CHAPITRE VI
Le Christ devait-il prendre les infirmités corporelles de la nature humaine (1)?
Si l'on considère l'Incarnation au point de vue du Dieu parfait qui s'incarne et de l'homme parfait que le Verbe sunit en personne, il semble qu'il y ait une répugnance invincible à ce que le Verbe de Dieu prenne un corps capable de souffrir. Pourquoi fallait-il, demandions-nous plus haut, que lame du Christ fût de tous points achevée, complète, dans Tordre de la science et dans Tordre de la grâce ? Et nous répondions : à cause de l'union hypostatique et de la dignité souveraine qu'elle communique à Tàme du Christ. Mais le corps du Christ n'est pas
(1) Sum. Theol., III» P., q. XIV, art. 1.
LES INFIRMITKS COnPOnEÎ.I.F.S DIT CIiniST 251
mi>ins uni à la personne du Verl)e que ne l'est son ànie. Dès lovs, ne lui faut-il pas une perfection correspondante en son genre aux grâces reçues par lànie ? Peut-on même concevoir qu'il soit sujet à la souffrance et à la mortalité ? — De plus, nous avons établi que le plus éniinent des dons accordés en propre à la nature humaine du Christ, c'est la béatitude de l'àme par la vision directe de Dieu. Or, la béatitude de l'àme requiert la béatitude du corps. L'homme cesse d'être heureux autant que l'exige son souverain désir de bonheur s'il lui manque quelque chose, non seulement dans la source de son bonheur, mais encore dans l'état où il se trouve lui-même. C'est pourquoi une âme heureuse par la vision de Dieu postule un corps heureux par la plénitude d'une vie incorruptible. Sinon ce n'est plus le bonheur de l'homme tout entier, ou, au moins, ce bonheur n'a pas toute l'extension souhaitable. Puisque le Christ est appelé à la béatitude par l'union hypostatique, il l'est également à l'impassibilité du corps. — 11 serait d'ailleurs contraire à sa sainteté sans défaillance et que le péché originel n'a jamais atteinte, qu'il fût châtié de Dieu en quelque manière. Or, qu'est-ce que la mort et l'infirmité corporelle, sinon la punition du péché dans la race coupable d'Adam ? Le Christ, fils innocent d'Adam, n'a pas à souffrir deces justes pénalités. Ainsi donc, la perfection même de l'hu-
252 LE cuniST i^'aphès saint tiiomas d'aoi in
mauité de Notre-Seigneurparaît s'opposer à ce qu'il prenne la moindre infirmité corporelle.
C'esten vertu de pareilles considérations qu'àlafîn duv® siècle, vers 476, certains hérétiques soutinrent avec Julien d'Halicarnasse que le Christ avait pris dès sa conception une chair incorruptible et impassible. Us étaient condamnés d'avance par le Concile d'Ephèse (431). En effet, le 12® canon, dit de Saint Cyrille, porte « anathème à quiconque ne confesse point que le Verbe de Dieu a souffert dans sa chair, a été crucifié dans sa chair, a goûté la mort dans sa chair (1). » Le pape Eugène IV, dans son décret pour les Jacobites rendu au Concile de Florence (1438), déclare que le Fils de Dieu fait homme est « immortel et éternel du fait de sa divinité, passible et mortel du fait de l'humanité qu'il s'est unie (2). » On voit que l'Eglise a toujours rejeté cette prétendue convenance d'un Christ au corps impassible, et qu'elle ne trouve pas la condition mortelle de son humanité indigne de sa divinité.
L'Eglise, en effet, n'a jamais séparé le dogme de l'Incarnation du dogme de la Rédemption. C'est pour nous sauver que le Verbe s'est fait chair. Aussi, comme le dit l'Epître aux Hébreux : « Le Christ a dû être rendu semblable en toutes choses à ses frères
(1) Denz., doc. XII, 84.— (2) Denz., doc. LXXIII. r,()l ; - cf. doc. LXI. 408.
