‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 2 sur 48 · LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION

Qu'est-ce que le mystère de l'Incarnation ? — C'est l'union de la nature divine et de la nature humaine en une seule personne, la seconde personne de la Sainte Trinité, le Fils ou Verbe.

Dans toute substance à l'état réel et concret, dans cet homme, par exemple dans Pierre, on trouve en premier lieu une nature, la nature humaine, c'està-dire un principe spécifique d'être et d'opération. On trouve en second lieu la subsistence ou personnalité ; Pierre subsiste à l'état d'individu complet, ne faisant partie d'aucun autre et ne se divisant en aucun autre; les termes subsistence ou personnalité désignent cette propriété d'une substance complète. On y trouve enfin l'existence, c'est-à-dire la propriété de l'être sorti de ses causes et du néant. Ainsi la nature signifie l'être spécifique, — la subsistence,

(1) S. Th. Sum. Thcol., III» P., q. II.

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l'achèvement de l'être et son incommunicabilité, — l'existence, son actualité pleinement produite.

Dans le Verbe Incarné, la nature humaine, absolument distincte de la nature divine, ne subsiste et n'existe que par la personnalité du Verbe. Le mode d'union de ces deux natures en une seule personne est mystérieux et indémontrable : c'est un article de foi.

La foi catholique mettaitdonc saint Thomas en face d'une dualité de natures dans l'unité de personne, en sorte que les natures divine et humaine demeuraient chacune entière, sans confusion avec l'autre, — et la personne en qui ces natures subsistaient se les unissait substantiellement. Mais, ù l'origine, quand la discussion théologique n'avait pas encore donné cette précision de la formule parfaite au dogme de l'union hypostatique, deux choses surtout étaient manifestes : 1° l'union de la nature divine et de la nature humaine dans le Christ' union manifestée par le prologue de saint Jean et par de nombreux passages des épîtres de saint Paul; 2° l'unité du moi ou de la personne : en de nombreux passages des Evangiles, Notre-Seigneur Jésus-Christ parle de lui-même en disant je, moi, en s'attribuant, soit l'être divin « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis » (1);

(1) Jean, VIII, 58.

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8oil les misères et les qualités de la nature humaiue « J'ai soit » (1), « Mon Ame est triste jusqu'à la mort » (2). Ainsi les documents scripluraircs enseignaient aux premiers théologiens l'union des deux natures et l'unité du moi dans le Christ. Mais comment s'unissaient ces deux natures ? En quoi consistait cette unité de personne ? — L'Ecriture ne répondait pas par des déclarations explicites à ces questions de métaphysique surnaturelle. Alors surgirent des hérésies contre lesquelles l'Eglise protesta et porta des définitions.

Pour éclaircir les termes de la définition de l'Incarnation, saint Thomas preiid occasion des hérésies ou ,des erreurs théologiques qui ont amené le développement de ce dogme dans l'Eglise. Son procédé suppose à sa base une connaissance approfondie de ce qu'on appelle de nos jours V Histoire du Dogme.

Tout d'abord , certains théologiens, avec Eutychès, reconnaissaient la dualité des natures, mais antécédemment à l'union duVerbeavecla nature humaine. Cette union devenait ainsi une sorte de combinaison de l'élément divin et de l'élément humain dans un composé et dans une personne d'un genre à part : le Christ. Contre cette hérésie, après avoir établi l'impossibilité métaphysique d'une pareille

(1) Jean, XIX, ?8. - ('.>) Matih., XXVI, 38.

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conception, saint Thomas conclut que l'union du Verbe et delà nature humaine n'est pas l'union de deux natures qui se combinent en une troisième. Sa conclusion s'appuie d'ailleurs sur une définition du Concile de Chalcédoine (451) (1).

Eutychès n'eut pas seulement pour adversaires les théologiens orthodoxes, mais encore des hérétiques, comriie Nestorius. Nestorius voulut parer radicalement à toute confusion des deux natures dans le Christ; et, dans ce but, il alla jusqu'à vouloir établir la dualité des personnes. L'union entre le Verbe et la nature humaine demeurait ainsi une sorte d'union morale, résultant de la dignité spéciale que le Verbe communiquait à la personne humaine de Jésus et de l'amour que le Verbe lui portait. Contre cette nouvelle erreur, saint Thomas établit que les deux natures sont unies en une seule personne, et il rattache encore sa conclusion à la définition du même concile qui condamnait Eutychès (2).

Plusieurs théologiens, tout en voulant éviter le dualisme de Nestorius, ne purent s'empêcher d'y retomber. Comme ils observaient que l'union du corps et de l'âme fait le composé humain, et que ce composé est un tout, ils regardèrent le composé humain comme identique à la personne ou

(1) Denzinger, édit. IX, 134. — (2) Denz., loc.cil.

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hypostase humaine. Alors, pour échapper au vice du système de Nestorius, ils distinguèrent l'hypostase de lapersonne, et ils dirent que, dans le Christ, il n'y avait bien qu'une seule personne morale, mais plusieurs suppôts ou hypostases. Contre eux encore, saint Thomas établit que l'union des deux natures se fait dans un unique suppôt ou hypostase, se basant d'ailleurs sur les déclarations des Conciles de Constantinople (553) (l)et d'Ephèse (431) (2).

D'autres théologiens enfin, s'accordant avec les précédents sur ce principe que de l'union de l'âme et du corps résulte un composé, mais refusant d'autre part d'admettre la dualité des hypostases (hérésie nestorienne), tombèrent dans une nouvelle erreur. Afin d'éviter de faire de l'âme et du corps du Christ une personne ou hypostase distincte, ils soutinrent qu'en lui l'âme et le corps n'étaient pas unis substantiellement, mais se trouvaient à l'état séparé et s'unissaient, chacun à part, au Verbe. Contre cette dislocation de la nature humaine, saint Thomas établit que l'âme du Christ s'unit au corps comme sa forme, et que cependant de cette union ne résulte pas une personnalité humaine dans le Christ, parce que la personnalité du Verbe supplée en Jésus l'être même et les fonctions de la personnalité humaine.

(1) Denz., 176. — (2) Denz., 75, 76.

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Comme aussi, au cours des siècles, divers hérétiques ont nié, à plusieurs égards, l'intégrité et par suite la réalité de la nature humaine prise par le Verbe, il était nécessaire d'établir le dogme de la réalité de cette nature. Saint Thomas le fait à l'occasion des erreurs de Marcion et des Manichéens, dont le dualisme, attribuant l'origine du corps au principe mauvais, ne pouvait admettre que le Christ eût possédé un véritable corps (1). C'est con tre cette doctrine manichéenne qui réduit le corps du Christ à une pure apparence et qui regarde un corps réel comme une souillure indigne du Verbe, que la liturgie chante : « Un sein virginal est devenu le temple de Dieu, et la chair qui y a été formée ne l'a point profané (2). »

Donc, deux natures complètes l'une et l'autre, absolument distinctes, et une seule personnalité, celle du Verbe : voilà suffisamment définis les termes du mystère de llncarnation.

Ce contact du divin et de l'humain, cette union, est assurément le plus étonnant contact et la plus parfaite union qui soient possibles. C'est pourquoi on lui réserve un nom spécial : l'union hypostatique.

(1) Cf. S. AugnsL, De agone Chrisliano, c. XVIII; Oralio de quinque haeresibus, c. V. — (2) Breviar. Pracd., in feslo Circumcis., ant. ad Magnif.

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