‹ Le chrétien a l'ecole du tabernacleChapitre 8 sur 12 · DU SAINT VIATIQUE · texte numérisé non relu

DU SAINT VIATIQUE

Le Fils de Dieu, dans le saint Sacrement, s'offre aux agonisants pour les consoler et les secourir au moment de la mort.

Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. (Matth. xi. 28).

Nous lisons, dans l'histoire de l'Église (1), que saint Lucien, martyr, l'un des plus illustres témoins de la foi de Jésus-Qirist, demeura l'espace de quatorze jours dans la prison, couché sur un monceau de tuiles cassées, le corps déchiré de plaies, épuisé de forces, languissant de faim et de soif, sans pouvoir mourir, quoiqu'il ne prît aucune nourriture pour soutenir sa vie durant tout ce temps : mais sitôt qu'il eut reçu le saint Viatique, il expira doucement, et finit son martyre par ces paroles qui mirent le sceau à sa glorieuse confession : Je suis chrétien. Cette faveur extraordinaire nous apprend, d'un côté, quel est le soin que le Fils de Dieu prend de ses fidèles serviteurs au moment de leur trépas, et nous

(1) Eusebius. I. xi. c. 9.

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fait voir, de l'autre, combien le divin Sacrement est nécessaire dans le dernier combat, puisqu'il aime mieux violer les lois de la nature que de priver ses amis d'un si grand bien.

Ce n'est pas le commencement de la vie chrétienne, mais la fin qui nous couronne. La belle mort, qui a la béatitude pour son douaire, est l'héritière du ciel. C'est pourquoi tout le monde la recherche. Les rois en sont amoureux, les sages soupirent après elle, les nobles lui font la cour, tous les chrétiens la regardent comme l'objet de leurs désirs (1) ; mais il n'y a que les prédestinés qui l'épousent. C'est le privilège des saints, la récompense de la vertu, et le fruit de la divine Eucharistie, que je puis appeler pour cet effet : la clôture bienheureuse de notre me.

C'est par là que le Fils de Dieu a fermé le cours de son voyage : et s'il a été pèlerin sur la terre, c'a été particulièrement pour arriver par le moyen de la communion au centre [de notre cœur, où il aspirait avec autant d'ardeur que les voyageurs au pays de leur naissance. Il ne s'est pas contenté d'établir ce sacré festin la veille de sa Passion, comme le dernier effort de son amour ; il a voulu se communier le premier, dit saint Chrysostôme (2), afin d'inviter ses disciples à la participation de ce mystère ; il a voulu être tout ensemble le convié et le banquet, celui qui mange et celui qui est mangé (3), non pour en tirer aucun accroissement de grâce; mais, comme les théologiens le remarquent

(1) Tertull.

(2) S. Chrys. fwm. 83. in Matth. ; S. Th. 3. p q. 81. a.

(3) S. Hieron. ep. 115. ad Bebid.

fort sagement, pour en goûter la douceur, avant de boire le calice amer de sa mort (1).

C'est par là que les martyrs se sont disposés au dernier combat, ne croyant pas être bien préparés au martyre, s'ils n'étaient revêtus de ces armes spirituelles, et tout couverts du sang de Jésus-Christ.

C'est par là que tous les fidèles qui prétendent à la couronne du ciel doivent finir leur cours, parce que c'est le pain d'Elie, qui leur donne la force d'arriver à leur céleste patrie, après avoir achevé ce pèlerinage mortel (2).

C'est par là qu'il faut terminer cette vie, comme par la plus signalée faveur de Jésus-Christ, et le plus sensible gage de son amour. Car toutes les grâces qu'il nous fait avant celles-ci se peuvent perdre après qu'on les a reçues, et ainsi on les peut rendre inutiles; mais l'heureuse mort, qui est la fin pour laquelle il se donne à nous, assure toutes les faveurs précédentes, et les fait passer dans l'éternité. Ce témoignage d'amour est d'autant plus considérable, qu'il le donne en un temps où l'on a le plus besoin d'amis et où l'on en trouve le moins. Comme il y a peu d'amitiés qui viennent du ciel, il y en a peu qui y retournent. C'est le premier bien qu'un homme mourant, soit qu'il soit pauvre, ou qu'il soit riche, perd avec la vie. S'il est pauvre, il meurt abandonné ; et personne ne se trouve auprès de lui, ni de ses proches, ni de ses amis, parce que ni les uns ni les autres n'espèrent rien. Bien loin de regretter sa mort, ils s'en réjouissent secrètement, parce que

(1) Cant. 5. 1.

(2) Conc. Trid.

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les uns s'estiment déchargés d'un grand fardeau, et les autres, d'un grand opprobre. S'il est riche, ses héritiers l'obsèdent, et s'attachent à son lit, comme l'on voit les oiseaux de rapine s'amasser en troupe, quand ils sentent l'odeur de leur proie. Chacun pense à s'enrichir de ses dépouilles, et à profiter de ses débris, mais personne ne songe à sauver son âme du naufrage : chacun lui parle de son testament, et personne ne l'avertit de sa pénitence ; chacun veut avoir part à sa succession, et personne ne se met en peine de sa conversion. Il n'y a que le Fils de Dieu, dont l'amour, plus fort que la mort et plus durable que le temps, ne peut oublier ceux qui l'ont fidèlement servi.

Bien loin de les abandonner à ce moment, il leur commande de le recevoir ; et tant s'en faut qu'il voulût leur refuser son assistance, qu'au contraire il a peur qu'ils la rejettent. Il se met en un état où les riches et les pauvres le peuvent également posséder, et il s'attache si étroitement à tous, que la mort qui divise les plus étroites unions, ne les peut pas séparer. Ce n'est pas qu'il ait intérêt à se tenir près de leur personne; l'espérance qui l'attire n'est pas de s'emparer de leurs biens, mais de leur communiquer ceux du ciel. Il est vrai que son Père l'a constitué son héritier universel, et qu'en cette qualité nos âmes lui appartiennent comme son propre héritage, dont la perte lui serait sensible. Mais s'il en est jaloux et s'il vient avec tant de soin recueillir cette succession, le seul avantage qu'il en retire est de nous obliger dans la dernière agonie, en nous donnant son corps comme un souverain remède contre tous les périls de la mort. C'est le sujet de cette leçon qui montre que le Fils de Dieu dans le

saint Sacrement est toute notre force et notre consolation à l'heure de notre trépas ; que c'est lui qui rend notre mort précieuse, et qui nous en ôte la peur avec le mal, soit par sa présence, soit par son exemple, soit par la grâce du Sacrement et par la force de la croix, dont il nous applique le mérite.

Ire CONSIDÉRATION.

Au moment de la mort, le Fils de Dieu nous console par sa présence.

Premièrement donc, je dis qu'il nous console au moment de notre trépas, et qu'il bannit toutes les frayeurs de la mort par sa présence.

Car, si la mort est un départ, une sortie du monde, un voyage à l'éternité (1), n'est-ce pas une grande consolation de trouver un ami fidèle qui nous tienne compagnie dans un chemin si difficile, si inconnu, si dangereux, assiégé de tant d'ennemis invisibles, et qui nous conduise sûrement au lieu où nous devons arriver?

Or, quelle plus agréable compagnie peut-on souhaiter que celle du Fils de Dieu? Qui sait mieux le chemin du paradis que celui qui l'a fait et qui l'a tracé de son sang (2)? Qui peut nous conduire avec plus de sûreté que celui qui ne nous quitte pas au tombeau comme nos meilleurs amis, mais qui nous accompagne jusque dans le ciel ? Il fait pour nous en cette rencontre ce

(1) Seneca.

(2) Hebr. x.

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qu'il fît pour la consolation de ses disciples, étant près de sortir du monde ; il voulut, avant de mourir, se donner à eux, et pénétrer dans leur poitrine, comme pour dire : Je sais que cette nuit vous m'abandonnerez tous à la fureur de mes ennemis, et que la prise du pasteur fera le scandale et la dispersion générale du troupeau ; mais je ne puis pour cela vous abandonner, ni perdre l'amour que j'ai pour vous. Je me veux unir si étroitement à vous, je veux me couler si avant dans votre cœur qu'on ne puisse m'en arracher. Vous aurez beau fuir, je demeurerai avec vous, lors même que vous me quitterez par une lâche ingratitude, et je vous contraindrai de porter au milieu de vos entrailles celui duquel vous penserez vous séparer. Qui doute que la même charité qui lui suggéra ce merveilleux stratagème d'amour, ne l'oblige encore à nous faire la même faveur, et qu'il n'arrive quelquefois que sa chair déifiée demeure unie à la nôtre, si la mort survient lorsque les espèces ne sont pas encore consommées? Mais quand cela n'arriverait jamais, il est certain que, s'il ne demeure pas avec le corps, au moins il se donne à l'àme comme un fidèle guide pour la conduire dans le ciel. Et si cela est véritable, quel sujet avons-nous de craindre, l'ayant si près de nous et jouissant de sa présence? Ce doux Sauveur marche devant vous, les mains pleines de biens pour récompenser vos travaux ; il est à vos côtés, le visage tout rayonnant de lumière, pour vous montrer le chemin ; il marche après vous, tendant les bras pour vous secourir : que pouvez-vous appréhender sous sa protection? Suivez-le constamment, vous ne pouvez pas vous égarer; tenez-vous près de lui, rien ne vous peut manquer; appuyez

vous sur lui, et soyez certain que vous pouvez tout avec lui.

Si la mort est le dernier combat d'où dépend la couronne de l'immortalité bienheureuse, quel motif plus fort peut avoir un soldat pour relever son courage, que de combattre à la vue de son souverain ; et un chrétien, que de combattre à la vue de son Sauveur, comme ces illustres Machabées, qui bravaient si glorieusement la mort en la présence de Dieu (1) ?

Si c'est un torrent rapide qu'il faut nécessairement passer, quoiqu'il entraîne un nombre infini de réprouvés dans les abîmes, qui ne s'estimerait heureux de suivre l'arche du Nouveau -Testament, qui fend les eaux du Jourdain pour nous ouvrir le passage de la mort, et nous faciliter l'entrée de la terre des saints où nous aspirons ?

Enfin, si c'est une nuit obscure qui couvre, qui offusque, qui éteint le flambeau de notre vie, peut-on craindre les ténèbres en la présence du soleil, ou les ombres de la jnort en la présence de la vie (2) ? Pendant que l'àme est unie avec Dieu, la mort qui la sépare du corps n'est qu'une ombre, et cette ombre n'épouvante que des enfants. La vraie mort, qui fait trembler les plus grands saints, dit saint Grégoire, est celle qui la sépare d'avec Dieu (3). La mort qui sépare lame du corps n'est qu'une ombre de mort : la vraie mort est celle qui divise lame d'avec Dieu. Ainsi, si Dieu est avec moi, comme il y est sans doute par la participa-

it) Mac. 15. 27.

(?) Ps. 22. 4.

(3) S. Greg. I. 4. Mor. a. 7.

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tion de son corps, quand je serais environné de tous côtés des ombres de la mort, je n'ai pas sujet de craindre. Pourquoi? Parce que vous êtes avec moi, Seigneur, cela me suffit (1). Parce que vous êtes la source de la lumière et de la vie (2). Si vous êtes la source de la lumière, je ne dois point craindre les ténèbres ; si vous êtes la source de la vie, je ne dois point craindre la mort. En effet, il n'appartient qu'à la vie de vaincre la mort, et il n'y a que le soleil eucharistique qui mérite, par excellence, de porter le nom de vie. Jésus, dans le sein de son Père, est une source de gloire qui remplit son divin entendement de clarté ; dans le sein de sa Mère, c'est une source d'amour qui met tout le monde en feu et ne fait qu'un bûcher de l'univers; dans la crèche, c'est une source de joie ; dans la circoncision, une source de sang; sur la montagne des Oliviers, une source de larmes ; sur la croix, une source de mérites et de grâces; dans le ciel, une source de délices et de richesses ; mais dans le saint Sacrement, c'est une source de vie. Sa chair, dans cet adorable Sacrement, est une source de vie ; et si nos âmes trouvent la mort du péché originel, en s'unissant au corps qui est tiré de la masse d'Adam par les voies d'une génération ordinaire, par un effet tout contraire, elles trouvent la vie en s'unissant au corps de Jésus- Christ, tiré du sein de la bienheureuse Vierge par une naissance miraculeuse et divine. Son sang est une source de vie ; et au lieu qu'on défendait autrefois de boire le sang des animaux, parce que la vie de la chair

(1) Ps. 22. 4.

(2) Ps. 35. 10.

est dans le sang; aujourd'hui on nous commande de boire le sang de Jésus-Christ, parce que c'est l'âme de notre âme, la vie de l'esprit, l'esprit de la vie. Son âme est une source de vie qui anime et qui fait vivre tant de millions d'anges et de saints, le lien sacré qui lie et qui joint toutes les parties de l'Église, le principe qui lui donne le mouvement, sans lequel elle ne serait qu'une pesante masse, une proie exposée au pillage de ses ennemis. Sa divinité est une source de vie. Notre entendement y trouve une vie de lumière ; notre volonté, une vie de grâce ; notre cœur, une vie d'amour; nos sens, une vie de délices spirituelles; notre corps, une vie incorruptible qui le fait triompher de la mort et trouver l'immortalité dans les cendres de son tombeau. Vous êtes la source de la vie. Oh! que cette pensée est douce à un chrétien qui peut dire au moment de la mort, en recevant ces divins mystères : Yoilà mon Dieu qui fait le paradis de ses regards ; il n'aurait qu'à lever le voile, et je serais bienheureux. Encore un moment*, et j 'aurai le bonheur de le voir à découvert. Il est à mes côtés, quel mal me peut arriver auprès de lui? Il est mon protecteur, qui m'oserait attaquer, s'il entreprend ma défense? Je porte la vie dans mon sein : ai-je sujet de craindre la mort? Que doit-on dire au juste qui va passer le torrent de la mort après avoir reçu son Créateur? Courage, ne crains point : tu portes ton Dieu et le trésor de ton bonheur éternel.

