I.A (.liA( i; Ul liHRlST COMME CHEF DE l'ÉGLISE
pellent ^i la théorie de l'organisme social », sans faire d'une simple analogie réelle une identité complète, il nous autorise à regarder l'Eglise comme un groupe d'hommes et d'anges, où chacun possède sa pari individuelle de grâce et où chacun doit remplir sa fonction individuelle pour le bien de tout le corps : « Vous êtes le corps du Christ, et les membres d'un membre (1). « Or le Christ en tant qu'homme fait partie de ce corps « des appelés à la vie surnaturelle et des élus à la vie de la gloire. » A quel titre en fait-il partie ? — A titre de tête ou de chef. Expliquons donc, avec saint Thomas, quels rapports nous trouvons entre une tête et un corps, un chef et une société, le Christ et l'Eglise.
A cette fin, il faut considérer ce qui distingue la tête ou le chef, d'avec les autres membres du corps naturel ou du corps social.
La tête, ou le chef, possède, en premier lieu, la prérogative du rang.
Chez les animaux articulés, la tête se porte en avant ; chez l'homme qui est un animal supérieur à tous les autres, elle se porte aussi en avant, mais en haut ; elle est droite et regarde le ciel. C'est le signe d'une dignité qui le place au-dessus des instincts voraces et sensuels du pur animal ; celui-ci,
(1) I Cor., XII, 27.
110 LE f;HRIST UAPRks SAINT THOMAS Ij'aoUIN
d'ordinaire, flaire le sol. De là, par analogie, on applique l'idée de tête atout ce qui est le commencement de quelque chose. Les Latins disaient <i caputviae » pour signifier l'entrée d'un chemin : et nous disons la tête d'une ligne de chemin de fer. De même, dans l'ordre social, nous appelons c/te/ celui qui possède sur ses concitoyens la prérogative du rang suprême. On dit : le chef d'un gouvernement, d'un État. Cette vieille métaphore se trouve jusque dans la Bible : le prophète Amos lance des anathèmes contre « les grands, qui sont les chefs et comme les têtes des peuples et qui sont devenus prévaricateurs (1) «.
Mais ce n'est pas seulement un rang d'honneur, une situation éminente, que possèdent les chefs des sociétés : l'honneur même dont on les entoure et l'éminence de leur rang tiennent à ce qu'ils ont en eux quelque chose de supérieur, de divin : le pouvoir en vertu duquel ils peuvent commander et obliger les consciences. Possesseurs du pouvoir, les chefs des sociétés sont plus proches de Dieu que les simples sujets, à ne les considérer du moinsque dans l'ordre social. Dans leur intelligence et leur volonté qui commande en vue du bien commun, il y a un élément venu de Dieu, leur droit même à commander. Dieu est présent par une communica-
(l)VI,l.
l..\ (.IJACE DU CnniST COMME CHlil' 1)K l'ÉGLISE 111
tioïi réelle de sa providence dans les actes bons des gouvernements humains ; et tandis que les gouvernés participent simplement à la présence générale de Dieu dans tout être qui existe et qui agit, les gouvernants ont une participation plus intime du pouvoir divin dont ils sont les mandataires et les images. Ainsi, dans Tordre social, Dieu agit sur les gouvernés par l'entremise des gouvernants humains et cette délégation assure à ceux-ci un incontestable droit de préséance. Inutile de dire que nous sommes ici dans l'ordre idéal de la métaphysique, et que les gouvernants n'ont droit à cette primauté du rang que dans la mesure où ils gouvernent avec justice.
Cette proximité du gouvernement par rapport à Dieu, le Christ la possède évidemment au plus haut degré. Il est, en effet, par l'union hypostatique en la personne du Verbe, Fils de Dieu par nature, tandis que nous le sommes par adoption ; il est Fils de Dieu par lui-même, tandis que nous le sommes par lui et à cause de lui ; le gouvernement divin qui nous mène à la vie éternelle ne nous y conduit que par son entremise, parce qu'il nous a appelés et nous a faits ses frères. Il est donc bien, par rang de dignité et d'autorité, le chef de quiconque est appelé soit à la grâce, soit à la gloire. Et c'est ce que saint Paul enseigne implicitement en rattachant la prédestination des élus à celle du
112 I.E C1IH1>I d'après saint THOMAS D'AÇ>riN
Christ : « Ceux que Dieu a connus d'avance il les a prédestinés comme devant être semblables à l'image de son Fils, afin que son Fils fût lepremierué d'une multitude de frères (1). »
Cette proximité du Christ avec Dieu nous amène à l'idée de la plénitude de grâce qui est en lui ; et cette idée de plénitude nous découvre un second aspect de l'analogie entre le chef ou la tête, et le Christ chef de l'Eglise.
C'est dans la tète que se trouvent les organes des sens qui connaissent et ceux de la sensibilité motrice. En dehors de la tête, il n'y a qu'un sens, le toucher, répandu sur toute la surface du corps, le plus matériel et le plus obtus de tous. Les facultés spirituelles elles-mêmes, intelligence et volonté, ne peuvent se passer du concours de la tête pour penser et commander ; et ce n'est pas du matérialisme que d'appeler un homme de génie « un cerveau puissant. » La tête est donc le plus parfait des organes de la vie animale. De même le chef, le gouvernant, est le plus parfait des organes de la vie sociale. C'est à lui qu'appartiennent, par devoir d'état, une prudence, une force, une moralité supérieures, pour réaliser en toute justice le bien général.
Or, cette plénitude de perfection intellectuelle et
(1) Rom., VIII, 29.
