‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 34 sur 48 · LK CHRIST · texte numérisé non relu

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vir d'actes humains pour nous sauver. Absolument parlant, il est bien vrai que sa puissance n'a pas besoin d'instrument. Dieu pouvait se servir d'un météore, comme l'arc-en-ciel. pour nous signifier son pardon. Encore, se servant de Faro-en-ciel, l'eût-il pris avec les couleurs et l'éclat qui lui sont naturels sans en rien éteindre. Il a donc respecté la nature humaine de Jésus, comme il eût respecté le météore ; et, se servant d'un homme pour nous apporter le signe et le don de sa miséricorde, il a voulu que cet homme y fit honneur en les portant dans une âme humaine complète, vivante, consciente de sou œuvre et libre de toute coaction. « Le Père m'aime, disait iXotre-Seigneur, parce que je donne niavie afin de la reprendre. Personne ne me l'ôte, mais je la donne moi-même ; j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la reprendre : tel est l'ordre que j'ai reçu de mon Père (1). » Pareil témoignage dénonce assez clairement l'existence des deux volontés dans le Christ,

Ajoutons un complément à cette doctrine. Du moment que le Christ possède une nature humaine complète, il possède également les perfections de la raison et celles de l'animalité. Or, parmi celles-ci,

(1) Jean, X, 17-18.

T.K5! l>i:rX VOLONTÉS DU CHRIST KT I,EIJK UNION 355

l'appétit sensitif, ou volonté du bien que présentent les sens, vient en première lignp. Il y eut donc dans le Christ une volonté sensible. Mais comme le Christ était parfaitement raisonnable, cette volonté sensible n'avait aucune des tendances désordonnées qui l'agitent dans les autres hommes.

Il y eut aussi chez lui le double acte de volonté qui existe en tout homme. Il y a des choses que nous voulons pour elles-mêmes, comme le bonheur, la santé, — et il y en a que nous voulons comme moyens pour arriver ù d'autres comme les remèdes pour recouvrer la santé. En d'autres termes, l'acte volontaire du Christ porte sur une fin {voluntas ut natura, 6éA,Tiaiç), ou il porte sur des moyens {voluntas ut ratio, ^ovh]a'u;). Puisque, dans le Christ, il y avait une volonté complète, ces deux actes pouvaient procéder de lui et ils durent en procéder.

Le Christ impeccable demeurait-il libre (1) ?

Cotte question se pose tout naturellement quand CD a déjà résolu celle relative à la réalité de la

(1) Sum. Theol., III» P., q. XVIII, art. 4.

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volonté humaine du Christ. Saint Thomas y répond d'une manière tout à fait sommaire. La volonté du Christ, dil-il. est nécessairement déterminée au bien en général, comme toute autre volonté; mais elle n'est pas déterminée à tel ou tel bien particulier. Et par conséquent le libre-arbitre du Christ, confirmé dans le bien comme celui des bienheureux, a tout lieu de s'exercer et de choisir. C'est court, mais cela cache des abîmes. Somme toute, le Docteur Angélique se borne à déclarer qu'entre deux biens particuliers, par exemple entre deux formes de prière ou d'exhortation, le Christ peut choisir celle qui lui plaira davantage, mais qu'il reste nécessairement déterminé en tout au bien, à cause de son privilège d'impeccabilité. Une grave difficulté reste ici non résolue. S'il est impeccable, est-il libre ?

Il y a eu pour le Christ, comme il y en a pour nous, des volontés divines exprimées en manière de précepte. On doit croire, en effet, que le commandement suprême de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain a été posé pour le Christ, comme il l'est pour nous, puisque le Christ est venu pour faire d'abord ce qu'il enseignait, et pour parfaire tout ce qu'il faisait. De plus, un précepte spécial de la volonté divine s'imposait au Christ : le précepte de souffrir la passion et la mort pour

notre salut. L'Ecriture exprime maintes fois ce précepte, et de la façon la plus énergique. Dans le discours aux Juifs où Notre-Seigneur parle du pouvoir qu il a de quitter et de reprendre sa vie, et du sacrifice qu'il en fait, il conclut par ces mots : « J'ai reçu ce commandement de mon Père (1). » Au moment de quitter le Cénacle pour aller à Gethsémani, il réitère à ses disciples l'affirmation de ce précepte : « J'agis selon le commandement que m'a donné mon Père (2). » Et, tout en marchant, il fait ce retour sur son passé : « Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi qui ai observé les commandements de mon Père et qui demeure aimé de lui (3). » Aussi, l'une des idées ordinaires de la prédication apostolique est-elle que le Christ a souffert selon le commandement de son Père. Lorsque saint Pierre et saint Jean viennent d'être flagellés par ordre du Sanhédrin et que les lidèles les reçoivent dans leur assemblée, ceux-ci improvisent une prière et sécrient : « Seigneur,... contre ton saint serviteur Jésus, que tu as oint, llérode et Ponce-Pilate se sont ligués dans cette ville avec les nations et avec les peuples d'Israël, pour faire tout ce que ta main et ton conseil avaient arrêté d'avance (4). » Saint Paul, à son

(1) Jean, X, 18. — (2) Jean, XIV, 31. — (3) Jean, XV, 10. — (4) Actes, IV, 27-28.

