I.'aHSOI.UE PURKTI^ n'AMR nu CHRIST
dire du Christ : « Col homme pèche », de même, et puisquelle subsiste en une personnalité divine, il serait vrai de dire, si elle péchait : « C'est Dieu qui pèche il). «
Toute la force des thomistes vient donc ici do la rigoureuse exégèse qu'ils font des textes des Conciles et des Pères et de leur métaphysique exacte de l'influence de la personne sur les différents principes spéciaux qu'elle renferme en elle. Cette thèse comporte ainsi la plus haute probabilité théologique, tandis que la thèse opposée de Scot et de Durand fait venir aux lèvres le mot d'arguties, puisqu'elle n'est appuyée sur aucune autorité positive, lien no, le scotiste tant combattu par Billuart, veut soutenir que l'impeccabilité du Christ telle que l'entendent les Pères de l'Église se réfère, non à l'union hypostatique, mais à la vision bienheureuse. C'est là, semble-t-il, une échappatoire. Saint Augustin dit en effet : « Le Christ est impeccable en vertu de cette grâce qui l'a fait Christ(2))), donc en vertu de la grâce d'union. Saint Anselme est aussi formel : « Le péché ne pouvait exister dans le Christ parce que le Christ était Dieu (3) ». On voit par ces témoignages que les maîtres de la tradition latine sont pleinement d'accord avec ceux de la tradition grecque.
(1) Joan. a S. Th., De Incarn., q. XV, disp. XVI, art. 1, no 17. — (2) Enchirid., c. X. - (3) Cur honio Deiis, c. X.
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Los réponses ne manquent pas non plus pour opposer une métaphysique plus approfondie aux difficultés de Durand et de Scot. Quoi qu'ils en disent, la nature humaine du Christ, privée par hypothèse, de tout secours surnaturel et gratifiée de la seule union au Yerlîo. serait impeccable. Sans doute, l'essence humaine est identique dans le Christ et en nous. Mais pourtant cette essence humaine ne subsiste dans le Christ que par lètre personnel du Verbe, et en lui, toute pénétrée de lui. Le Verbe est le principe suprême qui agit par elle, et qui agit dans tous et chacun de ses actes libres, puisque tous et chacun des actes libres de Jésus ne subsistent qu'en la personne du Verbe et par communication de son être divin. Si le Christ péchait, le Verbe devrait pénétrer de son être subsistant et prendre à son compte les péchés alors commis : ce qui est manifestement absurde.
D'ailleurs, est-il de l'essence de la liberté humaine qu'elle soit indifférente à bien ou à mal faire et qu'elle puisse faillir ? — Non, car il en résulterait que l'impeccabilité des bienheureux du ciel, c'est-à-dire l'état parfait de leur liberté, serait contraire à l'essence de cette liberté. Aussi bien, au seul point de vue métaphysique, pour être libre et homme libre, il suffit de vouloir ou ne pas vouloir, vouloir tel bien ou tel autre. Car le fond de la liberté, c'est la détermination nécessaire de la
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volonté intelligente au Bien absolu : de là vient l'indifférence de la liberté vis-à-vis des biens relatifs : elle n'a point à se jeter sur eux comme sur une proie qui rassasie. Quant à la faculté de faire le mal, c'est, à la vérité, un signe de liberté^ mais de liberté défaillante qui choisit le faux bien pour le vrai bien ; c'est un retour ou plutôt une chute du libre-arbitre vers le néant originel. Le véritable acte libre, au contraire, est une ascension vers le Bien suprême par les degrés des biens ciéés. Evidemment, l'àmc du Christ pouvait, d'une possibilité radicale, retomber dans le néant comme toute autre créature. Mais une fois créée dans l'état d'union au Verbe, cette lointaine possibilité s'effaçait en elle sous l'irradiation de l'être personnel du Verbe devenu le principe de subsistence et l'auteur responsable de ses actes les plus libres et les plus individuels.
Nos adversaires, on son souvient, mettaient en balance d'une part la souveraine vie du Verbe et la mort de Jésus, et d'autre part l'infinie sainteté du Verbe el le péché d'un Christ dépourvu de la grâce sanctifiante. La parité n'existe pas. La souffrance et la mort sont des maux physiques qui n'impliquent, de leur nature, aucune culpabilité en celui qui souffre et qui meurt ; ce sont des maux qu'on peut vouloir en vue d'un bien majeur (le bien de ceux pour lesquels on souffre et on meurt),
'2'iyl LE CHHIST d\pRÈS SAINT THOMAS d'aQUIN
ce sont des pénalités que le Christ innocent pouvait consentir à supporter par amour pour nous. Mais, eji soi, le péché est un mal, et, comme tel, il répugne à la nature de Dieu et à ses Personnes très saintes. Le Verbe Incarné ne pouvait donc consentir au péché comme il pouvait consentir à la mort.