LES INFlRMlïKS CORPORELLES DU CIIRIST "253
pour être miséricoidieux, pour être un ponlifc fidèle en face de Dieu, pour faire l'expiation des péchés du peuple, car, par cela même qu'il a souffert et a été mis à l'épreuve, il peut venir au secours de ceux qui sont tentés (1). » D'après cet enseignement, Jésus est venu nous aider en prenant sa part de nos misères et de nos souffrances. C'est donc dans cet ordre d'idées que nous devons cher cher les couvenances de ses infirmités corporelles.
Une première convenance de la passibililé du Christ se tire du but même de l'Incarnation. C'est la rédemption qui en est le but; et pour nous racheter, Jésus doit satisfaire à notre place à la justice de Dieu que nous sommes impuissants à apaiser. Il fallait donc que le Christ substituant sa personne divine et tout ce qu'elle contenait à notre personne pécheresse prit sur lui les pénalités encourues par notre race depuis Adam. Il fallait qu'il acceptât la faim, la soif, la fatigue, la fièvre, la mort, en un mot tout ce qu'un homme peut souffrir dans son corps. Sans (U)ute, un Christ glorieux et impassible pouvait nous sauver : un seul désir de son àme aurait suffi à obtenir le pardon de tous les mondes si tous les mondes eussent prévariqué. JMais un Christ glorieux eût été incapable de nous sauver par rachat, parce
254 i-E CHRIST d'aprl;s saint THOMAS d'aquin
que racheter c'est prendre à son compte le montant d'une dette. Glorieux, le Christ ne pouvait s'engager à payer notre dette de passibilité et de mort. Glorieux, il eût fait éclater tout aussi brillamment la miséricorde divine, mais il nous l'eût rendue moins sensible et moins émouvante: nous n'eussions pas vu dans son simple désir de nous sauver combien la miséricorde avait à vaincre la justice dans l'œuvre de notre réconciliation avec Dieu. Ce sont donc les exigences de la justice divine à satisfaire et de la miséricorde divineà exalterpar-dessus cette justice qui ont commandé au Christ de « porter nos souffrances et de se charger de nos douleurs (1). •• Un Christ impassible n'aurait pas seulement été incapable de nous racheter au sens propre du mot, — il aurait été incapable de nous donner foi en son humanité trop différente de la nôtre pour nous paraître réelle. Le plus obscur du mystère de l'Incarnation, ce n'est pas que Dieu ait apparu, même sous une forme humaine : il est facile de concevoir que le Tout-Puissant dispose de n'importe quelle figure pour se manifester à nous. Que ce soit un buisson qui s'enflamme sans se consumer, ou bien un homme qui nous parle divinement, tous les moyens de communication sensible avec nous sont également au pouvoir de Dieu. Ce qu'il y a de plus
(1) Isaie, LUI, 4.
LES IM lUMnt^^ COKPOrŒl.LL.s DU CIIIUST 255
diffioilc à croire pour le sens humain, et ce qui souK'vo su itout des objections, c'est que Dieu se soit fait homme en réalilc'. 11 fallait donc au Dieu fait homme un moyen efficace de nous faire reconnaître la vérité de sa nature humaine. Bien loin de nous la certifier, le choix qu'eût fait le Christ d'une chair jvlorifiée nous en eût fait plus que jamais doutei-. Si Ion dit déjà d'un homme extraordinaircmenl énergique et presque impassible : Il n'est pas humain, — combien plus l'eût-on dit d'un Christ au-dessus de toute atteinte de la douleur !
11 a voulu prendre tout au contraire, une chair sensible à tous les chocs qui nous font souffrir dans notre chair. Quand Fange delà nuit de Xoël envoie les bergers de Bethléem vers l'étable où le Sauveur est né, il leur dit : « Voici à quel signe vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche (1). » Dans le chapitredu Serviteur de Iahvé,le prophète Isaïe indique déjà le même signe de la faiblesse, et il y ajoute celui de la douleur : « Ils'est élevé devantl'Eternel comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d'une terre desséchée (2). » Quand nous voyons le Christ s'élever au milieu de notre race comme l'une des plantes humaines les plus souffreteuses, nous
(1) Luc, II, 12. - (2) LUI, 2.
