiens la vie de mon Père, de même la manducation de mon corps fait que celui qui me mange, moi qui suis aussi vivant, recevra la vie de moi. Voilà la mission. Le Fils de Dieu, dit saint Thomas, reçoit la vie de son Père, parce qu'il est un avec son Père. Donc celui qui est uni à Jésus-Christ par la communion, reçoit la vie de Jésus-Christ. Voilà l'union. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi y et moi en lui (1). Par conséquent, il a en lui la source de la vie, comme je l'ai moi-même, parce que je suis dans mon Père, et que mon Père est en moi. Voilà l'immanence. Ce qui fait que je vis pour l'amour de mon Père, c'est-à-dire que je lui rapporte ma vie comme à celui qui est plus grand que moi, c'est l'anéantissement dans lequel il m'a envoyé. Et ce qui fait qu'un homme vit pour l'amour de moi, c'est la participation de mon corps que je lui donne à manger. C'est donc en état d'humiliation que je vis pour la gloire de mon Père; mais l'élévation de l'homme est de vivre pour la gloire de mon nom (2). Voilà le retour, qui nous montre ce que nous devons faire pour vivre du trèssaint Sacrement, selon les desseins de Jésus-Christ.
La mission nous apprend que, pour en profiter, il ne faut pas y aller de nous-mêmes, ni par les mouvements de la nature ; mais qu'il faut prendre notre mission du Saint-Esprit, qui nous doit y porter, soit par les inspirations intérieures, soit par les avis d'un sage directeur,
(1) Joan. 6. 57.
(2) S. Aug. Tract. 26 in Joan. sub finem.
soit par la conduite des supérieurs qui nous gouvernent. Car, bien que le cardinal Cajetan enseigne qu'il n'est pas absolument nécessaire de prendre avis du directeur, et qu'il suffit de s'éprouver soi-même, selon la doctrine de l'Apôtre expliquée par le concile de Trente : Que l'homme s'éprouve soi-même ; néanmoins c'est le plus sûr, comme il l'avoue lui-même, de régler nos communions par sa conduite, et de ne s'approcher ordinairement de la sainte Table que par obéissance (1).
L'union, qui est encore plus nécessaire que la mission, nous apprend que pour vivre de ce pain céleste, il faut être uni à notre chef par la grâce sanctifiante, et à son corps mystique par la foi et par la charité fraternelle. Car il n'y a rien, dit saint Augustin, que le chrétien doive craindre davantage que d'être séparé du corps de Jésus-Christ. Car, en étant séparé, il n'est plus un de ses membres, et s'il n'est plus membre de Jésus-Christ, il n'est plus animé de son esprit. Or, qui n'a pas l'esprit de Jésus-Christ ne lui appartient point, selon l'Apôtre (2). Mais outre cette union habituelle, il est nécessaire d'ajouter l'union actuelle de notre esprit, pensant sérieusement à ce que nous allons faire, nous appliquant avec attention à ce divin mystère, nous y liant de pensées, de désirs, d'affections, et même y apportant toute la modestie extérieure, tout le respect et le recueillement de nos sens, qui est convenable en la présence de Dieu, qui se donne à nous avec tant de libéralité et d'amour.
L'immanence nous montre que ce n'est pas assez de
(1) Cajet. in Ma verba : Probet autom seipsum homo.
(2) S. Aug. Tract. 2? in Joan. circa médium.
a l'école du tabernacle. 165
manger, en passant, le pain des anges, et de lui donner entrée pour un moment dans notre intérieur ; mais qu'il faut qu'il y demeure : autrement nous sommes comme les avortons qui perdent la vie dans le sein de leur mère, aussitôt qu'ils l'ont reçue. Cette inconstance est déplorable, et pour l'ordinaire, c'est une suite du peu de disposition que nous apportons à la Communion. Car, dit saint Augustin, la plus visible marque du bon usage que nous faisons de la divine Eucharistie, c'est de voir si nous demeurons constamment en Jésus-Christ et s'il demeure réciproquement en nous. Nous demeurons en lui, si nous sommes ses membres ; il demeure en nous, si nous sommes son temple (1). Voilà le signe certain du fruit que nous tirons de la participation de son corps. Mais pour n'être pas ingrats de la vie divine qu'il nous y donne, il faut la rapporter à sa gloire par un fidèle retour, qui est le dernier accomplissement de nos devoirs, en sorte qu'il n'y ait heure ni moment de notre vie qui ne soit consacré. C'est mon plus ardent désir, ô très-aimable Jésus, d'être désormais tout à vous et de n'être plus qu'à vous. Ah! j'ai trop vécu jusqu'ici pour les vanités du monde et pour mes intérêts propres. Quand est-ce que je ne respirerai plus que pour votre honneur? Eh ! Seigneur, ma vie n'est-elle pas toute à vous? Mais vous-même n'êtes-vous pas ma vie, ma lumière, ma force, ma sagesse et mon bonheur éternel? Mangez donc et buvez, ô mortels, dit saint Augustin ; vous qui fuyez la mort, mangez la vie, buvez la vie (2).
(1) Tract. 27 in Joan.
(2) S. Aug. Serm. 2. de verbis Apost.
HUITIÈME LEÇON