‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 22 sur 48 · LA PUISSANCE DE L'AME OU CHRIST · texte numérisé non relu

LA PUISSANCE DE L'AME OU CHRIST

Vâme du Christ est-elle toute puissante pour transformer les choses créées (1)?

L'âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ participe à Vomniscience divine. Participe-t-elle à la toutepuissance divine ? — Absolument parlant, non. L'incréé reste l'incréé, et le créé reste fini, même dans la nature humaine du Verbe Incarné, selon le principe fondamental tant de fois formulé par les Conciles grecs et par les Pères. La toute-puissance n'appartient qu'à l'être infini ; elle n'est donc pas communicable à l'àme du Christ. Il en est d'ailleurs de la puissance divine comme de la science divine. Celle-ci ne se communique pas inté^rale-

(1) Sum. Theol., III» P., q. XIII, art. 1,2.

LA PLlSSANci: DE LAMK DU CIIHIST 21^

nier.t au Christ. Moine dans ce face à face bienheureux où il voit Dieu tel que Dieu se voit, Notre-Seigneur le voit moins clairement que Dieu ne se voit lui-même : il ne comprend pas totalement l'essence divine. Pareillement, la puissance que Dieu donne au Christ ne peut être infinie, parce qu'une puissance infinie suppose un sujet infini. Notre-Sciijucur n'a la toute-puissance qu'en vertu de sa nature divine. En ce sens, son âme est l'àme du ToiU-Puissant puisqu'elle subsiste a\cc lui dans la personne du Verl^e. !Mais la communauté de la personne entre les deux natures ne fait pas que les attributs de l'une passent à l'autre. 11 y a seulement communication des attributs respectifs de chaque nature à l'unique personne du Verbe Incarné. Ainsi donc le Christ, comme homme, n'a pas et ne peut avoir la toute-puissance.

Il s'ensuit que son àme humaine ne peut faire œuvre de créateur. La création, qui ne présuppose aucune matière préexistante d'où se tire l'être créé, suppose en regard de l'être produit de toutes pièces la puissance infinie. Il en va de même de l'anéantissement des choses. Pas plus (lu'un autre agent créé, le Christ ne peut rien anéantir par l'action de son àme. Car l'anéantissement suppose le plein domaine sur l'être, et ce piciii domaine est encore le privilège exclusif de la toute-puissance. Nous ne nous arrêterons pas ici à la ques-

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lion de savoir si la toute-puissance créatrice et annihilatrice pourrait être communiquée à l'âme du Christ à titre d'instrument. La question se résout négativement, et il n'y a pas lieu d'insister ici sur les arguments théologiques par lesquels on démontre qu'aucune créature ne peut être l'instrument de l'acte créateur.

Mais, en dehors de la toute-puissance dans l'ordre de la création, il y a la toute-puissance dans l'ordre des changements soit naturels, soit surnaturels, qui composent tout le mouvement du monde. Le Christ eut-il cette toute-puissance de transformation ? C'est ce que nous allons voir.

Il y a deux sortes de transformations possibles dans les êtres. L'une qui est naturelle, c'est-à-dire produite par des agents naturellement capables de cette opération, par exemple réchauffement du sol par le rayonnement solaire, et l'ébullition de l'eau par le feu. L'autre, qui dépasse l'ordre accoutumé et la puissance propre des causes naturelles, par exemple la résurrection d'un mort ou la conversion d'un impie, en un mot le miracle.

Dans un sens rigoureux, il n'y a que les changements surnaturels d'ordre sensible qui doivent s'appeler miracles ou signes, c'est-à-dire choses que l'on admire et qui témoignent publiquement de la toute-puissance divine par leur éclat inusité. Des

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lors. la conversion d'un impie n'est pas, au sens ordinaire, un miracle, j^arce que, généralement du moins, elle n'est pas un phénomène sensible, public, cdalant. De plus, elle est dan? Iç cours ordinaire des effets accoutumés de la grâce divine : des millions d'impies se sont convertis, et d'autres millions se convertiront. A ces oeuvres surnaturelles d'ordre moral, à celles aussi de l'ordre sacramentel, il manque quelque chose d'extérieur et d'insolite dans l'clTet produit, pour s'appeler vraiment miracles. Néanmoins, si l'on considère d'une part l'ordre naturel des causes créées, et d'autre part Tordre surnaturel de la toute-puissance divine, les miracles proprement dits et les changements produits par la grâce peuvent se classer dans un genre commun de transformations miraculeuses, comme l'observe Cajetan (1). Quand donc nous allons nous demander si l'àme du Christ avait le pouvoir de faire des miracles, nous nous le demanderons en ce sens générique qui comprend toutes espèces d'actions surnaturelles.

En regard des actions naturelles ou surnaturelles on peut concevoir, et de fait il y a dans le Christ deux sortes de puissances : la puissance de sa nature humaine, soit dans les limites de ses

(1) Comment, in art. 2, q. XIII, III»» P., Sum. Tcol.