LA GHAOli DU OURIST COMME llHEl' I>E L'iaiLlSLl 11 .*>
volontaire qui est l'apanage physique des têtes bien faites et la prérogative morale des gouvernements capables et dignes de gouverner, est la caractéristique propre de la vie surnaturelle dans le Chiist. Nous avons établi plus haut que le Christ doit posséder la plénitude absolue de toute grâce et de toute vertu puisqu'il est pour tous l'auteur et le réparateur de la vie surnaturelle, et qu'il la possède effectivement. Le Christ est donc vraiment le chef de TEgiise parce qu'il en est le membre qui connaît le mieux les choses divines, qui les aime et qui y travaille le mieux. Il est le chef de l'Eglise, disonsnous, le chef suprême faisant partie du corps : mais cela n'empêche pas qu'au-dessus de lui, comme son chef supérieur à lui et à tout le corps, il y ait Dieu : « Je veux que vous sachiez, dit saint Paul aux Corinthiens, que le Christ est le chef de tout homme, que Ihomme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef du Christ (î). » Sans doute, dans les organismes de la nature, les tètes ne se superposent pas : on aurait des monstres. Mais dans les organismes par analogie dont est fait tout l'ordre social, les chefs se superposent : par exemple, au-dessus du père de famille qui est le chef du foyer et du groupe domestique, il y a le maire qui dirige la ville ou le village. De même au-dessus du
(1) I r,or.,\F, ?,.
LK f:rfRisr. — 8
Christ chef de l'Eglise à titre de membre suprême, pleinement parfait, il y a Dieu qui est le chef de tout, sans qu'il fasse lui-mcme partie de rien.
Une difficulté se présente ici. On appelle quelquefois le Saint-Esprit « le cœur de l'Eglise. » Or le cœur est l'organe vital par excellence ; dès lors ne revient-il pas au Saint-Esprit plutôt qu'au Christ d'être le chef de l'Eglise ?
Non. Le Saint-Esprit n'est pas le chef de l'Église au sens rigoureux' où l'est Notre-Seigncur Jésus- Christ. Le Christ est le Verbe Incarné; ses perfections humaines poussées jusqu'à l'idéal et sa grâce plénière le laissent pourtant de notre race et ne découragent pas trop notre faiblesse. 11 nous dépasse sans doute, mais encore il voisine avec nous. Ce voisinage l'assortit à notre humanité, et cette éminence le désigne pour la bien conduire. Quant au Saint-Esprit, il ne s'est point incarné; il demeure dans sa transcendance de personne divine et n'apparaît pas visiblement pour nous entraîner avec lui ; il ne possède pas non plus la grâce sanctifiante au titre de donataire comme la possède l'humanité de Jésus et comme nous la possédons aussi, puisqu'il est le Donateur et même le Don. 11 lui manque, si nous osons dire, la communauté" naturelle et surnaturelle que nous avons avec Notre. Seigneur pour qu'il soit vraiment le chef de l'Eglise Il est plutôt le cœur de l'Eglise qu'il n'en est la tête.
LA GttACE DU CHHIST COMME CHEF DE l'ÉGLISE 115
Le cœur, en effet, c'est l'organe propulseur du sansr, et donc un élément essentiel de nutrition et de vie pour tous les organes, même pour le cerveau. De même, le Saint-Esprit est pour tous les justes, y compris Notre-Seigncur, le distributeur de la grâce, selon la doctrine de saint Paul : « Un seul et même Esprit opère toutes ces choses (grâces personnelles et grâces de mission), les distribuant à chacun en particulier comme il le veut (1). » Il est donc comme le cœur de l'Eglise, et, à ce titre, nous pouvons, d'accord avec Cajetan, considérer le Saint Esprit et le Christ lui-même comme co-principes dans le corps de l'Eglise (2) : l'un et l'autre y apparaissent comme des principes premiers. L'analogie du cœur convient encore au Saint-Esprit de ce fait que le cœur est un organe caché invisible, qui se manifeste seulement parles pulsations et les mouvements de la vie. Pareillement, le Saint- Esprit ne se manifeste qu'au contact de ceux qui veulent, pour ainsi dire, l'ausculter en regardant et en touchant à la sainteté de ses œuvres. Mais, de toutes les analogies accumulées par les Pères pour exprimer cette action occulte et ces cITcls visibles du Saint-Esprit, dans l'Eglise, la meilleure semble être encore celle de lame : le Saint-Esprit est
11) I Cor. Xn, 11. - (2) Comment, in art. 1», q. VIII., III» P. Sum. Tlieol.
11b LE CliBl.ST d'après SAIM" THOMAS d'aQUIN
comme le souffle vital qui rend incorruptible l'argile humaine dont est pétrie l'Eglise. Analogie pour ana logie, il est même plus que l'âme puisqu'il est l'inspirateur immédiat de la grâce sanctificatrice, dans le chef et dans les membres.
La grâce sanctificatrice ! Cette dernière idée nous amène à concevoir la suprême prérogative du Christ comme chef de l'Eglise. Les deux prérogatives du rang et de la perfection l'établissent plutôt dans sa dignité, c'est-à-dire dans sa simple existence et sa nature de chef, quelles ne le mettent en fonction. i\Iais il ne suffît pas que la tête soit le premier des membres et le plus parfait par l'intelligence et la capacité d'agir. Une belle tête et même une tête excellente qui n'agît pas. vaut un peu moins qu'une tête de statue. Le propre de la tête, le but même de tout ce qu'elle est, c'est d'agir sur tous les membres et pour eux tous. C'est le propre aussi du chef dans les sociétés : un véritable père mène ses enfants de l'inconscience et de la légèreté natives à la plénitude et à la maturité de l'homme ; un véritable souverain conduit ses sujets de l'égoïsme particulier à la poursuite du bien commun et de l'honneur national.
Ainsi fait Notre-Seigneur par rapport à la vie surnaturelle de l'humanité. Il nous mène de l'état de nature déchue à l'état de nature régénérée ; dans la
LA (iHACK DU Cllltl^r COMME CHKF UK I.'kgLISIÎ 117
régénération, c'est par lui que nous passons des faiblesses des commençants et des convertis à une stabilité meilleure, el c'est encore par lui que les élus parviennent à leur état définitif de peifeelion accomplie : «Nous avons tous reçu de sa plénitude (1) )>. Saint Paul caractérise bien cet office du Christ quand il écrit : « Dieu a voulu que toute plénitude habitât en lui ; il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix (2) ». Le Christ a donc « par le sang de sa croix », c'est-à-dire par son humanité et j)ar ses soulTrances, la puissance effective de « tout réconcilier » et de tout unir avec Dieu. Saint Paul ne cherche pas ici à établir son droit divin de créateur et de donateur de la grâce. Evidemment, comme Verbe, il a sur la grâce toute Tautorité que possèdent également le Père et l'Esprit ; et c'est en ce sens que saint Jean a pu dire : « La grâce et la vérité oût été faites par Jésus-Christ », opposant ce faire divin de la révélation et de la vie surnaturelle à la commission de législateur confiée à Moïse (3), Mais l'action sur la grâce dont il s'agit ici est d'un autre ordre, et ceci mérite quelque explication.