tour, reprend cette idée du précepte de la passictn sous l'aspect corrélatif de l'obéissance que lui a donnée Jésus : « Le Christ s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix (1). » On n'obéit pas sans précepte ; à un simple conseil, on se contente de déférer par respect, par prudence, par affection. Et donc affirmer que le Christ est mort par obéissance, c'est affirmer équivalemment qu'il est mort selon le précepte divin, comme affirmer qu'Adam a péché par désobéissance, c'est affirmer le précepte divin dont il fut le transgresseur. Or, saint Paul dit aux Romains : « De même que par la désobéissance d'un seul, beaucoup de pécheurs ont été engendrés, de même par l'obéissance d'un seul Juste beaucoup de justes seront engendrés (2). » Aussi l'Epître aux Hébreux compare-t-elle Notre-Seigneur aux victimes commandées par la loi de Moïse. Il s'est substitué à elles toutes, puisque Dieu n'en voulait plus désormais ; il n'en avait voulu que pour symboliser et préparer l'exécution de sa volonté qui exigeait le sacrifice du Christ :« Voici : je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté (3). »

Il semble donc impossible d'admettre, avec certains théologiens, que Dieu n'imposait pas à son (Christ UB précepte strict et rigoureux de mourir,

(1) Philip., II, 8. - (2) V, ly. - (3) Héb., X, 9; — Cf, Ps. XXXIX, 8.

mais lui donnait seulement un ilc ces conseils pressants qui, pour une âme généreuse, équivalent au plus étroit des préceptes. L'Ecriture, avec sa manière de parler si positive au sujet de cet ordre, n'autorise pas cette interprétation par à 'peu près. D'ailleurs, cette suppression du précepte divin qui sauverait, il est vrai, la liberté du Christ, lui enlèverait le mérite propre de l'obéissance que lui attribue saint Paul et qu'il s'attribue lui-même. C'est, en outre, éluder la question qu'il s'agit de résoudre, ou au moins de discuter. Il est évident que si Dieu ne commande rien au Christ relativement à sa mort, toute difficulté de conciliation entre son impeccabilité et la liberté de son sacrifice tombe radicalement. Mais ce n'est pas en ces termes que nous pouvons poser le précepte puisque lEcriture nous affirme qu'il a été imposé au Christ.

En face de ce commandement, on pourrait conclure, comme l'a fait .lansénius, que l'impeccable volonté du Christ mise ainsi dans rallernalivo ou d'obéir ou de ne point obéir c'est-à-dire de pécher, ne pouvait qu'obéir. Et alors le Christ aurait nécessairement accompli le précepte, sans y être toutefois forcé. Son Amr l)ienheureuse trouvait dans la vision de Dieu un motif tout à la fois nécessitant et spontané de faire en tout la volonté du Père.

Mais PF^glise n'a jamais accepte cette explication

360 J.E CHUlsr UAPHKS SAINT THOMAS 1) AOUlJ^

qui. en portant atteinte à la liberté niême du sacrifice du Christ, supprime à la racine son obéissance et son mérite. 11 ne suffît pas d^être libre de toute contrainte pour mériter une récompense : sinon l'homme qui, par instinct d'artiste, chante sans savoir qu'il chante bien et sans le vouloir, mériterait une récompense, et le rossignol la mériterait également. Il ne suffît pas d'exécuter spontanément ce qu'ordonne une volonté supérieure pour exercer la vertu d'obéissance, sinon les astres qui, par la spontanéité de leyr nature, exécutent les lois de la gravitation, seraient aussi dotés de la vertu d'obéissance. Le Christ obéissant et méritant dans sa passion n'a été obéissant et méritant que parce qu'il l'a soufferte librement. Ces idées sont consacrées par deux définitions du Concile de Latran tenu en 649, sous le pape Martin I'"^, 11 est dît dans le 2^ canon que « Notre-Seigneur a souffert spontanément pour nous, sponte passion »,.et, dans l'esprit du Concile, ce sponte ne s'entend pas d'une simple spontanéité naturelle conciliable avec l'absence de liberté, mais d'une spontanéité libre de la volonté. C'est le sens primitif et usuel du mot spontaneus dont l'acception pour désigner la spontanéité de nature est une acception dérivée, mise plus tard en usage par les scolastiques. Saint Thomas lui-même fait encore emploi de cette première acception. D'ailleurs, en son 10^ canon,

LES bEVX Volontés du CHt^lST Et LEtft Union 361

le Concile s'explique amplement lorsqu'il dit que « par ses deux volontés, le Christ est naturellement l'auteur volontaire de notre salut. » Il y a là un parallélisme significatif entre la liberté divine qui décrète la passion et la liberté humaine qui, dans le Christ, l'accepte (1).

C'est d'ailleurs sur le témoignage explicite de Notre-Seigneur lui-même que s'appuie cette foi de l'Eglise. Quand il dit : « Personne ne m'enlève ma vie », il exprime par là qu'il se la laisse prendre sans violence. Et quand il ajoute : « Je la dépose de moi-même, et j'ai le pouvoir de la déposer, et j'ai le pouvoir de la reprendre de nouveau », il montre bien qu'il la dépose en homme maître de ses actes (2).

Nous devons donc, pour rester dans les termes delà foi, simultanément affirmer le précepte divin imposé à Notre-Seigneur relativement à sa passion et à sa mort, et la liberté de son acceptation dans une volonté d'ailleurs impeccable.

Mais comment concilier ces deux choses ? Voilà la difficulté. Si, le précepte posé, le Christ a pu ne pas s'y soumettre, comment était-il impeccable ? Et s'il a dû nécessairement s'y soumettre, comment dcmeurait-il libre ? Ulrinque syrtes, comme dit Billuart.

