L'ACTIVITÉ DU CHRIST
N'y a-t il dans le Christ quune seule activité ( 1 1?
Cette question a pour point de départ les problèmes soulevés par les hérétiques qui ont soutenu le Monolhél'isme. De fait, s'il n'existe dans le Clirist qu'une seule volonté, il n'y a en lui qu'une seule opération. La plupart de ces hérétiques se représentaient l'humanité du Christ comme un instru ment; et, disaient-ils, un instrument ne fait rien par lui-même, mais par lui l'agent qui s'en sert opère seul, l/humanité du Christ, en clîet, selon la doctrine traditionnelle des Pères, est un instrument que s'est uni \i\ Verbe de Dieu poui' opérer notre salut. Si on lui applique la notion d'instrument, on supprime en elle toute activité humaine, au bénéfice de la seule activité divine. Sans doute, l'Evangile
(l)Sum Tlieol., III' P.. q. XIX, art. 1. 1.L cunisT. — 25
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attribue au Christ des actions divines, par exemple la résurrection de Lazare, et des actions humaines comme le fait de manger ou de marcher. Mais, dans les deux cas, prétend l'hypothèse hérétique, c'est le même agent divin qui opère, et qui réalise tantôt un produit absolument divin, et tantôt un produit divin à forme humaine.
Cette explication, nous l'avons dit déjà, n'a pas été admise par l'Eglise.
Etablissons qu'elle procède d'une idée fausse sur la nature d'un instrument, et d'une idée fausse sur l'humanité du Christ en tant qu'elle est l'instrument du Verbe.
Tout instrument est quelque chose par lui-même etil a son action propre rigoureusement dépendante de ce qu'il est. Une lime est autrement faite qu'une scie, et l'une et l'autre ont leur manière propre d'agir sur les objets qu'elles touchent. Un-artisan qui se sert de l'un ou de l'autre de ces outils peut s'emparer de cette action et la faire sienne. Mais, en soi, cette action propre n'appartient pas à Tartisan, et il n'en peut disposer qu'en maniant l'outil dont elle est l'effet particulier. Ainsi donc, du fait que l'instrument a sa nature spéciale, il a aussi sa façon d'agir, et lors même qu'une main humaine l'emploie, il garde sa part réelle d'action dans l'eiTet que réalise c«îtte main. Tel est le concept
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de l'inatrument daus sa vérité naUirelle. Appliquons analogiquement ce concept à l'humanité de Xotre- Seigneur.
Notre-Seigneur possède la nature d'homme. Le Verbe n'est pas en lui pour y tenir lieu de l'àme humaine, ni pour y opérer une sorte de mélange de l'élément humain avec l'élément divin. La nature humaine, se trouvant ainsi complète en Notre-Seigneur. doit avoir, de toute nécessité, son opération propre. Ainsi, c'est par elle-même, en vertu de ses qualités innées, qu'elle pense, qu'elle veut, qu'elle parle ou qu'elle marche: ce n'est pas en vertu d'une simple influence divine produisant des actes d'apparence humaine avec la seule énergie de Dieu : la vérité de l'Incarnation en serait diminuée. Le Verbe se serait fait homme, mais il n'eût pas vécu en homme; les gestes de son humanité et les expressions de son visage eussent été un simple masque de chair dont la divinité eùl fait mouvoir les muscles, comme un courant électrique fait jouer ceux d'un cadavre. Rien de plus contraire à la sincérité et à la plénitude de tout ce qui est humain dans le Christ.
Néanmoins, si l'opération humaine et l'opération divine sont toutes deux réelles dans le Christ, ces deux opérations ne s'exercent pas dans le voisinage l'une de l'autre sans influer l'une sur l'autre. En Jésus, le Dieu et l'homme ne vivent pas simplement
côte à côte; mais, au contraire, l'homme subsiste dans le Dieu, et le Dieu s'est uni l'homme avec partage de son èlre personnel. Chaque nature, l'humaine et la divine, exerce l'action qui lui est propre en participant à l'action et à l'être de son associée. Il en résulte pour l'action divine et pour l'action humaine du Verbe Incarné ce caractère nouveau que Denys l'Aréopagite et les Conciles ont désigné sous le nom de théandrique (1), c'est-à-dire divino-humain. Cela ne veut pas dire quïl y ait dans le Christ confusion des actes et des énergies de chaque nature; mais cela veut diz'e que sa nature divine y fait emploi^ chaque fois qu'elle agit pour notre salut, de ses facultés humaines, et que, par contrecoup, ses actions humaines participent de la puissauce de sa divinité. Tout ce qui est humain reste en lui humain et y devient surhumain (2). 11 marche, c'est un acte vulgaire delà vie humaine, il en fait un acte divin en marchant sur les eaux. Par contre, son action divine prend une forme humaine : c'est par un cri d'appel qu'il ressuscite Lazare, c'est par un contact de sa main qu'il guérit le lépreux. Ainsi donc chaque nature exerce dans le Christ son activité propre, mais en empruntant soit la puissance, soit le mode 'de son associée. Saint Thomas ne fait que
(1) Dionys. De dio. Nom., c. II; — Cf. Denz., doc. XXV, 216. — (2) Dionys. Episl. IV ad Caïuni.