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propres forces, soit doublée du concours de la grâce divine, — et puis la puissance d'instrument qui lui appartient à titre de nature humaine unie à la personne du Verbe. Nous n'avons pas à Justifier longuement cette distinction qui oppose la puissance instrumentale du Christ à sa puissance efficiente d'homme et de juste, parce qu'elle résulte directement de ce que nous avons dit de l'union hypostatique et de Tintimité de ses effets dans la nature humaine du Christ. D'ailleurs, en développant notre thèse, nous reviendrons sur cette distinction, même au point de vue qui nous occupe ici. \

Avec saint Thomas, considérons d'abord le Christ sous le rapport des énergies naturelles ou surnaturelles qui lui appartiennent en propre. Sous ce rapport, le Christ est cause principale de tout ce qu'il fait. Eut-il, de ce chef, la toute-puissance ? — Non, puisque ses facultés natives et la grâce dont il dispose pour se sanctifier et sanctifier les autres sont des forces créées perfectionnant une créature. Dans l'ordre naturel, il eut simplement la puissance nécessaire pour gouverner ses facultés et son corps ; dans l'ordre surnaturel, il eut puissance pour éclairer ceux auxquels il parlait. C'était une puissance supérieure à cause de la plénitude de lumière et de science qui était en lui. Dans ce mi-

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nistère doctoral, Notre-Seigneur exerça, ou tout au moins put exercer au plus haut degré celte exposition d'idées, de sentiments, de motifs d'action qui est la ressource suprême et le don de ceux qui savent enseigner. A cause de sa plénitude d'intelligence, il fut, absolument parlant, le plus lumineux des maîtres et le plus persuasif des orateurs. Mais, en définitive, pareille toute-puissance est encore bien restreinte. La clarté parfaite de la doctrine ne triomphe pas nécessairement de l'inattention ; la persuasion la plus entraînante n'a pas nécessairement raison des volontés en révolte ; la suprême puissance d'éclairer et d'émouvoir n'est pas la toute-puissance. Voici donc notre première conclusion acquise : même avec tout son génie humain et toute sa grâce, l'àme de Notre-Seigneur n'était pas toute-puissante sur les autres âmes.

Nous ne pouvons appuyer directement cette conclusion de saint Thomas sur des textes scripturaires, malgré la multiplicité des passages évangéliques où nous voyons Notre-Seigneur agir, et les hommes tantôt lui résister en murmurant, tantôt lui obéir. Les Evangiles nous racontent les effets extérieurs de l'action de Jésus. Dans telle circonstance, a-t-il agi par son âme seule, et dans telle autre circonstance, par sa puissance instrumentale d'IIonime-Dieu ? — Lui-même ne s'en est jamais expliqué. Les faits de résistance à la charge des

pharisiens peuvent toujours s'interpréter comme des cas de mauvaise volonté en face des grâces offertes. Aussi bien, Notre-Seigneur parlant de luimême s'attribue volontiers dans ses miracles la puissance de Dieu. Il semble même qu'il n'a guère laissé son âme aux seules ressources de sa nature ou même de sa grâce, mais plutôt que son humanisé a toujours été linstruraent de Dieu. Quoi qu'il ei\ soit, pour préciser notre connaissance du Christ, nous avons le devoir d'apporter des distinctions rationnelles fondées sur des principes métaphysiques aussi évidents qu'élémentaires. Nous y gagnons ce bénéfice de nous expliquer raisonnablement la toute-puissance doctrinale et oratoire de Notre-Seigneur, et (Se reconnaître cependant qu'elle peut échouer, si Dieu lui-même, se servant d'elle comme d'un instrument, ne vient la vivifier.

Nous venons de faire allusion à la seconde conclusion de saint Thomas. La voici, bien explicite : si nous parlons de l'âme de Notre-Seigneur sous l'aspect d'instrument que le Verbe s'est uni, elle eut la toute puissance pour opérer toutes les transformations miraculeuses subordonnées au but de l'Incarnation, qui est de tout restaurer dans le ciel et sur la terre.

Nous avons vu plus haut que Thumanité de Notre- Seigneur ne subsiste et n'existe que par l'être divin

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du Verbe. Elle n'est donc pas au pouvoir du Verbe comme un instrument étranger : elle y est comme quelque chose d'introduit en lui ; et bien qu'elle reste elle-même en sa propre nature, elle fait corps, si l'on peut ainsi dire, avec la personne du Verbe qui lui communique son être subsistant. Elle est donc mi instrument inlimement conjoint à l'être, et partant, à la puissance de son moteur. C'est pourquoi le Verbe ^'en sert pour produire tout ce que Dieu peut produire lorsqu il daigne appeler une créature à lui servir d'instrument.