La grâce est une communication de la vie divine. Par conséquent, un homme rt'-duit aux seuls prin
(Il .It'.iii, !, lô. — (?) Colos., I, 10-?0.— f3) Jenn, l, 17.
cipes naturels de sa vie humaine ne peut la donner. Si, par hypothèse, Notre-Seigneur n'ôtait qu'un homme ordinaire, il n'aurait aucun pouvoir de donner la grâce. Mais Dieu peut fort bien actionner un homme et s'en servir comme d'un instrument pour communiquer sa vie ; il emploie d'ailleurs de simples éléments naturels à cette fin, l'eau baptismale, par exemple, pour la régénération spirituelle. A plus forte raison, l'humanité de Jésus se recommandé-telle à Dieu comme un instrument de choix pour ses divines effusions. « De même, dit saint Jean Damascène, que le fer incapable d'éclairer et de brûler par lui-même, jette des étincelles par la vertu du brasier dans lequel on le plonge, ainsi les actions du Christ, humainement incapables de nous sanctifier, en deviennent capables, par le fait de l'union de son humanité à la divinité (1) ». Instrument substantiellement uni à la personne du Verbe, la nature humaine de Jésus participe à l'action sanctificatrice propre à Dieu seul. Quel est dès lors le mode de son action sur nous ?
Pour influersur lavolontédun de nos semblables, nous loi faisons une proposition, nous l'appuyons de toutes sortes de motifs, nous lui en montrons les avantages, afin que son jugement y trouve matière à se déterminer et à le faire agir. En somme, notre
(1) De Fidc orlhod. c. XV et XVIII.
LA CliACi: nu CIIUIST COMMK f.llKI' HE l/l'x.I.lSE 119
action, vl en général Taction de tout esprit créé sur un autre esprit, se borne à ces sugp^estions d'ordre moral qui laissent hors de leur prise directe la spontanéité intérieure de ceux qu'on veut amener à telle ou telle (in. .Vssurément, Notre-Seigneur exerce sur nous cette motion toute morale. Dans la lecture des évangiles ou par le moyen de ses représentants dans l'Eglise, il se présente encore à nous tel que ses contemporains l'ont vu. Le Discours sur la Montagne, les miracles de la multiplication des pains et de la résurrection de Lazare, nous manifestent sa bonté, sa miséricorde, sa toute-puissance, tous ses attributs deDieu parfaitet d'homme parfait; en vérité son histoire et sa physionomie humaines, exercent sur tous ceux qui veulent y prêter leur attention, la suggestion morale cju'exercent toutes les grandes âmes, et cette suggestion du Christ en son humanité est d'une merveilleuse efficacité pour faire r(>connaître et aimer sa divinité. Les Juifs disaient: « Jamais homme n'a parlé comme cet homme (1) », et le Centurion s'écriait après la mort de Jésus sur la croix: «Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu (2)». Une autre espèce d'action morale produite par l'humanité du Christ pour nous donner la grâce, c'est l'action de ses mérites qui nous en assure le don. Cette action s'exerçait incontestablement pen-
(1) Jean, VII. 46. — (?) Mallli., X.WII, 54.
120 LE CHRIST d'aPRL;S saint THOMAS- n'AyiiN
daut la vie terrestre de Jésus, nous le verrons d'ailleurs en détail à propos des mérites du Christ. Cette action se continue même dans le ciel où nous ne pouvons actuellement ni le voir ni l'entendre. Quelque inconnu que soit pour nous Tendroit glorieux où vit maintenant Notrc-Seigneur, il pense à nous, il « interpelle » pour nous, comme dit l'Epître aux Hébreux (1), il nous veut et nous donne la grâce Seulement ce n'est plus par le moyen des communications sociales de la parole et du geste : c'est par l'effet insensible, mais très réel, de sa volonté agissant en notre faveur. Car, interpeller, c'est bien plus que prier. Prier, c'est être ou se faire petit. On prie un supérieur ; mais on interpelle un égal. Si donc le Christ ressuscité en sa chair interpelle pour nous, c'est qu'il possède un pouvoir effectif de donner la grâce comme on donne son bien. Remarquons d'ailleurs que cette interpellation du Christ regarde plutôt Dieu qui se détermine en vue de l'acte méritoire, et ne regarde qu'en second lieu nos âmes qui bénéficient de ce mérite.
Mais pour que l'action des mérites du Christ s'exerce en fait sur nous, il faut recourir aune nouvelle efficacité de ses actes humains, ou plutôt humano-divins, à une efficacité d'un ordre plus intime que l'action purement morale. C'est le pro-
(1) VH, 25. '
Î.A (JUACi: ni' CHHIST ( (tMMF. (.IIICI 1)K l.'l'dl.lSi; l'*!
prc de Dieu d'agir au-dodans de tous les êtres sans faire violence à leur nature. 11 a^it sur lintelligence humaine, non seulement en lui présentant des images et en lui suggérant des idées, mais en la faisant' se mouvoir spontanément à penseï', à i roire, à voir. C'est aussi le propre de Dieu de ne ])as seulement solliciter notre volonté libre par des enchaînements de circonstances et d'habiles présentations de motifs, maisencerede faire que notre volonté veuille et que notre action soit efficace. Or, la puissance de cette motion divine qui saisit l'Ame humaine au plus profond de ses énergies les plus spontanées se communique à l'humanité du Christ. Dans les paroles de Notre-Seigneur, il n'y a pas seulement la lumière extérieure des mots, des paraboles, des révélations ; il n'y a pas seulement l'attrait d'un accent de tendresse infinie pour la misère humaine : il y a l'efficaeité pénétrante du souverain moteur de toute créature, de celui dont l'Epîtreaux Hé'breux déclare « qu'il porte toutes choses par la vertu de sa parole, et qu'il fait la purilication des péchés (1). » Son langage et ses démarches ne sont, en toutes circonstances, que les manifestations et l'exécution d'une pensée et d'une volonté divines appliquées au salut des hommes. Et à cause de cela, langage et démarches de sa part ont leur eVir[
]■?? LE CIIIJIST d'après saint THOMAS d'aOUIN
assuré. Ainsi quand Notre-Seigneur dit à la femme adultère : « Va en paix, et ne recommence plus à pécher (1) », ces mots ne suggèrent pas seulement à l'oreille et au co'ur l'idée et l'attrait de la paix, ils la donnent, ils la font surgir dans cet le âme tout à l'heure encore en proie au trouble. De même, quand il dit au bon larron : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis (2) », ces mots assurent au voleur pénitent la persévérance finale.
