LA PUISSANCE DE LAME DU CHIXIST
y voit que le Docteur Angélique refuse à l'humaiiilê du Christ la causalité principale du miracle, mais ne lui refuse pas du tout la causalité instrumentale. Billuart propose une troisième explicalion : considérée dans sa propre nature et sa propre puissance surnaturelle, l'âme du Christ ne peut qu'obtenir des miracles ; mais considérée dans son état d'union au ^ erbe, elle peut en faire. Et peut-être, cette dernière explication est-elle la plus satisfaisante.
On soulève, une autre difficulté à notre thèse thomiste de la causalité efficiente du Christ dans les miracles. Notre-Seigneur opère souvent des miracles à distance. Il entre un jour à Capharnaiim ; un centenier Taborde d'un ton suppliant et lui dit : « Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, atteint de paralysie et souffrant beaucoup. » Notre- Seigneur admire la foi de l'officier, et le congédie en disant : u \ a, qu'il te soit fait selon la foi », — et à l'heure même le serviteur fut guéi'i (11. Une autre fois, dans le voyage à Tyr el à Sidon, et de loin, il chasse le démon qui torture la fille d'une femme cananéenne en disant à la mère : « F'emme, ta foi est grande, qu'il te soit fait comme tu désires», et àl'instantmême l'enfant fut guérie (2). De même,
(1) Motth., Virr, r. 13. — (2) Mallh., XV, 28.
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dans la vie quotidienne de l'Eglise, c'est de loin que Notre-Seigneur nous communique son assistance et agit sur nos âmes. En disant à ses apôtres : « Voici, je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (1) », il n'entendait point parler d'une présence de contact sensible et personnel, puisqu'aujour de son Ascension il s'est élevé dans les airs vers une région mystérieuse où il jouit de la gloire divine. Donc, aux jours de sa vie mortelle et aux jours de sa vie glorieuse, Notre-Seigneur agit à distance. Mais n'est-ce pas une loi de l'efficience physique que l'agent soit en contact jivec l'être sur lequel il agit ?
— En contact immédiat et personnel, non ; en contact immédiat par diffusion de sa puissance dans an milieu capable d'en transmettre l'effet, oui. Déjà un homme qui parle au milieu d'une grande foule, en pleine lumière, agit à distance. Pareillement, quand Notre-Seigneur traverse les rues d'une ville, il guérit de loin, sans s'arrêter, dun mot et d'un geste, les malades ou les aveugles qui se font porter sur le bord des routes oa sur les terrasses des maisons. Ce qu'il peut à une distance rapprochée, ne le peut-il pas également à toute distance," puisque c'est la toute-puissance divine qui s'engage dans chacun de ses miracles et dans
(l)Matth., XXVIII, 20.
LA MlSSANCE DR L*AME DU CHRIST 233
son action snr les âmes ? Si, dans l'ordre naturel, le soleil qui se trouve à des millions de lieues de notre terre, l'cclàrc pourtant et y entretient la chaleur, le mouvement et la vie, combien plus Celui qui est le foyer lumineux de l'être peut-il agir sur nous à quelque distance que ce soit et communiquer sa portée d'action à THomme-Dieu uni en personne avec lui !