(1) Denz., doc. XXV,^ 203, 211. - (2) Jean, X, 18.

Lesthéologiensontlaborieusementessayé diverses solutions de ce redoutable problème. Ont-ils réussi dans la mesure de leurs efforts ? — C'est ce qui nous semble douteux.

D'aucuns, auxquels nous avons déjà fait allusion, sortent de la difficulté en réduisant le précepte de mourir accepté par Notre-Seigneur à une sorte d'insinuation paternelle de la part de Dieu. Mais nous avons vu comment cet essai de solution méconnaît l'un des termes du problème formellement posé par l'Ecriture, à savoir le caractère de précepte rigoureux, et non de simple conseil, reconnaissable dans le décret divin relatif au sacrifice du Christ.

D'autres, sentant l'impossibilité de nier ce précepte, prétendent qu'il porte seulement sur la substance de la douleur et de la mort du Christ, et que le Christ reste libre en face d'un simple conseil relativement aux circonstances diverses de sa passion. Mais ce partage entre précepte et conseil est tout aussi introuvable dans l'Ecriture que l'hypothèse précédente. Et d'ailleurs, à en juger par les traits prophétiques accumulés dans les psaumes et dans le LUI® chapitre d'Isaïe, les détails de la passion sont prévus et voulus par Dieu tout aussi bien que l'ensemble. Et n'est-ce pas encore le sens de l'enseignement donné par Notrc-Seigneur à ses disciples après la Transfiguration ? «Jésus, dit saint

Les deux volontés du ciikist et leur union 3H3

Matthion, commença à faire connaître à ses disciples qu il lui fallait aller à Jérusalem, et souffiir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, puis être mis à mort, et ressusciter le troisième jour (1). » Noire-Seigneur accumule comme à plaisir les détails, afin de bien montrer qu'il va se remettre au pouvoir de ses bourreaux. 11 ne s'abandonne pas pour cela à leur arbitraire, mais à un décret de Dieu qui a tout prévu. Saint Jean note également, lorsqu'il en vient aux derniers moments de Jésus, la conscience qu'avait le Sauveur d'avoir pleinement accompli l'Ecriture, prophéties et préceptes tout à la fois : « Après cela, Jésus qui savait que tout était déjà consommé, dit, afin d'achever de se conformer à l'Ecriture: J'ai soif. » Et c'est son cri de l'instant suprême, cri de victoire de l'obéissant qui meurt après avoir souffert tout ce que Dieu a voulu : «. C'est consommé (2) ! »

Il faut donc s'en tenir simplement à l'idée d'un vrai précepte concernant toute la passion, ensemble et détails. Il reste à voir comment ce précepte rigoureux s'accorde avec la liberté d'une volonté incapable, en vertu de son impeccabilité radicale, de le transgresser en un seul point. Après des essais plusou moins heureux, nous en revenons au

(1) XVI, 21. - (2) Jean, XIX, 28, 30.

364 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS DAQUIN

problème ardu posé dès le début de cette thèse.

Billuart tente de le résoudre par un appareil compliqué de distinctions logiques relatives au sens composé et au sens divisé, ou encore par les difTérentes manières négatives ou privatives dont Notre-Seigneur pouvait refuser de mourir. 11 nous semble que ce savant appareil cache encore plus de lumière qu'il n'en transmet (1). Nous essaierons d'en extraire quelques idées aussi claires que possible en un sujet où l'on se sent invinciblement en présence d'un impénétrable mystère.

Notre-Seigneur a-t-il pu se refuser à raccomplissement d'un précepte divin ? — Non, répondonsnous avec Billuart, car il était impeccable. Pouvoir se refuser à un précepte divin, c'est pouvoir pécher, c'est pouvoir désobéir comme Adam innocent pouvait désobéir, c'est donc ne plus être impeccable.

Mais alors, si Notre-Seigneur ne peut pias désobéir à Dieu, il obéit nécessairement ? et pour sauver son impeccabilité, ne compromettons-nous pas sa liberté ? loi Billuart répond que Notre-Seigneur, même no pouvant pas désobéir au précepte divin, reste encore libre parce qu'il peut toujours repousser la douleur et la mort considérées en soi. A vrai dire, s'il les considère sous le rayonnement dupré-

(1) Billuart, ûc Incarn., diss. XVIII, art. 4, § II.

LES DEUX VOLONTÉS Itl ClIItlSI I:T LEUR UNION 365

ccpte divin qui les veut, il ne peut pas ne pas y obtempérer. Mais il ne reste pas moins vrai qu'en sot, elles ne sollicitent pas nécessairement son adhésion ; ainsi se trouve ôtée à Notre-Seigneur l'alternative entre obéir et désobéir, et, par suite, ce qu'on appelle la liberté des contraires : la liberté du bien se balance avec la liberté du mal. Mais ceci n'est point une diminution de son libre-arbitre, car le pouvoir de se tourner au mal fait partie de la liberté à peu près comme la maladie fait partie de la vie : c'est un pouvoir défectueux, que Dieu, le plus libre des êtres, ne possède assurément pas. Il reste à Notre-Seigneur ce qu'on appelle la liberté de contradiction, c'est-à-dire le pouvoir d'agir ou de ne pas agir, de vouloir une chose ou de ne pas la vouloir.Tel est le pouvoir qu'il garde vis-à-vis de ses souffrances considérées en soi. En elles-mêmes, ces choses sont odieuses, dès lors répugnantes à sa volonté naturelle, et nullement nécessitantes pour sa volonté rationnelle. Le précepte divin ne change pas la nature intrinsèque de la douleur et de la mort, et par conséquent il laisse Notre- Seigneur libre en face de leur réalité foncière. Ce n'est que sous le rayonnement de la volonté divine, vue par lui, que Jésus accepte la mort et la douleur. Mais, quand même, il ne les accepte pas nécessairement, bien que nécessairement il voie Dieu et aime sa volonté. La volonté divine, nous le répé-

