VERTUS QUE LAME DE JESUS PRATIQUE DANS LE TRÈS-SAINT SACREMENT
PREMIERE LEÇON
Le précieux Corps de Jésus-Christ dans le saint Sacrement est un pain vivant, animé de la plus sainte âme qui fut jamais.
Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel. (Joan. vi, 41, 51.)
C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. (Jo >n. m, 64.)
REMARQUE
Saint Augustin, expliquant ces paroles du Fils de Dieu : La chair ne sert de rien , dit que cela se doit entendre de la chair qui est séparée de l'esprit et de la divinité de Jésus-Christ, mais qu'avec cet esprit elle sert beaucoup , comme dit l'Apôtre : La science enfle et la charité édifie ; parce que la science nuit sans la charité , mais avec la charité elle sert beaucoup (1). Saint Cyrille, par l'esprit qui vivifie, entend la divinité de Jésus-Christ, qui donne la vie éternelle à nos corps et à nos âmes, par le moyen
(1) S. Aug. Tracl. 27. in Joan.
de sa chair que nous mangeons à la sainte table. D'autres (4) entendent l'âme qui donne la vie au corps, et qui s'en sert comme de son organe, pour produire de bonnes œuvres et pour acquérir du mérite. On peut dire, en joignant ces deux explications, que ce qui est mis sous les espèces du pain en vertu des paroles de la consécration, c'est la chair de Jésus-Christ; mais qu'elle ne servirait de rien, si elle était séparée de l'âme et de la divinité qui l'accompagent en ce mystère , parce que c'est l'union qu'elle a avec l'une et l'autre, qui la rend précieuse, et qui lui donne sa force et sa valeur.
Pe CONSIDÉRATION.
Contemplez la dignité de l'âme de Jésus-Christ qui accompagne son corps sacré dans le très-saint Sacrement. C'est le chef-d'œuvre de la puissance de Dieu , dont le prix et l'excellence surpassent infiniment tout ce qu'il y a de plus rare et de plus parfait en toutes les créatures. Il est vrai que toutes les âmes sont égales dans leur essence , et que celle de Jésus-Christ n'est pas d'une autre espèce que la nôtre. Mais, pour être toutes semblables dans leur nature , elles ne sont pas toutes égales en leurs qualités ni en leurs prérogatives. Celle du Verbe incarné en a cinq, qui s'élèvent à un degré d'éminence suprême au-dessus de toutes les autres.
1° Elle possède l'être divin par la grâce de son union personnelle avec le Verbe, qui est la beauté et la bonté par essence.
2° Elle est revêtue de la sainteté incréée , qui donne
(1) Bai-radius, hic.
a l'école du tabernacle. 235
un prix inestimable à toutes ses actions , et les rend théandriques, c'est-à-dire humainement divines et divinement humaines.
3° Elle a la plénitude de la science par la sagesse infuse, et par la lumière de gloire qui lui est naturelle; non qu'elle soit due à l'excellence de son être créé, mais à la proximité qu'elle a avec le Verbe. Elle sait tout (1), elle voit tout, elle pénètre tout, jusqu'au secret des cœurs; elle s'étend à tout, jusqu'à ce qui est le plus éloigné dans l'avenir; elle comprend et renferme tout, jusqu'aux plus petits atomes, sans confusion et sans oubli.
4° Elle a la plénitude de la grâce, qui lui fut donnée, dès le premier instant de sa création, au plus haut degré qu'elle peut être ; si bien qu'elle ne peut recevoir aucun accroissement par le cours ordinaire de la puissance de Dieu, ni même, selon quelques théologiens, par la puissance absolue; soit parce qu'elle lui est due, comme une dépendance et une suite naturelle de la grâce substantielle ; soit parce qu'elle l'a reçue dans l'état de la béatitude, qui est toujours le même; soit parce qu'elle la possède comme grâce du chef, et, par conséquent, comme principe de toute la grâce qui a jamais été communiquée aux hommes et aux anges (2).
5° Enfin, elle a la plénitude des vertus et des grâces gratuites propres à convertir les âmes, dont le salut dépend de ses soins et de ses mérites. Elle a le pouvoir des miracles, le don des langues, le don des prophéties, et tout ce qu'on peut souhaiter pour conduire
(l) Joan. tilt. c.
(-2) Joan. 1. 16.
les hommes dans les voies du salut. De sorte que se donnant à nous dans la divine Eucharistie, nous avons sujet de dire avec le Prophète-Roi : Le Seigneur me gouverne, je ne manque de rien. Il m'a mis dans un lieu de pâturage; il m'a élevé auprès d'une eau nourrissante ; il a converti mon âme ; il m'a fait marcher dans les sentiers de la justice pour la gloire de son nom (1).
IIe CONSIDÉRATION.
Considérez combien l'àme de Jésus-Christ est chère et précieuse aux trois divines Personnes. Si Dieu aime les âmes (2), comme dit le Sage, et s'il tient celles des justes dans ses mains (3), que doit-on penser de celle en qui il a mis tous les trésors de sa sagesse? Si le plus petit ruisseau de la grâce sanctifiante peut élever une âme à un si haut point d'excellence, qu'il n'y a rien dans le monde qui approche de l'estime que Dieu en fait, que sera-ce de celle de son Fils, sur qui toutes les sources de la grâce et de la gloire sont descendues, comme dit saint Jérôme, et d'où elles découlent sur tous les élus? Que ne feront pas tous ces ruisseaux réunis en la très-noble, trèspure et très-sainte âme de Jésus-Christ, comme dans le lieu de leur origine? Quelle excellence, quelle perfection, quelle beauté n'aura-t-elle pas, puisque non seulement chaque âme bienheureuse, mais encore toutes les âmes des bienheureux ne sont que de petits
(\)Ps. xxii. 1. 3.
&)Sap. il. 27.
(3) Sap. 3. 1.
a l'école du tabernacle. 237
'rayons en comparaison de ce grand soleil, et des gouttes d'eau en comparaison de ce vaste abime de la mer ! Il ne faut donc point douter que Dieu ne l'estime et ne l'aime elle seule incomparablement plus que toutes les autres ensemble, soit parce qu'il y a ramassé plus de biens, soit parce qu'il en reçoit plus de gloire.
Et néanmoins, voyez avec quelle bonté et avec quel honneur le Fils de Dieu vous traite, lorsque vous venez participer aux divins mystères. Il ne vous donne pas seulement son corps et son sang, mais encore cette âme qui lui est si chère et si précieuse. Quelle estime faitesvous d'un si riche présent? avec quel sentiment de reconnaissance le recevez-vous? avec quel soin le conservez-vous? Ne craignez-vous point que le mauvais accueil que vous lui faites, ne l'oblige à se plaindre de votre ingratitude, et à vous faire le même reproche qu'il a fait aux Juifs par le prophète Jérémie (1) : J'ai mis mon âme entre les mains de ceux que je chérissais comme mes amis, et ils Vont traitée comme ses ennemis (2). Ah! ne lui rendez pas ce déplaisir pour le bien qu'il vous fait, donnez-lui âme pour âme et cœur pour cœur, et dites avec le Psalmiste : Mon âme ne vivra plus que pour lui. Eh quoi! mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu, puisque mon salut vient de lui? car, enfin, c'est lui qui est mon Dieu et mon Sauveur (3).
(1) Jerem. 12. 7. Sic explicat. Hieron. in sensu allegorico.
IIP CONSIDÉRATION.
Considérez combien l'âme de Jésus-Christ procure de biens à toute l'Église dans la très-sainte Eucharistie. Car, comme c'est par son moyen que le très-saint corps du Fils de Dieu fut uni à la divinité au moment de l'Incarnation , de même c'est par son moyen que ce même corps est offert à Dieu en sacrifice sur l'autel pour tous les fidèles, et que l'Eglise, qui est son corps mystique, est unie à sa personne divine par la grâce du Sacrement, comme au principe de la vie et au fondement immobile sur lequel elle subsiste. Car c'est le sens mystique que quelques-uns donnent à ces paroles : La montagne de S ion, la ville du grand Roi, qui est du coté de l'aquilon, est fondée sur la joie de toute la terre; c'est-à-dire, selon saint Ambroise (1), sur Jésus-Christ, qui est cette vigne féconde d'où sont découlés les sacrements, dans lesquels nous puisons une joie perpétuelle et d'une éternelle durée ; joie" si solide, qu'elle peut servir de fondement à toute l'Église. La joie de la divine Eucharistie est appelée le fondement de la ville royale, parce que tout l'édifice de la foi chrétienne est appuyé sur ce sacrement (2). Otez ce sacrement de l'Église, dit saint Bonaventure (3), il n'y aura plus qu'erreur et infidélité dans le monde, et le peuple chrétien ne sera plus qu'un troupeau dispersé d'animaux immondes, abandonnés à l'idolâtrie. Car c'est par ce mystère que l'Église sub-
(1) S. Ambr. enarrai in Psal. 47.
(2) Novarimus, in agno Euch. n. 549 et 550.
(3) S. Bonavent. de Préparai, c. 2 et Drel. serm. 1. in festo.
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siste, que la foi se fortifie et que la religion chrétienne et le culte divin demeurent dans leur vigueur.
Réjouissez-vous donc, ô chrétien ! et bénissez 1 ame de votre très-aimable Sauveur, qui a établi votre salut sur un si solide fondement. Apprenez en quelle source vous devez puiser la joie, et pesez ce que dit saint Ambroise : Que notre joie est bien fondée, lorsque nous nous réjouissons en Jésus-Christ. Car la joie du siècle est périssable; mais la joie du Seigneur est éternelle (1).
DEUXIEME LEÇON
De la profonde humilité que la très-sainte âme de jésus pratique dans l'Eucharistie.
Ce très-sage prince, le premier des trois, est assis dans son trône, comme un petit ver tendre et délicat dans le bois.
(2 Reg. xxiii, 8.)
REMARQUE
Saint Jérôme dit que, selon les Hébreux, ces paroles s'entendent de David dans leur sens naturel et littéral. Liranus et Tostat approuvent son sentiment; les autres sont d'une opinion contraire. Mais pour le sens mystique, il ne peut mieux convenir qu'à Jésus-Christ , soit que nous le considérions sur la croix, où il détruit une infinité de
(1) Corp. Christi S. Ambr. in Psal. 47.
crimes tout d'un coup, par son humilité ; soit que nous le regardions dans le saint Sacrement , qui est une vive expression de ses souffrances , de ses opprobres et de la mort qu'il a soufferte sur la croix.
Pe CONSIDERATION.
Combien l'humilité de Jésus-Christ dans le trèssaint Sacrement est industrieuse à se cacher! Il vient, sous les espèces du pain, sur le trône de son amour, à petit bruit, en silence, sans éclat, sans montre, sans appareil, comme un petit ver, dont les traces sont imperceptibles, dit Cassiodore (1). Aussi est-il le Fils de David, qui était sur son trône aussi humble qu'un petit ver dans le bois. Il est vrai que c'est le propre de tous les sacrements, de cacher de grands trésors sous de faibles apparences. Le baptême cache, sous une goutte d'eau, la grâce de régénération qui nous fait enfants de Dieu. La pénitence cache la grâce de réconciliation qui ressuscite nos âmes, et retrace l'image de Jésus-Christ dans nos cœurs , sous la parole d'un homme qui naît et qui meurt presque en même temps. C'est ce qui a donné sujet à Tertulien (2) de dire qu'il n'y a rien qui choque si fort la croyance des hommes que cette simplicité des ouvrages de Dieu, qui paraît dans l'exercice et dans l'usage, jointe à la magnificence qu'on nous promet.
Mais il est vrai aussi que le saint Sacrement de l'autel surpasse infiniment tous les autres en ce point.
(1) Gassiod. in Psal. 21.
(2) Tertull. /. de Bapt. c. 2.
a l'école du tabernacle. 241
Car ce n'est pas seulement la grâce qui est cachée dans ce mystère, mais Fauteur même de la grâce ; ce n'est pas un simple trésor, mais le Dieu des richesses et des trésors, qui cache sa grandeur sous le rond d'une hostie, sa puissance sous de faibles espèces, son immensité sous un atome, son éternité sous un moment, sa sagesse sous une apparente folie, semblable à celle de David, qui changea de visage devant Achis, et se portait dans ses mains. De sorte que c'est ici que l'on peut dire : Véritablement vous êtes un Dieu caché y plus caché que dm& le sein de la bienheureuse Vierge, plus caché que dans la crèche, plus caché que dans le monde, plus caché que sur la croix, plus caché que dans le tombeau. Il cache son corps dans le sépulcre, et il en sort trois jours après, par une renaissance éclatante et glorieuse. Mais ici, il se cache de telle sorte sous les espèces, qu'il n'en sort que par la destruction de l'être mystique qu'il a dans le Sacrement. Sur la croix, il cache sa gloire, et il découvre ses plaies et ses souffrances; mais ici, il cache et ses plaies, et sa gloire, et sa béatitude, et ses souffrances. Dans le monde, il se cache aux hommes du siècle, et il se fait connaître à ses disciples (1). Mais ici, il se cache à ses plus grands amis, et ne se laisse voir qu'aux yeux de la foi. Dans la crèche, il cache sa divinité, et il découvre son humanité ; mais ici, il cache et sa divinité et son humanité. Enfin, si dans le sein de la Vierge il est entièrement caché, ce n'est que pour neuf mois ; mais ici, il est caché jusqu'à la fin du monde. Pourquoi? pour nous apprendre deux vérités impor-
(1) Luc. 8. 10.
tantes. La première, que c'est le propre de l'humilité chrétienne de se cacher aux yeux du monde, et de fuir la gloire et la louange des hommes : Votre vie est cachée dans le sein de Dieu avec Jésus-Christ. Que personne ne cherche l'éclat du monde, que personne ne s'en fasse accroire, que personne ne se vante. Jésus-Christ ne voulait point être connu ici-bas ; il ne voulait point qu'on publiât son nom pendant qu'il était sur la terre, il était venu pour être inconnu dans le siècle (1).
