L'ACTIVITÉ DU CHRIST
de le voir et de l'aimer. Mais, si nous sommes déifies, nous ne sommes pourtant point égaux à Dieu lui-même. De si hautque nous lui ressemblions par rapport à notre nature, nous lui ressemblons encore de très loin. Il n'y a entre Dieu et nous qu'une lointaine proportion, il n'y a pas égalité ; dès lors nos actes n'ont pas une valeur proprement divine. Si nos actes atteignent Dieu lui-même et le donnent comme hôte à notre âme, c'est que son infinie bienveillance supplée à la défaillance de nos mérites. Et, de la sorte, c'est un simple mérite de convenance, et non un mérite de droit strict, qui détermine les libéralités divines à notre égard. Nos actes, si surnaturels qu'ils soient, sont finis comme le libre-arbitre d'où ils procèdent, et notre r.niour de Dieu le plus généreux est encore trop étroit et trop froid pour mériter d'égal à égal le retour des largesses divines. Il y a cependant de la stricte juslice dans la récompense de la vie éternelle. Mais c'est une récompense que Dieu se doit à lui-même en nous, plutôt qu'il ne nous la doil.Car enfin d'où jaillissent tous nos mouvements surnaturels vers Dieu, sinon d'une impulsion venue de Dieu lui-même ? Donc Dieu se doit à lui-même de terminer heureusement le mouvement qu'il a commencé en nous, en nous acheminant vers lui. Sans doute, il y a toujours une miséricorde gratuite à l'origine de ce mouvement; mais, ce mouvement
406 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aOUIN
commencé, le Saint-Esprit s'engage, en quelqi:e manière, à le faire avancer; et c'est précisément à la présence de son Esprit dans les étapes de notre route vers lui que Dieu doit en rigueur de droit le repos de l'éternelle arrivée. Ainsi donc, en tant qu'ils sortent de nous, nos actes surnaturels ne méritent pas strictement la grâce et la gloire; mais, en tant qu'ils proviennent de Dieu, ils les méritent en toute justice (1),
Le Christ mérite en toute rigueur de justice. Car son amour de Dieu n'est pas seulement un amour créé, réalisé dans son plus haut degré; c'est un amour dans la constitution duquel il entre de l'être divin. Quand le Christ dit de son Père: Je l'aime, et que, pour le prouver, il souffre et il meurt, sa parole d'amour et son acte d'immolation ne subsistent pas en lui par la vertu d'une personnalité humaine, mais bien par l'être même de la personne du Verbe. Les actes du Christ demeurent humains, comme demeuraient humaines sa chair et sa pensée ; et cependant, comme sa chair et sa pensée, ils sont déifiés par communion intime à la subsistence du Verbe. Bien qu'en leur espèce, ils restent des actes créés, dans leur subsistence, ils ne sont plus les actes d'une créature, mais les actes d'un Dieu. Ainsi ce que nos actes surnaturels
(]) Cf. Suin. Theol., I» Il^q. CXIV, art. 3.
î;activité du ciinisT 407
possèdent par l'inipiilsion d'une volonté autre que la nôtre et d'une personnalité divine autre que la nôtre, les actes du Christ le possèdent par la personnalité divine qui est la sienne. De sorte que cette obligation de justice par laquelle Dieu répond aux mérites du Christ est une obligation de stricte justice : Dieu devant à son Fils la récompense 'de ce que son Fils, égal à lui, a fait pour lui. Nous, nous ne méritons en justice que par l'union morale de notre personnalité avec celle du Sainl-Espritqui nous pousse vers la vie éternelle : — le Christ, lui, mérite en stricte justice par l'union physique de sa nature avec la personnalité du Verbe. C'est pourquoi ses mérites sont infinis, et infinis sans métaphore. Ils ont beau être le résultat d'actes créés, de facultés humaines créées: actes et facultés ne subsistent qu'imprégnés substantiellement de l'être divin du Verbe. Et c'est à cet être divin, rayonnant en eux comme la flamme dans le métal en fusion, que Dieu ne peut s'empêcher de sourire et de répondre par un amour infini qui est chez lui simple justice.