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tons, ne fait pas que la mort soit en elle-même aimable, donc, en elle-même, elle demeure l'objet d'un libre consentement de la part du Christ, quoique le Christ consente nécessairement à cette volonté divine qu'il voit dans le secret de son essence et que sa volonté humaine unie à la personne du Verbe est radicalement incapable de contrarier.

Telles sont les considérations que nous suggère le laborieux échafaudage syllogistique de Billuart. Elles nous remettent en présence d'une théorie émise par plusieurs anciens thomistes, que suivent Jean de Saint-Thomas et Gonet. Dans le Christ, disent ces théologiens, un seul et même acte d'amour de Dieu — et nous pouvons ajouter d'obéissance à Dieu — -peut être à la fois nécessaire et libre selon le regard et l'objet précis du Christ qui agit. Si Notre-Seigneur regarde l'infinie perfection de son Père du regard de sa vision béatifîque, il ne peut pas se refuser à l'aimer et à lui obéir. En cela, il n'est plus libre, bien qu'il ne soit pas contraint. En cela il possède même le plus haut degré de spontanéité qu'une créature puisse avoir dans n'importe quelle action nécessaire ou libre. La spontanéité d'un être libre comporte toujours une indétermination initiale à l'égard de tout objet qui ne remplit point sa or.pacité d'aimer. Mais la sponta-

LES DEUX VOLONTÉS DU CHKIST ET l.EUU UNION 3(')7

néité du Christ aimant son Père qu'il voit face à face est une spontanéité prise tout entière, en bloc et d'un seul coup, par le Bien parfait, dont le vouloir dominant constitue le ressort de tous les petits vouloirs de l'activité libre. L'acte d'amour et d'obéissance du Christ vis-à-vis de son Père est donc à la fois le plus nécessaire et le plus spontané des actes, un irrésistible entraînement parti d«s plus pf>o fondes régions de son cœur humain.

D'autre part, cet acte d'obéissance est libre si le Christ regarde, non plus Dieu directement, mais la douleur, la mort, les hommes pour lesquels il souffre : toutes ces choses-là ne sont point réjouissantes à la façon du Souverain Bien. Mais alors, en face de leur réalité répugnante ou peu idéale, le Christ reste libre et il ne détermine sa liberté que sous l'empire de son nécessaire amour de Dieu. Cette détermination reste libre quand même, en tant qu'elle inclut des objets autres que Dieu, donc des objets imparfaits et incapables de nécessiter l'adhésion.

Il nous semble que cette solution n'est pas sans une valeur de sérieuse probabilité, tant à cause des théologiens qui la patronnent, qu'en raison des données théologiques vraiment fondées qu'elle met en action réciproque. Que si, malgré cela, le problème de la conciliation de la liberté du Christ avec son impeccabilité n'est point encore

3G8 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aQUIN

assez lumineux , nous ne nous en étonnerons pas, et nous tâcherons d'attendre la bienheureuse vision de toutes choses en Dieu pour nous déli vrer de l'emprisonnement l'orcé de notre pensée dans des concepts et des mots toujours trop étroits.

Pour le moment, contentons-nous de la réponse de \otrc-Seigneur aux essais de défense tentés par suint Pierre en face de la bande de Judas : «Penses-tu que je ne puisse invoquer mon Père qui me donneiait à l'instant plus de douze légions d'anges ? « Voilà la liberté du Christ quand, regardant du côte de la mort et des hommes, il suppute ses ressources divines pour y échapper! Mais, aussilôt, et à son choix, il transporte son regard et son vouloir: « Comment alors s'accompliraient les Ecritures, daprès lesquelles il doit en être ainsi (1) ? » l.e consentement à la douleur et à la mort a été donné, une fois pour toutes, par le Christ « entrant dans le .monde », comme le dit ri^j)ilie aux Hébreux (2). Mais ce consentement initial avait à se renouveler au cours de sa vie pour être complet. Au commencement, il portait bien déjà sur toutes les douleurs de la passion clairement aperçues soit en Dieu qui les voulait, soit dans les intuitions de la science infuse. Mais à ces

(1) Mattli., XXVI, 53-r.4. — ('2' X, 5.

connaissances qui venaient du ciel, le Christ devait ajouter, surtout au point de vue de lobéissance, les connaissances qui proviennent de 1 épreuve personnelle, puisque « par ses souffrances il apprenait l'obéissance », ainsi qu'en témoigne encore l'Epîtrc aux Hébreux (1). Notre-Seigneur devait donc consentir à ces révélations expérimentales delà douleur, après avoir consenti à sa révélation prophétique ; il devait consentir à la douleur réelle venant frapper son corps et son âme, après avoir consenti à la l()i de la douleur idéalement vue en Dieu ou dans la science infuse. Aussi, le drame de la passion n'est pas la simple exécution d'une mise en scène concertée duvancc : à chaque instant l'inspiration y jaillit dans lame du Sauveur pour renouveler en détail et en réalité le consentement donné jadis tout d'un coup à une douleur encore lointaine. La passion de Jésus s'ouvre par la réitération de cette offrande en quelque sorte innée: k Non pas ce que je veux, mais ce que lu veux. » Vj à mesure que cette paysion se déroule, lacté de libre immolation se continue et se répète à l'occasion de chaque scène du drame.