La seconde, que c'est le propre de l'humilité de se cacher à soi-même et de s'anéantir dans son estime. C'est pourquoi le bienheureux frère Gilles (2) la comparait à la foudre qui frappe et qui tue un homme sans laisser aucune marque du coup : de même cette céleste qualité détruit en nous tous les vices ; et néanmoins elle fait que celui qui la possède ne s'estime rien luimême. Car l'humilité, comme dit saint Jean Climaque, qui est la plus excellente de toutes les vertus, ne sait néanmoins pas qu'elle est vertu.
IIe CONSIDÉRATION.
Combien l'humilité que la très-sainte âme de Jésus- Christ pratique aux saints autels est profonde clans ses abaissements ! En effet, il humilie tellement son infinie grandeur, qu'il ne peut descendre plus bas. Saint Augustin dit qu'il n'appartient qu'à Jésus-Christ de nous ouvrir le chemin de l'humilité, et de nous en marquer
(1) S. Ambr. L 3. de Officius, c. 5.
(2) /Egidius apud Surium.
a l'école du tabernacle. 243
les degrés (1). Le premier homme nous a tracé le chemin de l'orgueil, et le Fils de Dieu, celui de l'humilité. En quoi nous avons cet avantage par-dessus les anges, qu'ils ont appris à s'humilier par le culte de Lucifer, et nous , par l'abaissement d'un Dieu qui descend tous les jours du trône de sa gloire sur les saints autels, où il est immolé, et comme réduit au néant. Quand on dit qu'il descend, ne vous imaginez pas qu'il quitte le ciel, et qu'il descende par un mouvement local ; cette pensée est trop grossière. Quand le corps d'un enfant est parfaitement organisé, l'âme descend-elle du ciel pour l'animer ? nullement : c'est Dieu qui l'a créée dans ce petit corps en même temps qu'il est disposé à la recevoir. Il en est de même de la divine Eucharistie. Le corps de Jésus-Christ, dit Jean Damascène, ne descend pas du ciel pour venir en terre, et courir d'un autel à l'autre ; mais par la force des paroles sacrées que le prêtre prononce, le pain est changé en son corps, et le vin en son sang (2); et tous deux sont mis sous les espèces par une action surnaturelle, que les Conciles appellent du nom de transsubstantiation, qui n'est pas proprement une création, mais une conversion d'une substance totale en une autre, sans aucune altération des accidents, qui demeurent après la destruction de leur sujet.
Or, voyez jusqu'où le Fils de Dieu s'abaisse par cette action admirable. Il se met entre les mains des pécheurs ; il leur laisse manger son corps et boire son sang; il demeure enfermé dans une prison si étroite, qu'il est resserré sous un point, ou, pour mieux dire,
(i) S. Aug. inPsal. 31.
(2) Joan. Damasc. /. i. de fide orihod. c. 14.
qu'il est réduit au néant (1). Il s'est anéanti, dit saint Augustin, afin que l'homme mangeât le pain des anges. Quand les amis de Job le virent assis sur un fumier, et rongé des vers qui se nourrissaient de sa chair, ils furent saisis d'un si grand étonnement, qu'ils demeurèrent sept jours sans pouvoir lui dire un seul mot. Mais voici un spectacle bien plus étonnant. 0 prodige! ô excès de la bonté de Dieu ! Celui qui est assis à la droite du Père éternel dans le ciel, est en même temps entre les mains d'un mauvais prêtre, et dans les entrailles d'un pécheur souillé de crimes, où il est plus déshonoré que s'il était sur un fumier (2). O Sauveur du monde ! souffrez-vous ainsi que votre humilité vous laisse fouler aux pieds? Voulez- vous donc ainsi ensevelir votre gloire dans la poussière (3) ?
Rougis de ton orgueil, ô pécheur qui n'es que cendre. Ton Dieu s'humilie, et tu t'élèves; ton Dieu s'assujettit aux hommes, et toi, en les voulant dominer, tu te préfères à ton Créateur! Sais-tu bien ce que tu fais? Tu prends, par un excès de vanité, la place de Dieu, pendant que Dieu prends ta place par un excès d'humilité. Dieu se met aux pieds de mon frère, et je veux être sur sa tête; je veux donc être au-dessus de Dieu (4).
IIIe CONSIDÉRATION.
Combien l'humilité que la très-sainte âme de Jésus- Christ pratique dans l'adorable Sacrement est géné-
(1) S. Aug.
(2) S. Chrysost. de Sacerd. lib. 3. c. 6.
(3) S. Bcrn. Serin. 1. super Missus.
(4) Ibidem.
reuse et constante! Car ce n'est point une humilité forcée ; elle lui est naturelle, et il s'y porte par inclination et par amour. Ce n'est point une bassesse de cœur; il ne s'humilie que pour rétablir la gloire de Dieu et le salut des hommes. Enfin, ce n'est pas une vertu d'une heure ou d'un jour, comme sa passion ; c'est une humilité de plus de dix-huit siècles : humilité permanente, humilité par état, qui doit durer sans interruption jusqu'au dernier jour du monde. Il est à l'autel comme sacrificateur et comme sacrifice, comme prêtre et comme victime tout ensemble. Comme prêtre, il est soumis à son Père ; comme victime, il est soumis aux prêtres, qui en font ce qu'ils veulent. Comme prêtre, il adore Dieu avec un profond respect; il le prie pour nous et lui montre ses plaies. Comme victime, il s'anéantit devant lui, en prenant la place du pécheur, qui mériterait de perdre l'être et la vie, dont il s'est rendu indigne.
Admirez cette vertu en la personne de Jésus-Christ, et apprenez que l'état du christianisme est un état d'humilité, où l'on fait profession, non de chercher l'honneur, mais de le mépriser; non de s'attirer l'estime et les louanges des hommes, mais plutôt de les craindre et de les fuir.
Un chrétien sans humilité est un corps sans âme ; parce que l'âme du christianisme , c'est la grâce qui ne travaille que sur le néant , d'où elle tire tous ses plus beaux ouvrages. De là vient que toutes les vertus ont une admirable sympathie avec l'humilité, et s'y lient étroitement , comme les formes à la matière ; elles s'y reposent avec plaisir, comme dans le lieu de leur naissance , et elles se perdent avec elle , comme l'édifice
tombe par terre quand les fondements sont renversés. La foi ne peut vivre sans elle , parce que son principal objet est un Dieu humilié jusqu'à la mort de la croix. L'espérance la recherche , parce qu'elle lui dresse l'échelle pour s'élever à la gloire. La charité l'embrase, parce que c'est un feu divin qui a son centre dans le cœur de Dieu , d'où il ne peut sortir sans descendre pour se répandre au dehors. Les vertus morales n'ont pas moins de liaison avec elle que les divines. La prudence aurait perdu un de ses yeux , si l'humilité ne lui apprenait à se défier de ses propres lumières ; et la force , un de ses bras , si elle ne lui aidait à rabattre les saillies de l'ambition et de la témérité. La justice ne serait plus équitable, si elle ne savait céder au prochain quand la raison le demande ; et la tempérance tomberait en désordre, si elle ne savait modérer le désir de l'honneur aussi bien que du plaisir. Enfin , l'humilité peut bien suppléer au défaut de toutes les vertus , et en tirer ses avantages ; mais toutes les vertus ensemble, si elles n'étaient appuyées sur l'humilité , au lieu d'élever un édifice, ne bâtiraient que des ruines.
a l'école du tabernacle. 247
TROISIÈME LEÇON
La patience que la très-sainte âme de Jésus-Christ exerce dans l'Eucharistie.
Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l'amour de Dieu et dans la patience de Jésus-Christ. (2. Thess. m, 4.)
I™ CONSIDERATION
Le corps sacré de Jésus-Christ est impassible dans le très-saint Sacrement , non seulement parce qu'il est revêtu des prérogatives de la gloire et de l'immortalité aussi bien que dans le ciel , mais encore parce qu'il est sous les espèces du Sacrement, à la manière des esprits. Si le pain que le Fils de Dieu consacra avant sa Passion eût été jeté dans le feu, son très-saint Corps, qui souffrait la violence des coups de fouet à la colonne , et de marteau sur le Calvaire, n'eûtpuêtre atteint de la flamme sous les espèces de l'Eucharistie. Il était impassible et invulnérable, en vertu de son état, quoiqu'il ne fût pas encore glorieux et immortel par le privilège de sa résurrection. La raison est , parce que l'état où il se trouve dans cet auguste mystère est semblable à celui des esprits. Qu'on rompe l'hostie en plusieurs parties, on ne divise pas le corps, il demeure entier dans la moindre parcelle ; comme lorsqu'on casse la glace d'un miroir, on ne rompt pas l'image qu'il représente , mais
on la multiplie. Qu'on jette l'hostie dans la boue, on voit bien la blancheur du voile qui couvre ce très-saint Corps , mais il n'en contracte aucune tache , non plus que le rayon de soleil qui éclaire les marais sans se souiller. Qu'on pèse l'hostie et qu'on la manie , on sentira bien le poids que le pain y a laissé avec les autres accidents ; mais on ne sentira pas celui du Corps de Jésus-Christ , oar il n'est point lourd ni pesant , non plus que les purs esprits, qui n'ont ni masse ni pesanteur.
Oh ! si vous tâchiez , âme chrétienne , de vous conformer à cet état, et d'être toute spirituelle, toute dégagée des sens et de la masse du corps , que vous vous épargneriez de peines? Vous porteriez votre croix sans en sentir la pesanteur, comme autrefois saint Hyacinthe qui prenant le saint ciboire d'une main, et de l'autre une statue de la bienheureuse Vierge, qui était d'albâtre, sans sentir le poids de ce doux fardeau, passa un grand fleuve à pied, pour éviter la fureur des Tartares, qui faisaient irruption dans la Pologne. C'est à quoi tend la grâce du Sacrement, si nous suivions ses lumières. L'état de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est un vrai modèle de la vie de l'esprit. La viande qu'il nous y donne est toute spirituelle. Car, dit saint Bernard, notre pacifique Sauveur nous a apprêté un mets incorruptible, en donnant à son corps l'incorruptibilité pour en faire le banquet du salut (1). Ainsi, les anges et les hommes n'ont maintenant qu'un même aliment , puisque ce que nous recevons daus l 'Eucharistie est tout spirituel et tout divin. Vivez donc de la vie des
(1) S. Bern. kom. 5 in vigit. Nal. Domini.
anges , puisque vous mangez le pain des anges. Cessez d'être matériel et charnel dans vos actions et dans vos résolutions ; devenez un homme spirituel , un homme de Dieu , puisque vous vivez d'un aliment tout spirituel et tout divin (1).
IIe CONSIDERATION.-
Bien que le Fils de Dieu ne soit plus en état de souffrir, il ne perd pas pour cela l'amour des souffrances ni de la croix. Les gens du monde ne se souviennent qu'avec indignation des maux qu'ils ont soufferts par la malice de leurs ennemis, et des affronts qu'ils ont endurés ; mais le Sauveur du monde y prend tant de plaisir, qu'il a voulu établir le plus grand de tous les sacrements, et s'y enfermer lui-même pour en perpétuer la mémoire, et le renouveler tous les jours un million de fois sur les autels d'une manière mystique et non sanglante. La pensée, la résolution qu'il prit sur la montagne des Olives de souffrir avec la mort l'extrémité des opprobres, lui semble si précieuse, qu'il la ratifie à chaque instant, et qu'il est tout prêt à la souffrir de nouveau, s'il était nécessaire, autant de fois qu'on en célèbre la mémoire au sacrifice de la messe.
Ce grand amour qu'il a pour les souffrances et pour la croix, ne vous devrait-il pas inspirer le désir de souffrir pour son service, et vous en faciliter l'exécution?
(i) Pasch. de Corp. et Sang. Christi.
Pourquoi fuyez- vous, ô chrétien, à la vue de la croix? qu'y craignez-vous? Ce n'est pas un serpent qui vous dévore, mais un bâton qui vous soutient (1). Lorsque Moïse jeta sa baguette par terre, elle se changea en un serpent qui l'effraya ; mais quand il prit ce serpent par la queue pour obéir au commandement de Dieu, il lui donna de nouveau la forme d'une baguette, avec laquelle il fit cent miracles pour le salut de son peuple. Ainsi, lorsque, au lieu de porter la croix, nous voulons nous en défaire et la jeter par terre, elle nous paraît effroyable, et, en effet, elle n'a que du venin qui nous étouffe. Mais si nous la prenons courageusement pour accomplir le bon plaisir de Dieu, elle se change pour nous en consolation, en délices, en nourriture qui nous fortifie et nous soutient.
IIIe CONSIDÉRATION.
Jésus-Christ ne se contente pas du désir de souffrir, mais il en viçnt à l'effet ; et s'il ne reçoit pas des blessures et des plaies en son corps, il endure des indignités étranges en sa personne, depuis qu'il a institué le Sacrement de l'autel. Peut-on rien s'imaginer de plus indigne que ce que l'hérétique, l'athée, le magicien, le mauvais chrétien, lui font souffrir depuis tant de siècles, et lui feront souffrir jusqu'à la fin du monde? Sainte Thérèse (2), considérant tous ces outrages, admire la patience et la bonté du Fils de Dieu, et s adressant au Père éternel, elle lui dit avec une ten-
(i) S. Thomas a Villanova, Conc. 4. de Comm. mar.
(2) Sainte Thérèse au Chemin de la perfection, ch. 33. et 35.
A l'école du tahernacle. 251
dresse merveilleuse : « Ah ! Seigneur, ayez pitié de votre Fils; ne condescendez pas au désir ardent qu'il a de vous servir, et de nous faire du bien ; car il se ferait déchirer, si vous le laissiez faire. C'est à vous à y prendre garde. Puis se tournant vers ses filles : Il n'y a rien, leur dit-elle, que votre aimable époux ne souffre et ne soit prêt à souffrir jusqu'à la fin du monde, pour trouver une âme qui le reçoive, qui le retienne et le chérisse. Faites en sorte, mes chères sœurs, que ce soit la votre. Car s'il n'y en avait point qui dût le recevoir avec l'amour et le respect qu'il mérite, le Père éternel n'aurait jamais acquiescé au désir extrême qu'il a de demeurer avec nous. » Voilà quelle est la patience du Sauveur dans l'état eucharistique, où son amour le retient. Voilà l'obligation que nous avons à sa croix, qui a produit un si doux fruit pour nous servir de nourriture. Car, dit saint Augustin, nous qui mangeons le corps de Jésus-Christ, nous vivons de ses souffrances, c'est la croix du Seigneur qui nous nourrit (1).