11 n'y a donc pas besoin, du côté de Dieu, d'une sorte de pacte d'acceptation des mérites de son Fils. Pour nous, ce pacte est nécessaire, puisque Dieu n'est pas engagé par nature à nous rémunérer; s'il veut le faire, il faut qu'il nous garantisse sa volonté. Tandis qu'il suffît que le Christ ait l'intention de
408 LE cnmst d'après saint thomas d'aqùin
mériter par un de ses actes pour qu'il mérite. Billuart croit pouvoir contester, contre Jean de Saint-Thomas, la justesse de cette conclusion en s'appuyant sur les textes du LIIP chapitre d'Isaïe que nous avons cités plus haut. Mais aucun de ces textes ne parle de ce pacte d'acceptation ; tous expriment plutôt le retour de dons qui suivra l'immolation du Serviteur de lahvé : « Il partagera le butin avec les puissants parce qu'il s'est livré luimême à la mort », ou encore : « Il se chargera de leurs iniquités : c'est pourquoi je lui donnerai sa part avec les grands. » lahvé ne dit pas : Je m'engage à lui donner sa part, Je m'engage à lui faire partager le butin avec les puissants. Aussi, il nous semble beaucoup plus probable de dire avec Jean de Saint- Thomas que le Christ agissant et voulant mériter mérite par le fait même(l).
Ce n'est pourtant pas, en soi, le suppôt divin du Verbe qui mérite ; mais c'est lui qui, en JésuS, concourt à doter le mérite de sa valeur infinie. Si l'humanité de Jésus subsistait dans une simplepersonne humaine, elle n'aurait qu'un mérite fini ; mais sa subsistence en une personnedivine rend son mérite infini. Et ainsi l'humanité, chose inférieure par rapport à Dieu, et, à ce titre capable de mériter (car
|l)Cf. Joan. a S. Th., disp. XVII, art. ?, n» 6 ; - Billuart, dis3. XIX, art. l.n" 1.
LACnviTK DU CHKIST 409
jiom- môriter, il faut être au-dessous de celui qui donne), riiumanité, disons-nous, s'élève jusqu'à mériter à l'infini par la dignité divine que lui comnuinique la personnalité du Verbe.
Il est une dernière condition de tout mérite : il faut que celui qui mérite soit encore, par rapport k Dieu, en état d'acheminement vers lui. Quand Dieu se sera donné à nous dans la vision de lui-même, nous ne pourrons prétendre à une récompense plus haute. Dieu se sera livré tout entier ; nous, nous serons également entièrement à lui et nous ne pourrons plus faire autre chose que jouir de lui. Aussi, pour mériter, il faut être encore sur cette terre.
Mais le Christ, par son àme qui voit Dieu, est au ciel? — Oui ; mais par son corps, il n'y est pas, puisque les effets transfîguratcurs de la gloire divine sont suspendus en lui. Son corps peut souffrir, son àme peut souffrir aussi; car en Jésus, la sensibilité s'émeut des douleurs physiques et la volonté rationnelle en éprouve les répugnances naturelles par lesquelles la douleur se répercute dans les régions moins hautes de cette âme dont le sommet est un perpétuel Thabor. En cet état, le Christ attend encore certains dons delà vie surnaturelle. Ilattend et mérite la glorification de son corps et l'impassibilité bienheureuse de ses facultés sensibles et de sa volonté naturelle.
On peut objecter que la gloire du corps est due au Christ comme le complément du bonheur de son âme, et dès lors se demander comment elle peut être encore un objet de mérite ? Nous répondons qu'elle lui est due comme une conséquence normale de l'union hypostatique et de la vision divine qui résulte de cette union. Elle lui est due comme un complément de la dot royale que le Verbe apporte à la nature humaine en l'épousant. Mais cette dot en espérance peut être aussi bien le prix d'un juste travail de l'épousée au service de son époux. Et ainsi la gloire corporelle et l'impassibilité d'àme que Dieu promet à l'humanité qu'il unit à son Verbe reviennent encore à Notre-Seigneur comme la juste rétribution de ses souffrances.
Le Christ a-t-il pu mériter pour lui-même (i)?
L'Epitre aux Hébreux enseigne que «nous voyons Jésus couronné de gloire et d'honneur à cause de la
(1) Suni. Theol., III" P, q. XIX, art. 3.
l'activuk du christ 411
mort qu'il a souiïerte(l). » Comment faut-il entendre ce « couronnement » mérité par la mort du Christ?
