‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 30 sur 48 · VII, 26. — (2) VII · texte numérisé non relu

VII, 26. — (2) VII

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fiiliguc : c'est donc que le Christ est vérilablenient hoinnio. Mais, cuinme le dit saint Thomas avec une aihiàirable profondeur, le péché ne sert de rien pour dt(nontrer qu'on est homme. Sans doute, nous sonunos pécheurs en tant qu'hommes. Mais nous sommes des hommes tout à la fois par l'action créatrice de Dieu qui nous a faits à son image, et nous le sommes par le néant que nous tenons, non j)(»int de Dieu, mais de nous-mêmes. Ce que le péché démontre, c'est ce néant foncier, c'est le retour au rien d'un être fait de rien. Loin de nous montrer hommes au sens vital et naturel de ce mot, le péché nous montre hommes au sens où toute créature dit le néant et y retourne de son propre poids. Le péché montre donc la déchéance de notre être tel que Dieu l'a fait et voulu. Il est ainsi contre nature au sens où la nature est tout entière pour le bien de sa fin. Notre nature vient de Dieu, et elle doit retourner vers Dieu ; le mouvement contraire se ramène donc à une révolte du néant contre l'être, selon le mot de saint Augustin « iiihilum rebelle. >) De plus, c'est l'intervention diabolique qui exploite en nous cette révolte de notre néant. Ainsi le péché est (hmblement ch(>se inhumaine et conti'c nature puiscju'il nous dégrade, et qu'ila pour instigateur l'être le plus splendide et le plus riche sorti des mains de Dieu, devenu par sa faute le plus misérable et le dernier de tous. Pécher, ce

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n'est donc pas se montrer homme, c'est se montrer brute ou démon orgueilleux; c'est remplacer l'image de Dieu par une ignoble caricature: c'est donc diminuer et ruiner en soi la vérité de la nature humaine. Aussi rien nest moins humain d'accent et d'aspect que les hommes livrés à la domination d'un vice quelconque. Succomber au péché eût été pour le Christ une déchéance de cette nature humaine qui devait subsistel en lui parfaite de tous points. Le Christ nous eût tristement ressemblé par le péché ; et cette ressemblance, loin -de nous le rendre plus sympathique et plus accessible, l'eût à jamais fait déchoir de la hauteur idéale qui fait tout son attrait, même pour ceux qui ont le plus trahi sa foi et son amour.

Nous touchons ici au troisième motif en vertu duquel le Christ ne devait pas connaître le péché. Il se proposait à nous comme l'homme idéal. Mais l'homme idéal n'est pas celui qui a trahi Dieu, et qui ensuite est revenu à Dieu. L'homme idéal, c'est Jésus qui a toujours vécu tel qu'il était sorti des mains de Dieu, pur et sans tache. Sans doute, ce Christ ne nous donne point l'exemple du repentir pour des fautes personnelles. Mais il nous donne, en revanche, un exemple d'austérité et de mortification autrement suggestif que la pénitence d'un saint Jérôme pleurant ses excès de jeunesse. 11 est sans faute, et il souffre volontairementcomme s'il avait à

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expier. 11 expie nos péchés, et il le fait à tel point que Dieu, selon la forte expression de saint Paul, « a fait péché pour nous celui qui n'a pas connu le péché, aiin que nous devenions en lui justice de Dieu (1). « Le Christ a vraiment donné aux ascètes de tous les siècles, depuis saint Jérôme jusqu'à Lacordairc,le souverain exemple de la pénitence en souiïrant si cruelle ment par substitution de sa chair innocente à nos personnes coupables. « Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, chante Isaïe, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis; chacun suivait son propre sentier; et l'Eternel l'a frappé pour l'iniquité de nous tous (2). » Le Christ, victime innocente du péché, est le parfait modèle des coupables qui se repentent : jusque dans les faiblesses les plus étrangères à son impeccable sainteté, ils peuvent lever les yeux vers lui comme vers l'idéal dont il n'ont pas à désespérer, puisque ses ex|î.iations spontanées sont la garantie de leur pardon et de leurs progrès dans le bien.