IIe CONSIDÉRATION.

Jésus dans l'Eucharistie nous console par son exemple.

Si la présence du Fils de Dieu a tant de force contre

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les frayeurs de la mort, son exemple n'en a pas moins. Car vous m'avouerez que ce n'est pas une petite consolation de mourir avec le Fils de Dieu, et de rendre l'àme, pour ainsi dire, au pied de la croix. C'est ce qui donnait tant d'ardeur à saint Thomas, et lui faisait dire avec tant de résolution : Allons , et mourons avec lui (1). S'il faut mourir, quelle mort peut être plus honorable, ou plus douce, que de mourir en la compagnie d'un Dieu? Les créatures insensibles le voyant agoniser sur le Calvaire, pensèrent rentrer dans le néant, dit saint Léon (2) : le soleil s'obscurcit , la lune s'éclipsa, les pierres se fendirent, la terre trembla d'horreur ; tout l'univers , pour compatir à la mort de son Auteur, se fût volontiers enseveli dans son tombeau. Serait-il donc possible que le cœur d'un homme fidèle eût moins de sentiment qu'un rocher, et que voyant mourir son Sauveur pour l'amour de lui , il eût encore de l'amour pour la vie?

Or, vous savez que tout ce qui est dans ce divin Sacrement respire la mort du Fils de Dieu, et nous en rafraîchit le souvenir. Que dis-je, le souvenir? tous les jours il renouvelle sur l'autel le sacrifice de sa vie qu'il immola sur le Calvaire; et si la manière de l'offrir est différente, c'est toujours la même offrande, le même sacrifice et le même sacrificateur. Tous les jours, dit saint Anastase le Sinaïte (3), le bois de la croix produit le fruit de vie , c'est-à-dire Jésus-Christ crucifié , qui est la nourriture de nos âmes. Tous les jours, dit saint

(1) Joan. 11. 16.

(2) S. Léo. Serm. 6. de Pass.

(3) Anast. Sanaïta /. 3. in examen.

Ambroise (1), l'Eglise célèbre les funérailles de son Époux.

Car nous pouvons la considérer en trois états : le premier est celui de fiancée; le second, d'épouse; le troisième, de veuve. Elle fut dans le premier état environ quatre mille ans, depuis la création du monde jusqu'à l'incarnation du Verbe. Jusque-là, toutes les paroles qu'on lui disait n'étaient que des promesses : Je vous rendrai mon épouse par une fidélité inviolable (2) ; des soupirs, des vœux : 0 deux, répandez votre rosée sur la terre, et que les nuées laissent descendre le juste par excellence (3) ; des prophéties et des figures de l'avenir : Bans peu de temps j 'ébranlerai le ciel et la terre, et alors le désiré de toutes les nations viendra (4).

Au moment de l'incarnation, on célébra les noces; et l'alliance si longtemps attendue et si longtemps désirée de la nature humaine avec le Verbe divin , se trouva heureusement accomplie. Mais, hélas! cette chère Épouse ne fut pas longtemps avec son Époux : elle vit la nuit de son deuil arriver presque aussitôt que le jour de son triomphe et de sa joie. A peine trentetrois ans furent-ils écoulés, que son Époux lui fut ravi par une mort sanglante et cruelle, qui couvrit de ténèbres toute la terre. De là vient que cette pitoyable veuve, se voyant privée de sa présence sensible, ne cesse de célébrer ses funérailles tous les jours à l'autel, faisant, dans ses divins mystères, une vive et continuelle mémoire de sa mort : C'est là que lui-même

(1) S. Ambr. de Pass.

(2) Oscar. 2. 20.

(3) Is. 45. 8.

(4) Agg. 2. 7.

s'offre par les mains du prêtre, comme il s'immola pour nous sur la croix. C'est là que nous le présentons à Dieu pour lui témoigner notre reconnaissance. C'est là qu'il nous applique les grâces qu'il nous a acquises en mourant. Il s'est sacrifié pour nous racheter, et nous le sacrifions pour nous sanctifier. Sans cela, son sang nous serait inutile, notre foi serait éteinte, notre charité n'aurait plus de chaleur, notre espérance plus d'appui, nos âmes plus de vie ( 1 ) . C'est pourquoi saint Gaudens (2) dit que le sacrifice de la messe est une vive représentation de la passion du Fils de Dieu : Il est dans les mains des prêtres comme dans les bras de la croix ; leur parole est un glaive tranchant qui sépare le sang d'avec le corps d'une manière mystique, qui le met dans un état figuratif de sa mort, quoiqu'il soit effectivement vivant et glorieux. Nos sens en portent le deuil, la raison se couvre d'un voile funèbre, notre cœur lui sert de tombeau, les espèces lui servent de suaire qui l'enveloppe; nos larmes, de parfum propre à l'embaumer; les anges mêmes descendent du ciel pour assister à ses obsèques. Ce n'est pas qu'il ne soit, comme j'ai dit, plein de vie et de gloire; mais son amour fait l'office de la mort, qui n'oserait plus l'approcher. Il se met dans un état semblable à celui des morts pour nous consoler par son exemple, et nous encourager à souffrir par devoir ce qu'il a embrassé par l'excès de sa charité. Si la mort éteint nos sens, l'amour le met dans une disposition où il n'en peut avoir l'usage que par miracle. Si la mort jette nos corps dans le tombeau, l'amour l'enferme dans

(1) Ruper /. 2. dedi. ofli. c. 10.

(2) S. Gaudent. serm. de Euchar

nos poitrines. Si la mort fait de nos corps la proie des vers, l'amour fait de sa chair et de son sang la nourriture des hommes, qui ne sont, à son égard, que de petits vers de terre. 0 excès! ô extase! ô saillie admirable de Jésus ! Oh ! qu'il est vrai que le lait qui coule des mamelles de l'Époux sur l'autel est plus doux, en quelque façon , que le sang qui coule de ses plaies sur le Calvaire, comme le vin de la grappe que l'on foule avec violence pour en exprimer la liqueur! Oh! qu'il est vrai que la douceur de la vie, qui a tant de charmes sur le cœur des hommes, n'est rien à celui qui a une fois goûté ce lait délicieux des consolations célestes, qu'il verse dans le cœur de ceux qui le reçoivent ! Oh ! qu'il est vrai, encore une fois , que la mort même n'a rien de redoutable à qui est vivement touché de l'excès de l'amour dont il nous a laissé un gage si précieux, en se donnant à nous aux approches de notre trépas, afin de mourir avec nous, s'il m'est permis de le dire, et d'essuyer ainsi l'amertume de notre mort par le souvenir de la sienne ! O mon Sauveur, que je vous suis obligé de m'avoir rendu la mort si aimable! quelles actions de grâce vous puis-je rendre en reconnaissance d'un tel bienfait! Je prendrai de votre main ce doux calice de la mort sans m 'effrayer, parce que vous y avez bu tout le premier, et que vous en avez ôté l'amertume. Qui refuserait d'y boire après vous? Oh! que mes souffrances sont légères, quand je considère celles de vos sacrées plaies! Oh! que le lit où je meurs me semble doux, quand je considère la dureté de votre croix, qui est le lit de vos douleurs.

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IIIe CONSIDÉRATION.

Jésus nous console par la grâce du saint Sacrement.

Ce motif est d'autant plus puissant pour nous soutenir dans ce dernier combat que le saint Sacrement, qui porte l'image de la passion du Fils de Dieu, en a aussi la force et la vertu. Ce qui n'est pas difficile à croire, puisque c'est le fruit de la croix qui tient de la vertu de son principe et de l'arbre qui le porte. Or, la vertu de la croix est de désarmer la mort et de nous donner la vie. Quelques-uns disent que la croix de Jésus-Christ était faite du bois de l'arbre défendu, les autres disent que c'était du bois de l'arbre de vie. S'il en faut juger par les effets, il me semble qu'elle tient de l'un et de l'autre. Elle est mortelle au Fils de Dieu, comme l'arbre défendu ; elle est salutaire à tous les hommes, comme l'arbre de vie ; elle fait mourir le Sauveur du inonde ; mais en mourant, il ôte le venin et le poison à la mort et l'affaiblit tellement qu'elle n'est plus à craindre, non plus qu'un ennemi vaincu. Depuis que la croix a été plantée sur le Calvaire, la mort n'est plus qu'un sommeil ; auparavant elle était terrible, mais maintenant les saints s'en jouent, les gens de bien en triomphent , les pécheurs mêmes trouvent assez de force pour la vaincre avec les armes de la pénitence. J'en dis autant de la divine Eucharistie. C'est un sacrement de force qui nous arme contre la mort. Le pain que nous y prenons est plus puissant que celui de Daniel, qui fit crever le dragon. La coupe qu'on nous présente est pleine de ce sang où Dieu a

mis la vie des corps et des âmes tout ensemble. Les anciens avaient coutume de donner aux criminels qui étaient condamnés à la mort, un breuvage de myrrhe mêlée dans le vin, soit pour leur ôter, avec l'usage des sens, l'appréhension de la mort, soit pour leur fortifier le cœur et les rendre plus vigoureux dans les peines qu'on leur voulait faire souffrir. Nous sommes tous criminels, condamnés à la mort en punition de nos péchés. Que fait le Fils de Dieu pour nous consoler? Il mêle dans le divin Sacrement le vin avec la myrrhe, je veux dire son sang avec l'amertume de ses douleurs, et en même temps qu'il nous fortifie le cœur contre les douleurs de la mort , il surprend nos sens d'une sainte ivresse et d'un sommeil agréable, qui les jette dans l'oubli de toutes les créatures. Oh! que cette coupe est précieuse ! Oh ! que ce breuvage est excellent ! Oh! que l'ivresse qu'il nous cause est sainte et religieuse, puisque, dit saint Cyprien, elle nous fait nous perdre nous-mêmes en Dieu par un amoureux transport, et oublier tout ce qui se passe avec le temps, pour tendre à l'éternité qu'elle nous met devant les yeux; si bien que, n'ayant plus aucun sentiment du monde et méprisant les délices du mauvais riche, nous nous lions à la croix par une adhérence intime, nous suçons son sang et nous portons la langue, pour ainsi dire, jusque dans les plaies du Rédempteur, pour nous enivrer de son amour. En effet, pour descendre du général au particulier, si nous voulons considérer plus exactement tout ce qui rend la mort formidable, nous verrons aussitôt avec quelle facilité toutes ces frayeurs se dissipent par la force de cette coupe, et par la vertu qui est cachée dans cet auguste Sacrement.

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Car, premièrement, si la perte de tous les biens temile toutes les choses du monde qui nous sont les plus chères, est un triste sujet de crainte, qui ne sait ce que dit saint Ignace martyr, que le calice de l'autel est un calice d'amour, parce que le propre effet du Sacrement qu'il contient, est de nourrir et d'augmenter la charité? Or, qui aime Dieu avec ardeur, n'a pas grand'peine à quitter la créature et à se détacher de la terre. Le feu de l'amour divin est étranger dans le monde, il y vit avec inquiétude, il y souffre son exil avec impatience; voilà pourquoi il le quitte avec joie, et s'élève comme en triomphe dans le ciel, parce que c'est le centre où il aspire. Quand le soleil se lève sur l'horizon, on voit monter en l'air les plus subtiles vapeurs et se résoudre en pluie ou en rosée. De même, quand le soleil eucharistique se lève sur les ténèbres de la mort, on voit les gens de bien abandonner la terre, et s'élever doucement vers le lieu de leur béatitude, pendant que leurs yeux fondent en larmes de consolation et de douceur. La perte des plaisirs, des honneurs, des richesses, ne les touche plus; ce n'est pas, à leur égard, un sujet de plainte d'être obligés de les quitter, c'est leur joie et leur triomphe. Adieu, monde; adieu, délices de la vie; je vous quitte de bon cœur pour aller jouir de mon Dieu. 0 mort, que tu me parais aimable, puisque tu portes toutes les lumières du paradis sur ton visage !

Secondement, si nous craignons les douleurs qui accompagnent la mort, dites-moi qui a donné la force et le courage aux martyrs pour supporter les tourments et mourir avec constance, sinon le sang de Jésus- Christ, dont ils étaient tellement enivrés, qu'ils pa-

raissaient comme insensibles, non seulement aux pleurs et aux larmes de leurs proches, mais encore aux plus cruels supplices que la rage des bourreaux pouvait inventer? Pensez-vous, mes frères, dit saint Augustin, que ces généreux athlètes, qui ont bien voulu mourir pour la foi de Jésus-Christ, fussent sobres? Ils étaient tellement enivrés qu'ils ne connaissaient ni leurs amis, ni leurs proches (1). Leurs parents, leurs enfants, leurs femmes pleuraient devant eux ; ils ne s'en apercevaient pas. On les étendait sur le chevalet, on les déchirait avec des peignes de fer, on leur appliquait les torches ardentes et les boutons de feu avec si peu d'effet sur leur invincible courage, qu'on eût dit qu'ils ne les sentaient pas (2). Ne vous en étonnez pas, dit-il, ils étaient pris d'ivresse. Qui les avait enivrés? Le voulezvous savoir? Ils avaient pris la coupe qui les avait enivrés. Voyez le bien-aimé disciple qui entre dans l'huile bouillante sans s'étonner, et qui en sort plus fort et plus vigoureux qu'il n'y était entré. D'où lui vient cette force? JDe la coupe qu'il avait prise à la Cène (3). Voyez saint André qui caresse et qui embrasse sa croix, qui en fait la chaire de l'Évangile et le théâtre de sa constance. D'où lui vient cette joie? Du sang de l'Agneau, qu'il immolait tous les jours. Voyez saint Laurent, qui bénit Dieu sur le gril ardent qui consume sa chair et qui fait distiller son sang avec sa vie, de ce qu'il lui a ouvert la porte du paradis. Voyez cette troupe victorieuse de saints qui triomphent au milieu de leurs supplices, et qui lassent la cruauté des bour-

(1) S. Aug. in psal. 78.