— Ce n'est pas dans sa divinité que le Ckrist a été couronné. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu (2) » ; la mort de Jésus ne pouvait rien ajouter aux clartés divines dont rayonne le Verbe-Dieu, ni à la joie dont il s'inonde lui-même. — Est-ce en son âme humaine que le Christ a été couronné de gloire à cause de sa mort ? — Pas davantage, puisque « le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité (3).» Aurait-il eu la plénitude delà vérité si la vision bienheureuse qui glorifie l'âme des élus lui avait manqué? Aussi, de cette gloire qui, au Thabor, rejaillit jusque sur son corps, saint Jean, complétant le verset que nous venons de citer, écrit encore : « Et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père.» Dans le texte de l'IOpitre aux Hébreux par lequel nous avons commencé cette étude, il s'agit donc, pour le Christ, de la gloire de son corps devenu immortel et impassible, après avoir passé par les douleurs de la passion.
C'est de cette gloire secondaire que parle le Sauveur ressuscité aux pèlerins d'E]mmaus:« Ne fallaitil pas que le Christ soiiil rît ces choses, et qu'il entrât
(1) II, 9. — (,') .leaii I, 1. - (3) .îean, I, 14.
412 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS DAQLIN
ainsi dans la gloire (1)?» Le parallélisme est ici frappant entre la passion imposée au Christ et la gloire que cette passion lui a value. Et comme c'est le Christ ressuscité qui parle, il fait clairement allusion à l'état nouveau de son corps. En sa divinité et en son âme. il n'avait pas à entrer dans la gloire: il y était, comme Verbe, de toute éternité, — comme homme, dès le premier instant de son entrée dans le monde. C'est de cette gloire encore qu'il est écrit aux Hébreux :« Le Christ, dans les jours de sa chair, a offert ses prières et ses supplications à Celui qui pouvait le sauver delà mort; il lésa offertes avec une forte clameur et des larmes, et il a été exaucé à cause de sa piété (2). » La prière dont parle ici l'Epître ne serait-elle point celle que Notre-Seigneurprononçait sur le chemin de Gethsémani: «Je t'ai glorifié sur la terre; j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. Et maintenant, toi, ô Père, glorifie-moi auprès de toi-même de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût (3). » Tout ce qui précède éclaire le sens un peu énigmatique de cette prière. Ni la gloire du Verbe, ni la gloire essentielle de l'àme, n'ont jamais disparu de Jésus; mais leur rayonnement n'illuminait point son corps. C'est ce rayonment ultime que le Christ demande; et il n'y a qu'à se rappeler le prologue de saint Jean pour que le
(1) Luc, XXIV, 26. — (2) Héb., V, 7. - (3) Jean, XVII, 4-5.
l'activiti':: du christ 413
sens de cette mystérieuse prière se révèle (1).
Ainsi, nous concluons de ces données de
TEcriturc que Notre-Seigneur a mérité la gloire de
son corps, et, partant, la gloire de son âme en
tant que celle-ci est engagée dans les organes de la
sensibilité et dans toute la chair qu'elle anime.
Nous avons vu, en effet, que l'àme du Christ
souffrait dans sa sensibilité et dans l'instinct naturel
de sa volonté désirant le plein bonheur. La glorifiacation de son corps a eu un contre-coup joyeux
dans ces régions inférieures de l'âme, en sorte que le Christ s'est mérité l'impassibilité du corps et de l'âme, comme dit très bien saint Thomas (2).
Que le Christ ait mérité, l'Ecriture le dit assez explicitement. Mais comment le Christ pouvait-il mériter pour lui-même ? en vertu de quelle qualité innée ou de quel don ? — Nous allons l'établir en cherchant les raisons de convenances des faits rapportés par les livres sacrés.
Tout ce qu'on peut mériter, le Christ doit pouvoir le mériter. Car mériter auprès de Dieu, c'est être le coopérateur de Dieu dans l'œuvre de la déification de l'homme ; c'est être, avec Dieu, quoique secondairement, l'auteur des biens divins que l'on possède.
(1) Cf. Philip., II. 8; — Ephés., ÎV, 9. - (2) De Ver il., q. XXIX, a. C.