(t) S. A u g. Psal. 100.
QUATRIÈME LEÇON
La prière que la très-sainte âme de Jésus-Christ fait pour nous dans la divine Eucharistie.
Parce que celui-ci y demeure éternellement, il possède un sacerdoce éternel. C'est pourquoi il peut sauver en tout temps ceux qui s'approchent de Dieu par son entremise, étant toujours vivant pour intercéder pour nous.
(Hebr. vu, 24.)
Ire CONSIDÉRATION.
Le Fils de Dieu prie pour nous à l'autel, en trois manières différentes. La première est, en tant qu'il fait valoir nos prières, et qu'il autorise celles des prêtres, qui prient pour nous en son nom et par ses ordres, et qui offrent son précieux sang pour obtenir plus efficacement le pardon de nos offenses. Car, d'un côté, la prière est une des principales dispositions qui sont requises pour profiter du sacrifice de la messe et de la participation des mystères. Les Israélites, dit saint Thomas, firent leur demande, et ils furent rassasiés du pain du ciel (1). Job soupirait avant que de manger (2). Magdeleine et les autres femmes dévotes portaient des parfums en allant au sépulcre pour chercher le corps
(1) S. Tho. opusc. 58, c. 15.
(2) Job. 3.
a l'école du tabernacle. 253
de Jésus-Christ (1). Ainsi, lorsque nous allons recevoir ce corps sacré, nous devons auparavant nous y préparer par la prière, afin que, s'il se rencontrait quelque défaut dans le jeûne et dans la confession, on y pût suppléer par l'offrande de ce parfum spirituel, qui n'est autre que l'oraison.
D'ailleurs, comme l'oraison assaisonne, pour ainsi dire, le pain céleste que nous prenons à l'autel, et le rend plus utile et plus délicieux, ainsi ce pain divin donne de la force et de l'efficace à l'oraison pour fléchir le cœur de Dieu, et pour attirer sur nous les effets de sa bonté. Car c'est ce présent dont parle Salomon, lorsqu'il dit qu'un don caché et mis en secret clans le sein apaise une grande colère (2).
Ce don caché, dit saint Thomas, c'est la divine Eucharistie; rien n'y paraît sensiblement, ni le don, ni celui qui le donne, ni celui qui le reçoit. Il est caché dans le sein du Père éternel; il est caché sous les espèces du pain ; il est caché dans le sein de celui qui communie : mais, pour être caché, il n'a pas moins de force ni de vertu, et n'en donne pas moins à nos prières. Car que peut nous refuser le Père éternel, lorsque nous lui présentons son Fils, et que nous lui disons avec saint Bernard : Regardez, Seigneur, de votre sanctuaire, et du plus haut des cieux où vous faites votre demeure, jetez les yeux sur cette sainte hostie, que notre hostie, que notre grand Pontife et votre cher Fils le Seigneur Jésus vous offre pour les péchés de ses frères; et pour l'amour de lui, pardonnez-nous la
(1) Lucœ, 23.
(?) Proverb. 2, ila explicat S. Thom. opusc. 58, c. 25.
multitude de nos crimes. Regardez, Seigneur, le visage de votre Christ, qui s'est rendu obéissant, jusqu'à la mort, à toutes vos volontés. Ne détournez jamais vos yeux de ses précieuses plaies , afin de vous souvenir toujours du prix que vous avez reçu de lui pour nos péchés. Que je souhaite, Seigneur, que vous pesiez dans la balance, d'un côté nos péchés qui ont mérité votre colère, et de l'autre les maux que votre Fils très-innocent a soufferts pour nous ! Certes, ceux-ci l'emporteront, et paraîtront plus dignes que vous répandiez sur nous vos miséricordes, que nos péchés ne méritent que votre colère en arrête le cours.
IIe CONSIDÉRATION.
La seconde manière d'oraison que le Fils de Dieu
fait pour nous sur les saints autels, consiste en ce
qu'il montre lui-même ses plaies au Père éternel, et
qu'il lui représente les vœux et les prières qu'il lui a
faits sur le Calvaire. Saint Bonaventure (1) dit que le
prêtre élève l'hostie après la consécration, pour deux
raisons. La première pour obtenir toutes sortes de
biens, et principalement la paix et la charité ; parce
que Jésus-Christ a pacifié tout ce qui est dans le ciel
et sur la terre, par le sang qu'il a versé sur la croix.
La seconde, pour conserver le droit que nous avons au
ciel, parce que la vie éternelle nous appartient. Pour
maintenir notre droit, nous élevons notre privilège,
qui n'est autre chose que Jésus-Christ crucifié, pour
le montrer à son père. Nous ne devons pas craindre
(1) S. Bonav. Comment, in canonem.
a l'école du tabernacle. 255
que ce privilège ne soit bien reçu, étant écrit avec le sang de l'Agneau, et muni du sceau de ses plaies. Mais qui doute qu'il ne le soit encore mieux, si lui-même le présente pour nous, et s'il en demande l'exécution ? 0 précieuses plaies! ô bouches du saint amour! ô langues éloquentes! que dois-je craindre, ou plutôt que ne dois-je pas espérer, si vous parlez pour moi? David priait Dieu avec instance qu'il détournât de lui ses plaies (2). Mais, ô mon âme, si vous connaissiez bien le prix des plaies de Jésus-Christ, ce nom de plaies ne vous étonnerait point; vous les lui demanderiez comme le plus riche trésor du ciel, dont la possession vous donnera moyen de payer toutes vos dettes, et d'obtenir de Dieu tout ce qui est nécessaire pour votre salut. Que je serais heureux, si je pouvais y entrer pour établir ma demeure! ou si, en lisant ces adorables caractères des bontés de mon Sauveur, je pouvais concevoir un généreux désir de me crucifier avec lui ! Alors mes faiblesses ne me donneraient plus de crainte ; parce qu'étant à la source de toutes les vertus, j'en tirerais une force invincible, et un gage précieux de ma persévérance.
IIP CONSIDÉRATION.
La troisième manière d'oraison que le Fils de Dieu fait pour nous sur les saints autels , consiste en ce qu'il prie lui-même formellement, et qu'il demande à son Père l'application des grâces qu'il nous a acquises par l'effusion de son sang, et obtenues par les larmes
(2) Psal. 28.
qu'il versa en priant pour nous sur l'arbre de la croix.
Pesez le respect, la ferveur et la persévérance avec lesquels il prie.
Sa prière est infiniment respectueuse, car il s'abaisse presque jusqu'au néant devant la majesté de son Père, et se fait plus petit qu'un grain de poussière.
Elle est extrêmement fervente ; car le désir qu'il a de nous sauver est un feu dévorant, que toutes les eaux de la mer ne pourront jamais éteindre.
Elle est constante; car il accomplit parfaitement dans cet état ce qu'il a dit, qu'il faut toujours prier et ne cesser jamais. Sa prière durera autant que le Sacrement, et le Sacrement durera autant que le monde : elle n'aura donc point d'autre fin que celle de l'univers.
Oh! que nous vous sommes obligés, mon trèsaimable Sauveur, et d'agir, et de prier si efficacement pour une fin qui nous est si avantageuse ! Oh ! si nous pouvions avoir une étincelle de ce feu, de cet incendie qui vous consume sous les espèces ! Eh ! Seigneur, un quart d'heure d'oraison nous lasse; et une oraison continuelle de tant de siècles ne vous lasse point. Remédiez, mon Sauveur, à nos langueurs; appreneznous à prier; et afin que vous nous accordiez ce que nous vous demandons, faites que nous ne vous demandions que ce qui vous est agréable (1).
(1) Orat. dom. 9. x>osl Pent.
a l'école du tabernacle. 257
CINQUIÈME LEÇON
Des trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance dont la trés-sainte âme de Jésus-Christ nous enseigne la pratique dans l'adorable Sacrement.
Vous serez le sujet de mes louanges au milieu d'une grande Église; je rendrai mes vœux en présence de ceux qui vous craignent. (Ps. xxi.)
REMARQUE
Saint Augustin (1) entend, par les vœux que le Fils de Dieu promet de rendre , le sacrifice de son corps , qui est le Sacrement des fidèles. Jansénius dit que c'est le commun sentiment de l'Église, et le confirme par ce qui suit immédiatement après ces paroles. Les pauvres mangeront et seront rassasiés. Au reste, le nom de vœux convient à la sainte Eucharistie , soit parce que le Fils de Dieu fit vtiMi de rétablir dès le moment de l'Incarnation; soit parce qu'il en conçut la volonté, sans s'y obliger par un vœu exprès ; soit parce qu'il nous a laissé un excellent modèle des vœux évangéliques de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, qui seront les trois réflexions de cette Leçon.
(I) S. Aug. cp. 22. c. 24.
Ire CONSIDERATION.
Jésus-Christ nous donne un excellent modèle de pauvreté évangélique dans le mystère de l'Eucharistie. Il y accomplit, aussi parfaitement que dans l'Incarnation, le conseil qu'il nous a laissé dans l'Evangile : Si vous voulez être parfaits, vendez tout ce que vous avez, et le donnez aux pauvres.
1° Car il quitte tout en vue de cet état, le ciel, les anges, les saints, son Père et sa Mère, pour demeurer avec nous. Comment peut-il quitter le ciel, dites-vous, puisqu'il y est? comment peut-il quitter son Père, puisqu'il est toujours dans son sein? et comment peut-il quitter sa Mère avec la compagnie des anges et des saints, puisque c'est dans la cour céleste qu'il se fait voir en qualité d'objet béatifique? On répond qu'il quitte tout cela dans l'état eucharistique, en tant qu'il s'allie aux espèces du Sacrement qui sont éloignées du ciel, où est son" Père et sa Mère, les saints et les anges; de même qu'en s'alliant par l'Incarnation à notre humanité, on dit qu'il est descendu du ciel, et il assure luimême qu'il est sorti du sein de son Père ; d'où vient que le grand Apôtre lui applique ces paroles de la Genèse : L'homme quittera son père et sa mère.
2° Il se quitte lui-même pour s'unir à nous dans ce mystère. C'est pourquoi il nous dit, dans l'Évangile, qu'il ne sera pas toujours avec nous, et néanmoins, il nous promet qu'il y sera toujours jusqu'à la fin des siècles. N'y a-t-il point de contradiction en ses paroles? nullement. Il est toujours avec nous d'une manière mystique, il n'y est pas d'une manière sensible; il est
a l'école du tabernacle. 259
invisible parmi nous, il n'est visible que dans le ciel. Par conséquent, en tant qu'il est invisible, il est autant éloigné de lui-même, considéré comme visible, que la terre est éloignée de l'empyrée. Cela est surprenant, et, comme dit Alger (1), la raison demeure étonnée, et la foi même ne conçoit qu'avec admiration comment il se peut faire que le corps de Jésus-Christ soit également présent au ciel et à la terre, et que sans se partager et sans cesser d'être le même, il soit néanmoins éloigné et séparé en quelque façon de lui-même. 3° Enfin, il donne tout aux pauvres. On trouve dans le saint Sacrement de grands trésors, comme dit saint Laurent Justinien (2), des dons immenses, des délices spirituelles, des merveilles extraordinaires, des mystères sacrés, et, par-dessus tout, la personne d'un Homme-Dieu. Mais cet Homme-Dieu ne s'y est renfermé lui-même avec toutes ses richesses que pour se donner aux pauvres, je veux dire à tous les fidèles, qui sont les pauvres de Dieu. Nous sommes tous les pauvres de Dieu, nous lui demandons tous les jours notre pain, et il ne le refuse à personne. 0 bonté infinie! ô dénuement admirable! Ne craignez- vous point qu'il ne vous reproche votre ingratitude? Il épuise tous ses trésors pour vous enrichir, et vous refusez de donner l'aumône aux pauvres. Il s'appauvrit en votre faveur, et vous voulez être riche; ou, si vous embrassez la pauvreté, c'est à condition que rien ne vous manque. Il vous donne tout sans réserve, et vous
(1) Algerus l. 1. de Sacram. c. 15.
(2) S. Laur. Justin. Serm. de Euch.
ne lui accordez rien de tout ce qu'il vous demande. Il ne se peut rien de plus déraisonnable.
IIe CONSIDERATION.
Jésus-Christ nous donne un parfait modèle de chasteté évangélique dans ce même mystère. Son corps, en cet état, imite les plus pures intelligences ; et son âme bienheureuse qui est unie substantiellement à son corps, n'y agit point autrement que si elle en était séparée. Elle ne peut exercer sans miracle aucune fonction corporelle : elle ne vit point d'une vie sensitive ; son occupation est toute intérieure. Si elle a quelque connaissance, c'est sans réflexion sur les images matérielles des sens. Si elle produit des affections, elles sont toutes spirituelles; l'appétit inférieur n'y a point de part. Toutes ses joies, ses lumières, ses clartés et ses images, sont semblables à celles des substances séparées ; et, comme dit Rupert (1), elle vit dans le corps au Sacrement de l'autel, de la vie de l'esprit, sans vivre de la vie animale : de même que la lune représente dans son globe la lumière du soleil, sans en avoir la chaleur. Cette admirable vie, qui est si dégagée des sens, vous doit servir de modèle. Le pain des anges ne vous est donné que pour vous inspirer une vie angélique. Vous ne recevez l'esprit de Jésus que pour devenir spirituel. Vous ne goûterez jamais la douceur de cette manne céleste, que vous ne renonciez auparavant aux viandes grossières de l'Egypte, c'est-à-dire à tous les plaisirs de la chair et à toutes les délices du siècle. L'Église,
(1) Rupert. /. 2. de divin. Off. c. 9.
qui mange la chair de l'Agneau et qui boit son sang, est appelée vierge, et elle l'est en effet, parce que ce froment des élus, ce vin qui produit les vierges, fait qu'elle ne peut aimer ni désirer que Jésus-Christ. Elle n'est affamée ni altérée que de lui (1).