(2) In psal. 31.

■ 3) 8. Hier. /. 1. contra Ovianum.

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reaux par la fermeté de leur courage. Qui leur inspire cette générosité invincible à tous les plus cruels supplices, sinon ce vin mystérieux qui fait les martyrs, aussi bien que les vierges épouses de Jésus-Christ?

De plus, si nous craignons naturellement la séparation de lame et du corps, si le souvenir du tombeau, de la pourriture et des vers donne de l'horreur à nos sens, qui ne serait consolé par la participation de ce pain de vie, qui est le germe de la résurrection, dont la vertu fera quelque jour refleurir nos os et tirera nos corps de la poussière, pour les parer des douaires de l'immortalité? En effet, c'est dans cette vue que saint Chrysostôme (1) assure que les anges environnent le tombeau des morts qui ont reçu, avant leur départ, le saint Viatique, et qu'ils gardent leurs cendres comme un précieux dépôt qu'ils doivent un jour représenter dans cette assemblée générale du monde, où chacun sera jugé selon ses œuvres. C'est par la même raison que quelques célèbres théologiens (2) estiment vraisemblablement que le Sauveur du monde répandra sur ces corps glorieux, pour récompense de leurs fréquentes communions, des rayons d'une éclatante beauté, dont les autres ne jouiront pas. C'est dans ce même sentiment que les premiers chrétiens, persuadés de la force de la divine Eucharistie, l'enterraient, comme quelques-uns croient, avec le corps des fidèles, et mettaient, s'il faut ainsi dire, la vie et la mort dans un même sépulcre, sur la croyance qu'ils avaient que le corps du Fils de Dieu était effectivement le remède de

(î) L. 6. de Sacerd.

(2) Suarez.

l 'immortalité, le gage de la résurrection, le principe de la vie future selon les Pères.

Et pourquoi pensez-vous que tant de fois l'usage de cette chair vivifiante a rendu la santé aux malades par un miracle tout visible ; qu'elle leur a tenu lieu de nourriture durant plusieurs années, ne vivant que du trèssaint Sacrement ; qu'on les a vus élevés en l'air, parfumés d'une odeur extraordinairement douce, remplis d'une nouvelle vigueur et d'une joie extatique, éclairés d'une lumière merveilleuse, qui rayonnait sur leur visage par une glorieuse anticipation de leur béatitude, sinon pour nous montrer qu'il est la vie, non seulement des esprits, mais aussi des corps qu'il doit quelque jour venger de la mort et leur faire part des délices de l'éternité? Que si l'effet n'est pas si présent, s'il le diffère jusqu'à la fin du monde, ne croyez pas que sa vertu, pour être tardive et secrète, en soit pour cela moins efficace. Le levain n'enfle pas la pâte tout d'un coup, mais il demande du temps, afin de déployer sa chaleur et la répandre dans toute la masse. Ainsi le saint Sacrement, qui est le levain mystique de l'Évangile (1), fera un jour lever du tombeau toute la masse du genre humain ; mais la sagesse de Dieu en a déterminé le temps. Il y a des antidotes aussi bien que des poisons, qui ne sont pas présents, et qui ne laissent pas pourtant de faire leur opération, quoiqu'ils la fassent lentement. Il en faut ainsi juger de la divine Eucharistie. C'est l'antidote de la mort, également salutaire au corps et à l'âme de ceux qui le prennent ; mais il y a cette différence, que c'est un remède présent qui opère dans l'àme

(1) Matth. 13. 35.

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sans retardement et sans délai. Quant au corps, son action est plus lente, mais elle n'en est pas moins assurée. Je le sais, je le crois, que mon Rédempteur est rivant, et je suis certain de le voir un jour des yeux mêmes de la chair dans la gloire de son royaume (1). Mon espérance n'est pas seulement fondée sur les promesses qu'il a faites à tous les prédestinés de Tun et l'autre Testament, elle est appuyée sur le plus adorable de tous les mystères de la foi, qui est le mystère de son corps et de son sang, dont la participation nous fait membres de ce chef glorieux et nous donne un nouveau droit à la résurrection, et une part plus avantageuse à la gloire de son triomphe. Mes yeux, vous verrez ce divin visage, qui est le trône de la beauté essentielle, dont les regards font tous les bienheureux dans le ciel. Mon cœur, vous aimerez à jamais cette bonté souveraine, qui ravit par une heureuse nécessité tous les esprits de la céleste Jérusalem. Ma bouche, vous bénirez éternellement ce monarque qui la gouverne, et vous serez comme un temple consacré à ses louanges, qui retentira sans cesse de ces cantiques de joie, dont l'agréable harmonie ne sera point interrompue de larmes ni de regrets. Voilà ce qui console les serviteurs de Jésus-Christ et leur rend la mort si douce et si agréable. Une âme qui est intimement unie à son Sauveur par la grâce du Sacrement, ne trouve rien sur la terre qui soit capable de la toucher. Son plaisir est de penser aux félicités du ciel ; son désir d'en jouir; son bonheur, d'en posséder déjà la source, et d être près d'étancher sa soif dans ce torrent de dé-

(1) Job. 10. 25.

lices, où tous les soucis de la terre sont heureusement noyés.

Vous nie direz que ce qui arrive au corps n'est pas un sujet suffisant pour étonner un chrétien, mais qu'il doit craindre les maux de l'âme, et qu'il a sujet d'appréhender, non seulement les artifices et la malice de ses ennemis invisibles, mais encore les reproches de sa propre conscience, et le compte qu'il doit rendre à la justice de Dieu de tous les moments de sa vie, avant d'entrer dans l'éternité, où il va se jeter au hasard, sans savoir si elle sera pour lui bienheureuse ou malheureuse. J'avoue que cette crainte est fort juste. Mais s'il y a quelque chose qui puisse la modérer, je dis que c'est le pain céleste que le Fils de Dieu nous donne pour Viatique dans cette extrême nécessité. Véritablement, s'il fallait venir aux prises avec les démons, sans être couverts de sa protection, nous aurions sujet de douter du succès et de l'événement d'un combat si inégal. Un homme dénué, à l'heure de la mort, du secours et de ht vertu des sacrements, est un soldat sans armes, qui se précipite aveuglément dans le péril. Mais si j'ai dans ce duel le Fils de Dieu pour mon second, que peut tout l'enfer contre moi, quand je l'aurais sur les bras, si le ciel prend les armes pour ma défense? Si le démon s'efforce, par des craintes et des défiances injurieuses à la bonté de Dieu, de me faire tomber dans le désespoir de mon salut, Jésus-Christ est mon espérance; je ne puis croire, en le voyant si près de moi, qu'il vint me visiter avec tant d'amour, s'il avait envie de me perdre. S'il tache d'ébranler ma foi et de surprendre par ses prestiges la faiblesse de mon esprit, Jésus-Christ est ma lumière; je ne crains point le père

du mensonge, ayant logé au milieu de mon cœur la vérité même. Enfin, s'il me veut arracher l'amour de mon Dieu, Jésus-Christ est un feu consumant, son cœur une fournaise, où, étant une fois entré, il est difficile que ma charité se refroidisse.

Je n'ignore pas qu'il est mon juge, et que sa justice, qui est infiniment exacte et sévère, ne perde rien de ses droits, et n'épargne point les coupables, lorsqu'elle prononce l'arrêt de leur mort. Les théologiens enseignent qu'il exerce invisiblement cet office au moment du trépas, et quelques-uns pensent qu'il descend corporellement dans la chambre du criminel, de même qu'il viendra en personne au dernier jour qui mettra fin à tous les crimes du monde par le supplice éternel des pécheurs. D'autres disent qu'il se fait seulement voir aux yeux de l'esprit, comme s'il était présent. Quoi qu'il en soit, ils reconnaissent tous que ce jugement est effroyable, et que les plus justes, quand ils y pensent sérieusement, ne sont pas exempts de frayeurs. Mais, voyez, je vous prie, parmi toutes ces marques de rigueur, l'excès de sa miséricorde, d'avoir trouvé un si doux tempérament entre sa clémence et sa justice, qu'au même lieu où celle-ci doit me juger à la rigueur, celle-là ait établi son tribunal pour m'absoudre par un jugement favorable. Chose merveilleuse ! il prévient luimême son jugement par un sacrement d'amour; au même lieu où il doit examiner mes comptes, il pense à ma décharge, et m'en fournit les moyens. Avant d'être mon juge, il s'offre d'être mon avocat; et de peur de me refuser le ciel, il s'enferme dans mon sein, afin qu'il soit lui-même comme banni du paradis, si la colère de son Père en venait jusqu'au point de m'en vou-

loir exclure. Or, que peut donc craindre celui qui a gagné son juge, et qui en a fait le défenseur de sa cause et le témoin de son innocence (1)? Thémistocle, fuyant la fureur du peuple d'Athènes, qui avait conjuré sa mort après la guerre de Salamine, fut obligé de chercher son asile dans la cour du roi de Thessalie, qui était son ennemi, et d'aller se jeter aux pieds de la reine, pour implorer sa clémence. Cette princesse, qui était d'un naturel fort doux, le voyant prosterné en terre, fut touchée de sa disgrâce ; et le relevant promptement, elle lui donna son fils à l'heure même pour lui tenir compagnie, lorsqu'il se présenterait devant le roi ; l'assurant que, s'il le conjurait par ce jeune prince» qu'il aimait uniquement, de le recevoir en sa grâce, il ne lui pourrait rien refuser. Aussi était-ce une manière de prière, comme dit Thucydite, qui ne pouvait être rejetée. 0 mon frère, viendra le jour qu'étant pressé de la mort, il faudra sortir du monde ; et alors vous voyant abandonné des créatures et destitué d'amis, vous serez contraint de> recourir à Dieu et de lui crier pardon. Que si par malheur vous l'avez rendu votre ennemi par les désordres de votre vie, hélas! que ferez-vous ? Votre perte n'est-elle pas sans ressource? Non; il vous reste encore un moyen de le fléchir et de regagner sa faveur. Adressez-vous à la Reine du ciel, votre souveraine Maîtresse; demandez-lui humblement qu'elle vous donne son Fils, et le recevant avec un profond respect sous le voile du Sacrement, conjurez le Père éternel, par les plaies que l'amour lui a fait souffrir, de recevoir votre pauvre âme, et de répandre sur vous les rayons

(l) Chrysol. Serm. 144.

a l'école du tabernacle. 180

dosa bonté. Il n'est pas possible qu'il vous rebute; quand sa juste indignation aurait changé son cœur en un diamant, le sang de cet Agneau est capable de le ramollir.

Il se peut faire que le souvenir de vos offenses trouble la paix de votre àme ; mais si la voix de votre conscience s élève contre vous, celle de Jésus-Christ parlera pour voire défense; si vos péchés demandent justice, son sang demandera votre grâce ; et quelque grand coupable que vous soyez, si, dans ce redoutable moment, touché d'un sincère repentir de l'avoir offensé, vous lavez les taches de votre âme dans le bain de la pénitence, avant de recevoir cette divine viande, alors trouvant votre cœur disposé aux salutaires impressions de son amour, j'ose dire qu'il le remplira de joie, et qu'en bannissant le trouble, il l'établira dans un repos inaltérable : car c'est le partage des prédestinés, de mourir avec assurance (1). Leur trépas est un sommeil semblable à celui du lion, qui dort en assurance après avoir fait un grand carnage, et qui fait peur, en dormant, à tous les animaux de la terre. Après avoir détruit leurs péchés par la pénitence, ils vont comme des lions à la conquête du paradis, et font trembler les démons, même en succombant à la mort, parce qu'ils sont tout rouges du

g de Jésus-Christ, qui s'est immolé pour leur redonner la vie. Voilà ce qui les sépare des réprouvés, qui ne sortent de ce monde qu'avec horreur et désespoir, au lieu que ceux-ci meurent contents* le rire sur les li'vivsef la joie au cœur; ou s'ils verseni quelques larmes et quelques soupirs, ce sont des gémissements

(l) Ps. 4.9.

de colombes, qui ne souhaitent rien tant que de voler prompte ment dans le sein de Dieu (1). Mais le pécheur, que sa mauvaise conscience a rendu semblable aux corbeaux, tient un langage tout contraire. Quel est le cri du corbeau? A demain, à demain, qu'on ne me presse point, dit Hugues de Saint- Victor. Et quand on vient lui dire : Monsieur, pensez à Dieu : C'est bien mon dessein, dit-il, j'y penserai, il y a encore du temps. Monsieur, ne voulez-vous pas recevoir les Sacrements? Eh! je suis accablé de mal, il faut attendre que je sois plus à moi. Monsieur, dans les grandes maladies, on ne sait ce qui peut arriver ; vous savez qu'on y est souvent surpris ; désirez-vous qu'on appelle un confesseur? Demain, qu'on me le fasse venir. Monsieur, le délai est dangereux ; si vous négligez ce moment , il sera peutêtre trop tard : les médecins nous font peur. Quoi ! suis-je donc jugé des médecins? Le moyen en si peu de temps de faire pénitence? Ce n'est pas ainsi que parlent les vrais disciples de Jésus-Christ, ce n'est pas là le gémissemenUde la colombe. Le juste, qui se voit attaqué et qui sent les premières atteintes de son mal, ne diffère point à mettre ordre à sa conscience. Il commence d'abord par se réconcilier et par guérir les plaies spirituelles de son âme, afin que Dieu bénisse les remèdes corporels ; et s'il faut enfin céder à la force du mal, il ne craint point qu'on lui vienne apporter la nouvelle de son trépas, il l'attend avec une grande égalité d'esprit, il la reçoit sans se troubler, il en témoigne quelquefois même de la joie. N'attendons point, dit-il, l'extrémité ; les Sacrements ne hâteront point la mort

(1) Tract, de super, excell. Baptis. Ckristi.

a l'école du tabernacle. 191

du corps et mot iront mon âme en assurance. S'il faut quitter les biens du monde : c'était un dépôt que Dieu m'avait consigné, il est juste de le lui rendre quand il le demande. S'il faut laisser une famille affligée et des enfants orphelins : ils sont plus à Dieu qu'à moi ; s'il en veut prendre tout le soin, je ne leur serai plus nécessaire. Enfin, s'il faut mourir : je savais bien que j'étais mortel; il faut donc suivre celui qui m'appelle; il est mon maître, il est mon père, je m'abandonne à sa miséricorde.