256 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aOUIN
ne pouvons plus douter qu'il ne soit devenu l'un de nous. La souffrance est tellement le lot ordinaire et inévitable de toute vie et le résultat de notre constitution physique, que souffrir à son tour devient pour le Christ le signe le plus simple, le plus efficace, le plus populaire, d'une entière communauté de nature avec nous. Et, parla même, la foi perd ce sentiment d'admiration effrayée et peu sympathique qu'eût produit un Christ impassible. Un tel Christ, dans son incapacité de souffrir et de compatir, nous eût paru très grand peut-être, mais aussi bien dur. Le Christ souffrant nous est compatissant et aimable. Aussi le dogme de l'Incarnation nous devient-il plus facile à croire dans la mesure où il nous touche davantage ; et, en définitive, la faim, la soif, la fatigue et toutes les faiblesses de la condition humaine de Notre-Seigneur nous disposent plus à la foi que les éclats de sa puissance glorieuse. Jusque dans sa vie ressuscitée, c'est le signe de la douleur qui rassure souverainement les croyances ébranlées. Ce n'est pas son entrée, toutes portes closes, dans le Cénacle, qui jette l'apôtre Thomas à genoux : ce sont les cicatrices de ses mains et de son côté que Jésus fait toucher à l'incrédule. Voilà précisément ce qui rend si attrayante et si humaine la dévotion à son Cœur percé d'une lance et mourant pour nous.
Il y a cependant un tel excès clans la souffrance coi-porelle du ("Juist quelle est pour certains esprits i\n sujet de doute. Saint Thomas le remarque luimême à propos du célèbre passage d'Isaïe : « Il n'avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n'avait rien pour nous plaire. Méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui dont on détourne son visage, nous l'avons dédaigné et nous n'avons fait de lui aucun cas (1). » Aussi bien la Rédemption qui doit vaincre à la fois le monde, le démon et Dieu lui-même, n'est-elle pas une oeuvre tic force toute-puissante ? Or. à force de se faire petit pour nous rassurer et souffrant pour nous émouvoir et nous plaire, le Christ ne va-t-il pas si bien cachez sa force et en comprimer les énergies, qu'elle en sera comme anéantie ? L'apparition du Dieu fort, du Dieu vainqueur, a été de tout temps le désir des âmes anxieuses et humiliées des succès apparents du mal et jalouses des triomphes du bien : toutes, elles s'écrient avec Isaïe : « Réveille-toi, réveille-toi! revêts-toi de force, bras de l'Eternel! Réveille-toi, comme aux jours d'aulrefois, dans les anciens âges ! N'est-ce pas toi qui abattis l'Egypte, qui transperças le monstre ? N'est-ce pas toi qui mis à sec la mer, les f;mx du grand abime, qui frayas dans les profon-
(1) It^aïc, LUI, 2-3.
LE CimiST. — il
258 LK CHRIST d'après saint THOMAS d'aQUIN
deurs de la mer un chemin pour le passage des rachetés (1)? »
Assurément, il y aurait un grand inconvénient aux humiliations physiques de Notre-Seigneur si elles portaient une réelle atteinte à la force de son œuvre rédemptrice. Mais, au contraire, en se voilant sous une face défigurée par leslarmes et le sang, sa divinité cesse de nous éblouir et se fait mieux chercher à travers tant de bonté et tant d'amour. La divinité trop clairement aperçue dans le Christ nous inspirerait à la fois de la terreur et de là méfiance ; la divinité voilée par l'humanité souffrante nous est plus accessible, et les signes sanglants de son infinie tendresse nous attirent. Et comme la grande force du Rédempteur c'est l'amour, comme il triomphe du monde par les attraits incomparables de son amour, comme il triomphe du démon par les élans damour que sa Passion suscite dans les cœurs, au fond les suprêmes faiblesses du Christ sont ses suprêmes ressources. Le voile de son humanité, c'est le voile du sanctuaire dans la pénombre duquel nos yeux s'accoutument à regarder sa divinité. Si nous ne savons pas la reconnaître, ce n'est pas que le voile soit trop épais, c'est que nos yeux sont trop charnels ou trop orgueilleux pour s'arrêter à la
Mj LI, 9, 10.