IIIe CONSIDÉRATION.
Jésus-Christ nous donne un divin modèle du vœu d'obéissance dans cet auguste mystère. Obéissance de fait, qui consiste en l'exécution entière de ce qui est commandé; car le prêtre n'a pas plus tôt prononcé les paroles de la consécration, que le Fils de Dieu se trouve aussitôt présent sous les espèces, sans tarder un seul moment. Obéissance de volonté; car il le fait librement, et il s'expose par un excès d'amour à tous les inconvénients qui en peuvent arriver. Obéissance du jugement: car il obéit sans discernement ; il ne regarde point qui est celui à qui il obéit, il le considère simplement comme ministre de Dieu ; et, dans cette vue, il se met entre ses mains, il se soumet à sa volonté, pour aller ou pour demeurer partout où il veut le porter ou le placer; il reçoit souvent sa bénédiction, quoique ce soit au supérieur, comme dit saint Paul, de bénir son inférieur; il la reçoit également du bon et du mauvais prêtre, pour témoigner la soumission et le respect qu'il doit à son Père, pour l'amour duquel il ne se lasse point de faire à tout moment, depuis tant de siècles, des actes d'une si fidèle obéissance, afin de nous y porter par son exemple. Car il n'y a rien dans le mystère de
(l) Pasch. /. de Corp. et Sang. Domini. c. 21.
l'Eucharistie, qui ne nous inspire l'amour et la pratique de cette vertu. Nous mangeons de son pain comme ses domestiques, il est donc juste que nous fassions ce qu'il commande. Il nous donne ce pain lorsqu'il est près de mourir, pour accomplir la volonté de son Père. Qui fera difficulté d'obéir, s'il se souvient que Jésus-Christ a perdu la vie, de peur de perdre l'obéissance ? Il nous le donne comme aux soldats de sa milice qui vont à la conquête du ciel. Courez donc, courez, vous tous, braves soldats de Jésus-Christ ; courez en diligence et avec allégresse, vous qui combattez dans la lice d'une religieuse obéissance (1).
0 Père très-doux et très-amoureux, je vous offre la parfaite obéissance de votre Fils unique, pour effacer tous mes péchés, et principalement pour détruire et pour anéantir ma propre volonté. Je vous conjure, par son précieux sang, de me donner une si parfaite soumission de jugement et de volonté à tout ce qui m'est commandé, qu'au moindre signe de votre bon plaisir, je vous suive a\issi promptement et constamment que l'ombre suit le mouvement du corps. Car, puisque vous avez la bonté de me donner le précieux corps de votre Fils, ne dois-je pas m'y attacher comme son ombre, qui n'a de vie ni de mouvement que par lui?
(1) S. Laur. Just. c. 4.
a l'école du tabernacle. 263
SIXIÈME LEÇON
De la concorde et de l'union des esprits, que le Fils de Dieu établit et entretient par le moyen de l'Eucharistie.
Jérusalem, chante les louanges du Seigneur.... C'est lui qui a établi la paix partout où s'étend son empire, et qui te rassasie du plus pur et du plus excellent froment.
(Ps. gxlii, 3.)
REMARQUE
Ces paroles, prises dans un sens allégorique, marquent un des principaux effets de l'Eucharistie, qui est ce froment des élus que le saint concile de Trente appelle le symbole de la paix et de l'union des esprits : Symbolum unitatis ; parce que, comme le pain qui est changé au corps de Jésus-Christ se fait de plusieurs grains de froment, et le vin qui est changé en son sang, se fait de plusieurs grains de raisins, de même le corps mystique de l'Église se forme de la multitude des fidèles unis sous un même chef par l'esprit de charité. Mais ce n'est pas seulement le symbole de la concorde, c'est le principe qui la produit. Saint Ignace martyr (1) l'appelle pour ce sujet la paix de Jésus-Christ, prenant l'effet pour la cause, parce que c'est par la participation de ces mystères que Jésus-Christ, pour établir la
(t) S. lgnat. ep. 14.
paix et entretenir l'union des esprits, nous fait tous amis, nous fait tous frères, nous fait tous membres d'un même corps : trois précieuses chaînes de la charité, trois liens sacrés de la paix et de la concorde , qui feront le sujet de cette Leçon.
Ire CONSIDERATION.
Le grand dessein de Jésus-Christ dans le banquet eucharistique est de nous faire tous amis, et de lier tous nos cœurs ensemble par les plus tendres et par les plus sincères affections que sa charité peut nous inspirer. Venez, nous dit-il, mes amis, buvez et mangez ensemble avec joie. Pesez ces paroles amoureuses.
Qui est celui qui vous invite à ce festin ? c'est un Agneau qui porte la douceur dans son cœur , dans sa bouche, dans toutes ses actions, et jusque dans son propre nom. C'est le pacificateur du ciel et de la terre (1), qui veut être l'arbitre de vos différends, comme il sera quelque jour le juge de toutes les actions de votre vie. Avez- vous quelque sujet de récusation ou quelque reproche à lui faire, sinon qu'il vous a trop aimé, trop attendu et trop souffert?
Qui sont ceux qu'il appelle à sa table? des amis. Si vous avez envie de rendre vos querelles et vos haines éternelles, retirez- vous. Le pain céleste n'est point pour les plaideurs, dit saint Augustin (2) :ceux qui mangent ce pain n'aiment point les procès, ni les dissensions. La manne ne tombait point dans le camp des Israélites, il
(1) Tertul. ad martyr.
(2) S. Aug. Tract. 26, in Joan.
a l'école du tabernacle. 265
en fallait sortir pour la recueillir ; et le pain des anges ne se plaît point parmi la guerre, si ce n'est contre les vices et contre les esprits de ténèbres.
Quand est-ce qu'il prit dessein de nous faire un régal si magnifique? lorsqu'il était près de mourir, et que son amour était au plus haut point de son ardeur. Car il n'en est pas de lui comme du soleil visible, qui n'est jamais plus ardent qu'à son midi. C'est à son couchant que ce soleil de justice fait paraître toute sa force, lorsqu'il va mourir pour des ingrats, et pour ceux mêmes qui lui doivent ôter la vie.
Enfin, que nous sert-il à cette table? sa propre chair unie à sa divinité. Dans l'état d'innocence, il donna le fruit de vie; dans la loi de nature, le pain et le vin de Melchisédech ; la manne, dans la solitude ; l'agneau pascal, dans la loi écrite. Mais, oh ! l'incomparable excellence du christianisme ! Dieu même se donne à nous dans la loi de grâce, pour nous servir de nourriture.
Les autres ont eu le fruit des arbres, et nous le fruit de la pureté virginale de Marie. Les autres ont eu un pain matériel et terrestre, et nous, un pain céleste et divin. Les autres ont eu la manne qui tombait des nuées, et nous, la manne qui vient du sein du Père éternel. Les autres ont eu le lait et le miel qui coulaient des rochers, et nous le lait et le miel qui coulent de la Divinité. Donc, si l'aliment donne à ceux qui le prennent les qualités qui lui sont propres, quelle douceur nous doit donner cette manne céleste, ce fruit de vie, ce lait délicieux, ce pain de Dieu, dont l'esprit n'est qu'amour, et la nature que bonté ! Une petite pluie apaise les vents et les orages, et cette abondante effusion de sang ne pourra pas éteindre le feu de nos dis-
cordes ? 0 chrétien ! s'écrie Tertullien , dis-moi quel est ton sacrifice, qui n'a pu te porter à la paix? Ne crainstu point qu'il ne soit pour toi un sacrilège, et que le Sacrement ne soit ton jugement.
IIe CONSIDÉRATION.
Le grand dessein de Jésus-Christ dans le festin eucharistique, est de nous faire tous frères, et nous le sommes, en effet, en vertu de ce mystère. En voici les raisons :
1° Ce divin Sacrement est un céleste mariage entre Jésus-Christ et l'Eglise, selon le sentiment de tous les Pères ; et comme il nous engendre à la grâce en nous donnant son Corps mortel et passible sur la croix, de même il nous engendre à la gloire en nous donnant dans l'Eucharistie ce même Corps immortel et glorieux. Il est donc vrai que nous sommes tous frères, puisque nous sommes tous issus d'un même mariage, et que nous sommes nourris d'un même lait.
2° De plus, le Sacrement de l'autel est une extension de l'Incarnation, selon les Pères, à cause de l'alliance que le Verbe contracte avec tous les individus de la nature humaine dans la communion, qui a beaucoup de rapport avec celle de sa sainte humanité qu'il a unie à sa personne. Comme donc, dans l'Incarnation, le Verbe devient notre frère par l'union qu'il a avec la nature humaine, et l'homme devient fils de Dieu par la communication d'une personne divine, il faut en quelque façon en dire autant de la communion, savoir, que nous devenons enfants de Dieu et frères de Jésus-Christ par la grâce du Sacrement, qui nous rend
a l'école du tabernacle. '267
participants de la nature divine; et par conséquent que nous sommes tous frères, puisque nous n'avons qu'un même Père.
Ajoutez à cela que le saint Sacrement est un commun héritage qui nous est échu par le testament que le Fils de Dieu fit en notre faveur la veille de sa mort, pour nous laisser un gage de sa présence (1). Or, cet héritage n'appartient proprement qu'aux enfants ; et de là vient qu'en demandant à Dieu ce pain céleste, nous l'appelons notre Père. Étant donc tous héritiers d'un même père, tous nourris d'un même pain, et tous mangeant à la même table, ne devons-nous pas nous traiter tous mutuellement comme frères? S'il est véritable que nous le sommes par la divine alliance que nous contractons au Sacrement, quelle apparence de vivre comme des étrangers, et même comme des ennemis? Ne faut-il pas renoncer à cette qualité, et nous exposer à encourir la disgrâce de notre Père, si nous n'avons que de la froideur et de la haine pour nos frères? Pesez ces paroles foudroyantes de saint Augustin (2) : Quiconque ne bannit pas de son cœur tous les sentiments contraires à la paix en s 'approchant de l'autel, au lieu d'y recevoir la vie, y trouve une mort funeste. Le Père éternel le désavoue, le Fils le déshérite, le Saint-Esprit le rejette comme un membre pourri et retranché du corps de Jésus-Christ.
IIP CONSIDÉRATION.
Le grand dessein de Jésus-Christ dans le saint Sacre- Ci) S. Gaudenlius Tract. 2. in exodum.
("2) S. Aug. Serm. 57 de Verbis Domini.
ment, en nous donnant sa chair pour nourriture, est de nous faire tous membres d'un même corps , animés d'un même esprit. Nous ne sommes, dit V Apôtre, qu'un seul pain et un seul corps, nous tous qui participons à un même pain. Le pain que nous recevons à la sainte Table, est un pain que nous mangeons et qui nous mange : la manducation est réciproque. Nous le mangeons, il est donc notre pain. Il nous mange, nous sommes le pain de Jésus-Christ. S'il est notre pain , en le prenant, il ne faut pas le déchirer. Si vous pensez le loger dans votre sein et en bannir votre prochain, qui est un de ses membres, vous ne le mangez pas, vous le déchirez et le démembrez. Ce n'est pas assez de le manger, il le faut incorporer. Qu'est-ce que la communion? C'est un banquet sacré , dit un évêque de Paris (1), où nous incorporons Dieu même à notre cœur par le feu de la charité , comme nous incorporons l'aliment à notre substance par la chaleur naturelle. Si donc le feu de la charité , qui doit animer notre cœur , y est éteint, ce divin aliment ne nous profitera point. Les morts ne profitent point de la nourriture qu'on leur donne ; elle se peut corrompre dans leur estomac , mais elle ne les peut nourrir. Or, si vous n'aimez pas votre prochain , vous êtes morts ; par conséquent, le pain céleste ne vous peut profiter ; bien loin de vous profiter, il vous cause une seconde mort encore plus funeste que la première. D'ailleurs , si nous sommes le pain de Jésus-Christ , en nous prenant il fait deux choses : il nous mange, et il nous transforme en soi. La manducation suppose que nous sommes un même pain ; la transformation fait que
(I) Alger. I. I. de Sacrum, c. 3.
nous sommes un même corps. Un même pain : voilà ce que nous devons être avant la communion , un même pain par l'union que nous devons avoir avec le prochain. Un même corps : voilà ce que nous devons être après la communion. Apprenez, du pain que Jésus-Christ vous donne, quel est celui qu'il demande de vous. Le pain qu'il vous donne est le pain des anges : vivez donc de la vie des anges, et non pas des malins esprits, qui ne vivent que de discorde. C'est le pain de Dieu , le pain du ciel : vivez donc comme les saints dans le ciel , et non pas comme les réprouvés dans les enfers, où il n'y a que divisions et que désordres.
Un même corps. Apprenez de l'union mutuelle qui est entre les membres du corps , celle que vous devez avoir avec vos frères. Les membres s'entr'aident les uns les autres , et ressentent mutuellement leurs déplaisirs. Dieu demande de vous la même sympathie et la même tendresse pour le prochain; le sacrement d'amour vous y oblige ; que la dureté de votre cœur ne vous rende pas insensible.
Les membres ne sont pas tous égaux ; mais leur inégalité n'empêche pas leur union. La tête, pour être élevée au-dessus de tout le corps, ne laisse pas de s'abaisser jusqu'aux pieds, pour remédier au mal qu'ils endurent. La langue est renfermée dans la bouche ; mais elle ne laisse pas de crier, si l'on touche à la moindre partie du corps. Et vous, pour être grand et élevé en honneur, ne pensez pas être dispensé de visiter les pauvres, et de compatir à leur misère. Le Sacrement vous unit tous ensemble: que votre orgueil ne vous sépare pas.
Enfin, l'on n'a jamais vu les membres d'un même
corps se révolter les uns contre les autres, quoiqu'ils soient d'un tempérament fort différent, si ce n'est chez les malades frénétiques et furieux. La main s'expose pour la tête, la langue se plaint pour la main : mais que la main se révolte contre la tête, ou la tête contre le corps, c'est un prodige sans exemple. Pourquoi donc tant de divisions entre nous, si nous sommes tous membres d'un même corps? Où est l'effet du Sacrement? Où est la force du sang de Jésus-Christ? 0 Sacrement de piété ! ô signe d'unité ! ô lien de charité ! où êtes- vous aujourd'hui? L'amour-propre a divisé tous les cœurs. Il y a aussi peu de charité parmi nous, que s'il n'y avait point de Sacrement.