U: ciiiusT. — 2i

370 LE cnniST d'ai'RÈs saint thomas d'aquin

La volonté humaine du Christ a-t-elle voulu en tout ce que voulait la volonté divine (1) ?

11 semble, au premier aboid. que la volonlé de Notre-Seigncur, souverainement pénétrée de l'amour de Dieu, n'ait jamais dû vouloir que ce que Dieu voulait. L'Epîtrc aux Hébreux ne rappelle-t-elle pas les psaumes prophétiques où il est dit du Christ à venir : « Je viens, ù Dieu, pour faire ta volonté (2). » Mais cependant, en regard des considérations d'exégèse, il faut placer le témoignage des Evangiles à propos de la prière de Jésus au jardin des Oliviers. Là, Jésus parle de ce qu'il veut et de ce que veut son Père. Il se soumet à ce que veut son Père ; néanmoins, lui, voudrait autre chose. Les textes indiquent clairement qu'il y a eu, de fait, divergence entre le vouloir divin et le vouloir humain du Sauveur relativement à certains objets, quoi qu'il en soit du triomphe final du vouloir divin. 11 s'agit de déterminer ces objets.

Il n'en est pas de la volonté humaine comme de

(1) Suni. Theol., III' P., q. XVIII, art. 5. — (2) X, 9 ; Ps. XXXIX, 8.

Irt volonté divîne quantàla manièred'ètrc etqiiant à rexcicice. La volonté divine, c'est l'essence divine elle même dans son absolue simplicité. Il n'y a pas enDieii une volonté sensible, puis une volonté spirituelle ; il n'y a pas une volonté spirituelle avec des vouloirs naturels, et d'autres vouloirs raisonnésjiln y apas de volontés divergentes, l'uns, par exemple, qui veut naturellement vivre et vivre dans le bonheur, et l'autre qui accepte les nécessités de la souiïrance. Kn un mot, il n'y a pas en Dieu des volontés diverses qu'il y ait lieu d'unifier. Tout ce que Dieu veut, il le veut sans partage de son être. Notre-Seigneiir est Dieu sans doute, et à ce titre, la perfection et l'unité de sa volonté sont absolues. Mais il est homme également. Sa volonté humaine a donc ces formes multiples du vouloir que l'analyse psychologique et l'expérience nous révèlent comme parties intégrantes de notre «*tre. Il y a donc en lui une volonté sensible qui veut la vie physique et répugne à la mort et à la douleur; une volonté spirituelle, qui, par nature, sous la simple influence de l'idée (le ce qui est bon ou mauvais pour un homme, veut, elle aussi, l'éloignement de la souffrance et de la mort ; et enfin une volonté raisonnée, de libre t hoix, qui accepte mort et souffrance.

Sans doute, cetlc diversité des vouloirs esl, en quelque sorte, étrangère à la nature sjiéciale de ce composé surnaturel de Dieu et de l'homme quVst

372 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aoLIN

le Christ. Si le Christ eût laissé se développer librement en lui les conséquences de son état d'union au Verbe et de sa vision béatifique, son corps eût été impassible et immortel, comme le sera le corps des bienheureux après la résurrection générale. Les bienheureux jouiront de l'unité parfaite de leur être humain, incapable désormais de souffrir et de se diminuer en aucune de ses parties. Tout, corps et àme, sera en eux à l'unisson d'une incapacité absolue de souffrir: et, par suite, le monde de leur éternité sera exempt de toute douleur : dès lors, ils ne se sentiront plus partagés entre la volonté naturelle de vivre heureux et les exigences d'une souffrance à accepter. Pareil état, qui revenait au Christ de plein droit, ne fut pas le sien durant sa vie mortelle. 11 n'était Ijicnheureux que par les sommets de l'âme, pourvus de l'essentiel de la béatitude dans la vision de Dieu. Mais par ses facultés inférieures et par certaines régions de sa volonté spirituelle elle-même, il demeurait comme nous un homme souffrant, en route vers le bonheur futur. En raison de cette unité encore inachevée dé l'état bienheureux du Christ, une sorte de dispense permettait à sa cliair et à toutes ses facultés morales capables de souffrir, de s'exercer à la douleur. Quelle était donc la nécessité des souffrances ainsi présentées au Christ ? — C'était principalement la nécessité suprême de sa

ï.\:^ DEUX VOLONTKS DU CHRIST ET LEUR UNION 373

passion et de sa mort. A vrai dire, la thèse qui nous occupe s'applique égaleiuont à toute souiïrance quelconque de sa vie. Mais l'Evangile lui-même et ia place que tient la passion du Sauveur dans notre vie chrétienne nous commandent de traiter le sujet à propos de sa douleur par excellence.