boaulo du Dieu souffraul et déliguré en sa chair. En vérité, la force qu'appelaient les prophètes et que souhaitent encore les âmes inquiètes de Dieu, ce ne sont pas les foudres et les éclairs qui ébranlent le Sinaï, mais bien plutôt cette puissance spirituelle qui guérit les conirs et fait aimer Dieu par-dessus toutes choses. Cette force-là se dégage par un rayonncnient irrésistible de toutes les infirmités corporelles du Christ. Il est plus puissant sur nous quand nous le voyons s'asseoir, alTamé et las, au l)ord du puits de Jacob, que si nous le voyions s'avancer dans les airs avec l'éclat du soleil et une majesté écrasante pour ses blasphémateurs. C'est pourquoi le mystère de la (]roix, folie pour le sens humain orgueilleux, faiblesse incompréhensible pour une religion charnelle, devient, pour qui juge Dieu selon l'esprit de Dieu, un mystère de puissance et de sagesse.
Enfin le Verbe incarné dans une chair passible nous donne des exemples piopoilionnésaux conditions de la vie telles qu'elles nous sont faites. Le Christ glorieux, c'est le modèle de ce que nous serons un jour: le Christ souffrant, c'est le moclrh' (le ec que nous devons être ici-l)as. Il subit les mêmes infirmités que nous; mais il les supporte et les lend méritoires pai la grâce de Dieu. Si, par impossible, Dieu venait à le priver de cette grâce, sa nature succomberait, comme la nôtre succombe parfois ;
si, au contraire, l'épreuve ne l'ébranlé et ne le désespère jamais, c'est que la grâce a des remèdes pour toutes les défaillances. Jésus nous montre tout ce que Dieu peut réaliser dans les âmes qui se livrent à lui et où il habite ; il nous est un exemplaire parfait de la puissance de la grâce sur nos infirmités et sur nos douleurs : il est le modèle de la vertu dans la souffrance, donc de la vertu telle que nous avons à la pratiquer. Sans doute, Notre-Seigneur est impeccable, et dès lors, il n'est pas, absolument parlant, le modèle du juste qui résiste aux tentations de •^apropre chair Et cependant il demeure pour tous, pécheurs ou saints, le modèle inspirateur et pratique de la fidélité à Dieu, parce que son impeccabilité lui vient de sa nature livrée non à elle-même, mais à la grâce de Dieu. Il nous donne donc en son humanité le secret de Timpeccabilité relative à laquelle s'exercent les âmes de bonne volonté elles pénitents. Ses fatigues et ses douleurs si vaillamment supportées nous apprennent comment nous devons supporter le fardeau de nos propres misères : « Sa croix nous est une cliaire d'où il enseigne )^ dit saint Augustin.
C'est nous, hommes pécheurs, que le Christ est venu racheter dans sa chair mortelle. La passibilité de son corps, moins convenable assurément à sa perfection soit divine soit humaine, prise en elle-même, convient éminemment aux fins dominantes de l'in-
LFS INFIUMITliS COUPOUF.r.T.ICS niT CHRIST ?C)1
carnation. II ne s'est pas incarné pour glorifier une race humaine innocente, mais jiour racheter par la la croix une race humaine pécheresse. L'Incarnation rédemptiice exigeait vraiment un rédempteur accessible à la souiTrancc. Que sont dailleuis les infirmités corporelles pour un Dieu qui n'a pas eu horreur de se faire homme ? Il y a moins de chemin de la crèche au calvaire, que du ciel à la crèche !
La souffrance corporelle s' imposait- elle nécessairement au Christ du fait de son incarnation (1) ?
Il ne s'agit plus do savoir ici si le corps de Xotre- Seigneur était passible, mais de savoir s'il l'était par une nécessité naturelle ou par quelqueautre cause, La loi de la souffrance était-elle pour le Christ une nécessité physique de son organisme humain, ou une nécessité morale de ce qu'on peut appeler son devoir de Rédempteur ?
La souffrance s'imposait ii lui à ces deux titres.
Par nature, le corps de Notre-Seigneurestun véri-
(1) Sum.Theol.. III» P., q.XIV.a.?. 3.