0 mon unique espérance, mon très-doux Jésus! me voici en un état où il faut que toutes les créatures me délaissent, et que je demeure seul au combat sans secours et sans assistance. Mais puisque vous êtes mon protecteur, il est aisé de m'en passer; et si j'entre dans un lieu inconnu, dont les routes sont dangereuses, ma consolation est que j'ai un bon guide, et que je ne puis dans sa compagnie ni me perdre, ni m'égarer. Oh ! qu'il est souhaitable de mourir après avoir reçu le pain dévie! Je porte en mon sein un trésor immense; ma mort peut-elle être plus précieuse? J'attends une couronne éternelle ; peut-elle être plus favorable? Je suis presque la source de ma béatitude; peut-elle être plus heureuse?

IIIe CONSIDÉRATION.

Conclusion.

En vérité, âme chrétienne, n'est-ce pas un Dien inestimable de mourir dans le sein du Fils de Dieu, de remettre notre âme entre ses mains, et de nous cacher

dans ses plaies, afin d'y être à couvert de la colère de son Père? Hélas! je vous l'ai déjà dit, quand notre dernière heure sera venue, et que la mort fera ses approches, nous serons abandonnés de tous les hommes, les douleurs nous environneront de toutes parts, les démons nous tendront des pièges, l'image de nos crimes nous épouvantera, le monde nous tournera le dos, et nous fera voir combien il est perfide. Il n'y a que Jésus- Christ qui demeurera avec nous ; mais c'est assez, puisqu'il vaut mieux lui seul que toutes choses. C'est pourquoi je vous conjure, par le soin que vous devez avoir de votre salut éternel, qu'aussitôt que vous serez atteint de quelque maladie, vous ayez recours à lui avant toutes choses, et que vous ne tardiez point à vous servir des remèdes qu'il a établis dans l'Eglise, et surtout du Sacrement de son Corps. Le Fils de Dieu est mort pour nos péchés : si vous voulez que votre mort soit heureuse et paisible , hâtez-vous , avant de mourir , de manger la chair de cet Agneau, et de boire le sang qu'il a versé pour vos offenses (1). Montrez par là avec quelle ardeur vous soupirez après votre chère patrie. Et comme les Israélites ne jouirent du repos dans la terre qui leur avait été promise qu'après avoir versé beaucoup de sang et défait leurs ennemis, faites en sorte que vous ne sortiez point du monde pour entrer dans la terre des saints, que vous n'ayez détruit tous vos ennemis par la pénitence, et pris le sang de Jésus- Christ, qui est le remède de la mort et le gage de votre immortalité glorieuse. Car. si les Papes, dans leurs voyages, font porter devant eux le Sacrement avec

(!) Glossa in "23 Exodi.

A l'école du tabernacle. 193

l'étendard de la croix, quel voyage plus important et plus dangereux pouvez-vous faire que celui de l'éternité? Je dis plus important, car il s'agit de votre souverain bien ; et plus dangereux, parce qu'à moins que le Fils de Dieu ne vous regarde d'un œil favorable, vous ne pouvez espérer de salut. Ne soyez donc pas si téméraire que d'entreprendre ce grand voyage, sans l'appeler à votre secours et le prendre pour votre guide.

Mais si vous voulez qu'il vous soit favorable à ce dernier moment, faites dès à présent cet inviolable propos de ne laisser écouler aucun jour sans lui rendre quelque hommage ou quelque témoignage de votre amour. Si vos affaires ne vous permettent pas d'assister au sacrifice de la messe, au moins entrez dans l'église pour faire la cour à votre Roi, et recevoir sa bénédiction. Si vous ne le pouvez pas, tournez-y pour le moins votre cœur, envoyez-y vos vœux, vos soupirs, vos gémissements , afin de lui témoigner le regret que vous avez d'être privé de son aimable présence. Que s'il arrive qu'on le porte dans les rues, montrez en cette rencontre que vous vous faites gloire de le servir à la vue du ciel et de la terre. Enfin, ne négligez aucune occasion de l'honorer; mais embrassez-les toutes avidement, surtout celle de communier souvent, et tâchez de le faire à chaque fois avec autant de ferveur que si la Communion que vous faites devait être la dernière de votre vie. Me le promettez-vous? Etes-vous résolu de tenir votre promesse? Ah! si cela est, assurez-vous que ce divin Sauveur, qui a promis de demeurer avec nous jusqu'à la consommation des siècles, ne vous abandonnera ni à la vie, ni à la mort. Mais si vous méprisez

ce conseil, si vous n'avez que des froideurs pour cet adorable mystère, où pensez-vous trouver de la ferveur et de la consolation à l'heure de votre trépas ? Ne craignez-vous point qu'il ne se venge de vos mépris, et qu'il ne vous laisse alors dans l'insensibilité de votre salut? Ah! Seigneur, ne le permettez pas, détournez ce malheur loin de moi, car vous êtes mon unique refuge ; je n'ai point d'autre asile que vos plaies, et je n'en désire point d'autre. Vous êtes ma seule défense, mon salut, ma béatitude, ma vie pour toute l'éternité (1).

NEUVIÈME LEÇON

Le Fils de Dieu dans le saint Sacrement est l'asile des pécheurs; il s'offre pour eux à la justice divine, il leur procure des grâces pour se réconcilier avec Dieu et pour apaiser sa colère.

Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous donnerai une nourriture qui réparera vos forces. (Matth. xi, 28).

C'est ajuste titre que tous les peuples rendent hommage à la divine Eucharistie, parce que c'est un bien universel qui s'étend à toutes les conditions des hommes, qui donne au monde sa dernière perfection, qui

(1) Philo Garpftth. in 1 Cani. ad har vrrba : leclulus noster Floridus.

a l'école du tabernacle. 195

affermit l'empire de Jésus-Christ sur un atome, qui porte toutes les substances sur de faibles accidents, et toute la lumière des esprits sur des nuages et sur des ombres.

Toute TÉglise militante est appuyée sur cette pierre fondamentale; et, comme toutes les lois qu'elle prescrit, sont des lois d'amour; les devoirs et les exercices qu'elle pratique, des exercices d'amour; la félicité qu'elle possède, la jouissance de l'amour ; le Dieu qu'elle adore, le Dieu d'amour ; de même, le fondement qui la soutient et qui la supporte, est un mystère d'amour.

Toute l'Église souffrante en reçoit les influences ; et quoique l'absence de ce Soleil de justice la laisse dans la nuit, néanmoins c'est de lui que les âmes prisonnières, qui se purifient dans le feu de la justice de Dieu, tiennent la grâce qui les anime, la force qui les soutient, la consolation qui adoucit leurs tourments, et la faveur qui les termine : comme le soleil visible ne laisse pas de faire briller les étoiles sur nos tètes, quoiqu'il soit caché sous nos pieds durant la nuit.

Toute l'Église triomphante ne se nourrit que de cette viande divine, qu'elle mange à découvert; la joie de tous les peuples du monde, qui s'y viennent rendie. comme au centre de leur repos, est fondée sur la lumière de gloire ; la gloire, sur l'amour; l'amour, sur la grâce; la grâce, sur le Sacrement de l'autel, qui en est la source primitive (1).

Enfin, tous les états du Fils de Dieu et toutes les richesses de son royaume dépendent de ce trésor eucharistique ; et j'ose dire que, s'il n'y avait point de

(l) Ps. 86. 5.

Sacrement, il n'y aurait point de foi, car c'est le soleil qui l'éclairé ; point d'espérance, c'est l'appui qui raffermit; point d'amour, c'est la fournaise où il s'allume; point de religion, c'est la victime qu'elle immole: point de martyrs, c'est le sang qui les anime ; point de vierges, c'est le vin qui les produit; point de confesseurs, c'est le mystère qui les sanctifie ; point de prédestinés, c'est le pain qui les nourrit. Les pénitents, dit saint Cyprien, le regardent comme le port où ils aspirent; ceux qui commencent une vie nouvelle, comme le lait de leur enfance spirituelle ; les vertueux, comme leur force ; les parfaits, comme l'essai de leur béatitude; les affligés, comme leur asile; les malades, comme leur remède ; les agonisants, comme le germe de leur résurrection et la racine de leur immortalité.

Il n'y a que le pécheur qui est dans la disgrâce de Dieu, dont l'état est si déplorable qu'il est indigne de s'approcher des divins mystères. Le saint Sacrement n'est que pour les vivants, et le pécheur est au rang des morts; c*est le banquet des amis, et le pécheur est au rang des ennemis ; c'est le pain des anges, et il est esclave des démons ; c'est le paradis de la terre, et il porte l'enfer dans sa conscience, enfer dont la peine est d'être privé du corps de Jésus-Christ, comme celle des enfers est d'être privé de sa divinité.

Néanmoins, si le pécheur est si malheureux que d'être retranché de la communion des fidèles pendant qu'il est dans son péché, il lui reste encore cet! e consolation qu'il peut assister au sacrifice. S'il ne peut pas recevoir le Sacrement, il peut l'adorer ; et s'il ne lui sert pas de nourriture, il lui sert de bouclier qui le couvre contre les traits de la justice de Dieu. C'est le

a l'école du tabernacle. 197

sujet de cette Leçon, où l'on montre que le Sauveur de nos âmes est dans le divin Sacrement comme une victime innocente et pacifique, qui apaise la colère de Dieu contre les pécheurs, comme il l'apaisa sur la croix, savoir : 1° en lui regagnant le cœur de ces rebelles; 2° en rétablissant son empire ; 3° en réparant la gloire et l'honneur qu'ils lui ravissent ; 4° enfin, en prenant la place du pécheur, et en faisant par amour tout ce qu'il devrait faire lui-même par droit de justice.

Ire CONSIDERATION.

Je dis, en premier lieu, que Jésus apaise la colère de son Père en lui regagnant le cœur des pécheurs, et en les obligeant à lui rendre l'amour qu'ils lui doivent. La colère de Dieu est comparée à celle du lion, parce que la colère du lion procède d'une chaleur excessive qui lui cause une fièvre continuelle ; et la colère de Dieu procède d'un désir extrême qu'il a de se foire aimer, respecter et obéir par ses créatures. C'est pourquoi, comme la première chose qu'il demande de nous c'est l'amour, aussi le refus qu'on lui fait d'un si légitime devoir lui est infiniment sensible. Dieu a deux centres, où il se plaît comme dans un lieu de délices : le premier est en lui-même, dans son être infini et dans les glorieux attributs de sa Divinité ; le second est dans le cœur des hommes, où il a mis ses complaisances : Je suis dans mon Père, et mon Père est dans moi (1) ; voilà sa première demeure. Si quel-

(l) Joan. 10. 38.

qu'un m'aime, mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui, et nous demeurerons en lui (1) ; voilà la seconde. Dans la première, il jouit d'un parfait repos, qui ne peut être traversé. Il se connaît parfaitement lui-même ; se connaissant, il s'aime d'un amour souverain; s'aimant, il se possède d'une délicieuse jouissance, et dans cette possession, il trouve un repos inaltérable, une paix incréée, dit saint Anselme, laquelle, par conséquent, ne peut être altérée, parce que, comme elle n'a point de principe supérieur qui puisse la produire, ainsi elle n'en a point qui puisse la troubler. Une paix infinie, dit saint Thomas, laquelle, par conséquent, n'a point de contraire, parce que l'opposition ne se trouve qu'entre deux natures différentes ; et où il y a diversité de natures opposées, il y a des bornes et des limites qui les séparent. Un repos actif et passif, disent les théologiens, parce qu'il possède la paix et qu'il la donne : il la possède, parce qu'il a la plénitude de l'être ; il la donne à la créature, parce que le repos dont* elle est capable n'est autre chose que la fin du mouvement, et Dieu est la fin de tous les mouvements des créatures. Il y a cette différence entre le repos qu'il donne et celui qu'il possède, que celui-là est la fin du mouvement, et celui-ci est le principe immobile qui donne le mouvement à toutes choses. Le repos des créatures est un fruit de leur travail, et le repos de Dieu est un apanage de sa nature. Le repos des créatures présuppose le mouvement; le repos de Dieu l'exclut à son égard et le termine à l'égard de tout ce qui n'est point Dieu.

I) Joan. 14. "23.

a l'école du tabernacle. 199

Il est donc vrai que la tranquillité règne absolument dans sa première demeure ; mais il n'en est pas ainsi de la seconde, qui est le cœur humain. Il y a toujours du changement, et quoiqu'il ait seul le droit d'y habiter, il est souvent chassé indignement de sa propre maison. Il y vient avec inclination, il y demeure avec plaisir; mais quand il est obligé d'en sortir, il ne le fait qua\ ec violence, et voilà le sujet de sa colère. Quand le feu est assiégé par son contraire dans le sein d'une nuée et qu'il est contraint d'en sortir, il fait des orages et des tempêtes. Dieu est un feu consumant, et le cœur de l'homme est son centre. Quand il est attaqué par le péché, avec lequel il ne peut compatir, et que cet ennemi mortel prend sa place, que faut-il attendre de lui qu'une juste indignation qui fasse éclater les foudres de sa colère? N'a-t-il pas sujet de s'offenser? Pensez-vous qu'il soit indifférent de perdre une âme qui lui a coûté son sang, après y avoir mis tant de trésors; après l'avoir embellie de sa grâce, ornée de vertus, enrichie de ses dons?