Mais comment, s'objecte Cajetan (3), une parole humaine, une volition humaine, peuvent-elles être l'instrument efficace d'une communication de la grâce ? La grâce, selon saint Paul (4), est une création nouvelle. En effet, rien de ce qui préexiste dans l'homme, même les meilleurs désirs de sa nature et les plus hautes de ses vertus naturelles, n'est en puissance à devenir la grâce. La grâce ne se fait pas avec des matériaux humains : elle est une œuvre de toute-puissance aussi bien que de bon plaisir, l'œuvre suprême de la Bonté créatrice. Or s'il est certain qu'aucune créature ne peut créer ni aider Dieu à créer (5), comment l'humanité du Christ peutelle servir d'instrument à Dieu pour créer en nous l'homme nouveau et la vie divine ? — On répond à cette difficulté que la production de la grâce n'est
(1) Jean, VIII, 11. - (?) Luc. XXIII, 43. - (3) Comment, in art. 1", q. VIII, III" P. Sum. Theol. — (4) II Cor., V, 17. - .5) Sum.Tlicnl., !• P., q. Xl.V, art. 5.
LA tiUACK DU CIIIUST COMMK CllKK I)K f/kCF-ISE IJ.'»
pas absolument une création, mais une transformation, et que cette transformation s'opérant dans nn homme a des conditions liuniaines, sur lesquelles peut agir un instrument humain, l^a parole du Christ qui absout la femme coupable, comme celle qui assure le paradis au bon larron, agit sur l'àme comme toute parole humaine pent agir, mais en ajoutant à son elTicacité naturelle de signe verbal une efficacité surnaturelle de signe de la grâce.
On dit communément que les sacrements font ce qu'ils signifient. A plus forte raison doit-on le dire tles paroles et des commandements de l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont les sacrements ne sont que des substituts légués à l'Eglise. En somme, nous retrouvons ici l'application rigoureuse de la loi générale des actions par instrument. Le pinceau dont se sert Raphaël participe à l'action qui exprime son génie ; l'humanité dont se sertie Verbe Incarné, non pas seulement comme d'un instrument étranger qu'on prend et qu'on laisse, mais comme d'un instrument uni et conjoint au Vcibe, cette iiumanilc participe à l'action intime de l'illuminateuret du mol eu r souverain qui est Dieu.
Cette doctrine de rellicience instrumentale de l'humanité du Christ est une doctrine de foi catholique enseignée i)ar le Concile de Trente. Le 16* canon de la 6" session s'exprime ainsi : « Comme la
124 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS DAOLIN
tète commande aux membres, comme la vigne pénètre tous les ranuuiixdesa sève, ainsi le Christ- Jésus exerce son influence sur tous les justes et à tout instant ; c'est cette influence qui précède, accompas^ne et couronne leurs bonnes œuvres, et les rend agréables à Dieu et méritoires devant lui. » Le 3® canon de la 21" session appelle Notre- Seigneur « l'auteur et la source de toutes les grâces ». Ces ditTérents textes indiquent bien la causalité du Christ par rapport à la grâce. Notre-Seigneur est donc le Sacrement par excellence, dont tous les autres ne sont que des représentations et des dérivés ; et l'Eucharistie a pour but dans l'Eglise militante de nous conserver en sa réalité substantielle ce Sacrement des sacrements qui est son Chef.
Le Christ est il le chef de 1 homme tout entier, corps et âme? 1).
Sous ce titre, saint Thomas ne traite pas seulement de l'influence de la grâce du Christ sur toute
(11 Sum, Tlieol.. Ill« P.. q. VIII, 2.
LA GRACE m CHRIST COMME CHEF DE l'ÉGLISE 12o
notre nature, il établit que le Christ tout entier, en son corps comme en son âme, agit aussi sur Ihomme tout entier. Il complète ainsi la doctrine qu'il a commencé d'exposer sur l'efficacité des acl(*s humains pour produire en nous la grâce.
Cette thèse se fonde sur une doctrine familière à Tapôtre saint Paul : « Notre cité à nous est dans les oicux, d'où nous attendons aussi comme Sauveur le Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre corps vil, en le rendant semblable à son corps glorieux, par le pouvoir qu'il a de s'assujettir toutes choses (1). » Il y a donc, selon saint Paul, une action de Jésus-Christ sur notre corps pour le transformer et le rendre semblable à son corps 3^1orieux Dailleujs Notre-Seisfneur lui-même le déclarait lorsqu'il disait a Marthe : " Je suis la résurrection et la vie (2). » Mais si, dans cette action, le Christ est représenté comme réformateur de notre corps, aucune distinction n'est faite à ce sujet entre son ^nie et son corps : c'est le Christ tout entier qui doit nous ressusciter dans l'état de gloire. Et de même que le péché d'Adam nous a tous fait mourir à la grâce par un acte où son âme et son corps se trouvaient engagés, de même l'âme et le corps du Christ concourent à nous donner la vie surnaturelle dans l'âme et dans le corps. C'est
(1) Philip., III, 20-21. — (2) Jean, XI, '&.
ce que permet de conclure ce texte de saint Paul : « De même qu'en Adam tous sont morts, de même dans le Christ tous seront vivifiés (1). » La thèse de saint Thomas contient donc deux parties : la première est la simple expression d'une vérité de foi révélée, le Christ est le chef de l'homme tout entier corps et âme ; la seconde est la conclusion prochaine de textes moins explicites sans doute, mais naturellement interprétés; conclusion théologique d'ailleurs qu'on ne saurait rejeter sans témérité.