Une dernière difficulté pourrait empêcher d'admettre l'action instrumentale miraculeuse de l'humanité de Notre-Seigneur. Pour qu'un instrument agisse, il faut que la puissance de l'agent principal passe pour ainsi dire en lui; sinon, réduit à ses seules forces, il ne produira rien. Pour que le violon de Paganini exécute ses merveilleuses variations, il ne suffît pas que l'archet touche les cordes et les fasse vibrer d'une manière quelconque : il faut que la main de Paganini, avec son doiyté génial, lui donne pouvoir de chanter et de pleurer comme l'àme même de l'artiste. De même, pour que l'humanité du Christ nous guérisse dans nos maladies corporelles et dans nos misères morales, il faut (lu'elle reçoive un pouvoir proportionné de rétablir l'équilibre de la santé et la grâce dans l'àme. Or, comment veut-on que le pouvoir de donner la grâce, pouvoir tout%pirituel, se communique à la parole extérieure et au geste
du Christ, choses toutes matérielles ? Ou bien encore comment veut-on que ce pouvoir instrumental reçu dans l'organisme de Jésus communique une chose toute spirituelle comme la grâce ? Nous répondons : ce n'est pas en vertu de sa nature propre que la chair du Christ est apte à donner la santé aux corps et la vie surnaturelle aux âmes. C'est, comme le dit le Concile d'Ephèse, en vertu de l'être divin du Verbe de qui elle reçoit l'existence et en qui elle subsiste. Il ne faut donc pas rattacher son pouvoir spirituel à sa nature qui ne peut absolument pas le lui donner, mais au Verbe qui le lui donne en la faisant subsister en lui. Et si l'on objecte à cette sojution que toute force reçue en un sujet donné se modifie selon la nature du sujet, nous riposterons avec Billuart, Ce principe est vrai pour tout ce qui est reçu comme une forme et une disposition permanente: ainsi la chaleur reçue respectivement du même foyer par un morceau de fer et par une brique n'est pas la même des deux côtés parce que, de part et d'autre, la réceptivité de la chaleur varie avec le corps échauffé. Mais les actions transmises dépendent beaucoup moins du milieu de transmission, ou plutôt n'en dépendent pas, quand la force à transmettre n'est autre que l'action propre de Dieu. En pareil cas, peu importe la nature propre du conducteur, parce que ce n'est pas à raison de sa nature que
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Dieu en lait son instrument : c'est à raison de sa toute-puissance infinie à laquelle correspond une capacité d'obéissance sans bornes du coté de tout être choisi comme instrument. Et comme, de plus, l'instrument surnaturel n'est pas un aide nécessaire de l'action divine, mais simplement le moyen de délimitation spécifique des effets produits, un instrument tout matériel, comme la parole, le geste, ou l'acte symbolique de faire un mélange de salive et d'argile, suffit à déterminer l'espèce particulière d'action que Dieu produit par son intermédiaire.
Notre opinion diffère ici quelque peu de celle de plusieurs thomistes. Ces thomistes que nous avons en vue disent qu'il ne répugne pas qu'une transmission d'effets spirituels s'opère par le moyen d'instrument matériels; et, pour le dire, ils s'appuient sur les rapports d'influence réciproque constatés entre l'ànie et le corps. L'âme, bien que spirituelle, réside dans un sujet matériel, dans sou corps. Les vertus morales, bien que spirituelles, résident, elles aussi, dans un sujet matériel, dans nos facultés sensibles : c'est le goût, le toucher, etc., qui sont saisis et modifiés moralement par la vertu de tempérance. — Ces considérations nous semblent vraies, mais d'une vérité encore tr<»p générale. Pour atteindre aux données foncières du problème à résoudre, il faut considérer le caractère, non seulement spirituel, mais divin, de l'action de Notre-Sei-
gneur, et l'infinie souplesse d'obéissance qui est le propre de son humanité, comme aussi de tout agent créé en face de la toute-puissance agissante de Dieu. C'est là, nous sen^ble-t-il, une solution plus approfondie de la difficulté.
De nos jours, on proteste volontiers contre la thèse thomiste de l'action instrumentale de l'humanité du Christ. Qu'est-ce que pourrait bien être cette motion passagère de la toute-puissance divine à travers l'âme ou le corps de Jésus ? S'agirait-il, par hasard, d'une sorte d'action magnétique ou magique ? (ce sont les expressions du P. Billot, S. J.) — et l'on sourit. L'explication vraiment rationnelle de ce mystérieux pouvoir de produire la grâce et de faire des miracles se trouve plutôt dans l'action purement morale par mérite et intercession agréable à Dieu. L'acte extérieur du miracle, parole à Lazare ou liniment et onction pour l'aveuglc-né, n'est qu'un signe symbolique : ce signe représente aux yeux des foules la toute-puissance de Dieu qui va se mettre à l'œuvre. Le désir et la volonté de Notre-Seigneur n'agissent ici que parce que Dieu, auteur unique et total du miracle, veut bien les agréer. A'^oila ce qui supprime cet incompréhensible magnétisme dont les effluves ressuscitent les morts, transforme les volontés et sanctifient les âmes.