Quel moyen donc d'apaiser les justes mouvements de son courroux, sinon en regagnant ce cœur rebelle et en le ramenant à son devoir? Mais qui peut mieux le faire que le sang précieux de l'Agneau, qui tombant sur le Calvaire fendit les rochers et ouvrit les tombeaux pour en faire sortir les morts? Si les empereurs romains, en faisant seulement attacher un lambeau de pourpre à la porte d'un palais qu'ils voulaient occuper, en prenaient la possession que personne n'osait leur disputer, qui pourrait refuser au Fils de Dieu la possession de son cœur, envoyant cette pourpre royale de son humanité, qui se présente pour nous en demander l'entrée? Saint

Augustin recevant les Donatistes à la communion de l'Église, et considérant leur âme comme le temple du Fils de Dieu, qu'ils avaient profané par leurs erreurs, leur disait avec une extrême compassion : 0 misérable maison ! reconnais celui dont tu portes les armes : tu portes les armes de Jésus-Christ, ne te donnes donc pas en proie à Donat.

0 pécheur ! quand le prêtre élève l'hostie , ou que l'Eglise l'expose sur les autels , n'entends-tu point quelquefois la voix de cet adorable sang , qui te dit au fond de lame : Demeure infortunée, malheureuse retraite des démons , ne veux-tu pas reconnaître ton légitime maître? Fais ce que tu voudras : voilà ton Sauveur, de qui dépend ton salut et ton bonheur éternel. Tant que tu seras privé de son amour et séparé de la communion de son corps , tu seras toujours misérable. 0 déplorable maison , qui portes les armes de Jésus- Christ , ne t'abandonne pas au démon , qui ne respire que ta ruine et ton malheur éternel? Certainement, c'est une forte machine pour battre le cœur d'un pécheur, que la présence du Fils de Dieu dans le trèssaint Sacrement; et je ne m'étonne pas si saint Bernard le tenant entre ses mains et le montrant au duc d'Aquitaine, qui était plus furieux qu'un lion, le renversa par terre, et d'un cruel persécuteur en fît un admirable pénitent; les démons mêmes tremblent devant lui et sont contraints, malgré leur fureur et leur obstination, de lui rendre obéissance.

IIe CONSIDÉRATION.

Considérons cette vérité sous un autre jour, et voyons comme le Sauveur du monde, dans le très-saint Sacre-

a l'école du tabernacle. 201

ment, apaise la colère de Dieu en réparant son honneur. Dieu a deux biens dont il est infiniment jaloux, sa béatitude et sa gloire. Sa béatitude est un bien intérieur, sa gloire est un bien extérieur. Pour être heureux, il n'a besoin de personne , parce qu'il possède la félicité de lui-même et par lui-même. Pour être honoré et respecté, il a besoin de sa créature , parce que l'honneur et le respect viennent du dehors, et dépendent de l'estime et de la volonté de celui qui les rend. De là vient que sa béatitude ne peut croître , parce qu'elle est infinie; ni diminuer, parce qu'elle est immuable : mais sa gloire est capable d'accroissement et de diminution, parce qu'elle dépend de la liberté des créatures , qui peuvent plus ou moins le glorifier. C'est pourquoi il travaille hors de lui-même, non pour accroître sa puissance , mais pour la faire connaître ; non pour élever sa grandeur, mais pour en imprimer l'estime ; non pour acquérir de nouvelles lumières de sagesse , mais pour la répandre sur ses ouvrages , afin que l'homme , ravi de leur beauté, s'élève par ce moyen à la connaissance et à l'amour de leur auteur. Il est donc au pouvoir de l'homme d'accroître la gloire de Dieu à mesure qu'il en conçoit une plus haute estime, et qu'il la témoigne par un culte plus religieux et par une soumission plus respectueuse. Mais aussi il est en son pouvoir de la diminuer, et c'est ce qui provoque la colère de Dieu. Il n'est pas au pouvoir du pécheur de toucher à la béatitude de sou Créateur, mais il peut lui ravir l'honneur qui lui est dû ; il ne peut affaiblir sa puissance , mais il peut la mépriser ; il ne peut lui ôter sa bonté , mais il peut la méconnaître ; il ne peut offusquer sa sagesse , mais il peut fermer les yeux, de peur qu'elle ne l'éclairé. Ce

mépris, cette ingratitude, cette méconnaissance, fait le péché de l'homme et l'offense de Dieu : l'offense attire l'indignation divine, l'indignation fait retomber la peine sur le coupable. Voilà ce qui provoque la colère de Dieu, et voilà ce qui l'apaise.

Le pécheur irrite Dieu par un mépris insolent de ses perfections ; et le Sauveur du monde l'apaise, parce qu'il répare ce tort avec un avantage incomparable, vu qu'il n'y a rien au ciel et sur la terre qui lui rende tant d'honneur, ni qui fasse paraître avec plus d'éclat sa bonté, sa sagesse, sa puissance, et tous ses attributs infinis, que l'adorable Sacrement de l'autel.

Le monde est un beau miroir de la grandeur de Dieu, qui a signalé sa puissance dans la production des créatures; sa sagesse, dans leur conservation; sa providence , dans leur conduite ; son amour , dans leur harmonie ; sa bonté, dans leurs perfections ; son éternité , dans leur durée; son immensité, dans leur multitude et leur étendue.

Plus beau et plus éclatant est le miroir de 1 ame qui est en état de grâce ; et si nous avions assez de foi, nous trouverions plus de sujet d'admirer la grandeur de Dieu dans la conduite d'un seul homme de bien , que dans toutes les plus riches pièces de l'univers.

Plus parfait et plus excellent encore est celui d'une âme qui est en gloire, parce que c'est dans cet état que Dieu met la dernière main à son image, qui est si éclatante dans les bienheureux, qu'il ne fait point de difficulté de les appeler des dieux (1).

Mais le très-saint Sacrement est au-dessus de tout

(1) Joan. 10. 3i.

a l'école du tabernacle. 203

cela, ce que le soleil est au-dessus des étoiles, qui disparaissent en sa présence.

Assemblez tout ce qui est dans l'univers, y comprenant toutes les merveilles de la nature, de la grâce et de la gloire; après tout, Dieu n'y est que par participation : mais pour le très-saint Sacrement , il y est par sa propre substance. Dans le monde, je ne vois que les ruisseaux ; mais ici toute la mer est la source de ses bienfaits ; là les rayons, ici le corps du soleil ; là les parties, ici le tout.

Dans le monde, je ne vois pas la millième partie de ses perfections ; car il peut faire un million de mondes plus grands que celui que je vois : mais il ne peut rien faire de plus grand que ce que j'adore dans cet auguste mystère qu'il opère sur nos autels. Enfin, le monde me découvre bien des grandeurs de Dieu, mais il ne me donne pas la force de les aimer ; au lieu que le trèssaint Sacrement m'en donne la science et l'amour, la connaissance et la reconnaissance tout ensemble : et pour comble de bonheur, en me servant de tableau, pour voir combien Dieu est aimable , il me sert en même temps de sacrifice pour lui témoigner combien je l'aime. Car je ne puis lui rendre plus d'honneur qu'en lui offrant cette victime et en immolant un Dieu pour adorer un Dieu.

Je vais plus loin : Dieu même ne peut se procurer plus de gloire qu'il n'en reçoit de son Fils en cet état. Il peut bien se glorifier lui-même par connaissance et par amour ; mais il ne peut pas se glorifier par soumission, parce que la soumission présuppose de l'inégalité dans la personne qui se soumet. La créature raisonnable peut bien glorifier Dieu par connaissance.

par amour et par soumission ; mais elle ne peut pas égaler le mérite ni l'excellence de son objet, car du fini à l'infini, il n'y a point de proportion.

Il n'y a que Jésus-Christ, qui étant Dieu et homme tout ensemble, et joignant dans le très-saint Sacrement la soumission de la créature à la grandeur de la Divinité, rend à son Père infiniment grand et infiniment aimable tout l'amour, tout l'honneur et tout le respect qui lui sont dus. Car c'est en ce mystère, disent les Pères, qu'il descend jusqu'au dernier degré de son anéantissement. Son abaissement dans l'Incarnation est, à la vérité, prodigieux; car il s'est anéanti jusqu'à la forme de l'homme, jusqu'à la forme du pécheur, jusqu'à la forme du criminel, jusqu'à la mort de la croix : mais dans le saint Sacrement, il me semble qu'il descend encore plus bas. Dans l'Incarnation, il s'unit à son adorable humanité, qui est le chef-d'œuvre du Saint- Esprit; mais dans la transsubstantiation, il se lie aux accidents du pain. Là il prend la ressemblance du pécheur, ici il entre dans le cœur du pécheur. Là il ne descend qu'une fois, ici à toute heure et presque atout moment. Là il resserre son immensité à la mesure d'un petit corps, ici il la resserre sans mesure, et son corps, dépouillé de son extension naturelle, ne garde plus aucune dimension. Mais au moment où il perd la mesure et l'étendue de son corps, il fait paraître la dernière mesure de son anéantissement, qui comprend toutes les autres, parce que pour mesurer l'humilité du Fils de Dieu à diverses reprises , il faut voir la distance de Dieu à l'homme, voilà la mesure de sa naissance; de Dieu à la condition de serviteur, voilà la mesure de sa vie passible; de Dieu à la mort, voilà la mesure de la

a l'kcolk DU TAIîERNACLE. 205

croix et du tombeau. Mais pour la mesurer tout d'un coup par le dernier de ses anéantissements , il faut voir la place qu'il prend ici, qui est celle de l'homme pécheur, de l'esclave et du mort tout ensemble. Car, étant sur l'autel en état de victime, qui ne voit que la victime doit tenir la place de celui pour lequel on l'immole? Or, pour qui est-ce qu'on immole cette victime innocente? N'est-ce pas pour des hommes pécheurs, pour des esclaves, pour les vivants et pour les morts? Tenant donc la place des pécheurs, ne fait-il pas par amour ce qu'ils devraient faire par justice pour apaiser la colère de Dieu?

IIP CONSIDERATION.

Cette dernière considération, jointe aux précédentes, montre le besoin que nous avons du sacrifice de l'autel, vu que toutes les satisfactions que l'on peut faire à la divine justice, supposé le péché, sont des remèdes nécessaires; mais eu égard à l'indignité du pécheur, ce sont des moyens insuffisants qui ne peuvent pas avoir l'effet qu'on prétend. Il n'y a que Jésus-Christ qui soit capable de satisfaire pour nous, et c'est pour cela qu'il vient tous les jours sur l'autel, comme une victime de propitiation, afin de réparer les offenses que nous commettons, et que nous ne pouvons pas effacer, en quoi il y a sujet d'admirer l'excès de sa bonté, qui a trouvé moyen de suppléer à nos faiblesses.

Le pécheur offense Dieu par orgueil, et par conséquent il doit l'apaiser par les actes d'une profonde humilité. Le Fils de Dieu prend sa place, et se mei en

un état d'humiliation qui durera jusqu'au dernier jour de l'univers.

Le pécheur offense Dieu par complaisance ; car tout péché est conçu par le plaisir, formé par le consentement, et enfanté par les œuvres. Il doit donc l'apaiser par la douleur, et prévenir la peine qu'il mérite par un châtiment volontaire; car Dieu ne punit jamais un crime deux fois ; et quand il voit un pénitent couvert du sac et du cilice, il est trop bon pour ajouter mal sur mal. Le Fils de Dieu prend sa place, et se met en état de pénitent, lui qui n'a jamais commis aucun péché. Il se couvre des espèces comme d'un sac ou d'un cilice. Il se prive de l'usage des sens, pour venger le libertinage des nôtres. Il s'enferme dans l'hostie, comme dans une prison amoureuse, pour rompre les chaînes de notre servitude.

Le pécheur offense Dieu par présomption, s'appuyant sur sa miséricorde, pour mépriser sa justice. Il faut donc qu'il l'apaise par la crainte de ses divins jugements, et qu'il tremble devant lui d'une sainte frayeur, pour arrêter le cours de ses vengeances, comme nous voyons que l'orage pardonne aux roseaux qui plient sous la violence des vents et arrache les chênes qui lui résistent. Le Fils de Dieu prend sa place et se met dans un état respectueux, pour adorer la majesté de son Père. Il rend hommage à sa grandeur; il tremble pour ainsi dire, non pour lui, mais pour les siens ; et si ordinairement la main s'expose pour le chef, et que le cœur tremble pour la tête, ici le chef s'expose pour la main, et la tète tremble pour le cœur.

Le pécheur offense Dieu par aversion, car tout péché a deux visages, l'un de haine, l'autre d'amour; l'un

(Téloignement, l'autre d'attache; l'un de poursuite, l'autre de fuite. Il s'attache à la créature et s'éloigne du Créateur; il fuit l'un et poursuit l'autre ; il aime le mensonge et hait la vérité. Il faut donc qu'il l'apaise par un retour amoureux et par une conversion volontaire, qu'il aime ce qu'il a eu en horreur, et qu'il déteste ce qu'il a aimé. Le Fils de Dieu prend sa place. Il fait du saint Sacrement une fournaise d'amour, et il met son cœur tout en feu, pour brûler tous nos liens et consumer la matière de nos crimes, qui allume la colère de son Père.

Enfin, quoi que le pécheur puisse faire, il faut qu'il ait recours à la miséricorde de Dieu, ne pouvant satisfaire à sa justice, et qu'il demande pardon, puisqu'il ne peut le mériter. Le Fils de Dieu prend sa place. Il est dans le saint Sacrement en forme de suppliant, et quoiqu'il se prive de l'usage de la parole, il n'abandonne pas pour cela l'usage de la prière. Tout parle en lui pour le pécheur. Son cœur, ses mains, son chef, ses cicatrices poussent des cris attendrissants qui demandent le pardon de nos offenses. Il fait encore aujourd'hui sur l'autel ce qu'il faisait sur la croix. Il prie pour ses ennemis, et s'il ne verse pas son sang sur la terre, il le répand sur leurs cœurs, qui sont plus durs que les rochers. S'il ne mérite plus, il nous donne ses mérites; s'il n'est plus en état de souffrir, il nous applique le fruit de ses souffrances, et enfin, s'il n'est plus en état de mourir pour nous, il présente sa mort en sacrifice à son Père, sacrifice qui n'est rien moindre que celui du calvaire; même victime, même cœur, même amour, et par conséquent même force pour apaiser la colère de Dieu et contenter sa justice. 0 mon très-aimable Sau-

veur, que nous vous sommes obligés de nous avoir établi cet asile ! Hélas ! parmi tant de crimes et de dérèglements, qui pourrait arrêter le cours des vengeances divines, si le sang de cet Agneau ne demandait miséricorde? Qui pourrait nous sauver du déluge, si cette arche sacrée ne nous ouvrait son sein, pour nous délivrer du naufrage?