Mais comment expliquer ce double influx delâme du Christ et de son corps sur notre âme et sur notre corps ? — En recourant, comme le fait le Docteur angélique à deux principes, un principe commun de philosophie et un principe spécial de théologie propre au Christ.
L'âme agit naturellement par le moyen du corps comme par un instrument qui lui*est uni en nature et en personne. Le coup de main de Michel-Ange dans le modèle d'une statue n'est pas le coup de main de Raphaël dans l'esquisse d'une figure. De part et d'autre, la main de l'artiste exécute naturellement l'œuvre de son génie propre, parce que cette main, dirigée par son âme, tout informée par
(1) I Cor., XV. 22.
LA GRACE DU HRICST COMME GhEF DE l'ÉGLISE 127
elle, est à sa disposition comme le mobile à la disposition du moteur. Ainsi donc c'est uneiloi des instruments de l'ordre naturel et physiologique que la puissance de l'àme qui les meut passe en elle pour leur faire opérer, tout matériels qu'ils soient, des œuvres où la matière se spiritualise et où l'expression de l'âme éclate. Les outils mêmes dont se sert l'artiste, ciseau ou pinceau, participent à cette spiritualisation de la matière entre ses mains, et ce ciseau de Michel-Ange est pour quelque chose dans l'expression de sa Pieta, comme le pinceau de Raphaël dans le mouvement du Christ de la Transfiguration.
Cette loi de l'élévation des instruments naturels à produire des effets spirituels doit se retrouver éminemment dans la nature humaine du Verbe Incarné, âme et corps. L'âme de Notre-Seigneur, bien que distincte absolument du Verbe, lui est néanmoins intimement unie en personne ; elle est donc comme le ciseau manié par l'artiste de génie, et elle pourra produire, pour sa part d'instrument, les effets propres au génie de l'artiste divin qui la possède et la fait se mouvoir. Si déjà le ciseau de Michel-Ange, outil séparé de la main, et qui a son individualité propre, exécute l'œuvre de sa pensée parce qu'il est mù par lui, combien plus l'âme de Notre-Seigneur fera-t-elle l'œuvre sanctificatrice du Verbe au pouvoir de qui elle se trouve, non point à l'état d'ins»
trument séparé et conjoint par simple contact, mais au contraire à l'état d'instrument uni en substance à la personnalité même du Verbe ! La loi naturelle de l'instrumentation s'applique ici a fortiori. Les pensées et les volontés de cette âme sont ainsi dotées de la toute-puissance divine. Mais, à leur tour, ces pensées et ces volontés s'expriment par des paroles, des gestes, des démarches, des souffrances acceptées, des sacrifices accomplis : tout cela, étant par nature le signe et l'instrument des actions de l'âme du Christ, se trouve ainsi comme naturellement en état de signifier et de faire agir la puissance divine dont son âme est le premier instrument.
Nous disons le premier. En efîet, c'est par l'âme d'abord que l'homme est homme, et que le Christ est uni à la personne du Verbe. C'est de son âme d'abord que le Verbe dispose comme de l'instrument uni à lui-même, et par elle qu'il nous communique la grâce. Mais aussi, c'est à cause de l'âme que le corps est corps, et non statue ou cadavre. C'est donc à cause de l'âme du Christ et par la puissance d'instrument qu'elle détient, que le coips du Christ est ensuite l'instrument des dons de la grâce. Sans doute, ce premier et ce second instrument du Verbe Incarné n'en sont essentiellement qu'un ; il n'y a pas un premier moment dans lequel la puissance du Verbe se communique à l'âme, et un second dans lequel elle agit sur le corps : tout cela
LA GRACE DU CHRIST COMME CHEF DE l'ÉGLISE 120
est le fait d'un instant. Mais néanmoins l'ordre des l>arties constitutives de la nature humaine requiert l'orchr de causalité que nous venons d'établir. A cause de son union au Verbe en personne, l'âme du Christ participe, comme instrument, au pouvoir divin do donner la grâce ; à cause de son union à ràinc du Christ, son coips y participe à son tour.
Nous venons ainsi de l'aire encore quelques pas tlans la profondeur du mystère. Nous voyons un peu mieux comment Dieu sanctificateur s'empare de toute riuimanité de Notre-Seigneur comme par degrés, et lui communique une action vraiment sanctificatrice. Toutefois il faut avouer que le fond du mystère demeure insondable. Comment une Ame humaine, un corps humain, peuvent-ils être de taille à produire des elTets proprement divins ? — Nous ne savons au juste. Ce qu'on sait, en s'appuyant sur es données scripturaires, c'est qu'en fait l'àmo et le corps de Noti'e-Seigneur produisent i es clTcls. Ce ([u'on sait, en usant des analogies philosophiques de la cause instrumentale, c'est qu'il n'y a rien d'impossible, et qu'il y a même beaucoup de convcjiances à ce que cette loi naturelle de l'élévation des causes instrumentales à la hauteur des agents principaux s'applique cniincniment au don de la grâce que nous fait .Icsus- Chrisl. Ainsi les abords du mystère sont magnifiquement éclairés, et ses profondeurs sont à l'abri
Î30 LE CHRIST d\prÈS SAINT THOMAS D*AQUIN
(Je nos investigations témérairement curieuses.
En face du Christ, il y a l'homme : et de même que le Christ agit sur nous par son àme et par son corps, il agit sur notre âme et par elle sur notre corps. Ici encore la loi naturelle des actions par instrument s'applique surnaturellement au bénéfice de notre vie dans le Christ.
C'est chose naturelle que l'état de notre àme influe sur l'état de notre corps. Une passion violente, par exemple, pousse à certains mouvements, imprime certaines habitudes, et finalement modifie l'organisme lui-même dans ses dispositions permanentes. De même, la présence de la grâce dans notre àme spirituelle ne va pas sans commander des mouvements à notre corps lui-même. Ainsi la justice est dans notre volonté, mais, par justice, on jeûne, (tn se mortifie : la foi est dans notre intelligence et l'adoration est un acte de l'esprit, mais cependant la foi éclate dans le chant d'un Credo et l'adoration se manifeste quand les mains se joignent et quand les genoux se ploient. 11 n'y a, du reste, aucune contradiction entre le caractère essentiellement spirituel du christianisme et le caractère matériel d'une foule de pratiques que l'on tend parfois à déconsidérer sous prétexte de culte en ei^prit et en vérité. Or. dans l'Eglise dont il est le chef, l'office principal du Christ est bien de mouvoir
LA GRACE DU CHRIST COMME CHEF DE l'ÉGLISE 131
les âmes. Mais le mouvement des âmes vers Dieu n'est pas le mouvement d'âmes séparées de leur corps : ce sont des hommes dont la grâce pénùtre les âmes. Il faut donc normalement que les eiïets de la grâce découlent de lame et se communiquent au corps, afin que le corps lui-même s harmonise avec l'ennoblissement de Tàme, et qu'il soit, à sa manière, un instrument de grâce, et non un obstacle.