262 LE CHKIST u'aFHHS SAINT THOMAS D'AyLlN
table corps dont la coniplexion admet la soufîiance du fait même qu'il est composé de divers éléments capables de se dissocier. Il y a. dès lors, pour Notre- Seigneur, nécessité matérielle de souffrir. Déplus, il prend ce corps, non pas dans l'état g-lorieux comme semblait le réclamer sa perfection divine ou humaine, mais, ainsi que l'enseigne saint Paul, dans l'état infirme et pénal où nous a réduits le péché : « Dieu a envoyé, à cause du péché, son propre Fils dans une chair semblable à belle du péché (1). » Or, c'est une condition naturelle de la race d'Adam que le corps humain doive souffrir et mourir. Donc, à cause de la constitution organique de tout corps humain, et à cause aussi des conditions générales de l'humanité pécheresse auxquelles Notre-Seigneur a bien voulu se soumettre, le corps du Christ est naturellement passible.
Cette assimilation entre le Christ et nous quant aux pénalités naturelles du péché nous amène à la considération de la volonté divine sur ce point particulier. Après la première faute au paradis terrestre, Dieu retira à l'homme le don surnaturel de l'immortalité dont il l'avait gratifié en le créant. Dieu a donc voulu que l'homme souffrît et mourût, et il a voulu que le Christ, homme pareil aux autres dans
(1) Rom., VIII, 3.
sa condition naturelle, souffrit et mourût aussi. Mais la volonté divine, c'est la volonté du Verbe, autant ([uc celle duPèreetdu Saint-Esprit; Xotre-Seigneur voulait donc prendre un corps souffrant de par sa volonté divine. Il le voulait aussi de par sa volonté humaine délibérée, qui se mettait toujours en harmonie avec la volonté divine : « Ma nourriture, disait-il, c'est de l'aire la volonté de mon Père (1). » LEpître aux Hébreux exprime nettement ce consentement de la volonté humaine de Notre-Seigneur à la k>i naturelle de sa souffrance : « Le Christ entrant dans le monde a dit : Tu n'as voulu ni sacrifice, ni offrande, mais tu m'as formé un corps. Les holocaustes pour les péchés ne t'ont point plu; j'ai dit alors : Me voici ; dans le rouleau du livre, il est écrit de moi que je fasse, ô Dieu, ta volonté (2). » Le Christ entrait dans ce monde au moment où le Verbe s'incarnait dans le sein de la Vierge ; dès ce moment, il reconnaisait que Dieu adaptait son corps selon sa volonté d'en faire l'holocauste définitif. <. Me voici », c'est l'expression de la volonté humaine du Rédempteur se soumettant à la volonté divine qui lui commande de s'immoler.
Néanmoins, Notre-Seigneur est homme. Naturellement, il répugne à mourir. Lui-même manifeste ces répugnances : au moment où la passion allait s'ou-
(1) Jean. IV, 34. - (2) X, 5, 6. 7.
2G4 LE CHRIST d'après saint THOMAS d'aQUIN
vrir, « il commença, dit saint Marc, à éprouver de la frayeur et des angoisses (1) » ; lui-même les avoue: « Mon âme est triste jusqu'à la mort (2) ». La douleur et la mort sont incontestablement des maux. Cest pourquoi l'idée de sa mort qui approche fait naturellement souffrir Notre-Seigneur. 11 n'a pas à délibérer s'il en souiîrira : il en souffre par là même qu'il y pense, et par une suite toute naturelle de sa répugnance à cette pensée. Dans le sens du désir naturel de vivre et de vivre heureux, Notre-Seigneur ne veut ni souffrir ni mourir, et la nécessité qui s'en impose lui fait une véritable violence. Mais ce désir naturel se soumet à une pleine volonté délibérée d'accomplir la volonté divine. Aussi n'exprime-t-il .sa répugnance à souffrir et à mourir que d'une manière subordonnée : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux (3). » Quand Notre-Seigneur demande l'éloignement du calice et quand il dit « ce que je veux », c'est sa volonté naturelle qui s'exprime. Quand il dit « s'il est possible », c'est sa volonté délibérée qui proteste qu'avant tout elle veut se plier au bon plaisir divin : et c'est elle enfin qui, reconnaissant l'impossibilité d'échapper à la passion, conclut tout le débat par cette suprême prière : « Mon Père, s'il n'est pas possible que ce
(1) XIV, 33. - (2) Mallh., XXVI, 38. — (3) Malth., XXVI,
LES INKIUMITÉS CORPORKM.ES DU CHRIST '2G5
calice s'éloigne sans que je le boive, que ta volonté soit faite ! (1) ». Il n'y a dans celte prière de Jésus, comme d'ailleurs dans tontes ses autres prières, qu'une volonté absolue : celle de faire la volonté divine. La volonté naturelle de ne pas souffrir demeure toute conditionnelle, en sorte que, simplement parlant, le Christ a voulu soufîrir.