414 LE CIiniST d'aPHI^S saint THOMAS D'AOUrN
Et il est toujours plusjjarfait et plus honorable de se donner à soi-même quelque chose, que de le recevoir entièrement d'uutrui. Or le Christ a droit, parce qu'il est le Verbe Incarné, d'être enrichi par Dieu de toutes les grandeurs dont un homme est capable. Il faut donc que la perfection du mérite existe en lui et qu'elle s'exerce à son profit. Ainsi le Christ ne sera pas seulement la plus belle œuvre de Dieu en sa constitution physique ; il la sera encore par son activité coopératrice à l'action même de Dieu qui le gratifie de ses dons. S'il mérite, il n'est plus uniquement comblé des prévenances divines, objet de choix gratuit et de prédilection antérieure à tout acte de sa part : il est aussi l'ouvrier de sa gloire, un ayant droit en toute justice au salaire divin et à toutes les prérogatives de ce salaire. Quand David voit le Christ s'avancer dans l'avenir, il salue en lui tout à la fois les dons de la grâce et l'exercice du mérite qui achève sa glorification. Les dons de la grâce font dire au prophète : « Tu es le plus beau des fils des hommes ; la grâce est répandue sur tes lèvres » ; — le mérite lui inspire cette apostrophe : « Vaillant guerrier, ceins ton épée, ta parure est ta gloire, oui ta gloire ! Sois vainqueur, monte sur ton char, défends la vérité, la douceur et la justice, et que ta droite se signale par de merveilleux exploits (1) ! »
(1) Ps. XLIV, 3-5.
i,'A(.Tivni': i)i; c.iiiust 115
Notons d'ailleurs que si le mérite est une perfection — et à ce titre il doit exister dans le Christ, — il est une perfection dans un être relativement imparfait. Mériter, en eiïet, c'est se faire un droit à des biens que l'on ne possède pas. Aussi le Christ ne peut-il mériter que dans l'état relativement imparfait de sa vie mortelle. Une fois au ciel, il n'a plus rien à gagner : son corps tout entier participe aux gloires de son âme. Le temps de la conquête a passé, c'est le temps de la jouissance.
Cependant, même en sa vie mortelle, il ne faut pas que le Christ ait trop à mériter pour sa dignité. Il y a des mérites, comme le dit délicatement saint Thomas, qui dérogeraient à la dignité du Christ, non point sans doute par eux-mêmes, mais à cause des indigences qu'ils supposeraient en lui. C'est ainsi que le Christ ne pouvait mériter son union au Verbe. Si Notre-Seigneur avait mérité cette union, il y aurait eu un temps où, avant d'être l'Homme-Dieu, il aurait été, selon l'opinion de Théodore de Mopsueste, un homme pur et simple, cherchant à mériter l'union divine par son progrès dans la grâce. Avant d'être le Fils de Dieu incarné, il aurait été une personne îainiaine, il aurait eu un père humain ; avant d'être le Christ, il aurait été autre chose que le Christ, autre chose que l'Oint de Dieu. Dans cette hypothèse, il ne
serait pas vraiment le Fils unique de Dieu , fait homme et né d'une vierge: ce qui est une diminution incommensurable de ses origines, devenues vulgairement humaines. Cette opinion de Théodore de Mopsueste a été condamnée par le 5^ Concile œcuménique (1). Aussi bien il est impossible de concevoir qu'un homme, si saint qu'on le suppose et qu'il soit en réalité, puisse mériter une grâce telle que la grâce d'union. La sainteté fait ressembler à Dieu et mériter de voir Dieu, mais elle ne fait pas mériter de devenir Dieu par communion à une personnalité divine. Avant donc d'être uni au Yeibe, l'homme qui eût dû s'y unir n'aurait jamais pu le mériter; et l'union une fois réalisée, il n'aurait pas davantage pu mériter la réalisation de cette union : on ne peut plus mériter ce que l'on possède pleinement. Aussi Notre-Seigneur doté de l'union hypostatique n'a pu la mériter par aucun acte subséquent, comme l'ont pieusement imaginé quelques théologiens. Son pouvoir méritant pouvait bien être sans limites, il était hors d'état de mériter ce dont iljouissait déjà : on ne gagne pas ce qu'on possède.
Quant à la gloire de la vision béatifique et à la grâce sanctifiante avec tout son cortège de vertus, Notre-Seigneur pouvait, de puissance absolue, les
(1) Cf. Denz., doc. XXIII, 183.
l'activiti'; nu christ 417
iiuMitcr. iVesl, (lu moins, l'opinion des thomistes et (le lieaucoiip d'autres théologiens. Kn elTet, runioii à la personne du Verbe donne par elle-même une \al(!ur de mérilc infinie aux actions du Christ. Ces actions sont, par là même qu'elles subsistent dans un sujet divin, des actions humant)-di\ ines. Dés lors, le Christ, privé par hypolh('se de la grâce sanctifiante et de la vision béatifique, demeure néanmoins en substance un être surnaturel, un être divin, ayant pouvoir de mériter la déification spéciale de sa nature et de ses facultés.