Cette spiritualisation du corps par l'âme surnaturaîisée n'est que le commencement de l'œuvre capitale du Christ. Quand notre âme sera admise au ciel, le Christ qui proportionne toujours, parce qu'il est sage e1 bon, létal de notre corps à l'état de notre âme, l'état de passivité et de mortalité à l'état d'épreuve et d'acheminement au terme, proportionnera aussi l'état do notre corps à l'état de joie éternelle où notre âme vivra dans un acte éternel aussi de vision divine sans lassitude ni distraction. A cette âme emportée au-delà du monde de la soulîrance et de la faiblesse, il faudra un corps qui ur puisse plus ni faillir ni souffrir; il faudra ur. corps à l'abri de crft.. mort partielle qu'est la douleur ou la maladie, comme à l'abi i de la i.K.rt totale. C'est donc un corps impérissable que le Christ nous donnera dans l'autre monde, non moins qu'une âme bienheureuse. Au ciel, nous ne serons pas des anges, nous y resterons des hommes, mais nous se-
132 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS DAQUIN
rons « comme des anges » (1); nous serons « modelés sur l'image du Fils » (2) ; et de même que le Fils possède là-haut un corps spirilualisé, c'est-àdire immortel et digne de Tesprit glorifié qui l'anime, nous aurons comme lui un corps spiritualisé. Remarque. — L'immortalité du corps dans les bienheureux ne leur adviendra pas comme une conséquence nécessaire de la vision béatifique et de la charité parfaite. Par nature, le corps humain composé d'éléments divers et même contraires, est toujours capable de se dissocier. L'acte même de vivre, la respiration, ou nïmporte quel elTort musculaire et nerveux, ne va jamais sans une certaine désagrégation des tissus. Donc, laissé à sa propre nature et en vertu des matériaux qui le composent, le corps humain est mortel (3); l'immortalité ne peut lui être assurée que par un don surnaturel. Mais il convient qu'à une âme en pleine possession éternelle du souverain bien qui est Dieu, il soit donné un corps en pleine possession de ce qui peut être appelé sa vraie et légitime joie. Un corps aussi soumis à l'âme que l'âme est soumise à Dieu, tel est le don par lequel les bienheureux deviennent immortels. C'est donc par suite des convenances de la sagesse et de la bonté divines que l'état glorieux de
(1) Marc, XII, 25. — (2) Rom., VIII, 29. — (3) Cf. Sum. Theol. I« II-, q. LXXXV, art. 6.
TA cnACE nr christ roMMn chef m: i.'i':f;i.isE 1
rime sera suivi cii nous cic lélal iniinoilol du ceips. Encore une fois, cependant, cette dérivation de la gloire de l'àme sur le corps n'est pas le développement d'un germe naturel d'immortalité : c'est le développement d'un état corporel postulé par l'état de l'âme, c'est un don ajouté à un autre don. Et comme l'auteur immédiat de ces dons, c'est le Christ Jésus, on peut dire que sa grâce se continue elle-même en jetant d'abord notre âme dans les joies infinies de la vision, et ensuite noti'e corps dans les âges sans fin de l'immortalité. Par immortalité, nous entendons ici l'ensemble des dons qui mettent les corps des bienheureux à l'abri de toute atteinte de la souffrance ou de l'infirmité. Une étude plus spéciale de ces dons serait ici hors de propos (1).
Le Christ est-il le chef de tous les hommes ? (2)
Oui : c'est une vérité de foi révélée. Notre-Scigneur Jésus-Christ disait dans sa prière après la
(1) Cf. Suppl. m- p., Sum. Tiieol., q. LXXXV. - (2) III» P., q. VIII, art. 3.
134 LE CllIilST d'aPHÈS saint THOMAS d'a^UIN
Cène : « Père, l'heure est venue ! Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie, selon que tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin quil accorde la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés (1). " Dans sa 1'^ épître, saint Jean en tire cette conséquence : « Jésus-Christ est lui-même une vie» time expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier (2). » Et saint Paul écrit à son disciple : o 11 est le Sauveur de tous les hommes, et surtout des croyants (3). »
Mais comment Notre-Seigneur est-il le Sauveur de tous les hommes, et le chef qui leur communique à tous la grâce ?
Beaucoup d'hommes, au contraire, échappent, à degrés divers, aux influences naturelles, et ne paraissent pas mériter le titre de membres du Christ. Et de ce fait, le corps mystique du Christ se réduit à une fraction bien petite de l'humanité. Malgré le zèle et les travaux des missionnaires, il y a des masses humaines qui n'ont jamais eu la révélation de la croyance au Christ : donc absence de foi, de cette foi qui est le premier germe de toute la vie surnaturelle et l'indispensable condition de l'incorporation au Christ. Dès lors, païens, musulmans, bouddhistes, se dérobent à la primauté du Christ
(2) Jean. XVII. 1-2. - 2j IL 2. - (3) I Tim., IV, 10.