il nous semble, à nous, que cette explication n'a
LA PUISSANCE DE l'aME DU CIlHISl 237
de clarté qu'à la surface. L'action divine ne se borne pas, comme l'action humaine, et en général, comme celle de tout esprit créé sur un autre esprit, à proposer du dehors des formules de pensée et des motifs de détermination. L'action divine, étant celle du Premier Agent, pénètre à fond les plus intimes modalités de l'être et jusqu'aux ressorts les plus spontanés du libre-arbitre. Voilà l'aclion de Dieu sur le pécheur qu'il convertit ou sur le juste qu'il décide à mieux faire. Et voilà par conséquent l'action de l'humanité du Christ comme instrument de la conversion de Marie-Madeleine et de la vocation de Jean l'Evangéliste. Notre-Scigneur s'emparait de leuis volontés par le mot du pardon ou par la parole de l'appel, non seulement en leur proposant les signes extérieurs de ce pardon et de cet appel, mais en leur intimant au fond de l'àmc l'inspiration même qui les poussait vers Dieu. Expliquer l'action sanctificatrice de Notre- Seigneur par la seule causalité morale, c'est s'arrêter à ses dehors, et, en définitive, c'est faire d'une explication vraie, bien qu'incomplète, une explication fausse, puisqu'elle omet le principal de l'action à expliquer. Dieu a cela de propre qu'il nous meut par le dedans et par nos impulsions les plus spontanées, tout en nous mouvant aussi par le dehors. Il en est de même de Notre-Seigneur. Quand son humanité opère un miracle, l'action divine passe à
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travers ses paroles ou ses actes symboliques avec sa propriété spécifique d'atteindre les choses pardessus toute loi qui les régit d'ordinaire. Notre- Seigneur n'est pas seulement un faiseur de gestes et un diseur de paroles : c'est en lui que Dieu agit, c'est Dieu môme qui agit par lui : « Mon Père demeurant en moi fait lui-même les œuvres que je fais (1) «. — C'est ce que l'on oublie peut-être au Collège Romain, où Dieu prend parfois des airs vraiment trop humains.
L'explication thomiste de la puissance miraculeuse et sanctificatrice de l'humanité de Notre- Seigneur n'est donc pas seulement la plus adéquate aux expressions réitérées de l'Evangile, — elle est aussi la plus adéquate à une notion intégrale de l'action divine et de la. cause instrumentale au service de Dieu. Les miracles de Jésus sont à la fois l'effet de sa prière et l'efEet de son action impérative, comme il apparaît bien dans la résurrection de Lazare et dans la multiplication des pains.
Cette puissance de faire des miracles se trouvaitelle en Notre-Seigneur à l'état de qualité permanente ? ou s'y trouvait-elle transitoirement comme une sorte de communication d'énergie dont il pouvait disposer le cas échéant ? — ^ Cette question n'a
(1) Jean, XIV, 10.
LA PUISSANCE DE I.'aM1:DU CllIUST '239
pas la inônie importance que celle du pouvoir des miracles en lui-même. C'est une question de mode, que se posent naturellement les esprits philosophiques et que les anciens commentateurs se plaisaient à discuter. La solution du problème est d'ailleurs du domaine des conjectures, car l'Ecriture ne nous renseigne ni directement ni indirectement sur ce sujet. Il faut donc recourir à la métaphysique des causes instrumentales, et les opinions qu'on en tire sont assez divergentes.
Selon Contenson, l'union même de l'humanité du Christ au Verbe lui tient lieu de tout pouvoir pour faire des miracles, et comme l'union est permanente le pouvoir instrumejital des miracles est permanent comme elle. Mais cette explication paraît insuffisante car ou bien l'union hypostatique n'ajoute aucun pouvoir miraculeux à l'humanité du Christ, et alors l'humanité du Christ ne peut rien dans aucun miracle ; — ou bien l'union hypostatique ajoute quelque pouvoir à l'humanité du Christ, et alors il reste à savoir en quoi consiste ce quelque chose. Certains thomistes répondent : c'est une sorte de qualité active, transitoire de sa nature, mais conservée à l'état permanent dans le Christ. Telle est l'opinion de Capréole, de Ferrariensis et de Gonet. Jean de Saint-Thomas et Billuart tiennent, au contraire, que le pouvoir des miracles est une simple énergie actuelle communiquée à
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Notre-Seigneur chaque fois qu'il en a besoin et veut s'en servir, mais ne présupposant aucune qualité permanente d'où elle procéderait. Cette dernière opinion nous semble la plus conforme aux idées de saint Thomas sur la cause instrumentale, et la plus acceptable. En effet, les miracles ont pour cause propre la toute -puissance divine, laquelle ne peut être communiquée à aucune créature par manière de qualité permanente. Il est donc impossible, comme l'enseigne saint Thomas (1), que le pouvoir d'opérer des miracles se résolve en une qualité permanente de l'âme. C'est Dieu même avec sa toute-puissance qui passe dans la volonté du thaumaturge pour réaliser le prodige que celui-ci veut opérer. On opposerait en vain à cette explication la parole du lépreux à Jésus : « Seigneur, si tu veux, tu peux me guérir », et la réponse de Jésus : « Je le veux, sois guéri (2). » Cela ne prouve pas du' tout que le Christ tienne les miracles en son pouvoir comme il a, par exemple, l'usage de sa science infuse ou acquise ; cela prouve seulement qu'à volonté il dispose de l'assistance divine pour être l'instrument du Tout-Puissant. Le don des miracles est donc une action transitoire de Dieu par le moyen de l'âme du Christ.