L'Ecriture Sainte favorise beaucoup cette opinion. D'après saint Luc, quand Notre-Seigneur opérait des miracles sur les malades, « la foule cherchait à le toucher parce qu'une force sortait de lui et les guérissait tous (1) ». Notre-Seigneur a lui-même parlé de cette force. « Il y avait une femme atteinte d'une perte de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tout son bien pour les médecins, sans qu'aucun eût pu la guérir. Elle s'approcha par derrière, et toucha la frange du vêtement de Jésus. Au même instant, la perte de sang s'arrêta. Et Jésus dit : Qui m'a touché ? Comme tous s'en défendaient, Pierre et ceux qui étaient avec lui, lui dirent : Maître, la foule t'entoure et te presse, et tu dis : Qui ma touché ? Mais Jésus répondit :

(1) VI. ly,

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Quelqu'un m'a touché, car j'ai connu qu'une force était sortie de moi (1). » Il est impossible d'exprimer avec plus d'énergie cette puissance surnatuielle par laquelle Jésus guérissait les malades, et ce serait vraiment outrager le sens obvie des mots de leur faire dire qu'à l'occasion des paroles ou des gestes du Christ, Dieu guérissait les malades. A propos même de ses miracles, Notre-Seigneur dit aux pharisiens : « Je vous parle, et vous ne me croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père, voilà ce qui rend témoignage de moi (2) ». C'est bien son humanité qu'il met ici en scène : « Je vous parle « ; et c'est bien des œuvres réalisées par sa voix et son commandement qu'il déclare : « Je les fais au nom de mon Père. » Faire une œuvre au nom de quelqu'un^ c'est, dans l'Ecriture, la faire par délégation de son pouvoir. Ainsi donc Notre-Seigneur inclut dans ses œuvres son propre faire et le faire du pouvoir divin. Parmi ces œuvres, à côté des miracles, il compte le don de la vie éternelle : « Je donne à mes brebis la vie éternelle (3) »; et presque immédiatement après il dénonce l'origine divine de ce pouvoir miraculeux: «Moi et le Père, nous sommes wn (4) ». C'est dans ce même sens que saint Jean écrit : « La grâce et la vérité ont été faites par Jésus-Christ (5) », non

(1) Luc, VIII, 43-46. - (2) Jean, X, 25. - (3) Jean, X, 28. — (4)Loc. cj7.,30. — (5)1,17.

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point par le Verbe qui était dans le Christ, mais « par .losus-Christ », c'est-à-dire par l'homme Sauveur, oint de Dieu, par Ihommc uni au Verbe. Et les termes : « faites par Jésus-Christ » indiquent bien une causalité réelle dont refTicience atteint la substance du miracle et celle de la grâce, une causalilé 2>liy>if(iiie-

II y a aussi dans la langue doctrinale du Saint- Sièoe sur ce sujet une expression consacrée qui dénote bien cette causalité physique. Le Concile tt'cuménique d'Ephèse (431) parle, dans son 11" canon, de « la chair vivifiante du Seigneur». Voici d'ailleurs le texte complet : « Si quelqu'un ne confesse pas que la chair du Seigneur est vivifiante,et qu'elle est la propre chair du Verbe même de Dieu le Père, s'il soutient qu'elle est comme la chair d'un autre en dehors de lui, unie à lui par dignité et comme à un hôte qui l'habite, et non point comme vivifiante parce qu'elle est devenue la propre chair du Verbe pouvant donner toute vie, qu'il soit anathème (1) »! La même expression « chair vivifiante de Jésus-Christ Notre-Seigneur » se retrouve dans les actes du Concile romain de 1079, où saint Grégoire Vil prescrit une formule de profession de foi à l'hérétique Bérenger (2). Elle se retrouve enfin dans la Constitution dogma-

(1) Denz., doc. XII. 8:?. - (2) Denz.. doc. XL, 298.

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tique de Pie VI Auctorem fidei (1794), qui condamne le Synode de Pistoie (1).

On voit dès lors que les Conciles rattachent l'action vivifiante du corps même de Notre-Seigneur à raction vivifiante du Verbe auquel il est uni, ou plutôt que le corps du Christ étant le propre corps du Verbe, son action vivifiante doit se concevoir comme la propre action vivifiante du Verbe passant par lui. Donc, les Conciles ne favorisent pas moins que les Evangiles la doctrine thomiste de la puissance miraculeuse physiquement communiquée à l'humanité du Verbe fait chair.

Cette doctrine n'est pas admise par tous les théologiens. Selon Jean de Saint-Thomas, elle a pour contradicteurs Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Durand et Scot. Il y en a d'autres encore. Ces contradicteurs soutiennent que Notre-Seigneur exerce simplement une action méritoire, et Dieu accomplit les miracles à l'occasion de sa prière. Et de la sorte l'humanité du Christ n'aurait qu'une pure causalité morale dans les miracles qu'on lui attribue. On sait que la causalité morale se borne à proposer extérieurement des motifs d'action ou des moyens d'action à un agent. C'est ainsi qu'un maître est cause morale de la science chez son disci-

(1) Denz , doc. CXIV, 1424.

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