LA (ilîVOK nu CliRlST CÛMME CHIÎF DE l'ÉGLISE 135
et iuix jfi'âces qu'elle apporte. Si, de l'humanité non chiélienne, nous passons à l'humanité chrétienne, et même, pour ne point grossir l'objection, à TEgiise catholique qui est le corps visible et organisé du Christ, n'y a-t-il pas dans cette seule Eglise beaucoup d'individus qui no sont plus les membres du Christ ? Car enfin, c'est par la grâce sanctifiante que le Christ devient le chef du chrétien, du catholique, et que celui-ci devient lui-même membre du Christ. Or, le péché diminue la grâce, et même la fait perdre. Les pécheurs sont donc des membres séparés du Christ, des tronçons morts. « Le Christ, dit saint Paul, s'est livré lui-même pour l'Eglise, afin de la sanctifier par la parole, après l'avoir purifiée par le baptême d'eau, afin de la faire paraître devant lui glorieuse, sans tache, ni ride^ ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible (1) . » D'après cette description, on peut croire que l'Apôtre regarde l'Eglise comme une société sainte et immaculée, dont les coupables ne peuvent pas faire partie. Enfin, si de l'Eglise présente, nous remontons par la pensée aux justes de l'Ancien Testament, aux patriarches, pouvons-nous bien afiirmcr cju'ils étaient unis au Christ ? Leur culte, leur religion tout entière, n'était, selon l'Épîtrc au.x Hébreux, « qu'une image, une ombre des réalités célestes » (2).
(1) Ephés., V, 25-?7. - (2) VIII, 5.
Le Christ d'ailleurs n'était pas né. Or c'est en réalité, et non en fiourc, qu'on est membre du Christ ; on l'est par une religion qui donne à l'àme la vérité de la grâce divine : les rites tout figuratifs des anciens ne pouvaient en assurer la communication réelle.
Ces difficultés proviennent toutes d'une interprétation trop absolue des communications de la grâce qui font d'un homme un membre du Christ. Pour les résoudre, il faut partir de cette idée fondamentale, que le corps mystique du Christ n'est pas, dans son état présent, ce corps pleinement achevé dont saint Paul nous décrit la beauté sans tache et sans ride, l'irrépréhensible et définitive perfection. Le corps du Christ, sur cette terre où tout homme ne fait que passer en marchant vers Dieu, est un corps en croissance, en voie de formation parfaite. On ne peut dès lors exiger de lui la pléninitude et la perfection de sa maturité. C'est, de plus, un corps social, et non un corps au sens physique. Or les organismes physiques ont ce caractère propre que leurs membres doivent coexister dans une mêmedurée. Un hommevientau monde avec l'ensemble et de ses organes et de ses membres. La croissance y ajoute de l'ampleur, des fonctions mieux exercées ou nouvelles, mais néanmoins toutes les parties coexistent dans ce
LA GRACEDU CHRIST COMME CHKF DE I.'ÉGT.ISE 137
qu'elles ont d'essentiel dès la naissance : les perfectionnements ultérieurs ne créent rien de nouveau, ce sont des germes qui s'épanouissent. Les organismes physiques ou physiologiques sont donc bien, comme dit saint Thomas, des organismes simultanés. — Les organismes sociaux sont, au contraire, des organismes successifs. Une famille n'est pas seulement un ménage : c'est une suite de générations venues Tune après l'autre :une nation, la France, ce n'est pas seulement la France contemporaine : c'est la France des siècles passés, qui se rattache également à celle de l'avenir. 11 en est de même du corps mystique du Christ, et c'est là le résultat naturel de sa composition humaine. Les générations se succèdent dans î'Eglise comme dans les sociétés civiles, et l'Fglise vraie, ce n'est pas seulement l'Eglise actuelle, c'est l'Eglise de tous les temps depuis les jours du paradis terrestre jusqu'au bouleversement final du monde.
Si, des matériaux humains de l'Eglise, nous passons à la considération de son principe vital, à savoirla grâce qui l'unit au Christ, cette loi de la succession organique, du perfectionne^ient et du déchet, ne nous apparaît pas seulement comme une nécessité constitutionnelle de l'Eglise, mais comme une exigence formelle de sa vie et de son état présent. Tant que dure notre pèlerinage terrestre vers Dieu, la grâce peut se perdre, et puis
ir>8 LV. CHRIST d'aPRi'^S SAINT THOMAS d'aOUIN
se recouvrer. Certains ne l'ont pas encore, qui doivent l'avoir: par exemple les infidèles qui actuellement ne connaissent rien du Christ, et auxquels la divine bonté ménage le bienfait du baptême; d'autres 1 ont maintenant, qui la perdront parleur faute. 11 y a donc plusieurs manières d'être membre du Christ : on peut lêtre en acte par la possession réelle de la grâce, ou on peut l'être en puissance par la capacité de recevoir la grâce et le bon plaisir divin qui appelle à cette réception.
Or, tous les hommes sont appelés à recevoir la grâce : le Sauveur et le salut sont pour tous, comme nous l'enseigne l'Ecriture dans les textes cités. Tous les hommes, par là qu'ils sont hommes, sont donc au Christ comme ses membres réels ou comme ses membres en puissance. Il y a néanmoins desca= tégories parmi eux, car on peut appartenir plus ou moins au Christ. Etablissons ces catégories.
1" Le suprême degré de cette appartenance au Christ est propre aux bienheureux qui sont à lui parle don de la gloire inamissible et parfaite. L'âme humaine d'un bienheureux est au Christ autant quâme humaine peut l'être, et après la résurrection, son corps immortalisé sera au Christ autant que corps humain peut l'être. Ainsi la société des saints du ciel représente l'état achevé du corps mystique du Christ ; c'est à elle que s'applique en toute vérité
LA GRACK DU CIllUST COMML: Cil Kl' DK l/l'xil.ISI-: \'A\)
l'idéal lie beauté suas tache ni ride décrit par saint Paul.
2' Au-dessous de l'union au Christ par la gloire, il y a l'union par la grâce sanctifiante et la charité. Celle-ci est moins parfaite que celle-là, puisqu'elle peut se perdre par le péché. Et pourtant c'est une union parfaite encore puisque la grâce sanctifiante mot en nous un principe et un organisme de vie surnaturelle, dérivation de la vie même du Christ et image de cette vie. Les justes de cette terre appartienn(Mitainsi au Christeomme ses membres actuellement vivants. Ils sont animés de cette inspiration et de cette présence du Saint-Esprit qui est, pour ainsi dire, l'àme de l'Eglise.
