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naturel de la vie du Christ. Assurément, ils n'appartenaient pas au corps, depuis réalisé, de l'Eglise catholique et romaine. Mais autre chose est cette hiérarchie des fidèles et des pasteurs, et autre chose ce corps mystique dont les membres se retrouvent encore en dehors de la communion romaine parmi tous ceux qui, de bonne foi et de bonne volonté, sont en grâce avec Dieu.

Notons toutefois que ces membres du Christ étrangers à l'organisme extérieur de la véritable Eglise sont, à certains égards, moins parfaitement ses membres que ceux qui détiennent dans le catholicisme intégral les titres authentiques et visibles de leur appartenance au Christ : ceux-ci jouissent de l'incorporation plénière, et de cette incorporation ils ont toutes les garanties extérieures et sociales que Dieu peut donner.

Quand on étudie le traité de l'Eglise au point de vue spécial de son organisation hiérarchique, on regarde les justes des confessions non-catholiques comme simplement annexés à l'âme de l'Eglise. Ils possèdent, en efYet. l'Esprlt-Saint et la grâce sanctifiante, principes vitaux de l'Eglise. Mais quand on se place, comme nous ici, au point de vue plus large de l'union de tous les justes avec leur cliof qui est Notre-Seigneur, on doit appeler corps du Christ et, par suite, corps de l'Eglise, comme la

I A (M.vci: lu- cHnisï comme chef de l'kglisk 145 fait saint Thomas, la masse des hommes qui sont surnaturellcment membres du Christ. Ainsi donc, en dehors de la hiérarchie et de la communion extérieure du catholicisme, le corps mystique du Christ s'étend et respire ; et si nous sommes les frères et les membres voisins dos patriarches du Judaïsme, nous le sommes également do tous les justes vivant de Dieu, fussent-ils, à l'extérieur, des païens.

Le Christ est-il le chef des anges ? (1).

La théologie doitencore cette question auxépîtres de saint Paul. Lorsque l'Apùtre expose aux Ephésiens « quelle est envers nous, qui croyons, l'infinie grandeur de la puissance de Dieu, se manifestant avec efTicacité par la vertu de sa force «, il ajoute comme preuve : « Il a déployé cette puissance dans le Christ, en le ressiMicitant des morts, et en le faisant asseoir à sa droite dans les cieux, au-dessus de toute domination, de toute autorité, de toute puis-

(1) Sum. Theol., III» P., q. vill, art. 4.

Ih CHHIST. — 10

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sance, de toute dignité et de tout nom qui peut se nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir. « Saint Paul affirme ici expressément quo le pouvoir du Christ le place au-dessus des anges de même qu'au-dessus des hommes. Et pour bien montrer que ce pouvoir. n'est autre chose que le pouvoir de chef de TEglise, il conclut: « Il a tout mis sous ses pieds, il l'a établi chef suprême de son Eglise, qui est son corps, la plénitude de celui qui accomplit tout en tous (1). » Ainsi cette même vertu divine qui « accomplit tout en tous » fait du Christ à la fois le chef des anges et des hommes. 11 serait donc plus que téméraire de nier la primauté capitale du Christ sur les anges.

Comment s'explique cette primauté ? — Prr un premier principe de métaphysique sociale, si Ton peut ainsi dire, que saint Thomas applique avec autant de simplicité que de profondeur. Là où il n'y a qu'un corps, dit-il, il n'y a qu'un chef. Or les anges et les hommes ne constituent qu'un corps, qu'une société. Donc les anges et les hommes n'ont qu'un chef, le Christ.

11 faut établir la mineure de l'argument. Une société, c'est une multitude où tous ont le même but. Ainsi la famille est une multitude où tous les mem-

(1) Ephés., I, 19-23.

LA on ACE nr christ comme chkf m: i.tci.isE 147

bres cherchent le bien de leur vie privée ; l'Etat est une multitude où tous les citoyens tendent au bien public. Or les anges et les hommes ont un même but, à savoir la vision glorieuse et la jouissance de Dieu ; il leur faut donc un même chef. Quel sera ce chef? — Un ange ou un homme? — Ni l'un, ni l'autre : mais l'Homme-Dieu, Notre-Seigneur Jésus- Clirist.

C'est la triple supériorité du rang, de la perfection et de la puissance, avons-nous dit, qui distingue et désigne un chef.