Mais, nous le répétons, Notre-Seigneur a subi violence en souffrant. Car si son àme consent à l'immolation, son corps n'en demeure pas moins lésé et sa sensibilité révoltée. Le choc des clous qui transpercent ses mains, les pointes de la couronne d'épines, l'éponge imbibée de fîel et de vinaigre, le déchirent ou le brûlent. Sa condition naturelle le rend sensible à ces meurtrissures (il lui fau drait des sens émoussés ou endurcis pour ne les point percevoir) ; instinctivement il voudrait s'y dérober ou y résister. 11 ne peut s'y dérober ; et les clous, les pointes d'épines, l'amertume du fiel, sont plus forts que sa résistance. Réduite à ses seules ressources naturelles, son amc n'est pas capable de s'opposer à de pareils coups ; elle ne le pourrait que par miracle, comme instrument du Verbe de Dieu. Mais elle ne le veut pas afin d'accomplir la volonté divine, afin d'accepter sans viocnce faite à son vouloir rationnel, les violences
(1) Moltîi., XXVI, 42.
■2()(j LE GHKISl d'aPHKS SAINT THOMAS d'aQUIN
faites à son corps et à sou instinct naturel de vivre.
Le Christ a-t-il contracté, c'est-à-dire pris dès sa naissance, ces infifmités corporelles comme une suite du péché, ou bien est-ce par sa propre volonté ? — Saint Thomas répond que c'est par sa propre volonté. La cause directe de nos infirmités, c'est le péché. Assurément, et nous le verrons mieuxplus loin, on ne peut pas dire que cette cause existait en lui. Son état de justice originelle le rendait indemme de plein droit de toute atteinte de la souffrance et de la mort. II n'y avait en lui, à considérer ses origines toutes pures, qu'une capacité éloignée de soufTrir, et cette capacité, nous l'avons vu, consistait dans la complexion naturelle de son corps. Il avait droit à tous les privilèges surnaturels qui l'eussent préservé de toute douleur sensible ; il y renonça en vue de la Rédemption à opérer, et il consentit à souffrir. Sa passibilité n'est donc poirrt comme la nôtre le triste héritage d'Adam déchu, mais l'effet d'une disposition voulue par amour pour nous.
LES INl IKMITÉS COHPOHELLKS DU CHRIST '267
Le Christ devait-il prendre toutes nos infirmités corporelles (i) ?
Jusqu'ici, saint Thomas, appuyé sui l'Ecriture et sur les témoignages des Pères, a reconnu que le Christ avait voulu participer à nos infirmités physiques, Mais ces infirmités sont si nombreuses et si diversesque la doctrine reste forcément assez vague. Est-ce que le Christ a pris sur lui toutes nos misères, ou seulement quelques-unes ? A vrai dire, il est difficile de résoudre ce problème, et de faire cette délimitation. Encore une fois, nous entrons dans le domainedes conjecluresthéologiques. Le Docteur Angélique nous y p/écède, et bien vite nous reconnaîtrons qu'il y avance à l'aide de principes si sûrs que les conjectures atteignent ici la plus sérieuse probabilité.
Saint Thomas établit d'abordqu'ilne convenait pas à Notre-Seigncur de prendre sur lui toutes nos misères physiques. Il venait sur terre, en effet, pour
(1) Sum. Theol., UI» P., q. XIV, art. i.