SEPTIÈME LEÇON
Amour que la très-sainte âme de Jésus-Christ nous témoigne dans ce mystère.
Jésus sachant que son heure était venue pour passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. (Joan. XIII, 1.)
REMARQUE
Les interprètes expliquent diversement ces mots : Il les aima jusqu'à la fin. 1° Jusqu'à la fin, c'est-à-dire, constamment jusqu'à la mort, jusqu'à la lin de sa vie. 2° Jusqu'à la fin, c'est-à-dire, jusqu'à l'excès, jusqu'à épuiser sa libéralité, sa puissance et sa sagesse, pour leur témoigner son
a l'école du tabernacle. 271
amour. 3° Jusqu'à la fin, c'est-à-dire, jusqu'au dernier degré où le plus ardent amour peut aller. Car, en effet, il ne pouvait nous donner de plus sensibles preuves de son amour, qu'en nous laissant par testament son corps et son sang avant que de mourir. Nous en choisirons quelquesunes des plus considérables, qui feront le sujet de cette Leçon.
Ire CONSIDÉRATION.
L'excès de l'amour que Jésus nous porte, épuise sa libéralité dans ce mystère, et oblige sa magnificence à faire en notre faveur des profusions infinies de tous ses mérites, de toutes ses grâces, de toutes ses richesses, et même de toute sa personne et de sa propre vie. Pourquoi, disait ce sage Romain, est-ce que je cherche un ami ? pour avoir quelqu'un pour qui je puisse donner ma vie ; pour avoir quelqu'un que je puisse accompagner dans son exil, et pour que je m'expose moi-même en m'opposant à sa mort. Les hommes ont assez de lumière pour voir la beauté et la justice de cette loi d'amour; mais il n'y a que Jésus-Christ qui ait assez de fidélité pour la garder. Il ne s'est pas contenté de mourir une fois pour nous, il a trouvé le moyen de s'immoler une infinité de fois pour notre salut. Il s'est fait un holocauste perpétuel, se consumant tous les jours lui-même, et employant pour cet effet toutes les flammes de la charité (1). 0 libéralité inouïe! ô don inestimable (2) ! o don qui surpasse la plénitude de tous les dons (3)! O mes frères, dit Avitus, soyons fidèles à
(1) Guillel. Paris. Tract, de Euch. c. 2.
(2) S. Gaudent. Tract. 2.
(3) Clemcn. unie, de reliq. et ven. SS.
reconnaître l'héritage que nous avons acquis. C'est le même que Jésus-Christ a laissé par testament à ses apôtres. Il n'en a rien diminué : il nous a également partagés en ce point. Les autres laissent leurs biens à leurs héritiers, et Jésus-Christ se donne lui-même sans aucune réserve (1).
IIe CONSIDÉRATION.
L'excès de l'amour que Jésus nous porte, épuise sa puissance dans ce mystère, et l'oblige à passer pardessus toutes les lois de la nature, pour faire un abrégé de tous les miracles de la grâce. Miracle dans la substance; car il détruit la substance du pain et du vin, pour substituer son corps en leur place. Miracle dans la quantité; car un corps devrait avoir de l'étendue, et celui de Jésus-Christ n'en a point sous les espèces. Miracle dans la qualité; car un corps devrait être sensible et palpable, et néanmoins celui de Jésus-Christ est invisible, et ne retombe point sous les sens. Miracle dans l'action; car, d'un côté, la parole d'un homme donne à Dieu même une manière d'être toute nouvelle, pour en faire sa nourriture ; et de l'autre, au lieu de changer cet aliment en sa substance, c'est l'aliment qui le transforme en soi, et lui fait prendre ses qualités. Miracle dans la passion ; car nous voyons ici un prisonnier libre, un mort vivant, un impassible qui souffre, un corps qui est mis à part, et qui n'est point séparé du sang; qui est ressuscité, et néanmoins enseveli; qui est mangé, et qui n'est point consommé ; qui est consommé et qui
(1) Avitus, Serm. de natali calicis.
a l'école du tabernacle. 273
n'est point détruit. Miracle dans le mouvement local ; car en même temps on le met en plusieurs lieux ; on l'élève et on le baisse ; on le porte à droite et à gauche, à l'Orient et à l'Occident tout ensemble. Miracle dans la situation ; car il a les yeux au même lieu que le cœur, et le cœur au même lieu que la tête, et la tête au même lieu que les pieds : toutes les parties de ce corps adorable sont ensemble, et ne souffrent néanmoins aucune confusion. Miracle dans tous les accidents du pain et du vin ; car ils sont détachés de leur sujet, et n'ont point d'autre support que la main toute-puissante du Fils de Dieu, qui les soutient.
Qui a jamais vu tant de prodiges tout à la fois! Oh ! qu'il est vrai que l'amour divin ne vit que d'excès! Il n'a point de bornes dans ses saillies, non plus qu'il ne peut souffrir d'obstacles dans ses desseins. Il ne se contente pas de faire violence à la créature, pour satisfaire à ses inclinations, il fait effort sur le Créateur, et il emploie le pouvoir de Dieu contre lui-même. S'il n'était question que de faire des miracles au-dessus des lois de la nature, ce ne serait qu'un jeu de sa puissance ; mais quand je fais réflexion sur l'indignité du lieu où il veut faire sa résidence, il me semble que ce n'est pas seulement la nature qui se trouve intéressée dans les faveurs qu'il fait à l'homme, mais encore sa propre grandeur. Car quelle apparence qu'une si haute majesté, qui fait trembler les colonnes du ciel, puisse se résoudre à loger dans une prison aussi étroite qu'est celle où il renferme tout ce qu'il y a de plus auguste dans l'adorable Trinité? En vérité, quand je considère que celui qui remplit le ciel et la terre de son immensité, est caché sous la rondeur de l'hostie, et revêtu de
faibles accidents au lieu de la pourpre royale, je suis saisi d'une sainte horreur, et je ne puis m'empêcher de lui dire : 0 céleste Adam, où êtes-vous ? et qui vous a mis en cet état? Un Dieu dans un tabernacle de bois tout vermoulu ! un Dieu dans un ciboire de plomb ou d'étain ! un Dieu sous un pavillon tout déchiré ! Est-ce donc là cet adorable Époux qui devait mettre son trône dans le globe du soleil? Est-ce là cette Sagesse incarnée, dont le palais devait être si superbe et si magnifique? Et le voilà réduit à un atome, et couvert d'un pauvre rideau. 0 mystique Jonas ! qui vous a jeté dans le ventre de la baleine? Aimable Joseph, qui vous a mis dans la citerne? 0 Fils de l'homme, qui vous a fait descendre dans la fournaise de Babylone?
IIIe CONSIDÉRATION.
L'amour extrême de Jésus-Christ envers nous épuise sa bonté, quoiqu'elle soit infinie, et l'oblige à oublier ses intérêts et à souffrir tous les outrages que l'ingratitude et la malice peuvent inventer, afin de pourvoir à nos besoins et de remédier à nos misères. Que mon fils me tue, disait cette dame romaine, pourvu qu'il règne. C'était une dame passionnée, qui avait un désir si violent d'élever son fils à l'empire, qu'elle ne considérait pas s'il en aurait de la reconnaissance. Mais le Fils de Dieu va encore au delà de l'amour maternel, pour nous élever au royaume des cieux. Il n'aime pas seulement des enfants ingrats, ce que font les mères; mais des ennemis outrageux, qui sont complices de sa mort, et coupables de la profanation de son corps et de son sang. Il ne se dépouille pas seulement de ses biens pour
a l'école du tabernacle. 275
les donner à des enfants prodigues ; il se met sous la dent des tigres qui le déchirent : et tant sans faut qu'il se laisse vaincre par leur méchanceté, qu'au contraire il prend souvent occasion de redoubler ses bienfaits, pour satisfaire au moins à sa bonté, s'il ne peut triompher de leur malice. Vraiment c'est aimer sans intérêt, et s'oublier soi-même pour faire du bien à qui ne le mérite pas. S'il aimait pour le profit, il n'inviterait pas les pauvres à sa table ; s'il aimait pour le plaisir, il n'y admettrait pas les misérables; et s'il aimait pour l'honneur, il n'y souffrirait pas des scélérats et des profanateurs du plus saint de tous les mystères qui regardent le culte et le service de Dieu. Encore si les personnes parmi lesquelles il demeure, avaient quelques charmes et quelques attraits : mais de quitter la compagnie des anges, pour caresser les pécheurs , et se faire le compagnon des autruches et des dragons, pour me servir des termes de l'Ecriture sainte, n'est-ce pas un excès d'amour qui passe tout ce qu'on peut dire ou penser ? S'il se trouvait un grand monarque, qui envoyât tous les jours un plat de sa table, par son propre fils, à quelque pauvre de l'hôpital en particulier, ne dirait-on pas avec raison qu'il aurait beaucoup d'affection pour lui ? Mais s'il y allait lui-même en personne, et si, non content d'une simple visite, il quittait sa cour pour demeurer toujours avec cet homme, ne serait-ce pas une chose fort extraordinaire? Mais si, au lieu de lui servir les viandes les plus délicates, il lui donnait sa propre chair, cela serait inouï. Et toutefois vous l'avez fait, ô mon divin Sauveur, et vous nous avez donné votre Corps pour notre nourriture, et votre Sang pour notre breuvage. Vous descendez tous les jours
dans ce grand hôpital du monde pour visiter de pauvres malades, et vous n'avez point d'horreur d'entrer dans la bouche des lépreux, et, ce qui est incomparablement plus indigne de la sainteté de votre divine personne, dans les entrailles des pécheurs où vous n'êtes reçu que parmi les démons, qui sont vos ennemis mortels.
Sagesse incompréhensible, il paraît bien que l'amour vous ferme les yeux en vous ouvrant le cœur ; car, en prenant la résolution de demeurer avec vous, il semble que vous ne prévoyez pas les plaisirs que vous en devez recevoir. Souffrez, s'il vous plaît, que je vous fasse cette demande : Savez- vous bien que , nonobstant toutes vos défenses, plusieurs s'approcheront indignement de votre table ; que mille fourbes, mille adultères, mille voleurs, couvriront leurs crimes du voile du Sacrement ? Je le sais. Savez-vous bien que les libertins se feront un jeu de vos mystères ; les hérétiques, un scandale; les Juifs, un sujet d'exécration? Je le sais. Savez-vous bien que les donatistes en Afrique vous jetteront aux chiens, que les calvinistes en France vous fouleront aux pieds; et que les sorciers, j'ai horreur de le dire, se serviront de l'hostie pour faire leurs sortilèges , et pour mettre votre précieux Corps entre les mains des démons? Oui, je le sais : doutezvous de ma prévoyance? J'ai vu tout cela dans mon éternité. Mais sachez que j 'ai tant d'amour pour mes élus, que, quand il n'y aurait qu'une seule àme à sauver, je l'attendrais ici jusqu'à la fin des siècles , et je souffrirais pour l'amour d'elle tous les mépris et toutes les injures des pécheurs.
Je confesse, mon Dieu, que vous avez des bontés
a l'école du tabernacle. 277
infinies, et que nous ne mériterons pas de vivre, si nous ne consacrons tous les moments de notre vie à votre amour. 0 mon Seigneur Jésus-Christ, Soleil qui répandez partout les rayons de votre amour, que celui-là est insensé, qui n'aime que soi-même, et qui n'a point d'amour pour vous (1) !
HUITIÈME LEÇON
Le feu de la divinité caché dans l'Eucharistie.
Un des Séraphins vola vers moi, tenant en sa main un charbon ardent qu'il avait pris à l'autel avec des pincettes. (Is. vi. 6.)
REMAKQUE.
Saint Basile et saint Cyrille disent que le charbon ardent que l'Ange porta sur les lèvres du prophète Isaïe était la figure de Jésus-Christ, parce que, comme le charbon est uni au feu qui le pénètre et le rend éclatant, de même l'humanité du Fils de Dieu est unie à la divinité, qui est un feu consumant, selon l'Écriture. Saint Justin et saint Jean Damascène ajoutent que c'est une figure de la divine Eucharistie. Isaïe vit un charbon, dit saint Jean Damascène. Or, le charbon n'est pas un simple bois uni au feu ; de même le pain de la communion n'est pas un simple pain, mais un pain uni à la divinité (2).
(1) Idiota, de divinio amore, c. 31.
(2) S. Just. resp. ad quœst. 44, a gentibus proposilam. S. Damascenus, lib. 4, defide, c. 4.
Suivant le sentiment de ces grands saints, arrêtez-vous aux considérations suivantes.
Ire CONSIDERATION.
Lorsque nous recevons le pain céleste de la main du prêtre, c'est un feu divin qui entre dans notre bouche, afin que le feu du fervent désir qui nous est inspiré par la chaleur que ce charbon mystique allume en nous de plus en plus, brûle et détruise nos péchés, qu'il éclaire nos cœurs, et que, par la participation de ce feu divin, nous soyons embrasés des flammes de la plus pure charité, et transformés parfaitement en Dieu (1). Voilà quatre effets considérables du feu de la divinité, cachée dans l'adorable Eucharistie. Il purifie, il illumine, il échauffe, il nous transforme en lui : de légers et de volages, il nous rend fermes et constants dans la vertu; de lâches, forts et courageux; de terrestres, tout célestes, tout spirituels et divins. C'est le grand dessein du Fils de Dieu, qui nous a donné son Corps et son Sang comme un charbon de feu, pour nous servir de nourriture et de breuvage (2), afin que celui qui le mange et le boit devienne un homme tout divin, c'està-dire qu'il ait des pensées divines, des affections divines, un cœur divin, une âme divine, un corps divin qui porte Dieu, qui le glorifie, et qui soit assujetti à son esprit : Glorifiez et "portez Dieu dans votre corps (3).
(1) S. Joan. Damasc. loco citato.