Le Christ possède incontestablement cette triple supériorité sur tout ange et tout homme, quelle que soit la grâce de sainteté d<i x an ou de l'autre. L'union hypostatique, en effet, met le Christ dans un état de proximité avec Dieu, de sainteté intérieure et de puissance sanctificatrice, auquel personne ne peut atteindre. Il est donc d'emblée le chef des anges aussi bien que des hommes.

C'est pourquoi, après la victoire de Jésus sur le tentateur, les anges viennent l'entourer, non pour le féliciter, mais pour le servir (1). A Gethsémani, un ange accourt du ciel pour l'assister dans son agonie : c'est lui-même qui donne au céleste consolateur une grâce toute spéciale pour réconforter sa propre humanité. Le service de l'ange est donc en-

(1) Mallh., IV, 11.

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core ici un service d'inférieur. Cette sorte de défaillance devant la passion et la mort ne porte pas la moindre atteinte à la dignité du Christ : il ne la subit que parce qu'il la veut et pour nous montrer la réalité de sa soulTrance humaine. Aussi bien on peut venir en aide à un chef sans que pour cela celui-ci déchoie. Du reste, les vraies relations des anges avec le Christ leur chef sont décrites au commencement de l'Epître aux Hébreux : « Le Fils est d'autant supérieur aux anges qu'il a hérité d'un nom plus excellent que le leur (l).»Dans l'Ecriture, le nom est tout à la fois le signe du rang et de la puissance. Et l'Epître ajoute : « Car auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit: «Tues mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui? » . Et encore : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils (2) ?» Le Christ est donc chef des anges comme il lest des hommes.

En disant comme il lest des hommes nous ne méconnaissons pas certaines différences, soit au point de vue surnaturel, soit au point de vue naturel, desquelles il résulte que la primauté du Christ sur les anges n'est pas absolument la même que sa primauté sur les hommes. Distinguons.

1° Au point de vue de la nature, les anges sont de purs esprits. Il semble donc qu'ils ne peuvent

(1)1, 4. — (2) Loc. c//.,5.

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s'incorporer à une Eglise composée d'hommes et dont le chef est un Dieu l'ail homme. Entre le chef et les membres, il doit y avoir communauté d'espèce : on n'associe pas des hommes et de purs animaux, mais des hommes et des hommes. — C'est vrai, il n'y a pas communauté de nature corporelle entre le Christ et les anges. A cet égard, il manque aux anges cette conformité inférieure de la chair et du sang, par où le Christ ne peut être ni leur semblable, ni leur chef. Mais pourtant, anges et hommes se ressemblent par leur nature générique d'esprits immortels et capables de la béatitude céleste. Dès lors, ils peuvent s'associer dans la commune jouissance de Dieu, et recevoir -les uns et. les autres les influences de l'humanité du Verbe fait chair.

2° Ici-bas nous sommes dans la période d'épreuve et d'acheminement vers Dieu. C'est d'ailleurs une situation provisoire ; l'état définitif et parfait des justes et de l'Eglise, c'est l'élat d'arrivée au ciel. Les anges sont déjà constitues dans cet état bienheureux. A cet égard, entre eux et le Christ, éminente conformité: lui voil Dieu dès le premier instant de sa conception ; eux, sinon depuis leur création, au moins depuis l'instant où Dieu voulut récompenser leur fidélité par le don de lui-même. Cette communauté parfaite de vie glorieuse des anges avec le Christ leur permet précisément de

servir plus efficacement les projets du Christ, qui sont de nous acheminer aussi à la possession et à la jouissance de Dieu. Les anges ne constituent pas une caste fermée et égoïste. Loin de s'opposer à leur incorporation à une Eglise dont beaucoup de membres sont encore en marche vers Dieu, la gloire dont ils jouissent les pousse, et aussi l'ordre du Christ les appelle, à s'offrir comme aides dans l'œuvre de la rédemption. Et puisque les justes de la terre sont des membres souffrants de Notre- Seigneur, l'office des anges est de les réconforter et de les encourager. L'ange de Gethsémani exerçait réellement cet office à l'égard de Jésus agonisant;, il exerçait aussi un ministère symbolique, ce ministère d'illumination et de réchauffement dans la charité dont parle l'Epître aux Hébreux : « Dieu dit des anges : Celui qui se sert des esprits pour en faire ses ambassadeurs, et des flammes ardentes pour en faire ses ministres... Ne sont-ils pas tous des esprits au service de Dieu, envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent hériter du salut (1) ? »