. A propos de l'impeccabilité effective de Notre- Seigneur, les scolastiques ont soulevé la question de savoir si, de droit, le Christ était impeccable.

(1) II Cor., V, 21. - (2) LUI, 5-7.

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Saint Thomas, se basant sur les données de l'Ecriture et sur les définitions des conciles, a s'-nplement conclu : le Christ n'a pas péché. Il a d'ailleurs appuyé sa conclusion par de sérieux arguments. En effet, comme nous l'avons vu, un Christ pécheur soit parorig-ine, soit par acte personnel, ne pouvait plus ni satisfaire ;i Dieu, ni rassurer notre foi au Verbe Incarné, ni nous apparaître comme le type idéal de l'humanité. Ces trois raisons de convenance nous montrent que, dans l'ordre de la Sagesse divine qui préside à l'Incarnation, le Christ ne peut pas pécher. Elles résolvent même la question de droit, du moins en ce qui concerne les lois ordinaires de Tordre surnaturel. Mais cette solution, d'allure positive, laisse évidemment la place à une question quelque peu subtile qui devait tenter le génie discuteur et logicien d'un Scot ou d'un Durand. Ces théologiens se demandent si, absolument parlant, le Christ privé de tous les dons de la grâce habituelle et de la vision de Dieu, lesquels s'opposent radicalement à tout péché et à toute peccabilité, si ce Christ, ainsi réduit, si Ion ose dire, au seul don de l'union hypostatique et aux seules forces innées de son àme, eût pu pécher. Et ils tiennent pour l'affirmative (1). Voici leur raisonnement.

La nature humaine du Christ, privée, parhypo-

(l) Cf. Durand., in III tient., disl. XII, q. II, n'= 7 et 8. — Scot.. in III Sent., dist. II, q. I.

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thèse, de tout secours suruaturel, n'est pas, dans ses facultés, plus impeccable que la nôtre, puisqu'il est de l'essence de la liberté humaine de pouvoir faiblir. Du moment que le Christ avait un libre-arbitre humain, ce libre-arbitre que nous supposons laissé aux seules forces de sa nature devait avoir, comme le notre, son indifférence au bien et au mal et son égale capacité de l'un et de l'autre. Quant au Verbe, il ne lui répugne pas plus de laisser pécher l'homme qui lui est uni en personne, qu'il ne lui répugne de le laisser souffrir et mourir. En effet, il n'y a pas une opposition plus radicale entre la Bonté par essence et le péché, qu'entre la Vie par essence et la mort. Si donc le Verbe a permis que Jésus mourût, pourquoi ne lui eût-il pas semblablement permis qu'il ])échât ?

On le voit, nous entrons de nouveau avec ces considérations dans le domaine des conjectures. On peut même dire que nous y entrons beaucoup trop. Car si les Conciles n'ont rien défini formellement à ce sujet, du moins leurs actes gardent-ils la trace de discussions qui manifestent la pensée commune de l'Eglise et la tradition des Pères sur l'absolue impeccabilité du Christ.

Dans le Q" Concile général (3" de Constantinople), 1(> Christ est déclaré impeccable d'après