Les germes du péché existaient-ils dans le Christ (i) ?
Les théologiens entendent communément par germes du péché, fomes peccati, l'inclination de notre appétit sensitif vers des objets contraires à la droite raison. C'est, par exemple, un amour immodéré de la bonne chère, une propension violente à la colère. En soi, cette inclination n'est pas fautive puisqu'elle prévient tout mouvement de notre libre-arbitre ; mais elle porte au péché dans la mesure où elle tend à faire agir nos facultés inférieures à rencontre de la conscience. Il est de foi
(1) Sum.Theol.,III»P., q. XV,art.2.
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définie par le Concile de Trente que ces germes du péché demeurent dans tous les baptisés (1). Ils demeurenten nous comme une suite de la privation de la justice originelle. En créant l'homme innocent, Dieu avait établi un parfait accord entre sa raison et ses facultés inférieures : celles-ci lui demeuraient parfaitement soumises sous l'influence des vertus morales, lesquelles dépendaient de la grâce de pleine justice qui se trouvait dans son âme spirituelle. Le péché originel a détruit cette justice et Tordre qui en résultait. Sans doute, le baptême nous rend la grâce sanctifiante, mais, selon l'enseignement du Concile, il nous laisse l'inclination mauvaise des concupiscences.
En est-il de Notre-Seigneur comme de nous ? — Non. L'Evangile témoigne que l'ange dit à saint Joseph en parlant de la Vierge Marie : « L'enfant qu'elle a conçu vient du Saint-Esprit (2). » Bien qu'il soit homme autant que nous, le Christ ne descend pas, comme nous, d'un père humain qui transmet, avec la vie physique, la mort de l'âme et les germes du péché. Le Christ naît du Saint-Esprit. Or le Saint-Esprit ne peut produire ni le péché, ni l'inclination au péché. Le Christ est donc complètement indemne des germes du péché. Cette conclusion est une vérité de foi. En effet, le 5* Concile
vl) Sess. V, can. 5.- (2^ MaUli., I, 20.
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œcuménique, dans son 12* canon, a porté anathème à la doctrine de Théodore de Mopsueste qui soutenait, non seulement la dualité des personnes en Notre-Seigneur, mais encore l'existence des passions mauvaises et de la concupiscence dans son âme humaine (1).
Comment se fait-il que le foyer du péché n'existe pas dans le Christ ?
C'est, répond saint Thomas, qu'il eut la grâce divine dans la plénitude de sa perfection . Il ne fut pas comme nous, un racheté de la mort éternelle, en qui la grâce baptismale rétablit bien l'état de justice, maislaisse subsister l'inclination désordonnée de la chair vers son propre plaisir. Nous sommes, nous, comme le voyageur qui descendit de Jérusalem à Jéricho: nous avons été spoliés du vêtement de la grâce et, de plus, blessés dans notre nature elle-même. Le baptême nous rend le vêtement divin, mais il ne cicatrise pas la blessure. Notre état de grâce est un état de réparation qui exige encore la lutte contre les concupiscences. Létat de Notre-Seigneur, au contraire, est un état d'innocence parfaite, l'état de l'homme idéal, tout entier né du Saint-Esprit, et selon sa chair et dans la vie surnaturelle de l'âme. L'état de justice originelle d'Adam au sortir des
{\)t)en7..., doc. XXIII, 183.
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mains de Dieu peut le mieux nous donner quelque idée de celui du Christ, supérieur à tout mouvement et à tout attrait de concupiscence. Encore, le Christ dépasse-t-il infiniment notre premier père même en sa justice originelle. Car, en Adam, la sainteté est celle d'un homme demeurant dans les limites de sa simple personnalité humaine ; au contraire, la sainteté du Christ est celle d'un homme qui participe à la sainteté même du Verhe.' Tout ce qui existe en Notre-Seigneur, y compris ses inclinations les moins marquées d'àmc et de tempérament, n'existe et ne subsiste que pénétré substantiellement de l'être très pur du Verbe. Il y a, dès lors, une répugnance absolue à ce qu'il y ait dans son âme un penchant quelconque au péché. Dieu, assurément, ne peut pas prêter sa propre subsistence à ces poussées mauvaises qui surprennent notre conscience et nous fonl rougir de notre animalité. Si déjà la justice originelle d'Adam empêche l'insubordination de ses appétits sensibles, combien plus l'union au Verbe doit-elle assurer ce résultat dans l'àme de Jésus! Tandis que l'inclination au péché se trouve plutôt liée paj- le dehors en l'àme d'Adam innocent, puisque c'est la grâce surajoutée à son âme comme une qualité adventice qui lui donne la maîtrise sur s^ chair, — en Jésus l'inclination au péché est radicalement tarie en sa source du fait de la pénétration de
toute son humanité par la personne du Verbe, et qui fait de sa chair elle-même, selon le mot du Concile, « une chair déifiée ».