3* Enfin, il est une dernière différence entr>i l'action du Christ sur les anges et son action sur les hommes. Nous sommes, pour le Christ, des rachetés, enfants d'une race maudite en Adam et

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reconciliée avec Dieu par Jésus-Christ. Selon Topinion de saint Thomas, c'est essentiellement comme rédempteur que Notre-Seigneur opère en nous le don et les effets de la grâce : il nous les mérile par sa passion et sa mort, il nous les obtient par cette interpellation de son Père dont parle saint Paul. Quant aux anges, ils n'ont pas eu besoin d'clre rachetés, et le don premier de la grâce et de la gloire ne devait pas leur venir d'une incarnation faite en faveur de l'humanité pécheresse. Ainsi notre Sauveur n'est pas le Sauveur des anges au titre de rédempteur où il l'est pour nous.

Toutefois, la vie et la mort du Christ ont manifesté aux anges des mystères divins qu'ils eussent, sans elles, moins pénétrés. C'est pourquoi le Père, introduisant son Verbe Incarné dans le monde, « a commandé aux anges de l'adorer (1). » C'est pourquoi saint Paul écrit aux Ephésicns : « Je dois mettre en lumière la dispensation du mystère caché de tout temps en Dieu qui a créé toutes choses, afin que les dominations et les autorités dans les cieux connaissent aujourd'hui parl'Eglise la sagesse infiniment variée de Dieu, selon le dessein éternel qu'il a mis à exécution par Jésus-Christ notre Seigneur (2). » Les anges rc(,oivcnt ainsi de l'humanité de JésMs des vues nouvelles et des jouissances

(1) Héb., I,G. - [f' If î. 9-11.

nouvelles de Dieu, — vues et jouissances accidentelles sans doute, puisque l'essentiel bonheur pour feux est de tenir Dieu en son essence, mais vues et jouissances encore béatifiantes. Ils reçoivent aussi du Christ ces grâces du ministère qu'ils exercent sur nous et qui leur ajoutent, accidentellement toujours, un surcroît de joie. Enfin ils s'illuminent mutuellement et se réjouissent entre eux des lumières ainsi communiquées par les plus grands de leurs hiérarchies. Donc sous le rapport des influences surnaturelles, le Christ est réellement leur chef, bien qu'à un titre différent et moins étendu que pour nous.

Sous le rapport de l'éminence du rang et de la l^erfection intime, le Christ est aussi absolument leur chef que le nôtre, dans son corps comme dans son âme. Le plus lumineux des chérubins se prosterne en adoration devant les plaies cicatrisées du Sauveur, tout aussi profondément que Marie- Madeleine. Ces plaies divines sont aussi sacrées pour lui qu'elles l'étaient pour la pécheresse pénitente et qu'elles le sont pour nous ; et l'amour dont elles sont la preuve est un amour de charité infinie que le plus embrasé des séraphins désespère à jamais de pouvoir égaler. Au ciel, tous les anges adorent, c'est-à-dire reconnaissent et^ acceptent avec une sincère et pleine humilité le néant de leur être naturel et de leurs perfections surna-

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1iir«^Ilos devant riuinianité de Jésus qui est, en sa * liair même, substantiellement unie au Verbe.

Une question connexe à celle de la primauté du (Christ sur les anges se pose ici tout naturellement: soiit-ce les mérites du Christ qui ont valu aux ani>es le bonheur dont ils jouissent ? Sujet d'assez vives controverses dans l'Kcole (1).

Les scotistes et Suarez soutiennent que le Christ a mérité aux anges leur gloire essentielle et la leur a communiquée par son influence de chef. Ces théologiens se fondent sur un passage de l'Epître aux Kphésiens où il est dit : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, selon le bienveillant dessein qu'il avait formé en lui-même, pour le mettre à exécution lorsqueles temps seraient accomj)lis, de tout couronner d'une tête dans le Christ, et ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre (2) ; » (Le texte grec, très expressif, porte àvaxEtpaXaiwoaoGat xà Tràvra îv xw Xçiarw ; la Vulgatc traduit mstaurare omnia in Christo) — et surtout sur cette parole de Notre-Seigneur, en saint .ïcan : « Personne ne vient à mon Père si ce n'est par moi (3) », où il semble bien indi(iuer qu'il est la voie pour quiconque, ange ou homme, va au Père.