0 Père éternel, regardez la face de votre Fils (1). Il est vrai , nous sommes pleins de vanité et d'orgueil ; mais son humilité couvre notre insolence et notre présomption. Nous sommes des ingrats; mais il satisfait pour nos ingratitudes. Si nos péchés sont grands, sa satisfaction est encore plus grande. Si nos démérites sont excessifs, ses mérites sont infinis. Si la voix de nos péchés crie vengeance, la voix de son sang demande miséricorde. Détournez vos yeux de nos crimes, regardez ses plaies et ses souffrances, et pour l'amour de votre Fils, pardonnez à ceux pour lesquels il a tout donné jusqu'à sa vie.

(I) Ps. 83." 10.

a l'école du tauernacle. 209

DIXIÈME LEÇON

Le Fils de Dieu ne demande que notre cœur en reconnaissance de tous les biens qu'il nous fait dans le très-saint Sacrement.

Mon Fils, donnez-moi votre cœur.

(Prov. xxiii, 26.)

Ce n'est pas assez de recevoir, il faut rendre. Un des plus doux sentiments de lame vraiment fidèle, c'est celui de la gratitude ; et de même qu'il n'y a rien de plus libéral que l'amour qui est dans le cœur de Dieu, de même il n'y a rien de plus reconnaissant que le même amour, lorsqu'il est dans le cœur de la créature. Mais que pouvons-nous rendre à Dieu pour reconnaissance de tous les biens que nous recevons dans le très-saint Sacrement? Saint Bernard (1) fait à cette demande une excellente réponse, en disant que nous ne pouvons rien faire qui soit plus digne d'un chrétien que de donner notre cœur à celui qui l'a fait.

C'est une chose digne de considération que Dieu, dont les deux mains sont comme deux sources inépuisables, qui coulent avec abondance dans le sein des créatures, ne cesse de crier autour de l'homme, et de lui demander sans cesse, comme s'il ne pouvait se passer de lui. Et que lui demande-t-il ? son cœur : Mon Fils , donne-

(I) Ep. 353.

moi ton cœur. Il semble que toute la vie spirituelle n'est autre chose qu'un entretien de Dieu avec l'àme , et de l'àme avec son Dieu : de Dieu qui demande à l'âme son cœur; de l'àme qui donne son cœur à Dieu. Dieu dit à l'àme prédestinée : Préparez vos cœurs au Seigneur (\) , disposez-vous à suivre les traces de ma Providence, rendez- vous capable de mes faveurs. Et l'âme répond à Dieu : Mon cœur est prêt, 6 Seigneur, mon cœur est prêt (2) à la consolation et à la désolation, à la prospérité et à l'adversité, aux voies de rigueur et aux voies de douceur. Dieu dit à l'âme prédestinée : Convertissez-vous à moi de tout votre cœur (3) ; quittez les délices de la terre , puisque vous avez celles du ciel ; quittez les créatures , puisque vous avez le Créateur. Et l'âme prédestinée dit à Dieu : Je me tournerai, Seigneur , de tout mon cœur vers vous (4), et je vous confesserai tout ensemble vos bontés et ma malice, vos bienfaits et mon ingratitude, vos miséricordes et mes misères. Dieu dit à l'àme prédestinée : Jérusalem, lave ton cœur, efface les taches qui le souillent (5), parce que mon cœur est extrêmement pur ; ma grâce, pure; mon esprit, pur. Et l'àme dit à Dieu : 0 Dieu, créez en moi un cœur pur (6). 0 Dieu, vive source de pureté, lavez mon cœur dans votre sang, purifiez-le dans les flammes de la plus ardente charité. Dieu dit à l'àme prédestinée :

(1) 1. Reg. 7. 3.

(2) Ps. 56. 8.

(3) Jo. 2. 12,

(4) Ps. 9. 2.

(5) Jérus. 4. 14.

(6) Ps. 50. 12.

a l'école du tabernacle. 211

Que la paix de Lieu, qui surpasse toutes pensées, garde vos cœurs et vos esprits (1). Mettez la paix à l'entrée de votre cœur, comme le chérubin à l'entrée du paradis terrestre, pour en garder les avenues et bannir tout ce qui peut tant soit peu troubler son repos, qui surpasse tous les contentements sensibles. Et l'âme prédestinée répond à Dieu : Quand une armée d'ennemis serait contre moi, je n'en aurais pas peur (2). Quand le ciel tomberait en éclats sur ma tête, quand l'air s'allumerait d'éclairs autour de moi, quand la terre s'ouvrirait en précipices sous mes pieds, quand toutes les créatures feraient un parti pour me perdre, mon cœur ne s'en troublerait point. Je ne crains point les ennemis qui m'attaquent au dehors, ayant un Dieu pour protecteur et pour défenseur au dedans.

Pourquoi tant de demandes et de réponses, tant d'attraits et de correspondances, tant de recherches et d'amoureuses approches ? Le Fils de Dieu a-t-il besoin de quelque chose? et quand il en aurait besoin, le cœur de l'homme est-il capable de soulager son indigence? Quel trésor cachons-nous sous ce petit monceau de poussière, que Dieu en est si jaloux ? C'est ce qu'il faut examiner dans cette leçon, afin de le contenter et lui accorder ce qu'il désire, après avoir considéré les raisons qui le portent à le. demander et qui nous obligent à le lui donner. En voici deux principales : la première est qu'il n'y a rien qui soit plus à nous, ni plus propre à donner que le cœur ; la seconde, qu'il

(1) Philip. 4. 7.

(2) Ps. 26. 5.

n'y a rien qui soit plus à Dieu ou qu'il puisse plus justement demander.

Pe CONSIDÉRATION.

Il n'y a rien qui soit plus à nous, ni plus propre à donner que le cœur.

Qu'il n'y ait rien qui soit plus à nous, ni plus propre à donner que le cœur, cela est de toute évidence ; parce que d'un côté c'est le cœur qui nous rend maîtres de nous-mêmes; ce qui a donné sujet à saint Bernard (1) de dire que celui-là possède un grand royaume, qui possède son cœur, d'autant qu'il est maître de ses actions et de toute la conduite de sa vie. Or, il n'y a rien qui soit plus à nous que nous-mêmes. Et d'ailleurs, comme le cœur est le premier de tous les biens, c'est aussi le premier de tous les dons, qui rend tous nos présents agréables, et qui n'est fait que pour donner.

Je dis, en premier lieu, qu'il n'est pas fait pour donner, parce qu'il n'est fait que pour aimer. La nature du cœur humain, dit le Docteur angéliqùe, a de grands rapports aux mouvements de l'amour (2). Le Fils de Dieu, en le formant de ses mains, a bien montré qu'il voulait en faire le siège de la charité divine, tant il a naïvement exprimé ses qualités dans la conformation do cet organe. Le cœur est d'une couleur vermeille et d'une complèxîon de feu; et l'amour divin efci ardent

(1) S. Bernardus, Tract, de inleio, domo. c. 24.

(2) S. Thom s, Opus. 61. c. 19.

A l'école du tabernacle. 213

de sa nature, tout rouge des flammes du paradis (1). Le cœur est petit en masse, grand en vertu ; et l'amour de Dieu est humble devant ses yeux, et s'abaisse avec plaisir sous les pieds de tout le monde ; mais il est grand en pouvoir, parce qu'il triomphe de la justice de Dieu. Le cœur est étroit en bas et large par le haut, comme une pyramide renversée, qui ne touche à la terre que par la pointe et porte sa base vers le ciel ; et l'amour céleste le resserre du côté des créatures ; il ne rampe point sur la poussière, mais il étend ses affections et ses désirs à mesure qu'il s'élève à l'éternité. Le cœur est toujours en action, le mouvement est sa vie ; le repos, sa destruction et sa mort ; et l'amour divin n'est jamais oisif; il avance par des progrès continuels du péché à la grâce, de la tiédeur à Ja ferveur, des ténèbres à la lumière, de la terre au ciel. Le cœur s'ouvre et se ferme par deux mouvements alternatifs, dont l'un attire l'air, l'autre le repousse, tous deux servant ensemble à modérer sa chaleur; et l'amour divin a deux mouvements fort semblables : il s'ouvre aux lumières du Saint-Esprit, il se ferme aux impressions de l'esprit de ténèbres ; il s'ouvre aux approches du Créateur, il se ferme aux approches de la créature ; il s'ouvre à la vérité, qui le nourrit; il se ferme à la vanité, qui l'empoisonne et qui le tue. Le cœur est d'une matière ferme et solide, pour résister aux tendresses de la joie qui pourraient le ramollir avec excès ; et l'amour divin est fort et généreux, il ne se laisse point corrompre par les plaisirs et les fausses joies du monde. Le cœur est creux au-dedans, et l'amour divin est vide de toutes

(i) S. Thomas, Opus. 61. c. 19.

les choses créées. Le cœur ne peut être entamé sans mourir; et l'amour divin ne peut être divisé sans s'éteindre. Ces rapports si justes et ces correspondances si parfaites montrent assez que le cœur n'est fait que pour aimer Dieu, et par conséquent qu'il n'est fait que pour se donner à lui. Car l'amour est naturellement prodigue, il donne tout ce qu'il a ; et après avoir épuisé ses trésors, il se donne lui-même et passe tout à la chose aimée. De là vient que les théologiens disent que le Saint-Esprit est un don par propriété personnelle, parce qu'il est le cœur du Père et du Fils ; or, la vie du cœur est d'aimer, et le propre de l'amour est de donner. Que si le cœur de Dieu est un don qui est tout pour l'homme, n'est-il pas j uste que le cœur de l'homme soit réciproquement tout pour Dieu ?

J'ai dit, en second lieu, que le cœur rend tous nos présents agréables. Le serviteur ne plaît point, s'il ne sert de bon cœur; l'ami n'est point agréable, s'il n'est franc et cordial; le bienfaiteur n'oblige point, s'il ne fait plaisir 4e grand cœur. Aussi Dieu n'agrée point nos services, s'ils ne partent d'un bon cœur. C'est le poids du sanctuaire, avec lequel il veut que toutes nos offrandes soient pesées (1). Il ne considère pas tant ce que nous lui donnons que le cœur avec lequel nous l'offrons, et c'est ajuste titre que nous rapportons aux affections intérieures de la volonté le prix et le mérite de toutes nos actions, et que nous comptons pour rien tout ce qui n'a pas son principe dans la charité (2). Dieu ne peut souffrir qu'on lui présente le sacrifice de

(1) Levit. 27.

(2) Rodulphus in h.œc verba Levit 27 : Omnis esiimatio, etc.

Caïn, qui lui donnait une partie de ses biens, et se réservait son cœur et sa volonté, comme dit saint Augustin (1). Ce partage lui déplaît, dit Rupert (2), et s'il fallait faire la part h Dieu, il nous laisserait volontiers tout le reste, pourvu qu'il pût gagner notre cœur. Quelques-uns se contentent de lui offrir leurs richesses, en fondant des églises et des hôpitaux ; les autres lui sacrifient leurs corps, en s'épuisant de veilles, de jeûnes, d'austérités et de mortifications. Ces vœux ne sont pas mauvais; au contraire, ils sont louables et de grand prix ; mais ils ne sont pas pourtant les plus parfaits. J'en veux un, dit saint Augustin (3), qui soit encore plus excellent. Dieu n'a pas besoin de vos biens ; vos jeûnes et vos mortifications ne lui sont pas nécessaires; mais il est jaloux de votre cœur (4). Vous m'avez pris par le cœur, ma chère Épouse, vous m'avez pris par le cœur; un seul regard d'amour, un seul cheveu que vous me présentez de bon cœur est capable de me ravir. C'est pourquoi saint Anselme (5) dit admirablement, dans la ferveur de ses Méditations : Otezmoi, mon Seigneur, les biens, si bon vous semble, les pieds, les mains et les yeux, pourvu que vous me laissiez un cœur pour vous aimer, car avec cela seul je suis assuré de vous plaire.

Enfin , j'ai dit que le cœur est le premier de tous les dons, et par suite la règle et la mesure de tous les autres. Nous donnons, parce que nous aimons ; et nous

(1) S. Aug. h. 45. de C. D. c. 7.

- ItujK'i't. L. 4. in Genesim.

(3) S. Aug. Serm. 3 de y ut. Dom.

(4) lia vertit. S. Ambr. ep. 11.

(5) S. Anselmus in méditai.

ne donnons qu'autant que nous aimons. Le premier présent que Dieu nous fait, n'est pas la vie que nous tenons de ses mains, beaucoup moins les richesses, les charges et la grâce même dont il nous prévient, pour nous acheminer à la gloire. Il nous a obligés longtemps auparavant en se donnant lui-même à nous ; il s'est donné à nous en nous donnant son cœur; il nous a donné son cœur en nous aimant du même amour dont il s'aime dans l'éternité. Voilà la source de ses dons, l'origine de ses faveurs , la racine de ses bienfaits et le principe éternel des grâces qu'il dispense aux hommes dans le temps. Puis donc que l'amour ne peut être récompensé que par l'amour , n'est-il pas raisonnable qu'avant toutes choses vous lui présentiez votre cœur, et que ce soit la première de vos reconnaissances, puisque c'est le premier de ses bienfaits?