Il y a peu de mots dans notre théologie catholique qui aient plus de profondeur et plus de rayonnement que celui-là. 11 montre admirablement la consécration intime de l'humanité entière du Christ par la personne du Verbe en qui elle subsiste. Et c'est à ce mot qu'il faut se reporter pour comprendre les grâces innombrables dont cette chair intrinsèquement adorable devient en elle-même le séjour et l'instrument.
A l'occasion de cette thèse, saint Thomas se propose diverses objections qui nous aident à mieux comprendre ce que l'on oserait appeler la « psychologie » surnaturelle et même naturelle du tempérament et du caractère en Jésus.
Le Christ, objecte-t-il, a pris et devait prendre un corps passible et mortel. Or, passibilité et mortalité sont des effets de la privation de la justice originelle enAdam et en sa race. Pourquoi donc ferait-il un triage dans l'hérédité paternelle, et, acceptant de souffrir et de mourir, n'accepterait-il pas d'être molesté par les mouvements de la chair humaine ? — D'autant, et voici une seconde objection qui renchérit sur la première, que, selon le principe de saint Jean Damascène, le corps du Christ a
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« permission )> de pâtir et d'agir suivant sa nature (!)• Or la nature du corps n'cst-elle pas de désirer ses propres plaisirs, sans s'occuper de ce que l'àme peut prétendre ? Est-on un homme vrai si on a le corps tellement endurci que rien ne peut plus désormais rémouvoir ? Et puisque Notre-Seigneur est vraiment homme, ne doit-il pas éprouver ces désirs si essentiellement humains ? D'ailleurs, l'Epitre aux Hébreux dit en ce sens « qu'il dut en toutes choses être tenté, pour, en toutes choses, ressembler à ses frères (2). » Serait-ce être tenté en toutes choses et nous ressembler absolument que d'échapper totalement à cette convoitise de la chair contre l'esprit, qui nous fait gémir tous ? — Enfin, si les germes du péché n'existent pas en lui, le Christ perd du même coup la plus splendide occasion de victoire que tout homme trouve en sa propre nature. Si, comme le dit l'Apôtre, « la chair a des appétits contraires à l'esprit (3) », l'esprit se montre d'autant plus fort qu'il triomphe mieux de la chair. Le Christ, qui est ce triomphateur dont parle l'Apocalypse, « monté sur un cheval blanc, porteur d'un arc, ceint d'une couronne, s'élançant comme un vainqueur pour vaincre encore (4) », aurait-il triomphé s'il n'avait e«i un coursier rebelle à dompter et des «nnemife à percer de ses flèches?
(1) III De Fide orlhod., c. IV et XV. — (2) IV, 15. - (3) Gai., V, 17. — (4) VI, 2.
Ces difficultés qui visent à nous donner du Christ une idée plus humaine, le rendraient malheureusement trop humain si elles étaient vraies.
Parmi les misères héréditaires de la race d'Adam, il fallait bien qu'il fit un triage. Venu au milieu de nous comme l'homme parfait, et parfait dans la sainteté à part de l'union hypostatique, il devait rejeter toute misère incompatible avec cette perfection de sainteté. Il devait donc rejeter toute inclination, même lointaine, même liée, au péché que nous commettons. Quant à la faculté de souffrir et de mourir, il devait, au contraire, l'admettre pour satisfaire à Dieu à notre place. Par ailleurs, les impressions extérieures de froid et de chaud, les intempéries des saisons, qui pouvaient l'incommoder, ne portaient aucune atteinte à la perfection de sa vertu. Cette perfection ne consiste pas à supprimer des impressions naturelles que Dieu, auteur de la nature, n'a pas voulu soumettre au domaine de la volonté. C'est le stoïcien orgueilleux, ou encore le bouddhiste dans son anéantissement pervers, qui voient la vertu dans l'apathie totale, dans l'insensibilité absolue. L'homme parfait n'est pas un caillou sans âme, privé de sentiment et de sensation. La perfection de la vertu n'avait à contenir en Notre-Seigneur que les mouvements s'ensitifs capables d'obéir à la raison ; elle devait exclure de lui toute tendance dépravée ; mais elle n'avait rien