(1) Cf. Joan. a S. Th., q. VIII, disp. 10, art. 3, n" 7 ; — Suarez, q. XIX. disi). 41, secl. 1. - (2) I, 0-10. — (3) XIV, 6.

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A ces textes scripluiaires et a leur interprétation toute naturelle, s'ajoutent des raisons théologiques. Le Christ est « le premier-né de toute créature», c'est-à-dire le premier sorti des décrets de la providence divine, le premier à qui l'héritage céleste a été préparé par cette consommation de la providence que nous appelons la prédestination. Il s'ensuit qu'il fut prédestiné avant les anges, prédestiné d'ailleurs à être plus que fils adoptif, à être Fils de Dieu par nature. De là l'infinie valeur de sa prédestination : elle est capable de lui faire mériter sa propre gloire et la gloire de tous les élus, anges et hommes. Or, ne serait-ce pas amoindrir l'efficacité de sa prédestination que de lui ôter le mérite de la prédestination des anges ? Ne serait-ce pas aussi porter tort à sa dignité et à son influence de chef à leur égard ? Il ne serait plus leur chef purement et simplement, comme saint Paul le déclare si expressément, mais d'une manière accessoire et relative, à seule fin de leur procurer un surcroît accidentel de béatitude. La gloire du Christ en serait presque outragée. Avant Scot et Suarez, saint Thomas avait découvert ces raisons de convenance. Illes a trouvées trop faibles, car il affirme que le Christ n'a mérité aux anges ni leur gloire essentielle, ni la grâce c[ui a préparé cette gloire (1).

(1) Cf. III Sent., dist. XIII, q. I. art. 2, quœstiunc. 2; - (/«■ Ver il., q. XXIX, art. 7.

L\ GRACE DU CHRIST COMME CHEF DE l'ÉGLISE 155

D'après lui les mots inslaurare omnia in Christo, de répitre aux Ephésiens (Vulgate), peuvent aussi ]>icn s'eulcndre des hiérarchies aiigéliqucs décimées par la chute des dénions et dont les hommes béatifiés doivent combler les vides. Dans son commentaire sur l'épître aux Ephésiens (1), le saint Docteur explique ingénieusement en ce sens r « implevit ruinas » du psaume CIX. 11 est bien évident que l'exégèse de saint Thomas ne garde sa valeur que pour la version de la Vulgate que, seule, elle commente. Quant à la parole de Notre-Seigneur : « Personne ne vient au Père, si ce n'est par moi », elle s'entend de la personne du Fils pour les anges comme pour les hommes, mais différemment ; c'est le Fils, Verbe Incarné, qui mène les hommes au Père, et c'est le Fils, dans sa seule nature divine et sans incarnation, qui lui a mené les anges (2). Du reste, l'Ecriture nous donne à ce sujet, dans l'Epître aux Hébreux, un témoignage explicite dont la Vulgate ne rend pas suffisamment la force. Au chapitre 11", l'auteur établit que « Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés (par l'humanité de Jésus- Christ) sont tous issus d'un seul. C'est pourquoi il (le Christ) n'a pas honte de les appeler ses frères (les hommes rachetés et sauvés par lui). » (3) Un peu plus bas, l'auteur écrit : « Jamais il (le Christ) n'est venu en aide aux anges, mais à la postérité d'Abra-

(l) G. I, lect. 3. - (2) In Joan., c XIV.lccl. 2. — (3) II. 11,

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ham » (1). La Vulgate donne Nusquam enim angelos apprehencHt, sed senien Abrahae apprehendit, — et les scolastiques, prenant appreheiidere pour assumere, ont dit qu'il s'agissait de l'union hypostatique ; ■ — mais le texte grec porte tTtJ.apÇàveTat, il est venu secourir, ce qui s'entend en propre d'une sanctification, et non de l'union hypostatique.

Quant aux objections théologiques tirées de la prédestination du Christ, il est facile de les résoudre si Ton adopte l'opinion de saint Thomas d'après laquelle le Christ a été prédestiné comme rédempteur et dans l'hypothèse du péché prévu de l'homme. 11 est alors le premier des prédestinés, mais à divers titres suivant les diverses catégories. A l'égard des anges, il a une primauté de rang et de perfection dans l'ordre surnaturel. Il est pour eux — et d'ailleurs aussi pour nous — une cause exemplaire, un idéal d'union à Dieu et d'excellence de vertu. Il est même pour eux une cause finale, puisqu'ils ont à le servir dans l'œuvre de notre rédemption. 11 lui manque seulement d'avoir été la cause efficiente.de leur prédestination par son humanité. Cette cause efficiente, il l'est pour nous, et c'est là le caractère propre de ses rapports avec nous.