(2) S. Ephreem. /. de nalura Dei non scrutanda, c. 5.
(3) I. Cor. 6. 20.
a l'école du tabernacle. 279
IIe CONSIDERATION.
Le prêtre qui prend ce feu céleste sur l'autel, afin de le distribuer aux fidèles, doit être un séraphin en pureté, en zèle et en ferveur ; même, s'il était possible, il devrait les surpasser en amour, comme il les surpasse en pouvoir. Car, dit saint Augustin (1), Notre Seigneur a donné à ses apôtres, et par la suite à ses ministres qui leur succèdent dans le sacerdoce, un pouvoir sur la nature, pour la guérir; sur les démons, pour les défaire; sur la mort, pour la mépriser: et par dessus les anges mêmes, pour consacrer son précieux Corps. Tel était saint Paul, ce grand apôtre de Jésus- Christ triomphant et glorieux. C'était un citoyen du ciel, un ange terrestre, un homme céleste et divin, comme dit saint Jean Chrysostôme (2) . Car, comme le fer qu'on met dans la fournaise devient tout feu, de même saint Paul, embrasé du feu de la charité, était devenu tout feu et tout amour.
Tels doivent être tous ceux qui servent à l'autel, et dont l'office est d'entretenir ce feu du ciel avec tant de soin qu'il brûle jour et nuit, sans jamais s'éteindre. Ils doivent souvent s'appliquer ce que le prophète Isaïe disait aux prêtres de l'ancienne loi, qui immolaient les victimes sur l'autel des holocaustes. Qui de vous pourra demeurer auprès du feu qui dévore les holocaustes? Qui de vous sera digne d'entretenir ce feu perpétuel, qui ne doit jamais s'éteindre? Ce
(1) S. Aug. Serm. de Apostolis.
(ï) S. Chrysost. Homil. de laudibus S. Pauli tom. 3.
sera celui qui marche dans les voies de la justice, et qui ne s éloigne jamais de la vérité (1).
0 Seigneur Jésus ! apprenez à votre serviteur, que vous avez daigné appeler , entre vos autres dons, même à la dignité sacerdotale, sans aucun mérite de ma part, mais par le seul mouvement de votre miséricorde ; apprenez-moi, je vous prie, à traiter un si grand mystère avec la révérence et l'honneur, la dévotion et la crainte que le devoir et la bienséance requièrent.
IIP CONSIDÉRATION.
Les fidèles doivent s'approcher du très-saint Sacrement comme l'on s'approche du feu, non pas pour se brûler, mais pour se réchauffer et pour se défaire du froid. Ceux qui s'approchent de Dieu avec témérité, sans révérence, sans retenue et sans modestie, s'exposent au danger de périr ; car notre Dieu est un feu dévorant, qui consume ces téméraires qui perdent le respect en sa présence. Ceux qui s'en éloignent trop, sous quelque prétexte que ce soit, courent risque de perdre la charité, et de se refroidir dans l'exercice de la vertu. Mais ceux qui y viennent avec de saintes dispositions, avec foi, avec humilité, avec application, s'en retournent pleins d'une sainte ferveur, ou, pour le moins, avec une résolution de s'attacher inviolablement au service de Dieu. Allons-y donc dans cet esprit, afin d'en revenir comme des lions qui ne respirent que
(1) h. xxxiii, 14, 15.
a l'école du tabernacle. 281
le feu et la flamme, et de nous rendre terribles et redoutables aux démons (1).
NEUVIEME LEÇON
La puissance de Dieu parait dans l'Eucharistie.
Le Seigneur, qui est bon et miséricordieux, a fait un abrégé de ses merveilles pour en conserver la mémoire, il a donné à ceux qui le craignent une excellente nourriture.
(Ps. c. 4.)
Pe CONSIDÉRATION.
Le saint Sacrement est le plus grand de tous les miracles, pour trois raisons.
La première, parce que les autres sont faits sur la créature par la puissance du Créateur ; mais celui-ci est fait par la créature sur le Créateur même. Car, comme dit l'auteur du sermon de la Cène du Seigneur, qu'on attribue à saint Cyprien : Le pain que Notre- Seigneur donnait à ses disciples fut fait chair par la toute-puissance du Verbe, non en changeant de figure, mais en changeant de nature. Or, en même temps qu'il fit ce grand miracle, il donna à ses Apôtres le pouvoir de faire de même, de mettre son propre corps sous les
(1) S. Chrysost., Hom. 45, in Joan.
espèces du pain, en leur disant : Faites ceci en mémoire de moi. Pouvoir le plus admirable qui ait jamais été donné à l'homme.
La seconde raison est, parce que ce miracle est un parfait abrégé de toutes les merveilles que le Fils de Dieu a faites durant sa vie, et dont il voulait consacrer la mémoire, en établissant le sacrement de son corps, et en s'enfermant lui-même dans son ouvrage (1).
La troisième, parce que les autres dons que Dieu fait à l'homme, lui coûtent presque toujours quelque chose. Tantôt il y a de la dépense à faire qui l'appauvrit, tantôt il y a du travail qui l'incommode , tantôt il y a de la contradiction qui lui est un sujet de peine. Mais le pouvoir que Dieu lui donne de faire ce grand miracle est sans dépense, sans travail, sans résistance, et ne lui coûte que trois paroles : Ceci est mon cor^s. 0 merveille incompréhensible ! dit saint Chrysostôme (2) . Ceux qui habitent sur la terre, et qui sont dans le plus bas élément du monde, ont la commission de dispenser les tsésors du ciel, et ils ont le privilège de posséder le pouvoir que Dieu n'a point voulu donner aux anges ni aux archanges. 0 prêtre! qui avez l'honneur de faire ce grand miracle, écoutez ce que dit Isaïe au souverain Pontife, quoique dans une autre occasion : Qui êtes-vous ici à l'autel? Un homme pécheur, un petit ver, un néant, moins qu'un néant. Et néanmoins quelle figure y faites-vous ? Celle de Jésus-Christ, que vous faites descendre du ciel pour l'immoler à son Père éternel ; celle de Dieu, qui vous a revêtu de son
(1) Psal. 110. 4.
(2) S. Chrysost. /. 3. de Sacerdot.
a l'école du tabernacle. 283
pouvoir. Vous n'êtes presque rien, de vous-même ; presque Dieu, par sa grâce et par sa faveur (1).
IIe CONSIDERATION.
Le três-saint Sacrement est une œuvre plus admirable que la création ; et la parole de Dieu fait mieux paraître sa force dans la consécration du corps de Jésus-Christ, que dans la production et dans la conservation de l'univers.
1° La parole de Dieu montre sa force dans la création, en donnant l'être à la créature, qui ne l'avait point auparavant ; et en faisant que les prairies se couvrent de fleurs, que les plantes se chargent de fruits, et que les animaux se multiplient ; mais la parole de la consécration montre sa force , en donnant un être nouveau au Fils de Dieu par une opération mystique et divine , et en faisant que la terre se peuple de saints, et que le ciel se remplisse de bienheureux.
2° La parole de Dieu montre sa force en conservant toutes les choses créées, et en les maintenant dans la possession de leur être ; mais la parole de la consécration fait subsister toute l'Église triomphante, souffrante et militante. Sion est notre forteresse, et le Sauveur lui servira de muraille et de rempart (2).
3° La parole de Dieu montre sa force dans la création, en réunissant toutes les créatures dans l'homme ; mais la parole de la consécration réunit toutes les grâces
(1) Jacobus Haurinus Jesuita. I. I. Sacr. amoris, numéro 424, page 194.
(2) Is. 26.
dans leur source , toutes les vertus dans leur principe , toutes les paroles écrites et relevées dans le Verbe incarné, qui en est l'original. Le Seigneur, qui est miséricordieux et rempli de bonté, a éternisé la mémoire de ses merveilles ; il a donné une nourriture convenable à ceux qui le craignent (1).
IIIe CONSIDÉRATION.
Le très-saint Sacrement est une œuvre admirable de la toute-puissance de Dieu , qui ajoute quelque chose à l'Incarnation , et qui lui donne plus d'étendue.
Dans l'Incarnation , Dieu s'unit à un seul homme ; mais dans la communion ; il s'unit à tous ceux qui le reçoivent.
L'Incarnation ne s'est faite qu'en un seul lieu ; mais la transsubstantiation se fait en toutes les parties du monde.
Dans l'Incarnation, c'est le Fils de Dieu qui agit et qui emploie sa toute- puissance pour se faire homme; mais dans la transsubstantiation, c'est le Fils de l'homme qui agit, et qui emploie la toute-puissance divine pour nous faire des dieux.
Après cela, ne faut-il pas dire comme David : Seigneur, je vous bénirai de tout mon cœur dans l'assemblée et dans la congrégation des justes (2)? Il faut confesser que les ouvrages du Seigneur sont grands, parce qu'ils répondent parfaitement à l'idée et1 au dessein d'un ouvrier infiniment sage, infiniment
(1) Ps. 110.
(2) Psal. 110.
a l'école du tabernacle. 285
bon, infiniment puissant, à qui toutes choses rendent une parfaite obéissance, et qui fait d'un seul mot tout ce qu'il veut. Mais la merveille des merveilles, c'est de le voir obéir lui-même à un homme qui consacre son corps et son sang pour en faire sa nourriture. 0 prodige ineffable et incompréhensible! Où trouver une langue qui puisse expliquer cette merveille, un entendement qui la conçoive, un esprit qui la pénètre? Qui n'admirerait la magnificence et la gloire du Fils de Dieu, qui a donné un si grand pouvoir aux hommes (1)?
DIXIEME LEÇON
La sagesse de Dieu brille dans le très-saint Sacrement.
Vous puiserez les eaux avec joie des fontaines du Sauveur, et vous direz en ce jour-là : Louez le Seigneur, et invoquez son nom; faites connaître ses intentions aux peuples, et les secrets de sa sagesse. (Is. xn, 3.)
Ire CONSIDÉRATION.
La sagesse de Dieu, par une admirable invention, a trouvé le moyen de demeurer dans le monde en le quittant, de s'unir à nous en se séparant de nous, et de nous laisser son corps et son sang sur la terre en
(l) Matth. 9. 8.
les portant dans le ciel. Lorsqu'Élie fut enlevé dans un chariot de feu, il laissa tomber son manteau, qu'il donna à Elisée comme un précieux héritage. Alors, dit saint Chrysostôme, il y avait comme un double Élie ; car Élie était en haut, et Elisée, qui devint un autre Elie, était en bas. Mais ce que nous recevons dans le saint Sacrement est bien plus précieux. Car Élie ne laissa que son manteau à son disciple ; mais le fils de Dieu, montant au ciel, nous laissa sa propre chair. Élie se dépouilla de son vêtement ; mais Jésus-Christ nous laissa tellement son corps, qu'en nous le laissant il le retint et l'emporta avec lui (1). Artifice merveilleux que sa sagesse inventa pour obéir à son Père, qui l'appelait à soi, et satisfaire à son amour en même temps, en demeurant avec nous. 0 Seigneur, faites-moi la grâce que je puisse vous imiter ; et que, répondant de toutes mes forces à l'excès de votre amour, je me donne tout à vous par obéissance, et tout à mon prochain par charité et par miséricorde.
IIe CONSIDÉRATION.
Dans l'Incarnation, le Fils de Dieu, par un merveilleux secret de sa sagesse, trouva le moyen de rendre l'invisible visible , en se couvrant de notre humanité , pour traiter familièrement avec nous ; mais dans le saint Sacrement, par une invention qui n'est pas moins merveilleuse, il rend le visible invisible, en couvrant son humanité sainte des apparences du pain pour nous nourrir de sa chair et de son sang. Dans le mystère de
(l) S. Chrysost. Hom. 2 ad. pop Anlioch.
l'Incarnation, il se cache pour se faire voir ; et dans la divine Eucharistie, il se cache pour se faire manger. Là, il fît voir la douceur de sa divinité ; ici, il nous fait goûter la douceur de son humanité. Tâchez d'en être reconnaissant, et trouvez le moyen de lui rendre le réciproque, en cachant toutes vos vertus sous le voile de l'humilité et de la pénitence, afin de vous donner à lui comme une nourriture qui soit agréable à son goût. Car, comme dit saint Ambroise, le Verbe divin se repaît des vertus de 1 arae, toutes les fois qu'il la trouve soumise à ses volontés, et remplie du suc de la dévotion. Alors il en vient cueillir les fruits et les goûter avec plaisir (1). Venez, mon bien-aimé, venez dans votre jardin ; aimable époux de mon âme, goûtez la douceur des fruits que votre grâce y a produits (2). Prenez tout, tout est à vous. Puisque vous voulez bien être tout à moi, ne dois-je pas être tout à vous (3)?
IIIe CONSIDÉRATION.
Voyez les admirables inventions que la Sagesse incarnée a trouvées pour nous préparer cette céleste nourriture de son corps et de son sang, et pour nous en faciliter l'usage. S'il nous l'eût donnée à découvert, la vue nous en eût fait concevoir de l'horreur. Il a trouvé moyen de la couvrir sous les espèces du pain et du vin, dont l'usage nous est familier; et, sans tromper nos sens, en leur laissant tout ce qu'ils sont capables
(1) S. Ambr. de bono morlis, c. 5.
(2) Cant. v.
(3) Cant. vr, 2.
de voir, il a donné un admirable emploi à notre esprit, qui découvre par la foi et qui goûte par l'amour tout ce qu'il y a de plus délicieux dans la Divinité.
S'il nous eût donné cette divine viande sous quelque matière rare et précieuse, plusieurs eussent craint la dépense ; et s'il nous eût obligés de l'aller chercher bien loin, plusieurs eussent appréhendé la peine ; mais il a trouvé moyen de l'exposer en tous lieux et de la couvrir sous les espèces d'une chose fort commune, afin que tous les hommes en pussent également jouir, et qu'il leur pût dire en les conviant à son festin : Venez tous librement à ma table, tout est prêt , rien ne vous manquera ; vous trouverez tout ce que vous pouvez souhaiter, sans qu'il vous en coûte rien que le désir. Le prix de cette table, c'est la faim; et cette coupe, qui enivre les âmes du vin céleste de la charité, ne s'achète que par la sobriété et par la soif des divins mystères (1). Mon Dieu, c'est dans Sioti qu'on vous doit louer, parce que c'est là que vous avez institué le Sacrement de votre Corps. Vous avez visité la terre, et vous l'avez abreuvée, vous l'avez comblée de richesses. Le fleuve de Dieu est rempli d'eau : vous avez préparé leur nourriture. Ils n'ont pas besoin de la chercher ; ils la trouvent partout, parce que vous l'avez ainsi préparée. Que ne suis-je aussi toujours prêt à vous servir partout et en tous lieux, sans vous donner la peine de me chercher !