satisfaire en notre place ii la justice divine ; d'où, comme nous l'avons vu, la nécessité pour lui de prendre un corps passible et mortel. Mais son devoir de rédempteur et les satisfactions mêmes qu'il avait à présenter à son Père exigeaient quil eût en son âme la plénitude de la grâce divine et de la science. Dès lors, il ne pouvait accepter, en fait de misères physiques, que celles qui ne s'opposaient point à la perfection de sa sainteté et de sa connaissance de Dieu. Il fallait donc que son tempérament fût dégagé de ces tendances au mal, de ces répugnances à la vertu qui germent spontanément dans la nature de tous les fils d'Adam. Il fallait donc qu'il eût une complexion si parfaitement équilibrée qu'elle ne l'inclinât vers aucun excès ni aucun défaut, quil n'eût, par exemple, ni l'entraînement de la colère, ni l'inertie de l'indifférence, ni la mollesse de la sensualité, ni l'apathie de la lâcheté. Il devait, au contraire, pouvoir jouir des plaisirs sensibles avec mesure et sans déchéance morale, jouir de la beauté sans y trouver un piège, et ainsi de suite. Il fallait également qu'il fût préservé de cette ignorance qui nous est innée de par notre dépendance à légarddu corps, et de cette faiblesse ou de cette déviation de jugement dont nous sommes tous capables par 1 emportement de l'imagination.
Il y a d'autres défauts qui ne sont plus, comme ceux que nous venons dénumérer, les communs
défauts de la descendance d'Adam pécheur, mais des défauts particuliers provenant d'une hérédité spéciale ou d'une culpal'lité personnelle. Ainsi, par hérédité, ou faute de prudence, nous contractons telle ou telle tare, telle ou telle maladie. Assurément, ces infirmités n'existèrent pas dans le Christ. L'hérédité n'était pas chez lui l'hérédité d'une race où il y eut bien des excès et bien des misères, mais l'hérédité de la Vierge Marie sous l'action unique du Saint-Esprit. La force plastique, la virtus formativa, comme dit saint Thomas, qui a organisé la complexion individuelle de Jésus fut une force san^ lucune tare, la force même de linfînie Sagesse et de la Toute-Puissance, laquelle ne peut errer ni défaillir. Le Christ eut donc un tempérament parfait où n'exista aucun de ces germes morbides que notre sang et nos nerfs reçoivent a^ ant même que nous ne voyions le jour. De même, son impeccabilité et sa pleine science le préservèrent de ces erreurs et de ces fautes où le zèle du bien lui-même fait tomber lesmoilleurs. Sonrégime, dirions-nous en nous inspirant d'un mot de saint Thomas, fut toujours le régime bien ordonné d'un sage. Aitisi donc il ne pciuvait être malade par ignorance ou imprudence, et il ne le fut pas non plus en vertu de l'hérédité. Le fut-il en vertu des accidents extérieurs et inévitables du climat, de la saison? — La question fut disculée entre scolastiqucs, et il y avait lieu de la
poser. Car enfin, quelles que fussent l'excellence de son tempérament individuel et la sagesse de son hygiène, on peut toujours affirmer qu'en lui, comme en tout homme, la résistance de la santé devait avoir ses limites naturelles. Bien que le Saint-Esprit lui eût assuré une complexion vraiment idéale, la force naturelle de son tempérament n'était point infinie. Ainsi l'ardeur du soleil pouvait réellement le faire souffrir de la soif et de la fatigue; peut-être même aurait-elle pu déterminer chez lui une véritable indisposition. Nous savons par l'Evangile qu'au jour de «a passion il éprouva une douleur morale et une épouvante tellement intenses qu'il sua du sang. 11 semble bien qu'en cette circonstance il sou ff rit d'un véritable état maladif par l'excès même de ces causes de douleur qui fondaient sur lui comme des lames de fond et le broyaient (1). En émettant cette opinion, nous nous séparons de Cajetan qui nie toute possibilité de maladie en Notre-Seîgneur à cause delà perfection de sa complexion (2). Et nous adoptons l'avis de Jean de Saint- Thomas : selon lui, Notre-Seigneur, consentant à subir la loi naturelle de la mort, a consenti du même coup à subir la loi naturelle de l'acheminement à la mort par la maladie (3).
Il) Ps. LXVIII, 1, 2, 3. - (2) Comment, in art. 4», q. XIV, III" P., Sum. Theol. — (3) Joan. a S. Th., De Incarn., ■j, XIV , art 4.