La volonté sensible du (Ihrist. avons-nous dit, répugnait à la souffrance et à la mort. C est pourquoi les Evangiles nous montrent Notre-Seigneur saisi d'angoisse et d'épouvante en face de sa passion qui va commencer. Il veut donc, d'une volonté d'ordre sensible, autre chose '^'ue ce que Dieu veut. Dieu veut qu'il soit arrêté, flagellé, couronné d'épines, cloué sur la croix; mais sa chair se révolte et son âme s'associe violemment à cette révolte par le cri déchirant de sa sensibilité agonisante : «Que ce calice s'éloigne de moi ! » Il n'y a pas à s'étonner, au nom delà perfection de l'amour de Dieu, que la chair et l'âme sensible du Christ, s'exprimant tout ensemble en ce cri d'effroi, se refusent à l'ordre divin. La chair, par ses sens frémissant au contact de la douleur on s'épanouissant dans un milieu caressant, n'a pas à connaître de la volonté divine qui est chose supra-sensible et perceptible à la seule âme spiiituelle. L'âme elle-même, par ses facultés inférieures qui lui servent à goûter le plaisir et à ressentir la peine dans l'ordre organique, est inca-

374 Li: CHRIST d'après saint tiiomas d'aquin

pable, elle aussi, de comprendre et d'aimer l'immatérielle volonté de Dieu : la lui révéler, ce serait la supposer spirituelle et la rendre telle, c'est-à-dire la transformer radicalement. Ainsi donc la volonté sensible veut en Notre-Seigneur une vie et un calme que Dieu ne veut pas. En cela, il n'y a pas la moindre trace d'imperfection ; il y a, au contraire, la franche perfection d'une nature humaine intègre dans toutes ses facultés, et qui s'exprime franchement, selon la permission que Dieu lui en a donnée, pour montrer la vérité de l'homme en Jésus et la sincérité de son incarnation.

Au-dessus de cette volonté sensible, il y a en Notre-Seigneur la volonté spirituelle qui veut naturellement, elle aussi, la vie et la vie heureuse. Cette volonté répugne également aux douleurs du crucifiment. Ici non plus, pas trace d'imperfection. L'imperfection ne peut exister que dans la volonté raisonnable par suite d'un désaccord avec le vouloir divin. Si le Christ, par choix délibéré, eût refusé le calice de la passion, alors sa volonté eût été fautive. Mais il ne se dérobe pas ; il ne fait qu'éprouver en sa volonté spirituelle la répugnance naturelle à tout homme raisonnable pour la douleur et pour la mort considérées en soi, telles qu'elles sont. En soi, douleur et mort sont des maux ; en soi donc elles sont naturellement odieuses à l'homme. Ce nest pas un refroidissement de son amour pour le Père

LES l)i:i;X VOT ONTKS ou CHRIST ET LEUR UNION 375

céleste qui inspire au Christ celte appréhension naturelle dont la repercussion se fait sentir jusqu'en sa volonté spirituelle. L'accord des volontés qui est au l'ondde toute amitié est raisonné, et non pas simplement instinctif ; l'instinct peut différer d'appréciation. Ainsi la volonté humaine du Christ, qui a aussi son instinct, peut fort bien ne pas vouloir en son premier mouvement ce que Dieu a décidé: l'important est que, finalement, elle l'accepte. Or, finalement, ce que Notre-Seigneur veut, c'est ce que veut son Père, en vue de notre salut, c'est-àdire la mort de la croix, moyen providentiel d'arriver à ce qu'il aime par-dessus tout : la gloire de son Père et notre bien. Il s'ensuit qu'en lui une seule volonté domine toutes les autres, et les ramène, triomphante, à l'unilé : c'est cette volonté, non plus naturelle, mais rationnelle, qui se plie à toutes les exigences et à tous les désirs de Dieu. Dans le Christ les répugnances de la sensibilité, celles mêmes de la volonté naturelle, demeurent de simples velléités inelficaccs qu'il n'exprime qu'en les subordonnant à la volonté divine : « S'il est possible, dit-il, que ce calice s'éloigne de moi ! » Et, tout aussitôt, il ajouter à ce recours aux infinies possibilités du pouvoir divin : « Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » lin lui donc les velléités inférieures et naturelles ont permission de se faire jour dans la mesure où elles n'eiilaincnt

37G I-E CHRIST d'aPRI-S saint THOMAS D AQUIN

pas sa ferme volonté de faire tout ce qui est agréable à Dieu.

Notre-Seigneur apprend ici à tous les justes comment l'accord doit se faire entre la frayeur de l'abnégation chrétienne, et l'instinct naturel de la vie libre et heureuse d'une part, et l'inspiration surnaturelle et le devoir de tout soumettre et de tout sacrifier quand Dieu le réclame, d'autre part. Icibas, dans notre état d'acheminement vers le bonheur futur, nous sommes dans la situation où était le Christ au moment de son agonie. De part et d'autre, il y a répugnance inférieure et naturelle aux dures exigences du vouloir divin, et conformité à ces exigences dans une vue supérieure et surnaturelle de la Bonté d'où elles procèdent. Dans la vie éternelle seulement, nous serons délivrés, par la plénitude de notre bonheur, même de notre bonheur physique, de cet écartellement intérieur qui nous déchire sur la terre. Jusque-là, c'est au Christ de l'agonie qu'il nous fayt ressembler (i),

(1) Cf. Qq. disp., De Veril., q. XXIII. art. S, ad 4».

Y eut-il dans le Christ des volontés contraires l'une à rautre{i)?