En effet, il n'y a rien de plus agréable ni de plus propre à donner que les prémices en toutes choses. Il n'est rien de plus beau que les fleurs : ce sont les prémices de l'année. Rien de plus délicieux que ces gouttes de rosée qui tombent le matin comme des perles fondues : ce sont les prémices du jour. Rien de plus aimable que les premières années de la jeunesse : ce sont les prémices de la vie. C'est pourquoi, dans l'Ancien Testament, Dieu se réservait les prémices de tous les fruits, et voulait qu'on les lui offrît en sacrifice. Tous les premiers-nés sont à moi : je me les réserve , je les demande en hommage de mon souverain domaine. Je veux qu'on m'offre les premiers-nés des animaux, parce que je leur donne la vie; je veux qu'on m'offre les premiers fruits, parce que je donne la fécondité à la terre. Je veux qu'on m'offre les aînés des familles, parce

a l'école du tabernacle. 217

que c'est un tribut que je veux lever sur mon peuple. Or, le cœur est le premier-né dans l'homme ; il est le premier vivant et le dernier mourant. Il faut donc le consacrer à Dieu, et il est bien convenable que ce qui reçoit en nous les premiers mouvements de la vie , en reconnaisse la source et se rende à son principe.

Elevons-nous de la nature à la grâce, et disons que le cœur n'est pas seulement le premier-né selon la vie du corps, mais encore selon la vie de l'esprit. Quand Dieu veut faire quelque ouvrage, il commence toujours par le dedans ; tout au contraire de l'art humain, qui s'arrête plus à la surface. Mais l'art divin travaille par des principes plus élevés, d'autant que l'art humain ne travaille que pour contenter les yeux des hommes, qui ne voient que le dehors; mais l'art divin s'étudie à contenter les yeux de Dieu, qui pénètrent le fond des essences ; voilà pourquoi il commence par le dedans. Cela paraît non seulement dans la formation du corps, comme nous venons de dire, mais encore dans la sanctification de l'âme, qui commence toujours par le cœur. C'est là qu'il fait naître toutes les vertus, comme tous les vices en tirent leur origine. L'humilité commence par le cœur : Apprenez de moi que je suis humble de cœur. La pureté commence par le cœur : Mon Dieu, créez en moi un cœur pur. L'obéissance commence par le cœur : Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt. La pénitence par le cœur : Dieu ne rejette jamais un cœur contrit et humilié. En un mot, la vie de l'âme qui se donne parfaitement à Dieu, commence par le cœur. Tout ce qui précède l'acte d'amour, est une disposition à la vie ; mais ce n'est pas la vie. Il intimide votre esprit par la crainte de ses divins jugements : c'est

une disposition à la vie, mais ce n'est pas la vie de lame. Il nous anime par de douces espérances : c'est une disposition à la vie, mais ce n'est pas encore la vie de l'àme. Quand est-ce que l'homme commence à vivre à Jésus-Christ? Quand il commence à l'aimer, ou bien au moins quand il commence à posséder la charité, qui est le principe de son amour. Tous les premiers-nés sont à Dieu : le cœur est le premier-né dans l'homme; par conséquent, il appartient à Dieu. Il faut donc qu'il le lui donne et qu'il lui en fasse un sacrifice. Il ne peut pas le lui refuser.

Je sais bien qu'il n'y a rien qui soit plus libre que le cœur, et que s'il se donne à Dieu, c'est avec une pleine franchise, qui est exempte de contrainte, de nécessité, et de force. La grâce même qui l'assujettit à ses lois est si industrieuse, qu'elle se fait obéir librement, et ne veut point commander à des esclaves (1). Mais plus il est relevé en honneur par le privilège de sa propre liberté, qui ne voit qu'il est propre à donner, puisque le don n'est jamais plus agréable , que lorsqu'il est plus libre et plus désintéressé? Henri VII, roi d'Angleterre, voulant faire la guerre à la France, envoya ses confidents dans les provinces de son royaume, pour recueillir, sans aucune contrainte, de ses sujets, ce qu'ils voudraient donner pour la subsistance de ses troupes. Ce qu'il fit à l'exemple d'Edouard IV, qui l'avait précédé, disant qu'il reconnaîtrait par là combien il était aimé ; et, pour cet effet, il appela ces contributions volontaires un tribut d'amitié (2). Tel est le tribut de notre

(1) S. Aug. Lib. de coniinenliâ, c. 3.

(2) Polydorus, lib. 24 et 26.

A l'école du tabernacle. 219

cœur. C'est un tribut d'amitié que Dieu n'exige point par violence. Il veut voir si nous l'aimons, et, pour ce sujet, il nous traite comme le peuple d'Israël, qu'il exhorte à contribuer à la structure du tabernacle, sans y contraindre personne : Je ne veux point, dit-il, qu'on me donne à regret (1). Je n'ai pas besoin de vos biens. Je veux que vos offrandes soient volontaires, et je verrai par là ceux qui ont de l'amour pour moi. C'est pourquoi s'il sollicite notre cœur de se donner à lui, s'il le flatte, s'il le caresse, s'il s'efforce de le gagner par ses attraits, il le laisse néanmoins dans sa franchise, afin d'en tirer un hommage libre et volontaire : mais pourtant en lui donnant la liberté de faire ce qu'il veut, il ne peut lui ôter l'obligation de faire ce qu'il doit. Nous pouvons bien lui refuser notre amour ; mais nous ne pouvons le faire sans injustice, puisque tout libre qu'il est, il appartient à Dieu, qui ne nous l'a donné que pour lui en faire un sacrifice. De sorte qu'on peut dire qu'il n'y a rien qui soit plus à nous que le cœur, si l'on considère son pouvoir ; mais qu'il n'y a rien aussi qui soit plus à Dieu , si l'on considère son devoir. Voulez- vous voir les droits qu'il a de le demander?

IIe CONSIDÉRATION.

Il n'y a rien qui soit plus à Dieu que notre cœur, ni qu'il puisse plus justement demander.

Quand le Fils de Dieu demande notre cœur, ce n'est pas seulement un tribut d'amour qu'il exige de nous,

(1) Exod. 35. 5.

mais un tribut de justice, et si nous le lui accordons, ce n'est pas, à proprement parler, un présent que nous lui offrons, mais plutôt une restitution, puisque nous ne faisons simplement que lui rendre ce qui lui appartient. Il est à lui comme son chef-d'œuvre, comme sa plus chère conquête, comme son héritage, comme un bien qui lui appartient par une donation solennelle. Il est donc juste qu'il le possède, et on ne peut lui en ôter l'empire sans infidélité, puisqu'il en est tout ensemble le fondateur, le réparateur, le possesseur légitime, et par le droit de sa naissance et par son élection : voilà des titres bien considérables.

Il est à lui par la donation de son Père, et par celle que nous lui avons faite nous-mêmes. Son Père lui a donné, pour son partage, l'empire de tous nos cœurs (1) ; et nous lui avons donné chacun le nôtre en particulier. Son Père l'a envoyé du ciel, et nous l'avons choisi sur la terre pour notre souverain ; et, pour nous consacrer inviolablement à son service, nous avons renoncé en sa faveur au monde, à la chair et à l'enfer. On nous a demandé en entrant par le baptême dans sa sainte maison : Renoncez-vous au démon et à toutes les pompes du monde ? On a répondu pour vous : J'y renonce. Et depuis nous nous sommes cent fois donnés à lui, cent fois nous lui avons fait un sacrifice de nousmêmes ; et je veux croire que nous l'avons fait de bonne volonté, et que nous ne lui avons pas offert une victime sans cœur. Elle serait trop indigne de lui, et trop funeste pour nous. Mais quand nous l'aurions fait, notre cœur, malgré nous, ne laisserait pas de lui appartenir.

(1) Ps. 2. 8.

a l'école du tabernacle. 221

Il est à lui par le droit de sa naissance, parce qu'il est né et prédestiné Fils de Dieu (1). Et s'il est vrai Fils de Dieu, dites-moi à qui appartient l'héritage qu'à l'héritier universel, les biens du Père qu'au Fils unique, le cœur de l'homme qu'au Fils du Père éternel, qui l'a formé de ses mains? Jésus-Christ réside en nous, dit le grand Apôtre, comme un fds dans la maison de son père (2). EtOrigène, suivant la pensée de saint Paul, dit : Chacun de nous s'il est juste, est l'héritage du Père éternel, et, en cette qualité, il porte Jésus au milieu de son cœur.

Il est à lui comme son chef-d'œuvre. Il n'y a rien qui soit plus à l'ouvrier que son ouvrage. Personne ne mérite mieux de gouverner un État que celui qui Ta fondé; personne ne possède plus justement une chose que celui qui l'a faite. Si l'idole, dit saint Augustin (3), avait un cœur, elle adorerait sans doute l'artisan qui le lui aurait donné. Or, notre cœur est l'ouvrage de Dieu, qui en a fait tous les ressorts. Et afin que personne ne pût lui en disputer la possession, il lui a imprimé en le formant deux marques signalées, qui en font reconnaître l'auteur : capacité de Dieu, ressemblance de Dieu. Capacité qui n'a point de bornes, et qui fait qu'il est tout pour Dieu, et que Dieu est tout pour lui. C'est pourquoi il est toujours en mouvement, et il n'a point de repos qu'il ne soit retourné à son principe; parce qu'il n'y a que celui qui l'a fait, qui soit capable de le

(1) Rom. t. '..

(2) Hebr. 3, v. 36.

(3) S. Aug. Serm. 55. de verbis Domini.

remplir. Ressemblance qui est d'une noblesse infinie, et qui fait que Dieu l'aime par-dessus tous ses ouvrages. Entre toutes les créatures, dit saint Bernard, il ne se trouve rien qui soit plus sublime, plus noble, plus semblable à Dieu que le cœur. C'est pourquoi il ne nous demande rien autre chose (1). Il est en nous, s'il m'est permis de le dire, ce que Dieu est dans l'univers. Dieu est le premier moteur du monde, et le cœur est le premier moteur organique du corps, qui donne vie et action à tous les membres, et ne la reçoit d'aucune autre partie. Dieu est le principe et la fin de tous les mouvements de la nature, et le cœur est le principe et la fin de tous les mouvements de l'homme ; le principe par impulsion, qui l'étend vers la circonférence; la fin par attraction, qui le retire vers le centre. Dieu subsiste dans l'unité de son essence et dans la Trinité des personnes ; et le cœur, qui ne peut souffrir de division, est d'une forme triangulaire, tenant ainsi de l'unité et du nombre ternaire, qui est le plus parfait de tous, parce que c'est le premier qui se divise en nombre pair et impair, et qui marque toutes les créatures au coin de la Divinité. Car, bien que Dieu les produise toutes en unité de puissance, qui est commune au Père, au Fils et au Saint-Esprit, il ne laisse pas de leur faire porter l'image de la Trinité des personnes divines. Dans les anges, il y a trinité de hiérarchies ; dans les hiérarchies, trinité d'ordres qui les composent; dans les ci eux, trinité de planètes au-dessous du soleil, et trinité au-dessus ; dans la quantité, trois mesures : la longueur, la largeur, la profondeur; dans les corps

(1) S. Bernard, in Méditât, c. T.

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mixtes, trois genres différents : les pierres, les plantes, les animaux ; dans les plantes, trois parties principales : la racine, le tronc et les branches; dans les animaux, trois ordres remarquables : ceux de l'air, ceux de la mer, ceux de la terre ; mais après tout, il n'y a rien dans tous les ouvrages de Dieu qui exprime mieux ce mystère que le cœur, dont les trois angles répondants aux trois puissances de 1 'âme, savoir : la mémoire, l'entendement et la volonté, forment comme trois résidences consacrées aux trois divines personnes : la première, au Père ; la seconde, au Fils ; la troisième, au Saint-Esprit. C'est pourquoi, comme le semblable aime naturellement son semblable, Dieu en est amoureux jusqu'à ce point, qu'il n'en peut souffrir ni le refus, ni le partage : il veut le posséder sans réserve, et il a raison de le demander tout entier.

Il est à lui, non seulement comme son chef-d'œuvre, mais encore comme sa plus illustre conquête qui lui a coûté bien cher.

Vous n'êtes plus à vous-mêmes, dit saint Paul ; le Fils de Dieu vous a chèrement achetés (1), il s'est acquis sur vous la qualité de Rédempteur avec le prix inestimable de son sang. Pour être rédempteur, saint Thomas (2) dit qu'il faut faire deux choses : il faut payer ce que l'on rachète, et il le faut payer du sien. Or, le prix de notre rédemption, c'est le sang de Jésus-Christ, c'est sa vie qui consiste dans le sang : ce sang lui appartient en propre; son Père le lui a donné pour nous servir de rançon, mais il l'a versé immé-

(1) Cor. 6. 20.

(2) S. Thom. 3. q. 48, art. 5.

diatement lui-même. Son Père a travaillé à notre réparation comme cause universelle ; mais pour lui, il en est la cause prochaine, et ainsi nous lui appartenons par ce titre particulier de Rédempteur, qu'il ne partage avec personne. Nous sommes donc proprement sa conquête ; et, comme dans cette conquête la plus importante place est le cœur, il en fait aussi le plus grand sujet de sa gloire ; c'est pourquoi le Prophète l'appelle par excellence la flèche du divin amour, parce que Dieu, remarque saint Chrysostôme (1), ayant sans beaucoup d'effet employé plusieurs traits de feu et de menaces pour forcer ce donjon, enfin ce cher Fils, comme une flèche d'élite, a donné droit au but, je veux dire au cœur de l'homme, qu'il a blessé de son amour. C'est de cette flèche qu'était blessé saint Pierre, lorsqu'il disait : Seigneur, vous savez que je vous aime (2). C'est de ce trait qu'était frappé saint Paul, lorsqu'il disait par un généreux défi (3) : Qui nous séparera de V amour de Jésus- Christ? Et enfin, c'est de ce même trait que l'Eglise se sent atteinte, lorsqu'elle s'écrie avec de saints transports : Mon cœur est blessé d'amour. Heureuse flèche, victorieux trait de l'amour de Jésus, que tu fis en sortant de son cœur une ouverture prodigieuse dans sa poitrine! et que tu fais encore tous les jours de précieuses plaies dans les nôtres ! Ah ! qui empêche désormais que mon cœur n'entre dans ce sein, où tu as fait une brèche si favorable? Qui empêche que son cœur ne

(1) Homil. de Ecclesià et turlure, tom. 5.