3° La charité peut se perdre, et la foi demeurer. Mémo s'il est en état de péché mortel, l'homme qui croit est encore membre du Christ, puisque, parla foi, il reçoit de lui une conviction surnaturelle, c'est-à-dire une véritable grâce qui est le commencement de toulesles autres. Néanmoins, ce membre du Christ est un membre mort puisqu'on lui ne subsiste plus le mouvement surnaturel de l'àme vivant de Dieu par l'amour. Dans ce membre mort sommeille pourtant un germe de vie, la foi. Ainsi donc, des pécheurs séparés de Jésus-Christ par la perte de la grâce sanctifiante lui demeurent cependant unis par la possession de la foi et sont encore ses membres par droit et parpuissance d'incorporation,
140 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aOUIN
bien qu'ils ne le soient plus par l'influx vital de sa vertu sanctifiante.
Cette conclusion théologique s'oppose directement aux erreurs condamnées des propositions du P. Quesnel (1). En efifet, dans ces propositions que le pape Clément XI qualifiait de « captieuses autant que téméraires » (Bulle Unigenitus), il réduisait l'Eglise à «la seule assemblée des élus et des justes de tous les siècles, w Sous une apparence de largeur et d'élévation dans le concept de l'Eglise, il excluait brutalement de son sein quiconque a succombé au péché. Voilà bien le Jansénisme avec son Christ sans cœur et son Dieu sans pitié, le Jansénisme qui voulait aussi une Eglise de la terre absolument sans tache. C'était prendre l'idéal du siècle éternel pour une réalité possible dans les siècles qui passent ; c'était, pour parler comme saint Jean, « se séduire », par une prétention orgueilleuse à une sorte d'impeccabilité : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (2). » Or il est inévitable que l'Eglise militante, dont nous sommes tous, porte sur l'un ou l'autre de ses membres les taches du péché et les rides de vieillesse ; c'est là une condition même de l'état d'épreuve et d'acheminement vers Dieu, Aussi bien, dans cet état imparfait, l'Eglise
(1) Cf. Denz., doc. I, 1287 et seq. — (2) I Jean, I, 8.
LA GllAGE DU CKHIST COMME CHEF DE l'ÉGLTSE 141
ne vieillit pas : elle reste jeune, belle et pure, parce qu'elle possède, sans pouvoir les perdre, des énergies de vie surnaturelle qui la conduisent toujours, en un grand nombre de ses enfants, vers la perfection et la sainteté consommées, vers le Ciel.
4° Après les pécheurs dotés encore de la foi, et par elle imparfaitement unis au Christ, viennentles infidèles qu'une miséricorde spéciale de Dieu prédestine à se convertir. Ils ne sont pas encore membres du Christ, mais ils le seront un jour ; et comme Dieu prépare de loin, par les dons de la nature et les coups de la gi'àce, la vocation des élus, nous pouvons dire que ces hommes sont déjà travaillés de Dieu. Ce sont des membres du Christ en puissance, et non pas seulement des membres possibles. Ainsi parmi les incroyants, il est une multitude d'âmes remuées par le ferment divin qui les pousse, même à leur insu, vers la vie dans le Christ. Notre- Scigneur est donc aussi le chef des païens, des mahométans, des bouddhistes, de ces indifférents ou de ces ennemis d'aujourd'hui, dont son ingénieux et tout-puissant amour s'apprête à briser un jour les résistances.
5° Parmi les infidèles, il en est qui mourront dans leur infidélité. Jamais leur capacité d'être uni au Christ ne se trouvera remplie : ce sont des membres du Christ en germe, mais ce germe avortera, comme ces boutons de fleurs qu'une mauvaise gelée a bru-
lés. Ceux-là échapperont malheureusement à Jésus- Christ et ne seront ses membres ni dans ce siècle ni dans l'autre. Si cependant, parmi ces infidèles, quelques-uns ressentent les mouvements de la grâce, et même se convertissent, ils deviennent actuellement membres du Christ; mais ce n'est chez eux qu'un état passager, et, finalement, ils sont soustraits à la grâce capitale du Christ comme y sont soustraits les damnés. Ceux-ci, en effet, même baptisés, c'est-à-dire marqués de l'ineffaçable caractère qui fait le chrétien, n'appartiennent plus au Christ sanctificateur. Leur caractère baptismal est frappé d'inertie et comme mort ; c'est une puissance à recevoir la vie surnaturelle qui ne sera jamais fleurie d'aucun acte ; ils sont le bois sec qu'il faut jeter au feu : les damnés n'appartiennent plus qu'au Christ justicier.
Ces conclusions théologiques s'opposent formellement aux propositions de Jean Huss condamnées par le Concile de Constance (1). Le réformateur tchèque soutenait que l'Eglise unique et sainte du Christ n'était autre chose que «la totalité des prédestinés. » Il s'ensuivait qu'un pécheur prédestiné était, même dans son état de péché, un membre de l'Eglise, que « saint Paul n'avait jamais été membre du diable. » La grâce de conversion accordée à ce
(Il Cf. Denz., doc. LXXII. 522-524.
LA r.RACE DU CHRIST COMME CHEF DEL'ÉGLÎSË 143
j)ooheiir était une gràoe toute « aoridentelle » : la grâce essentielle, seule importante puisque, seule, elle unissait au Christ, était la grâce de prédestination. D'autre part, un juste non prédestiné n'était pas membre de l'Eglise ni uni au Christ, même au temps de sa justice. — Ici encore nous avons alTaire à une sorte d'idéalisme ecclésiastique qui, pour chasser de l'Eglise les réprouvés et n'y introduire que les élus, en arrive logiquement à jeter les pé- «•heurs dans une confiance pleine d'orgueil sous prétexte d'une prédestination assurée, et les justes dans un désespoir sans remède parcrainte de n'être point prédestinés.
H" Quant aux patriarches et aux justes de l'ancienne loi, leur culte, en efïet, n'était qu'une image du culte de l'Eglise ; mais, par dolàFimage, ils adoraient dans l'avenir la figure réelle du Christ progressivement éclaircie et dévoilée par tous les prophètes, depuis Abraham et Jacob jusqu'à Isaïe. « C'est dans la foi qu'ils sont tous morts, dit l'Epître aux Hébreux, sans avoir ol)tenu les choses promises; mais ils les ont vues et saluées tle loin (1). » Au travers de l'image, leur foi et leur amour atteignaient la réalité du Christ ; ils appartenaient donc, comme nous, au corps de l'Eglise, c'est-à-dire à l'universalité des hommes qui re<.'oivent l'influx sur-