Sans doute, sa prédestination est d'une valeur

(1) Loc. cil., 16.

LA (JHAOE DU CHRIST COMME CHKl- !)!•: LlicLlSK IT)?

infinie, et en vertu des grâces qu'elle lui confère, il peut mériter soit pour tous les hommes, soit pour tous les anges. Mais on n'ôte rien à sa puissance de mérite on disant qu'en fait, il a mérité pour les seuls hommes ; cette puissance demeure infinie quoi- «lu'elle n'ait pas étendu son action jusqu'à la prétlestinaliondes anges. Son honneur est suffisamment sauf s'il exerce sa puissance selon les vues de sa sagesse et de sa bonté. Or ces vues ont fait descendre le Verbe de Dieu dans notre chair pour nous racheter, et non pas pour béatifier les anges. De ceux-ci, le Christ n'a voulu faire que des auxiliaires de notre salut : l'efficacité de sa grâce n'en est pas amoindrie ; au contraire, cette extension bénévole à des collaborateurs librement choisis, sans autre nécessité que celle de plus de largesse, la fait mieux ressortir. Et ainsi, bien que le Christ n'ait point assuré aux anges l'essentiel de leur béatitude, il n'en reste pas moins leur chef au titre des grâces ministérielles d'illumination et de secours qu'il nous accorde par leur intermédiaire. Sous ce rapport, son humanité influe positivement sur eux. Ils reçoivent du Christ des bonnes œuvres à faire, une sorte d'apostolat à remplir. D'où leur viennent des titres nouveaux aux divines bienveillances et l'occasion d'ineffables joies (1) : « Je vous le dis, il y aura plus

(1) Cf. Hf Veril., q. XXIX, art. 7, a.l 5".

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de joie parmi les anges pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence (1). »

On voit ainsi que la prédestination des anges n'a pas totalement échappé au Christ. Bien qu'elle lui échappe dans sa substance d'état d'innocence et dans sa réalisation essentielle parla gloire céleste, elle se complète par le choix même que le Christ fait des anges comme de ses coadjuteurs dans l'œuvre de notre salut.

Le Christ est-il le seul chef de ÏÉglise? (2).

Le Christ est le chef de l'Eglise en tant qu'il communique la grâce aux membres de son corps mystique. Mais d'autres que le Christ n'apportent-ils pas la grâce aux hommes ? Un prédicateur qui convertit les pécheurs, un directeur de conscience qui fait progresser son pénitent, un prélat qui fait agir ses subordonnés dans des vues surnaturelles, ne donnent-ils pas à ceux sur lesquels s'exerce leur

(1) Luc, XV, 7 et 10. — (2) Sum. Theol.,III« P.,q. VIII.art.G.

i.A (;ha(":f du christ comme chei- dj: i.'Éf.i.isE 159

autorité ces grâces de conversion, de progrès, d'action obéissante, du moins dans une certaine mesure ^ Saint Paul semble bien l'indiquer lorsqu'il «Miit :mx Rphésiens : " <^u'il ne sorte de votre bdiich»^ aucun discours mauvais, mais, s'il y a lieu quelque bonne parole édifiant la loi pour donner la grâce à qui vous entend. (1) » Dans l'évangile de saint ,lean, Notre-Seigneur lui-même se nomme « le bon Pasteur » (2) ; or, selon la 1*^^ épître aux Corinthiens (.S), la grâce des pasteurs est une grâce de ministère, donnée à plusieurs. Saint Pierre, de son côté, appelle Notre-Seigneur « le Prince des pasteurs » (4), ce qui équivaut à dire qu'il est le Chef des chefs. Puisque les auteurs inspirés eux-mêmes attribuent les noms s;ripturaires du Christ chef de rRglise à d'autres qu'à lui, serait-ce donc qu'il n'est pas le seul chef? — Est-ii d'ailleurs certain qu'un homme ne puisse aussi donner la grâce., et mériter en conséquence le titre de chef ? .'fous ne parlons pas ici de l'homme abandonné aux seules forces de sa nature : il est par trop évident qu'un homme, sans un secours spécial de Dieu, est radicalement incapable de communiquer à d'autres une ressemblance surnaturelle avec Dieu et le pouvoir de produire des actes divins par leur objet. Mais, pourvu lui-même de la grâce, lui est-il impossible d'en dis-

(1) IV, 29. - (2) X, 11. —(3) XII, 28.— (4) I Pierre, V, 4.