Nous venons de voir qu'en Jésus la volonlé sensible et la volonté spirituelle, en tant que volonté de nature, répugnaient à la souffrance et à la mort. Au contraire, sa volonté divine et sa volonté rationnelle les acceptaient. Paut-il on conclure qu'il y eut en lui des vouloirs contraires ? On pourrait le croire, car enfin il n'y a pas deux mouvements plus opposés que cette fuite, d'une part, et d'autre part, cette acceptation de la passion.

Pourtant l'Eglise ne le pense pas. Dans un texte que nous avons déjà cité, le G® Concile œcuménique, 3® de Constantinople, affirme « qu'il y a en Jésus-Christ, non pas deux volontés opposées entre elles, niais deux volontés subordonnées l'une à l'autre, de sorte que la volonté humaine suit toujours la volonté divine à qui elle demeure soumise (2). » Le Concile professe donc que la volonté humaine de Nôtre-Seigneur s'abstient de toute

(1) Sum. Thool., III* P., q. XVIII, arl 6. — m I)<mv/., doc. XVni,238.

'Î78 LE CliniST d'.MMJKS saint THOMAS |)'.\(»IJ1N

résistance et de toute lutte etîeetive eontre la volonté divine, sans quil ignore toutefois le drame moral de Getlisémani. Il s'agit, pour comprendre cet enseignement de f<t»i, d'expliquer comment les répugnances sensibles et naturelles du Christ à subir la passion ne sont point contraires, au sens strict du mot, à la volonté rationnelle qu'il a eue de l'accepter et à la volonté divine qui lui commandait cette décision.

Pour qu'il y ait des vouloirs contradictoires dans un homme, il faut que ces vouloirs portent sur le même objet, et soient en sens contraires. Si les vouloirs portent sur des objets difTcrcnts, ils ne se combattent plus. Par exemple, si, dans un état de doute hésitant, je veux tantôt entreprendre telle œuvre de charité, et tantôt ne point l'entreprendre, je flotte entre deux volontés contraires ; mais si je veux simplement tantôt entreprendre cette œuvre de charité, et tantôt me livrer à la contemplation solitaire, je n'ai pas proprement deux volontés contraires, mais deux volontés diverses. Il n'y a contrariété entre deux vouloirs que dans le cas où ils s'excluent l'un l'autre, comme l'affirmation et la négation simultanées d'un même objet. Le premier élément de la contranété de deux vouloirs entre eux, c'est donc leur opposition relativement à un même objet, sous le môme rapport.

LK!!i DKU.V VOLONTÉS DU (^IllUST ET LEUR UNION 370

Y ciit-il en Notrc-Scigacur celle luUc de deux vouloirs, l'un désirant un objet et l'autre repoussant exactement le même objet ?

Si l'on s'en tenait à la surface des faits, on l'affirmerait tout de suite; car, d'un côté, Notre-Seigncur a voulu souffrir et mourir, et, de l'autre, il ne l'a pas voulu. Mais, au fond, c'est la mort prise en soi comme un mal naturel qu'il a repoussce, tandis que ce n'est pas la mort à titre de mal et dans sa seule horreur qu'il a acceptée : c'est la mort parée d'un titre nouveau par la miséricorde de Dieu qui en faisait le moyen de notre salut. Ce que la sensibilité de Notre-Seigneur rejette, ce n'est pas le moyen rédempteur: la sensibilité csl incapable des considérations intellectuelles qui font comprendre la beauté de cette mort et sa valeur. Ce n'est pas non plus la volonté purement naturelle du Christ qui repousse ce moyen rédempteur : la volonté naturelle est tout simplement l'instinct nécessaire de ce que la raison approuve naturellement comme bon, et, en soi, cet instinct est totalement étranger aux motifs d'amour de Dieu et des âmes qui délerminent Notre-Seigneur à s'offrir en victime au courroux de son Père. Volonté sensible et volonté naturelle vivent chacune dans leur sphère propre, et, de ce chef, elles ne s'opposent pas à la volonté rationnelle de souffrir cl de. mourir.

Il n'y a donc là aucune contradiction intérieure

entre les diverses volontés du Christ. H n'y a là aucune trace de ces agonies morales que ressentent les consciences anxieuses auxquelles la lumière qui fixe le devoir n'apparaît pas. Notre-Seigneur sait clairement que, pour le salut du genre humain, il est décrété qu'il mourra. Il voit donc sans ambages la nécessité de sa mort ; et ceci suffit à lui donner une détermination absolue de vouloir mourir. Au contraire, les autres volontés qui sensiblement ou par instinct de nature, se refusent à la mort, sont, comme nous l'avons vu, des volontés conditionnelles, des velléités inefficaces. 11 y a donc dans le Christ subordination des volontés inférieures à la volonté de Dieu. Loin que ces mouvements de répugnance à mourir jettent une note discordante dans le concert de ses volontés supérieures, la divine et l'humaine, elles renforcent leur harmonie d'une note complémentaire qui est bien à sa place. A la volonté de Dieu qui veut la mort de son Fris pour le salut du monde, à la volonté rationnelle du Verbe incarné qui veut cette mort pour le même motif de charité, s'ajoutent, comme en sourdine, la volonté naturelle et l'appréhension sensible de l'homme qui ne veut point cette mort pour elle-même. De ces répugnances inférieures, parfaitement vraies et justes, résulte une mise en valeur d'autant plus éclatante des volontés supérieures qui acceptent la croix en considération de son utilité pour les âmes.