(1) Cf. Sum. Thcol., l» II", q. CLXXVIII, art. 1, ad 1". — (2) Malth., VIII, 2-3.
LA PUISSANCE HE l'aME DU CHRISt 241
Le Christ peut-il communiquer ce don aux hommes dont il est le chef ? — Oui, parce qu'il est l'auteur et le donateur de toute grâce, non seuleme"iit par sa divinité, mais encore par son humanité qui en estrinstrument. 11 est le grand Thaumaturge et il fait tous les autres thaumaturges, à la différence de ceux-ci qui sont thaumaturges et n'en créent point d'autres. L'Evangile est explicite sur cette communicabilité ou plutôt sur cette communication du don des miracles : « Jésus ayant appelé ses douze disciples, il leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité (1). » Et il le leur donne dans la double forme où il le possède lui-même, c'est-àdire par causalité morale et par causalité physique. Les saints font des miracles par la vertu de l'efficience divine dont ils sont les instruments, et les saints obtiennent des miracles parle mérite de leur foi et de leur prière. C'est ainsi que le curé d'Ars en obtenait par l'intercession de sainte Philomène, et qu'il en opérait de ses mains.
(1) Matth., X, U
242 LE ciinisT d'après saint thomas d'aquin
L'âme du Christ était elle toute-puissante sur son propre corps (1) ?
Il s'aj^àt de savoir ici si Notre-Seigneiir, par son âme, faisait de son corps tont ce qu'il voulait.
Naturellement parlant, l'âme n'est pas maîtresse absolue de son corps. Le corps a sa nature organique en vertu de laquelle il se nourrit, s'accroît, se fatigue, s'endort, et exerce toute une série de fonctions indépendantes de la volonté. Puisque Notre-Seigneur était vraiment homme dans toute la plénitude de notre nature, « perfeclus homo », comme dit le Symbole de saint Athanase, il devait avoir la même impuissance C{ue nous à diriger ou à suspendre ^es activités organiques de sa vie végétative. L'Ecriture l'insiaiue elle-même lorcjuelle dit dans l'Epitre aux Hébreux : « Le Christ dut en toutes choses être semblable à ses frères (2). » Il « dut », voilà l'expression d'une nécessité naturelle ayant force de loi, — « être semblable à ses frères », voilà l'objet de cette loi naturelle acceptée par le Christ. Il nous ressemble donc dans cette com-
(1) III» P., q. XIIL art 3. - (2) II, 17.
LA PUISSANCE DE l'aME DU CUHIST '243
nuiiio nature qui nous fait tous frères puisque nous sommes tous « issus d'un seul (1). » Et puisque c'est une eondition naturelle de l'espèce humaine que l'àme ne dispose pas à volonté de son corps, que, tout au plus, elle en régisse indirectement certaines fondions, par exemple en accélérant artiliciellement le travail digestif ou en se procurant un sommeil factice, Notre-Scigneur n'a pas une à me naturellement toute-puissante sur son corps. Ainsi nous avons un Christ parfaitement naturel. Ln jour qu'il traverse la plaine de Samarie, uomnie ie chemin sst ïons; et ia matinée chaude, iî est fatigué, il a besoin de s'asseoir et il a soif ('1 . Saint Jean note intentionnellement tous tes détails pour opposer un Christ véritablement homme au Christ fantastique, humain seulement d'apparence, et plutôt pur esprit jouant l'homme, que s'imaginait l'idéalisme outré des Gnostiques. Pourn'être pas fatigué et ne pas souffrir de la soif, Notre Seigneur eût dû faire un miracle. Assurément, ce miracle lui était facile, puisque son âme, instrument de miracles uni au Verbe, pouvait tout ce que Dieu peut lui-même vis-ii-vis des créatures. Mais, comme l'observe saint Tliomas, un pareil pouvoirest attribuable an Verl)^(iui l'exerce, beaucoup j)liis qu'à l'humanilé, simple instrument de son ac-
(1) mh., II, 11. - (2) .loan, IV, 4-7.