(1)S. Ambr. l.de Elia, c. 6.
a l'école du tabernacle. 289
ONZIÈME LEÇON
La miséricorde de Dieu paraît dans ce mystère.
0 Dieu ! nous avons reçu votre miséricorde au milieu de votre temple. (Ps. xlvii, 8.)
REMARQUE
On peut expliquer cette miséricorde, dont parle le Prophète-Roi, en deux manières. La première regarde l'Incarnation du Verbe, et son entrée dans le temple de Jérusalem. La seconde regarde le très-saint Sacrement, qui est le trône de la miséricorde que Dieu a établi dans son Église. Nous la considérons ici en tant qu'elle paraît dans la divine Eucharistie.
Ire CONSIDERATION.
Le très-saint Sacrement est dans l'Église de Dieu, comme une source inépuisable de miséricorde qui s'étend partout. Seigneur, disait David, votre miséricorde est dans le ciel (1). Mais nous pouvons dire maintenant qu'elle en est descendue, et qu'elle s'est entièrement répandue sur la terre (2). La justice divine ne tombe, pour ainsi dire, que par gouttes du
(1) Psal. xxxv, 8.
(2) Ibid. xxxii, 5.
ciel, parce qu'elle se réserve à venger nos crimes en l'autre vie. Mais la miséricorde se répand comme un grand fleuve qui nous suit partout durant le cours de notre vie, comme l'eau que Moïse fit sortir du rocher, suivait les Israélites dans le désert. Moïse fendit la pierre dans le désert, et il leur donna à boire comme au milieu des abîmes d'eau. Il fit sortir des eaux de la pierre, et il fit courir ces eaux comme des rivières (1). C'était une figure de l'abondance des grâces que la miséricorde divine fait couler de l'Eucharistie, comme d'une source d'eau vive, où tous les enfants de l'Église peuvent puiser. Ils butaient de Veau de la pierre spirituelle qui les suivait; et cette pierre, c'était Jésus-Christ (2). L'eau qui sortit de la pierre du désert, suivit miraculeusement les enfants d'Israël jusqu'à la fin de leur voyage; et la grâce du Sacrement, qui sort des plaies de Jésus-Christ comme un effet de sa miséricorde, nous accompagne et nous suit jusqu'à la mort. Votre 'miséricorde m'accompagnera tous les jours de ma vie, afin que j'habite éternellement dans la maison du Seigneur. Mon Dieu et mon Sauveur, vous m'êtes tout dans voire Sacrement, et je puis, à juste titre, vous appeler ma gloire, mon salut, ma protection, mon trésor et mes richesses ; mais il me semble que je comprends tout en disant que vous êtes ma miséricorde. Car c'est en cette qualité que vous remédiez à toutes mes misères, et que vous pourvoyez à tous mes besoirs. Que les autres mettent leur bonheur où ils voudront,
(1) Psal. Lxxvir, 18.
(2) 1 Cor. x. 4.
a l'école du tabernacle. 291
pour moi j'ai mis mon espérance au Seigneur. Je ne puis penser à votre miséricorde, et à la bonté que vous me témoignez en vous donnant vous-même à moi, qu'avec des transports de joie et d'allégresse.
IIe CONSIDÉRATION.
La miséricorde du Fils de Dieu paraît singulièrement dans ce mystère; parce que, comme dit le concile de Trente (1), il l'a institué afin de nous appliquer la vertu du sacrifice de la croix pour la rémission de nos péchés, parce qu'il fait, par le moyen du sacrifice de l'autel, que nous obtenons miséricorde, et que nous trouvons, au besoin, le secours de sa grâce, lorsqu'elle nous est plus nécessaire. Ajoutez à cela qu'il est luimême dans cet auguste Sacrement, afin que nous puissions recourir à lui en toutes nos nécessités et en toutes nos afflictions. Il fait un nombre prodigieux de miracles pour s'y tenir, et il ne s'y tient que pour nous secourir et pour nous faire du bien. Son corps, dit saint Bonaventure (2), est la médecine des malades et le viatique des voyageurs. Il fortifie les faibles, il réjouit ceux qui sont sains, il guérit la langueur des uns, et il conserve la santé des autres. Il fait que l'homme reçoit la correction avec plus de douceur, et qu'il porte le travail avec plus de patience. Il le rend plus ardent dans 1 amour, plus sage pour prendre ses précautions, plus prompt à l'obéissance, et plus dévot pour rendre à Dieu les témoignages de sa reconnaissance. Approchez-vous
(1) Conc. Trident, sess. 1 et 2.
(2) S. Bonav. /. 6. de Sacrant, virt. c. 15, ex S. Bern.
donc des divins mystères avec une foi vive, une pénitence sérieuse et efficace, et une conscience pure, et vous obtiendrez par ce moyen votre sanctification (1). Dans cette disposition, que le souvenir de vos péchés passés ne vous empêche point de vous présenter à la Communion; parce que l'Eucharistie, comme dit Rupert, est le grand Sacrement de la miséricorde (2).
IIP CONSIDÉRATION.
Le très-saint Sacrement n'est pas seulement un moyen utile pour attirer la miséricorde de Dieu, mais encore nécessaire. Nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu, dit saint Bernard (3), parce que nous sommes tous pécheurs. Par conséquent, nous avons besoin de Jésus-Christ, car c'est lui qui nous a apporté la miséricorde du ciel, selon laquelle il nous a sauvés. C'est lui-même qui en est la source et qui la répand sur tous les hommes. C'est une source qui coule toujours et qui ne s'épuisera jamais : source de sagesse, source de grâce, source de dévotion et de ferveur, mais surtout, source de miséricorde. Jésus-Christ est la fontaine où nous lavons les taches de notre âme, selon qu'il est écrit : Il nous a aimés, et il nous a purifiés de nos péchés. Puis donc que personne n'est exempt de tache, la source de miséricorde est nécessaire à tous, et tous y doivent courir, de quelque état qu'ils soient, et comme Job, et comme Daniel, et comme Noé. Or,
(1) Anast. Sinaïta, Serm. de Sanctâ Communione.
(2) Rupert. in Exodum.
(3) S. Bern. Serm. de Nativ. Domin.
où trouverons-nous Jésus-Christ sur la terre, sinon dans le saint Sacrement, où il se rend présent en personne par la compassion qu'il a de nos misères, pour exercer envers nous les œuvres de miséricorde, et nous apprendre, à son exemple, à les pratiquer envers les pauvres. Car, comme dit l'abbé de Celles : la sainte Table est remplie des entrailles de la miséricorde. En effet, c'est là que Dieu se donne tout à nous, lui qui est la source de la miséricorde (1). Quand est-ce que vous vous donnerez tout à son service?
DOUZIEME LEÇON
L'immensité divine paraît dans ce mystère.
La gloire de mon nom est étendue parmi toutes les nations, depuis l'orient jusqu'à l'occident. Partout l'on sacrifie et l'on présente une offrande pure à mon honneur, parce que mon nom est en grande vénération parmi les nations.
(Malach. 2, 11.)
Ire CONSIDÉRATION.
Dans l'ancienne loi, il n'était pas permis aux Juifs de sacrifier en aucun autre lieu que dans le tabernacle et dans le temple de Jérusalem , que Dieu avait choisi pour sa maison et pour le lieu destiné aux sacrifices.
(1) Petrus Cellensis, lib. de Panibus. c. 2. citalus a Novarino in Âgno Eucharistico, n. 44.
Que s'il se trouve dans l'Écriture que quelques grands amis de Dieu aient sacrifié en d'autres lieux , comme Gédéon dans Ephrata; Manué, dans son champ; Samuel, dans Masphat; David, dans l'aire d'Areùna, etElie, sur le Mont-Carmel, ce fut sans doute par une dispense particulière , comme il parut par les marques d'approbation qu'ils reçurent du ciel ; mais la loi générale obligeait tous les enfants d'Israël de s'assembler seulement dans le temple, pour y offrir leurs sacrifices. C'est pourquoi David compare le temple à la licorne , à cause de sa singularité, parce que c'était le seul temple où il était permis de sacrifier au vrai Dieu (1). Les saints Pères (2) disent que Dieu avait établi cette loi parmi les Juifs : premièrement, pour les entretenir dans l'union, et leur donner occasion de s'entre-connaître et de se lier d'une sainte amitié dans les assemblées qui se faisaient aux jours de fêtes, où ils se trouvaient tous en même lieu ; secondement, pour les retirer de l'idolâtrie , à laquelle ils étaient fort sujets , et pour leur imprimer par limité du temple l'unité du souverain Seigneur que tout le monde doit adorer.
Admirez la patience de Dieu qui, de toutes les parties du monde, n'avait à soi, pendant tant de siècles, qu'une petite province de l'Asie où il était connu, et d'où il retirait un si léger tribut d'honneur. Dieu est connu dans la Judée : son nom est grand \dans Israël. Eh ! Seigneur, est-ce là toute l'étendue de votre domaine? N'êtes- vous pas le souverain Monarque du monde, de qui toutes les couronnes relèvent , et à qui
(1) Ps. lxxviii. 75.
(2) S. Chrysost. in Ps. 95.
a l'école du tabernacle. 295
tous les peuples doivent hommage? ODieu! que les peuples vous louent, que tous les peuples vous rendent hommage ! Faites luire sur nous la lumière de votre visage, afin que tous les hommes vous connaissent. Éclairez ceux qui sont dans les ténèbres et dans les ombres de la mort, et conduisez nos pas dans les voies du salut et de la paix.
IIe CONSIDÉRATION.
Le merveilleux avantage que l'Église a sur la Synagogue consiste en ce qu'elle porte partout Jésus-Christ, et qu'elle a la liberté, non-seulement de lui dresser partout des autels, mais de l'attirer lui-même du ciel, pour le rendre présent partout où elle est (1). Si bien qu'au lieu que les Juifs venaient chercher Dieu dans un petit coin de la terre, aujourd'hui il semble, pour ainsi dire, que Dieu va chercher les fidèles partout, et qu'il fait de toutes les villes une sainte Jérusalem, et de tout l'univers un temple de Salomon, où ce Roi pacifique reçoit nos vœux et nous comble de ses bienfaits. C'est ce qui a donné sujet à saint Ambroise (2) de dire que l'Église n'est pas renfermée dans les bornes du monde, mais qu'elle enferme tout le monde dans son étendue, et que nous y sommes tous réunis en Jésus-Christ : merveille qui ravit le prophète Baruch. Oh! que la maison de Dieu est grande! oh! que l'étendue de son domaine est vaste ! Il est grand, il est infini, il est très-haut, il est immense.
(1) S. Chrysost. in Psal. 90.
(2) S. Ambr. in Psal. 118.
IIP CONSIDÉRATION.
L'état glorieux de Jésus-Christ le fait participer en quelque façon à l'immensité de Dieu; non qu'il soit absolument en tous lieux, comme les Ubiquistes hérétiques se le sont faussement imaginé, mais parce qu'il est tout en chaque partie de l'hostie, et tout en toute l'hostie, comme Dieu par son immensité est en tout le monde, et tout en chaque partie du monde : et, de plus, il a encore une étendue miraculeuse par la multiplication de sa présence dans toutes les hosties consacrées, qui égale presque celle de l'univers ; puisque, comme dit le prophète Malachie, il n'y a point de nations si éloignées où l'on n'offre le sacrifice de la messe.
Considérez ensuite l'honneur que le Fils de Dieu rend à son Père, et celui qu'il reçoit lui-même dans cet état ; car il y est tout ensemble comme Dieu adorant et adoré. Comme Dieu ^adorant, il rend hommage à son Père céleste dans tous les lieux de la terre habitable ; et comme Dieu adoré, il reçoit lui-même les hommages de tous les peuples qui sont dans l'univers. Toutes les nations du monde lui rendront leurs adorations, dit le Psalmiste ; car c'est au Seigneur qu'il appartient de régner, et il dominera les nations. Tous les riches de la terre mangeront du sacrifice, et l'adoreront; tous les mortels qui descendent en terre, se prosterneront en sa présence.
Joignez-vous en esprit avec tous les «fidèles, désirez d'être présent à tous les sacrifices qui se font dans le monde, et dites avec le Prophète : Mon âme, bénissez
a l'école du tabernacle. 297
le Seigneur dans toute l'étendue de sa domination. N'oubliez pas les grâces que vous avez reçues de lui. C'est lui qui rachète votre vie de la mort, c'est lui qui vous couronne de miséricorde, et qui remplit tous vos désirs par l'abondance de ses biens.
TREIZIEME LEÇON
L'éternité divine paraît dans l'Eucharistie.
Travaillez, non pour avoir la nourriture qui périt, mais la nourriture qui demeure pour la vie éternelle.
(Joan, vi, 17.)
Pe CONSIDERATION.