160 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS D'A»JLiN

tribuer quelque chose ? De prime abord, on en douterait. Tout être parfait dans sa nature peut produire des êtres semblables à lui. Un savant, par exemple, peul taire un savant. Oi un homme est boaueoup plus peifectionné par le don de la grâce que par la possession de la science parfaite. Donc à plus forte raison que le savant communiquant sa science, l'homme pourvu lui-même de la grâce a-t-il la faculté de donner la grâce qui est en lui. Voilà les objections à la thèse.

Mais saint Thomas répond que c'est une prérogative toute personnelle de Notrc-Seigneur Jésus- Christ d'être, au sens propre et total, le chef de l'Eglise. Les textes de l'Ecriture que nous venons de rapporter prouvent simplement, comme nous l'expliquerons tout à l'heure, que d'autres hommes peuvent être, en un sens moins domplet, bien que réel, chefs de l'Eglise ou dans l'Eglise. Quant à la plénitude du pouvoir souverain, saint Paul l'attribue formellement au Christ : « 11 est le chef dont tout le corps appuyé et solidement assemblé par des articulations tire l'accroissement que Dieu donne. (1) » C'est donc le Christ qui, seul, fait croître l'Eglise. Lui seul détient en sa puissance cette force surnaturelle par laquelle le royaume de Dieu

Colos., II, 19.

LA <;nvc.i-: nu r.iiiusr c.ommk chkf dr i.'kci.isk Ifil

s't'teml dans une àino ; cl puisque l'iiidiix do la gràco dans les âmes est l'acte principal du chef mystique, le Christ est le seul chef de l'Eglise.

L'assimilation faite tout à riieurc entre le savant qui possède la science et le juste qui possède la grâce, capables l'un el l'autre de donner ce qu'ils ont, est trop superficielle. Sans doute, en son genre de ressemblance supérieure avec Dieu, la grâce est plus parfaite que la nature. Mais elle l'est moins par son caractère de don surajouté aux énergies naturelles. Nous possédons bien plus parfaitement nos qualités innées ou acquises que nous ne possédons la grâce, et cela parce qu'elles sont à la mesure de notre activité native. Par exemple, notre science acquise est le fruit de notre intelligence et de nos efforts : nous la possédons dans la mesure même où nous sommes les maîtres de ces efforts intellectuels. La grâce, au contraire, est supérieure à tout le déploiement de notre activité : c'est une participation de la nature divine dans une ressemblance au-dessus de nos forces ; nous ne la possédons pas comme le résultat des efforts qui sont pleinement en notre pouvoir, elle est moins notre possession que le don de Dieu. Aussi nous en usons comme d'un don, selon les intentions du donateur et selon le pouvoir qu'il nous abaissé sur elle; nous en usons pour surnaturaliser nos propres énergies, et non pas celles d'autrui. Et dès lors le caractère de don

LE CHRI.ST. 11

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surnaturel qui est propre h la grâce en limite l'usage entre nos mains, sur nous-mêmes.

Que penser alors de l'action surnaturelle du ministère sacerdotal et hiérarchique ?

C'est une action extérieure qui s'arrête à la seule exhortation, à l'indication des motifs d'agir, comme font les prédicateurs ou les directeurs de conscience. C'est encore une action qui dénonce un précepte et en intime l'obligation : par exemple, quand le pape promulgue une loi disciplinaire, ou quand un supérieur édicté une ordonnance à ses inférieurs. Les supérieurs ecclésiastiques sont chefs dans l'ordre du gouvernement extérieur. Et ils sont formellement chefs puisqu'ils participent au gouvernement du Christ sur son Eglise, bien qu'ils le soient à un titre moins absolu que le Christ.

Quand nous parlons de gouvernement extérieur, nous ne voulons pas dire que ce gouvernement dps chefs humains de l'Eglise n'atteint que les actes extérieurs ; il atteint, au contraire, les consciences et lés volontés et les oblige. Mais il les atteint par le dehors en proposant à l'activité des gouvernés des motifs et des objets d'action. Et puisqu'il n'atteint le for intérieur que d'une manière indirecte, ce n'est rien enlever à sa légitime dignité que de l'appeler un gouvernement extérieur : c'est rendre à chacun ce qui lui est dû, et laisser au

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