244 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aOUIN
tion. Réduite à ses ressources naturelles, rame de Notre-Seigneur ne peut pas plus sur son corps que nous ne pouvons nous-mêmes sur le nôtre.
Chose remarquable : avec quelle discrétion l'âme du Christ qui dispose surnaturellement de la toutepuissance miraculeuse affranchit son corps des nécessités de la vie organique ! Elle ne le fait jamais que par une raison de nécessité impérieuse; et quand Notre-Seigneur se dérobe momentanément au poids de la chair et à ses servitudes, c'est toujours pour manifester la gloire de Dieu ou réaliser le bien des âmes. S'il marche sur les eaux, c'est pour éprouver et pour rassurer la foi de saint Pierre ,• s'il se transfigure au Thabor, c'est pour montrer à ses disciples préférés la puissance de cette humanité qui va subir la Passion et pour faire rendre témoignage par Moïse et par Elie à la loi de ses souffrances comme à sa gloire de Fils de Dieu(l).
Comment se fait-il néanmoins que Notre-Seigneur ait pu laisser son corps soumis aux nécessités de la vie présente quand déjà son âme, possédant la vision divine, n'en déjjendait plus, et même devait le dominer ? Puisque l*rime du Christ dominait son corps au point de se passer de lui dans la vision de
(1) Luc, IX, 28-36.
i.A PI issam;k dk i.'ami; du ciiiust 245
Ditm, coinmo aussi dans l'exercice de la science infuse, pourquoi ne le dominait-elle pas également sous le rapport des fonctions organiques ? — La raison en est que l'état glorieux de Notre-Seigneur en son âme appelle la gloire de son corps, sans cependant la produire, comme par exemple le feu produit des reflets sur une muraille qui l'avoisine. Notre-Seigneur était apte à être glorifié en son corps par suite de la gloire de son àme ; mais, de soi, cette gloire ne changeait pas la nature de son organisme. C'est à la toute-pnissance divine qu'il appartenait de le changer miraculeusement (1). Le Christ n'avait, pour ainsi dire, qu'un i;erme de gloire en son corps : Dieu se réservait de l'épanouir. Bien que cet épanouissement fût, en quelque sorte, commandé par létat de son ame, il ne s'ensuivait pas nécessairement, comme l'épanouissement d'une fleni" sous la caresse d'un rayon de soleil.
(l) Cr. .loan. a S. Th., De Inc. disp. XV. art. 5. n* 12.
L'âme du Christ était-elle toute-puissante dans l'exécution de sa volonté (1) ?
Une volonté est dite toute-puissante quand elle réalise effectivement tout ce qu'elle a décidé. C'est là une toute-puissance relative, car la toute-puissance absolue ne se limite à aucune espèce d'effet.
Au témoignage de saint Augustin, Notre-Seigneur possédait en sa volonté cette sorte de puissance : « 11 est impossible, dit-il, que la volonté du Sauveur ne s'accomplisse pas ; et lui-même ne peut vouloir vraiment ce qui ne doit pas être réalisé (2). » Ce texte indique à la fois que le Christ était toutpuissant dans l'exécution de sa volonté, et qu'il restreignait ses vouloirs à ce qu'il savait pouvoir exécuter. Le Christ, en effet, agissait en sage qui ne tente rien d'impossible à ses forces.
Comment expliquer alors que l'Evangile nous dise qu'en plusieurs circonstances la volonté de Notre- Seigneur ne fut pas accomplie ? De fait, passant sur le territoire de Tyr et de Sidon, « il entre dans une
(1) Sum. Theol., III' P.,q. XTII. art. 4.— (2) De Quaesl. vel. etnovi Test., q. LXXVII, in princ;