LES INFIRMITÉS COftt>ORELLKS DU CHRIST 271
11 est enfin nne troisième catégorie crinfirniités oorporellos ([ni. sans porter atteinte nia la science, ni à la sainteté, Jii à la eomplexion parfaite du Christ, sonten notre race une nécessité de la nature organique et une conséquence du péché d'Adam ; par exemple, la faim, la soif, la fatigue, et finalement la mort. Sans doute, dans l'état d'innocence conservée, on aurait eu faim et soif, mais la faim et la soif n'eussent pas revêtu le caractère de besoin douloureux qu'elles prennent si facilement pour nous. Xotre-Seigneur innocent a-t-il subi les atteintes de ces infirmités ? — Oui, parce qu'il a voulu subir toutes les conséquences du péché compatibles avec sa mission. Or, ces dernières infirmités étaient paifaitement compatibles avec sa' mission de victime satisfactoire et d'exemplaire de la vertu humaine. Klles manifestaient même admirablement ce que saint Paul appelle « 1 humanité et la bénignité du Sauveur notre Dieu (1). » Rien ne pouvait mieux nous montrer unDieuami del'homme qu'un Dieu réduit pour sauver l'homme à manger, à boif-e, à se fatiguer, à s'endormir comme les autres hommes. Le Christ a donc pris, de nos infirmités, toutes celles qui sont, suivant l'expression de saint Jean Daraascène, ^ naturelles et nonimputables, na<Mrffie8e*inde<raffi6iïespassio»(?8 (2). »
(1) Tife, III, 4. '— (2) De Fide orlhod., lib. I, c. XI, - lib. m, c. XX.
Les motifs pour lesquels Notre-Seigneur possède en son âme la plénitude de toutes les perfections dont elle est capable, et les motifs pour lesquels il prend en son corps un grand nombre des infirmités qui nous accablent nous-mêmes, sont d'ordre absolument différent. L'âme du Christ possède pour elle-même la plénitude de grâce et la connaissance parfaite de Dieu et de toutes choses parce que l'honneur suprême de l'union à la personne du Verbe la rend digne de tous les dons surnaturels. De même qu'une plante n'est achevée que si elle possède, avec sa racine et sa sève, les pousses, les feuilles, les fleurs et les fruits qui doivent en sortir, de même Tlncarnation du Verbe n'a son achèvement intégral que si lame de Jésus est ornée d'une fleur de science et dun fruit de sainteté qui rendent tout l'éclat et développent tout le parfum des dons de Dieu dans une âme si proche de lui qu'elle subsiste en lui. C'est pour elle-même que le Père enrichit l'âme du Christ. — C'est, au contraire, pour nous que le Père appauvrit le corps du Christ et que le Christ l'appauvrit lui-même : « Pour vous, écrit saint Paul aux Corinthiens, Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin que vous fussiez enrichis pai sa pauvreté (1). » Comme il connaît, pour notre salut
11)11 Cor., VIII, 9.
LES INIIHMITLS CORPORELLES DU CHRIST V/o
et notre bien, l'indigence extérieure de la propriété, ainsi qu'en témoigne ici lApôtre, c'est aussi pour nous qu'il connaît les indigences intimes de la faim, de la soif, de la fatigue. Certes, il ne les prend pas pour ellos-mèmos : sa complexion naturelle merveilleusement forte, saine et pure, ne peut aimer ces douloureuses nécessités d'une race pécheresse et mortelle, et l'on ne saurait même concevoir que le Christ ait les goûts morbides des dégénérés. C'est pour nous qu'il veut goûter ces choses amères et humiliantes, qu'il ne dédaigne pas de se sentir tourmenté par la soif et pris du désir d'avoir ne fût-ce qu'une pierre pour y reposer sa tête appesantie. Dieu doit le combler des dons de l'âme, l'en combler sans mesure, comme le proclame Jean- Baptiste. Quant aux infirmités du corps, le Verbe Incarné « se les dispense », ainsi que le remarque saint Thomas, de manière à remplir les fins de la Rédemption, sans nuire toutefois à la dignité de son Incarnation.
A propos des infirmités corporelles qu'il a phi à Notre-Seigneur d'accepter, Billuart se demande, par allusion àl'étrangc opinion de Tcntullien, si le Christ était beau ou laid (1). Tertullien, suivi en cela par les seuls Origène et Clément d' Alexandrie, a cru
(1) De Inrarn., disp. XIV, art. 2.