La nourriture que le Fils de Dieu nous donne dans le très-saint Sacrement, n'est point une viande corruptible qui se consomme par l'usage. Celui qui prend ce pain de vie ne le rompt point, ne le corrompt point, ne le divise point, en le mangeant. Il le prend tout entier sous la moindre partie de l'hostie ; et malgré qu'il le prenne tout entier, cela n'empêche pas que tous ceux qui le prennent, et qui le prendront jusqu'à la fin du monde, ne le prennent aussi tout entier. Le Fils de Dieu en donne lui-même la raison. Travaillez, dit-il, pour avoir, non une viande qui périt, mais une viande qui demeure pour la vie éternelle, et que
le Fils de l'homme vous donnera. Car le Père éternel lui a imprimé son sceau et son caractère. Comme s'il voulait dire : Mon Père a imprimé sur moi le caractère de sa divinité par la génération éternelle ; et depuis il a marqué de ce même sceau mon humanité, en faisant de mon corps et de mon âme, par l'union hypostatique et par l'effusion de ses grâces, un vif portrait de ses perfections infinies. Et maintenant, je vous promets un sacrement où vous donnant ma chair et mon sang pour aliment, je m'unirai à vous et vous incorporerai à moi, afin d'imprimer aussi en vous le caractère de ma divinité et de mon humanité. Ne craignez donc point que cette nourriture vous manque, car elle est immortelle : elle porte le caractère de l'éternité. Je ne vous invite point à des festins que l'art humain prépare, et où l'on ne sert que des viandes corruptibles : je vous donne un aliment bien différent des autres, un aliment divin, un pain immortel, et qui nourrit vos âmes à l'immortalité (1). Il ne faut pas craindre qu'il se corrompe (2)? Il ne peut pas vieillir, puisqu'il nous renouvelle de jour en jour. Il est vrai que les espèces dont il se couvre, sont corruptibles ; mais pour lui il est éternel (3). Après cela, ne devons-nous pas nous attacher inséparablement à Jésus-Christ, qui pourvoit si royalement à notre subsistance? N'avons-nous pas sujet de lui dire : Seigneur, à qui irons-nous, sinon à vous ? vous avez les paroles de la vie éternelle.
(1) Créditas Cyprian. de cœna Domini.
(2) Albertus Magnus, dist. 3. tract. Le. 5.
(3) Guitmundus, /. 2. verit. Euch.
IIe CONSIDERATION.
Saint Thomas (1) dit que le Corps sacré de Jésus- Christ est le fruit de la vie, qui détruit la mort éternelle, et qui nous donne une vie incorruptible et immortelle. On dit que la manne qui tombait dans le désert, entretint les Israélites dans une parfaite santé, pendant qu'ils furent dans la solitude; et c'est par cette raison que Tertullien (2) dit que ce peuple ayant vécu de cette nourriture céleste l'espace de quarante ans, se trouva dans un heureux état, qui portait l'image de l'éternité. Si cela est vrai, c'était un miracle perpétuel, ou plutôt c'étaient autant de miracles qu'il y avait d'Israélites dans cet affreux désert. Mais, après tout, ces prodiges ne sont rien en comparaison de la divine Eucharistie, qui nous ramène à l'éternité que le premier homme avait perdue, soit parce qu'elle entretient la vie de la grâce pendant le cours de notre voyage, soit parce qu'elle nous introduit dans la vie éternelle, qui est le dernier et principal effet du Sacrement. D'où vient que saint Ambroise dit que l'eau qu'on mêle avec le vin dans le calice, et qui représente le peuple, devient comme une vive source qui rejaillit à la vie éternelle (3). Dites donc encore une fois : Seigneur, à qui nous adresserons-nous, sinon à vous? C'est vous qui avez les paroles de la vie
(1) Opusc. 38. c. I.
(2) Tertull. lib. ado. Judxos.
(3) S. Th. 3. p. q. 74. a. 6.
éternelle. Car vous avez la source de la vie éternelle dans votre Corps et dans votre Sang que vous nous distribuez; et nous croyons que vous êtes le Fils de Dieu, c'est-à-dire que vous êtes la vie éternelle, et qu'en nous donnant votre Corps et votre Sang, vous ne donnez que ce que vous êtes (1).
IIIe CONSIDERATION.
Jésus-Christ est l'arbitre de l'éternité bienheureuse, et le seul sacrificateur selon l'ordre de Melchisédech, dont le sacerdoce est éternel. C'est lui qui nous a apprêté ce pain de vie avec beaucoup de peine, et qui en a fait la principale dépense ; mais néanmoins il veut que nous y coopérions de notre côté, et que nous travaillions de toutes nos forces pour préparer nos âmes à recevoir les effets de sa bonté. Travaillez, nous dit-il, pour avoir ce pain incorruptible et immortel. Pourquoi use-t-il de ce terme? Pour vous apprendre, dit le Père Du Pont (2), que vous devez vous rendre digne de manger ce pain de vie par la pratique des bonnes œuvres et par l'exercice des plus excellentes vertus. Qui ne travaille point, ne mange point. Le calice que le Fils de Dieu nous présente, et qui contient avec son sang un trésor inépuisable de biens spirituels, est le calice de la nouvelle et éternelle alliance qu'il veut contracter avec nous, et
(1) Algerus l. 1. de Sacr. c. 12.
(2) P. Ludovicus Du Pont, l. 1. Exhort. in Cant.
a l'école du tabernacle. 301
qui demande notre correspondance. Que l'homme donc s'éprouve lui-même, et qu'il boive ainsi de ce calice. Qu'il se souvienne de ce que le Fils a fait pour lui, et qu'il tâche de l'imiter. Car celui-là célèbre dignement ce mystère, et fait voir qu'il conserve le souvenir de la passion de Jésus-Christ, qui s'efforce avec sa grâce de lui être semblable, et d'accomplir en son corps ce qui reste encore à souffrir à son Sauveur. Hic de mensa Domini vere vitam comedit, hic de calice Domini vere vitam bibit , et secundum promissum ejus et ipse in Christo, et Christus vivit in ipso (1). C'est de celui qui mange véritablement la vie à la table du Seigneur, et qui boit véritablement la vie à sa coupe, qu'on peut dire qu'il vit en Jésus-Christ, et que Jésus-Christ vit en lui, selon la promesse qu'il en a faite dans l'Évangile.
(i) Franco abbas, Hom. 10. de gratiâ Dci.
QUATORZIÈME LEÇON
De la bonté de Dieu, du désir qu'il a d'être aimé et des marques qu'il en donne dans ce mystère.
0 Israël, qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu désire maintenant de vous, sinon que vous le craigniez, et que vous marchiez dans ses voies, et que vous l'aimiez.
(Deut. x, 12.)
Ire CONSIDERATION.
Dieu demande trois choses de nous, comme dit saint Bernard, la crainte, l'honneur et l'amour ; mais que son plus grand désir est d'être aimé (1). Comme Seigneur, il veut qu'on le craigne ; comme Père, il veut qu'on l'honore ; comme Époux, il veut qu'on l'aime. Lequel des trois est le premier et le plus excellent? C'est l'amour, sans lequel la crainte est pénible, et l'honneur n'est point agréable. La crainte est une servitude, si l'amour ne l'émancipé ; et l'honneur n'est qu'une flatterie, s'il ne procède de l'amour. Dieu n'agrée ni l'un ni l'autre, si l'amour ne l'accompagne. L'amour
(l) S. Bern. Serm. 83 in Cant. Circa mecum.
A l'école du tabernacle. 303
est la seule chose qu'il demande en retour, et qui lui peut rendre le réciproque. Car, quand Dieu aime, il ne désire autre chose que d'être aimé. Il n'a pas d'autre dessein en nous aimant, que de se faire aimer; sachant bien que ceux qui l'aiment sont heureux. En effet, il est impossible d'être uni à Dieu , et de ne l'être pas à la béatitude même. Or, c'est l'amour qui nous unit si étroitement à Dieu, et qui nous élève à un si haut degré d'honneur, que nous ne sommes qu'un avec lui (1) ! Oh! quelle joie, dit ce Père! oh ! quelle gloire! oh! quelles richesses! oh! quel sujet d'orgueil! car il y a une espèce de saint orgueil dont la sagesse se glorifie, lorsqu'elle dit : Les biens, la gloire, les richesses superbes et la justice sont dans mes mains.
IIe CONSIDERATION.
Ce désir vient de l'amour qu'il porte , et de sa bonté qui en est l'objet. Car le propre de Dieu est d'aimer, et il ne tient point cela d'ailleurs : c'est de lui-même qu'il aime ; et il aime d'autant plus ardemment que ce n'est pas tant le propre de Dieu d'avoir de l'amour, que d'être l'amour même. Son amour, comme dit saint Bernard (2), n'est point un acte différent de son objet. Son amour est sa bonté (3), ou, pour mieux dire, il est lui-même la bonté souveraine, et l'amour souverain
(1) S. Bernard. /. de amore Dei. c. 7 et 8.
(2) S. Bern. Tract, de char. 7 cilatus a Novarino in Agno Euch. n. 42.
(3) Idem de amore Dei.
de sa bonté. C'est ainsi qu'il faut entendre saint Denis (1) lorsqu'il dit que V amour divin est un mouvement affectueux qui est né en Dieu et de Dieu, et qui est éternellement et originairement enfermé et contenu dans la beauté et dans la bonté de son essence, comme dans la source d'où il sort, et s'allume dans sa volonté. Cela veut dire que Dieu contemplant de toute éternité les beautés et les bontés infinies de son essence, il s'allume dans sa volonté un brasier infini d'amour, qui excite une soif toujours ardente, parce qu'il se porte avec une inclination infinie à l'amour d'un objet infiniment aimable; toujours rassasiée, parce qu'il trouve dans cet amour des complaisances infinies et des torrents de délices inépuisables. Adorez et admirez ce feu divin dans sa source, mais en même temps étonnezvous que l'ayant dans votre sein par la grâce de la communion vous n'en soyez point échauffé, et que vous sentiez tant de froideur dans votre cœur.
IIIe CONSIDÉRATION.
Le désir que Dieu a d'être aimé, l'a obligé de sortir de lui-même, pour se communiquer aux créatures , et leur découvrir sa beauté et sa bonté. D'où vient que saint Denis dit que l'amour divin est une manifestation que Dieu fait de soi-même et par soi-même : Manifestatio Lei per seipsum. Car, quand nous aimons une chose , nous désirons naturellement que les autres en connaissent le prix et la valeur. Dieu donc s'aimant infiniment , comme il est infiniment aimable, il ne faut
(1) G. 4. De div. nomi.
a l'école du tabernacle. 305
pas s'étonner si son amour le presse de faire part aux nommes et aux anges des trésors qu'il possède, afin de gagner leur cœur et de se faire aimer. C'est ce désir qui l'a porté à tirer le monde du néant, et à produire une infinité de créatures qui sont autant de miroirs de ses perfections qu'il nous présente devant les yeux, comme pour nous dire : Voyez si je ne suis pas bien aimable, puisque je suis l'auteur de ces ouvrages, qui ne sont pourtant que de faibles crayons de ma beauté. C'est ce même désir qui l'a fait descendre jusqu'à notre néant, pour nous tracer sur sa sainte humanité une éclatante image de ses plus glorieux attributs; et par une extension amoureuse de son incarnation, il s'est voulu unir intimement à nous dans le très-saint Sacrement , pour nous imprimer le caractère de sa divinité, et par ce moyen , porter son amour jusqu'au fond de notre cœur avec le portrait de sa beauté.
Admirable excès de la bonté de Dieu, qui lui fait oublier, pour ainsi dire, sa grandeur, pour penser aux intérêts de ses créatures! Car, en effet, n'est-ce pas bien s'oublier que de se renfermer jusqu'à la fin du monde sous les espèces d'une miette de pain , pour y attendre des vers de terre, et leur servir de nourriture?
0 mon âme, voilà en quoi consistent principalement les extases amoureuses du Verbe incarné, et celles qu'il demande de vous; savoir, dans l'oubli de vos intérêts, de votre honneur, de vos commodités, et même de votre vie , quand il s'agit de son service. Ce sont là les véritables ravissements qu'il désire et qu'il attend de vous, sans lesquels vous ne devez faire aucun cas des autres.
IVe CONSIDÉRATION.
Considérez enfin que ce désir d'être aimé , qui a obligé le Créateur à sortir hors de lui-même par une amoureuse extase de sa bonté, pour s'approcher des créatures et se donner à elles, le porte aussi de nouveau à les attirer vers lui , et à les ramener à leur source , qui est la bonté même, où elles doivent trouver leur repos et leur demeure éternelle. Car, comme dit saint Denis, l'amour est un principe mouvant qui nous attire à Dieu, qui est seul la beauté et la bonté par elle-même. C'est pourquoi il n'y a point de créature dans le monde à qui Dieu n'ait donné une inclination naturelle, qui la fait tendre vers lui. Mais outre cette pente nécessaire qui est commune à toutes les choses créées , il a mis d'autres trésors merveilleux dans la nature angélique et humaine , qui les attirent à lui d'une manière plus excellente. Car il leur a donné l'intelligence pour le connaître, la liberté pour l'aimer et le servir, la grâce et les vertus* pour les élever à un être surnaturel ; et, ce qui surpasse toutes nos admirations , il s'est donné lui-même aux hommes pour les venir prendre comme par la main, et les attirer à lui. Et c'est ce qu'il voulait dire sur le Calvaire, lorsqu'il criait à haute voix : Sitio. J'ai soif. Je suis altéré de votre amour et du salut de vos âmes; je les cherche avec une ardeur incroyable, pour les emmener avec moi dans le ciel. C'est ce qui m'a attaché à la croix, et ce qui m'oblige à vous laisser mon corps et mon sang dans le Sacrement de mon amour; afin qu'étant en vous, et vous en moi par une union indissoluble, je vous enlève avec moi pour vous réunir au principe d'où vous êtes sortis.
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Admirez la bonté de Dieu, qui veut bien que nous l'aimions, et qui ne nous le permet pas seulement, mais qui le veut et le désire, et qui s'abaisse jusqu'au néant, pour satisfaire à son désir. Certes, s'il fait d'autant plus éclater sa bonté, qu'il paraît plus petit dans son humanité, il n'y a point de lieu où il soit plus petit que sous les espèces du Sacrement ; car il est sous un atome ; par conséquent , il n'y a rien où il fasse mieux paraître sa bonté (1). Si donc la bonté est l'objet de l'amour, et s'il ne nous la découvre dans le Sacrement que par le désir qu'il a d'être aimé, donnez-lui cette satisfaction , et ne perdez jamais le souvenir de ce que dit saint Anselme : Que celui qui aime le plus, profite du pain céleste de l'Eucharistie; et par un heureux échange, celui qui mange ce pain de plus en plus, aime aussi de plus en plus (2).
(1) S. Bem. Serm. 1. de Epiph.
(2) S. Anselm. Tract, de Sacram. ait.