‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 32 sur 48 · I.'aBSOLITE PURKTli d'aME 01' (.HRIST · texte numérisé non relu

I.'aBSOLITE PURKTli d'aME 01' (.HRIST

à faire pour l'empêcher de ressentir la faim, la soif ou la fatigue.

Il en est de même pour tous ces plaisirs du corps que la seconde objection veut reconnaître comme légitimes, et pour lesquels elle impute à Notre- Seigneur un" certain attrait. Il faut prendre les choses dans Tordre idéal pour juger du réel en Jésus. L'ordre idéal, en fait de joies corporelles, consiste en ce que le corps désire son bien dans la mesure que prescrit la raison. Or un tel désir était inné et permis au Christ. 11 désirait sa nourriture et son sommeil dans la proportion et dans la manière que lui dictait sa raison souveraine dhoninie infini- ;ncnt saint uni au Verbe pour racheter le monde. Il ne fut donc pas insensible à ce qui ravit les yeux ni à ce qui charme les oreilles ; il se délecta à regarder les horizons galiléens et à entendre les chants populaires de son pays que les enfants redisaient en jouant sur les places et dans les lues. Tout cela était en harmonie avec sa sainteté totale, sans la moindre arrière-pensée ni le moindre instinct latent de sensualité. Etant homme parfait, il jouissait parfaitement de tout ce que le monde renferme de bon et de beau dans l'infinie variété de couleurs, de sons, de saveurs et d'odeurs, qui sont autant d'expressions, très humbles sans doute, mais très réelles, de la Sagesse créatrice du Verbe. Il était donc bien plus dans la vérité de la nature

300 LE CHRIST d\\PRJ:S saint THOMAS d'aQUIN

humaine à se réjouir et à désirer sans concupiscence, qu'à se réjouir et à désirer comme nous sous l'influence d'un entraînement désordonné. En cela, nous cessons d'être hommes, nous devenons des animaux en révolte contre la raison. Lui, au contraire, ayant voulu prendre notre chair, n'a pas dédaigné de nous donner le spectacle d'une animalité divinement raisonnable. Il ressemble moins à ce que nous sommes dans notre dégradation sensuelle ; il ressemble mieux à ce que nous devons être dans la réparation du plan divin sur nous. En le regardant, c'est notre Idéal que nous voyons, — et non pas le faux idéal des dieux antiques, qui n'était qu'un portrait agrandi de nos vices.

On ne dira pas pour cela que la force morale triomphatrice de la concupiscence nous apparaît diminuée en lui. Ceci rappellerait le sophisme de Sénèque disant : « Les hommes sont plus grands que les dieux, car ils deviennent par volonté ce que les dieux sont par nature. « Il y a, nous l'avouons, quelque grandeur à vaincre la concupiscence à force d'énergie dans la vertu. Mais il y a plus de grandeur d'àme à être si pur, si saint, si pénétré de divin et de Dieu, qu'on ne laisse plus même place en soi au moindre mouvement désordonné ni à la moindre inclination mauvaise. Le triomphe est alors autrement complet. Le coursier monté ne frémit plus au contact du mors : il se plie de lui-

1,'AnSOLUE PIRRTÉ d'aME DU CHRIST 301

même ù la main du cavalier, tout en gardant la lure vigueur de son sang. Le Christ fut ainsi le plus fort des hommes; mais sa force, au lieu d'être la force laborieuse de l'homme naturellement sensuel et lâche, la force qui se raidit pour ne pas s'échapper, fut une vigueur d'une sérénité et d'un calme infinis. Les luttes intérieures delà concupiscence lui ont manqué ; mais les attaques du démon et les haines de ses ennemis l'ont fait soufl'rir autant que nos propres tentations nous font souffrir. Comme nous, il a été ému et froissé dans sa sensibilité par les nécessités de la lutte ; mais toujours il souffrait selon que sa raison l'admettait, et sa douleur n'était pas moindre parce qu'il souffrait plus raisonnablement que nous.

Page 1