(2) Joan. 21. 15.

fZ) Rom. 8. 35.

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sorte par cette plaie, et ne vienne loger dans le mien, pour y exercer son empire? Oh ! que cet empire lui a coûté de travaux et de sueurs, de sang et de larmes ! Divin Sauveur, d'où vient que vous faites tant de cas de notre cœur? Que trouvez-vous dans cette place qui mérite d'être l'objet de votre amour? voulez-vous savoir pourquoi il l'aime? C'est un Roi guerrier et généreux qui se plaît à donner des batailles et à remporter des victoires. Or, il n'y a rien qui lui résiste que le cœur; c'est la seule place qui soit en état de se défendre, c'est pourquoi il fait gloire de la vaincre, et s'en étant rendu le maître, je ne m'étonne pas s'il en fait son royaume, son ciel, son paradis sur la terre. Ce ciel lui coûte bien plus que les autres. Il ne se contente pas d'une parole, dit saint Bernard, il combat puissamment pour l'acquérir, il l'achète au prix de son sang et de sa vie. Ce n'est pas merveille si, après tant de combats, ayant fait réussir son entreprise, il trouve son repos dans ce lieu, et s'il goûte avec plus de douceur les fruits d'une si glorieuse conquête.

C'est un Roi souverain et absolu, qui ne peut souffrir de compagnon dans la possession de son trône : voilà pourquoi il aime le cœur par-dessus toutes choses ; parce qu'étant maître du cœur, il est maître de tout le reste. Si j'ouvre l'oreille à sa parole, ma bouche pour cela ne sera pas toujours ouverte à ses louanges ; si ma langue s'emploie à chanter ses louanges, ma main ne sera pas toujours prête à exécuter ses ordres : mais si je lui donne mon cœur, en même temps je lui donne mes yeux pour pleurer mes offenses, je lui consacre ma bouche pour publier ses grandeurs, je lui donne mes mains pour faire ce qu'il commande, je lui dévoue mon

corps et mon âme pour les consumer à son service.

C'est un Roi débonnaire, qui veut régner par douceur ; et pour rendre l'obéissance qu'on lui doit plus facile à tout le monde, il demande le cœur, que chacun peut lui donner. S'il avait attaché son service à l'aumône, le pauvre n'est pas en état de la faire ; s'il l'avait mis dans le jeûne, l'artisan qui travaille ne le peut pas accomplir; s'il l'avait mis dans l'oraison, le malade ne peut pas s'en occuper ; s'il l'avait mis dans les grandes austérités, les faibles ne peuvent pas les supporter; mais pour le cœur, il n'y a ni pauvre, ni faible, ni malade, qui ne puisse le donner.

C'est un Roi libéral et magnifique, qui se plaît à rendre ses sujets heureux et à les combler de ses bienfaits. Or, le cœur est le lieu où il renferme tous ses trésors : s'il visite la créature, c'est dans le cœur qu'il se loge; s'il s'entretient avec elle, c'est au cœur qu'il lui parle ; s'il la console, c'est dans le cœur qu'il verse ses consolations et ses délices ; s'il la sanctifie, c'est dans le cœur qu'il verse les lumières de sa grâce ; et s'il la glorifie, c'est dans le cœur qu'il répand les torrents de la béatitude. Il forme le dessein de notre salut dans le cœur de son Père, il en commence l'exécution dans le cœur de sa Mère, il l'accomplit sur le Calvaire, qui est le cœur de la terre ; il le renouvelle sur l'autel, qui est le cœur de l'Église; mais il en fait naître les fruits dans le cœur des saints, qui est seul capable de les porter.

Enfin, c'est un Roi d'amour, qui dans sa naissance éternelle est le principe du Saint-Esprit, comme dans sa naissance temporelle il en est le fruit et le terme. Qu'est-ce que le Fils de Dieu dans sa génération éternelle ? c'est un Verbe qui respire l'amour, et qui ravit

a l'école du tabernacle. 227

par sa beauté le cœur du Père, avec lequel il produit ce divin Esprit, comme une flamme commune qui rejaillit de leurs affections réciproques. Qu'est-ce que Jésus-Christ dans sa naissance temporelle? C'est un soleil couronné des rayons de l'amour, je veux dire de tous les charmes de beauté, de bonté, de sainteté, de noblesse, d'excellence, de pouvoir, qui sont propres à gagner le cœur des hommes. C'est pourquoi le Prophète- Roi dit qu'il est le Dieu des cœurs. Vous êtes le Dieu de mon cœur, et mon partage pour l'éternité (1). Une autre version porte : Petras cor dis mei, Pierre d'aimant qui attire nos cœurs par une secrète vertu, dont nous admirons les effets sans en connaître la cause. En effet, si l'aimant attire le fer, saint Paul n'étaitil pas, avant sa conversion, un homme d'acier et de fer, puisqu'il ne respirait que le sang des chrétiens? et toutefois le Fils de Dieu ne s'est pas plus tôt présenté devant lui sur le chemin de Damas, qu'il l'arrête au plus fort de sa fureur : il le lie, il l'attire, il l'enlève jusqu'au troisième ciel. Zachée n'était-il pas un homme qui ne songeait qu'à amasser des trésors? Et néanmoins, sitôt qu'il sent l'impression de cet aimant, il quitte tout ; et pour le suivre avec plus de vitesse , il se décharge du fardeau des richesses, il donne la moitié de ses biens aux pauvres, et il rend le quadruple de ce qu'il avait mal acquis. Magdeleine n'avait-elle pas une àme charnelle et sensuelle? et cependant, aux premiers attraits du Fils de Dieu, son cœur, qui était tout de chair, se change tout en esprit, son esprit se transforme tout en son Sauveur. Elle le suit pas à pas, elle s'at-

(l) Ps. 72. 26.

tache délicieusement à sa présence, elle est toujours à ses pieds, en Béthanie, au Calvaire, à la croix, au sépulcre; et l'ayant perdu visiblement sur la terre après son Ascension, l'amour la ravit sept fois le jour dans le ciel pour s'unir étroitement au Dieu de son cœur. Enfin, si l'aimant attire l'aimant d'un côté, et le repousse de l'autre, pendant que Judas se sépare de Jésus-Christ par un divorce malheureux, le bien-aimé disciple n'est-il pas collé sur sa poitrine, plongé dans son sein, lié si étroitement à la croix, qu'il mérite de tenir sa place auprès de la bienheureuse Vierge par une substitution amoureuse? 0 mon Seigneur, que votre amour a de charmes pour gagner nos cœurs! Tout est d'aimant en vous à notre égard : votre crèche d'aimant, pour attirer les anges et les pasteurs ; votre présence d'aimant, pour attirer les peuples; vos paroles, d'aimant, pour convertir les pécheurs ; vos pieds, d'aimant, pour attirer les pénitents ; vos yeux , d'aimant, pour relever les faibles; votre croix, d'aimant, pour attirer le monde. Ah ! combien d'esprits sanguinaires et cruels se sont adoucis, ô divin Agneau, par l'exemple de votre patience ! Combien d'hommes riches et opulents ont abandonné les biens de la terre pour imiter votre pauvreté, et ce glorieux mépris que vous avez fait de toutes choses ! Combien d'âmes sensuelles et voluptueuses ont été attirées à l'odeur de votre pureté, et de la fleur virginale de votre sainte humanité? Que si vous avez tant de force sur les pécheurs, quel pouvoir n'avez-vous pas sur les âmes pures et innocentes ! Certes, je ne m'étonne point que tant de saints religieux fassent un si généreux mépris des vanités de la terre, en vous voyant humilié et

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abaissé jusqu'au néant; que tant d'innocentes vierges foulent aux pieds toutes les délices des sens, en vous voyant déchiré de coups et couronné d'épines ; que tant de martyrs souffrent la cruauté des tyrans, et la rigueur des derniers supplices avec une patience invincible, en vous voyant expirer sur le Calvaire et mourir sur une croix. Mais je m'étonne que votre amour, ayant sur moi le même droit, n'ait pas néanmoins le même effet; que vous soyez à mon cœur un Verbe stérile et sans ardeur ; que cent fois vous frappiez ce rocher, et que vous ne puissiez en faire sortir une étincelle de feu. Quoi! mon Sauveur, n'êtes-vous pas le Dieu de mon cœur aussi bien que des autres? et s'il est dur, que ne le brisez-vous? et s'il est froid comme un glaçon, que ne le faites-vous fondre au feu de votre ardente charité? Car, enfin, tel qu'il est, il vous appartient, vous en êtes le maître ; il est à vous comme votre ouvrage, il est à vous comme votre chère conquête, il est à vous par le droit de votre naissance, il est à vous par mon élection ; je vous l'ai donné mille fois, et je vous le donne encore aujourd'hui par une démission irrévocable de ma propre liberté, et de tout le pouvoir que j'ai sur moi.

C'est la résolution que vous devez prendre, àme chrétienne, si vous êtes persuadée de ce discours. C'est ce que le Fils de Dieu attend de vous, et ce qu'il vous demande par ces paroles : Mon fils, donnez-moi votre cœur. Chose étrange ! Le Dieu du monde, le souverain Maître de l'univers, s'estime pauvre, et il est effectivement réduit à la mendicité et 5 l'indigence. Pourquoi? parce qu'il ne trouve point de bons cœurs qui soient à lui. Il en cherche partout, il frappe sans

cesse à la porte du cœur, et tout le monde lui en refuse l'entrée. Que cherche-t-il dans la crèche, parmi le foin de 1 etable? Que demande-t-il par ses larmes et par ses gémissements ? un cœur qui veuille l'aimer. Que cherche-t-il dans la Palestine, courant de province en province, et de ville en ville? Que prétend-il par tant de travaux et de sueurs? de gagner le cœur des hommes et de se faire aimer. Que cherche-t-il sur le Calvaire, où il meurt de soif aussi bien que de douleur ? Que cherche-t-il enfin dans le divin Sacrement ? Cette soif qui l'oblige à y demeurer si longtemps et à faire tant de miracles, n'est-ce pas une soif d'amour qui naît d'un désir excessif de posséder notre cœur? Et néanmoins il ne s'en trouve point qui le contente. Il regarde la terre, il considère tous les hommes ; et de cette prodigieuse multitude de cœurs qui se donnent chacun à ce qu'il aime, à peine y en a-t-il un seul qui s'attache à sa bonté. 0 mon Seigneur, que vous être pauvre! et que votre indigence me touche et me donne de compassion ! La piété de vos serviteurs a trouvé l'invention de faire des quêtes pour soulager les pauvres. J'en veux faire une pour vous. Je veux chercher un cœur qui vous aime et qui se soumette à votre empire. Mais à qui m'adresserai-je ? Sera-ce aux grands du siècle, que vous avez élevés en honneur? Ils ont donné leurs cœurs à l'ambition. Sera-ce aux riches de la terre, à qui vous avez fait tant de bien ? Ils ont donné leurs cœurs à l'avarice. M'adresserai-je à ce sexe à qui vous avez donné la dévotion en partage? ce sont ses vaines beautés qui vous ravissent le cœur des hommes. M'adresserai-je au peuple fidèle qui fait profession de vous servir ? Il m'honore à l'extérieur, il écoute ma parole, il vient au

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pied des autels pour me rendre hommage ; mais il n'y est que de corps, son cœur en est bien éloigné (1). Oh! que ces reproches sont j ustes ! oh ! que le cœur des hommes est rebelle à vos lumières, insensible à vos bienfaits, inflexible à vos prières, impénétrable aux traits de votre amour !

Il faut pourtant que je fasse encore un effort pour essayer de le toucher. Mon fils, donnez-moi votre cœur. Quelle demande plus juste de la part du Fils de Dieu, et plus avantageuse de la vôtre? Il est impossible que votre cœur ne se donne pas à quelqu'un, parce qu'il ne peut vivre sans aimer, ni aimer sans se vendre ou se donner. Or, si votre cœur est à vendre, qui le peut mieux acheter que celui qui est sa béatitude, sa fin et son éternelle récompense? Et s'il est à donner, qui mérite mieux de le posséder, que celui qui est son principe et son souverain Seigneur? A qui le donnerezvous, si vous ne le donnez à Dieu ? Au monde, qui le trompe? à la chair, qui le souille? au démon qui veut le perdre ? Ne rougirez-vous point de comparer le Fils de Dieu avec le monde ? Le Fils de Dieu demande votre cœur pour le sauver ; et le monde pour le damner : le Fils de Dieu, pour lui rendre la vie; et le monde, pour lui donner la mort : le Fils de Dieu, pour en faire un paradis ; le monde pour en faire un enfer. Et pour le donner au monde, vous le refuseriez à Dieu? Ah! il n'en sera pas ainsi. Seigneur, notre cœur vous appartient, il faut absolument vous le rendre. Vous êtes dans les cieux comme un soleil plein de lumière, qui éclairez les saints de la connaissance de vos beautés ; vous êtes

(l) Marc. 7. 6.

une lumière pleine de flammes, qui les embrasez de votre amour ; vous êtes un amour résidant, qui les remplissez des délices de la béatitude ; vous êtes leur béatitude, leur centre, leur bien souverain, sans lequel il n'y a point de vrai bien. Et si vous êtes l'amour résidant, dit saint François, n'êtes- vous pas le domestique du cœur, n'en êtes- vous pas le maître ? et si vous en êtes le maître, n'avez-vous pas droit d'y entrer et d'en prendre possession? Venez -y donc, Seigneur, et faites-vous reconnaître; venez-y pour régner sur nos volontés ; venez-y pour vous faire servir, aimer et adorer; venez-y enfin pour n'en sortir jamais, mais pour y demeurer jusque dans la bienheureuse éternité. Ainsi soit-il.

a l'école du tabernacle. 233

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