LES ni:UX VOLONTÉS DU CHUIST ET LEUR UNION 381

Nous louchons ici à une seconde condition de l'accord des volontés dans le Christ. De ce qu'on veut une chose par sensibilité et par nature, et de ce qu'on veut la chose opposée par choix délibéré, il ne s'ensuit pas qu'on se livre à des vouloirs discordants. De ce que, par sensibilité et par nature, tout le monde courbe instinctivement la tête au sifflement des balles, il ne n'ensuit pas que personne ne veuille marcher au feu. La répugnance sensible et naturelle à servir de cible au feu de l'ennemi ne s'oppose pas à la volonté de lui faire face. Il n'y aurait opposition que dans le cas où la panique serait si affolante que la peur des balles l'emporterait sur le devoir de rester au poste. Ainsi donc, vouloir une chose par raison, et vouloir son opposée par sensibilité et instinct, ne nous mettent pas en état de contradiction dans nos vouloirs, sauf, bien entendu, le cas où l'émotion sensible et la révolte instinctive seraient si fortes qu'elles domineraient et arrêteraient l'eflet de la volonté réfléchie.

Ce n'était pas le cas en Notre-Seigneur. Il était sans doute dans lépouvante et dans l'agonie: sa vidonté ralionnelle ne souffrait pas le moindre retard à s'offiir pour hi passion et pour la mort. Elle était dans la même hâte du baptême sanglant dont Jésus avait parlé depuis bien des mois. Voici les derniers mots du Sauveur après les épànchemen(s

382 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS D*AQU!N

de la Cène: « Je ne vous parlerai plus guère; car le prin,ce du monde vient. 11 ne peut ricji sur moi ; mais il faut que le monde sache que j'aime le Père, et que j'agis selon l'ordre que le Père ma donné (i). « C'est la même hâte affranchie de toute hésitation qui lui fait suspendre sa prière dès que la bande de Judas envahit le jardin avec ses lanternes, ses torches, ses armes et ses bâtons: * Jésus, sachant tout ce qui devait arriver, s'avance et leur dit : Qui cherchez-vous ?Ils lui répondirent: Jésus de Nazareth. Jésus répliqua: C'est moi (2). >^ Jésus sait « tout ce qui doit arriver», c'est donc en pleine conscience des douleurs qui lui sont réservées qu'il fait ce pas pour se livrer à ses ennemis, li n'attend pas qu'on le saisisse malgré lui: il se montre, il se dresse, il s'offre, afin de bien faire voir l'absolue volonté qui l'a dominé jusque dans les terreurs de l'agonie.

Aussi, ces expressions si sincères de son épouvante sensible et de sa répugnance naturelle a mourir ne sont-elles pas seulement d'accord avec la volonté divine et sa volonté supérieure qui les permettent: c'est plus qu'une permission, elles plaisent au Christ et selon sa volonté divine et selon sa volonté raisonnée. 11 était bon, en effet, que tout l'homme en Notre-Seignetir prit sa part de l'œuvre rédemp-

(1) Jean, XIV, 30-31. - (2) Jean, XVIII, 4-5.

trice. La raison supérieure et la volonté rationnelle y prenaient la haute part en s'associant pleinement aux vues rédemptrices du Verbe. La volonté nalurcUc, la raison inférieure qui léclaire^ et la sensibilité elle-même y prenaient part en agissant selon leurs natures respectives par la souft'rancc et la répugnance innée à la souffrance. Ce n'étaient pas seulement des noies harmonisées que les diverses facultés du Sauveur apportaient à ce concert de ses volontés avec la volonté divine : chacune y mettait en même temps sa note originale la plus ingénue et la plus vraie. En sorte que c'était un spectacle digne du regard divin du Verbe, et du regard déifié de la conscience toute sainte de Jésus, que ces mouvements de ses diverses volontés proportionnellement ramenés à l'unique dominante de la volonté divine. Le texte où saint Thomas nous l'enseigne doit être cité : « Placébat cnim Christo secunduni voluntatem d'tvinam, et etiam sccundum voluntatetn rationis, ut vohintas naturalis in ipso, et voluntas sensualitalis secundum ordineni suae naturae moverentur. » (]e n'était pas là un bon plaisir arbitraire, mais le bon plaisir du Dieu qui est Vérité, et celui d'une conscience humaine toute pleine de vérité : un bon plaisir fondé sur la vraie nature de rhomme comme sur celle de Dieu.

our nous, (|;ii avons h nous conformer à la

o84 LE CHRIST d'aPKÉS SAINT THOMAS d'aQUIN

volonté divine, il faut tirer cette conséquence que nous ne lui déplaisons pas dans la sincérité de ces cris d'émotion sensible et de répugnance naturelle que nous arrachent la douleur et l'approche de la mort. Ce qui déplaît à Dieu, c'est cette émotion sensible bouleversant le calme lumineux de la raison ; c'est la répugnance naturelle imposant sa loi à la volonté délibérée ; c'est la dépression de Ihomme par l'instinct de la vie. Mais ce qui ne lui déplairait pas moins, ce serait la prétention de rendre, par vertu, la sensibilité insensible, et de tuer la répugnance naturelle en face de la douleur. Prétendre y arriver, c'est présomption : s'y prétendre arrivé, c'est fausseté. T/homme vrai, c'est le Christ souffrant dans sa sensibilité, frémissant par instinct naturel devant les exigences crucifiantes de cette volonté divine à laquelle, uniquement et absolument, il veut se conformer. Voilà l'Homme, — et nous voilà nous-mêmes, si nous savons bien lui ressembler !

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