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Tautorité de saint Athanase. Un théologien très savant, Théophane, y interroge publiquement Macaire, patriarche d'Antioche, soupçonné d'hé» résie : « Notre-Seigneur Jésus-Christ eut-il une volonté humaine impeccable ? » Et cette inter rogation est très significative, car les Pères du Concile voulaient faire abjurer par Macaire l'hérésie apollinariste qui soutenait l'absence de l'àme raisonnable dans le Christ. Là, disait Apollinaire de Laodicée, où se trouve un homme tout entier, là aussi se trouve le péché. Le Verbe s'est bien uni au corps et à l'âme inférieure de Jésus (-y^rvyj] a?.oYoç), mais lui-même remplace l'àme raisonnable i'^v/j] ÀoyixTi). Pas d'âme raisonnable en Jésus, par suite pas de volonté humaine, pas non plus de péché. Macaire répondit, en effet, qu'il ne connaissait point de volonté humaine dans le Christ. Le Concile lui dit anathème, et demanda qu'il fût privé de l'épiscopat et dépouillé de son palliiim(i). D'ailleurs, le Concile ne se contente pas d'affirmer la réalité de la volonté humaine du Sauveur ; dans sa Définition de la foi, il y a telles expressions d'où se conclut immédiatement l'impeccabilité du Christ, u De même, dit-il, que sa très sainte et immaculée chair vivante s'est trouvée déifiée, et non détruite ; qu'elle est restée dans son propre état et sa propre nature,

(1) Cf. Hemmer, Hisl. del'EgliseX I,§55, p. 225; — Guérin, Ijes Conciles, t. I, p. 560.

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de même son humaino volonté s'est trouvée déifiée, non détruite, conservée bien au contraire, selon la parole de Grégoire le Théologien : Le vouloir qui se conçoit dans le Sauveur n'est pas contraire à Dieu, il est déifié tout entier (1). » Le Concile n'a pas pour but direct d'établir l'inipeccabilité du vouloir humain de Jésus ; il veut seulement, nous le répétons, en affirmer la réalité contre Terreur monothé. lite. Mais néanmoins l'idée de l'inipeccabilité est en quelque sorte entraînée par la rigueur de la formule. D'après cette formule, l'âme du Christ est déifiée tout en restant àme humaine, de même que sa chair est déifiée tout en restant chair humaine; chacune garde sa nature propre, mais toutes deux deviennent, par leur subsistence en la personne du Verbe, l'àme et la chair d'un Dieu. L'âme de Notre- Seigneur ne fait donc pas seulement partie du suppôt ou personne du Verbe par une sorte de juxtaposition; mais, au contraire, elle est en lui, elle est à lui, et c'est de lui qu'elle reçoit son existence et sa subsistence substantielle. Jean de Saint-Thomas et Billuart en déduisent très justement que l'âme de Notre-Seigueur possède en elle, tout humaine qu'elle est, de l'être divin communi(iué à sa substance. Dès lors, les actions humaines du (>hrist sont comme on le disait déjà dans les discussions du

(11 Denz., doc. XXVIII, 238.

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Synode de Constantinople, des actions intrins»^quement el substantiellement humano-divines. De là cette conclusion de Billuarl : « Les actions du Christ ne peuvent être des péchés parce qu'elles sont théandriques », c'est-à-dire émanant bien d'un sujet humain, mais fécondées par Dieu lui-même(l). Et Jean de Saint-Thomas délimite très bien le fondement métaphysique de cette thèse lorsqu'il dit : u Si l'humanité du Christ péchait, il s'ensuivrait fatalement que Dieu pécherait. Ceci est impossible, donc cela est également impossible. » Et pour expliquer plus à fond cette impossibilité, le vaillant thomiste ajoute : « La personne n'est point quelque chose d'extérieur à la nature qui subsiste en elle et aux opérations qui émanent de cette nature, mais, au contraire, quelque chose d'intime. Personne et nature ne constituent, en somme, qu'un seul principe total des opérations de la nature, bien qu'à titre différent {suppositum concurrit ut princijihini quod, natura ut principium quo). Les actions du Christ sont donc attribuables, non seulement à la nature qui les produit directement, mais encore à la personne qui fait subsister cette nature. Et par conséquent de même que, si la nature humaine du Christ subsistait en une simple personnalité humaine, et si, de fait, elle péchait, il serait vrai de

(1) Billuart, De Incarn., disp. XV, art. 2.

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