Mais ce n'est là qu'une hypothèse. Dans la réalité, le premier acte de la vie du Christ fut de regarder le Dieu qu'il voyait. Et de là dccoul("'rent en lui tontes les énergies de la grâce sanctifiante et des vertus. C'était une dette de Dieu vis-à-vis du Christ, dcbitum connalnralilatis, comme dit Jean de Saint- Thomas (1). Dieu devait à l'homme qu'il déifiait en sasubstancede chair et d'àme parl'union au Verbe de ne point attendre le désir de cet homme pour le déifier dans ses facultés, car cet homme uni à son Verbe était son Fils en personne. Il lui devait donc tous les trésors de lumière et de joie qu'il peut dévei-ser dans une créature. -C'est pourquoi le Christ est né « saint », et n'a.pas ét('' sanctifié après sa conception. L'ange l'annonce à la Vierge
(1) De liicariu, di-i». \VI!., ail. 1, n» 8. LK ciiniST. — '27
418 LE CHRIST d'aPRKS SAINT THOMAS d'aQUIN
Marie on lui disant: « Le Saint enfant (t6 Yewo'jfievov aytov) qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu (1). » Il convenait donc à la dig-nité du Verbe Incarné qu'il ne méritât ni la sainteté, ni la frloire bienheureuse de son àme humaine, et qu'ainsi cette sainteté et cette gloire de lame du Christ rentrassent sous la loi générale qui se formule ainsi: ce qui est le principe du méiite ne tombe point sous le mérite.
Ce que le Christ a mérité sans déroger à la plénitude de sa divinité et de sa gloire essentielle, c'est la gloire accessoire de son corps. Cette gloire lui était due, elle aussi, comme un apanage naturel de sa constitution ; mais elle ne lui fut pas innée à cause des convenances delà rédemption par la croix. Elle lui appartenait donc comme un héritage, mais dont la possession providentiellement retardée pouvait ainsi s'enrichir dun titre nouveau. La gloire du v'orps revenait au Christ par droit de naissance : il n'en a voulu jouir que par droit de conquête.
Il en est de même de cette impassibilité de l'âme qu'il devait acquérir au prix delà douleur et de la mort. Elle lui revenait aussi par droit de naissance : il se l'est appropriée par le même dioit de conquête.
(1) Luc, L 35.
i/activité du christ 41",)
Fnfin Notre-Seigneur a méi'ité cette gloire dérivée quo nous lui accordons en le connaissant et en l'aimant. Sans doute, cette gloire de notoriété et dhonimage est plutôt un bien pour nous, notre bonheur même plutôt que le sien. Que nous l'aimions ou que nous ne l'aimions point, c'est pour nous que l'alternative est grosse de conséquences hcuieuses ou malheureuses, tandis que lui, dans sa gloire inamissiblc , ne perd rien on nous perdant. Cependant nous sommes réellement sa gloire, car il lui appartient de revivre en nous comme l'hùte de notre pensée et de notre cœur et comme l'idéal de notre vie. Et dans le ciel, l'hôte sera si familièrement vu, l'idéal sipleinement vécu^ que nous offrirons à Dieu le spectacle d'autant d'images parfaites de son Fils, et que nous serons tous comme d'autres Christs rendant gloire par leur être même au Christ en personne. La vision symbolique de saint Jean nous montre cette universelle glorification du Christ dans les âmes et même dans toulos les créatures assoiiécs, e) un monde renouvelé, à la gloire des âmes: *< . e regardai, et j'entendis la voix de beaucoup d'anges autour du trône et des animaux et des vieillards; et leur nombre était des myriades de myriades et des milliers de milliers. Ils disaient d'une voix forte : L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la puissance, la richesse, la sagesse, la force, l'honneur, la gloire rtla louange.
4?() I.E CIII;IST n APTiKS SAINT THOMAS d'aQUIN
toulcs les créatures qui sont dans le ciel, sousla terre, sur la mer, et tout ce qui s'y trouve, je les entendis qui disaient: A celui qui est assis sur le trône, et à l'Agneau, soient la louange, l'honneur, la gloire et la force, aux siècles des siècles. Et les quatre animaux disaient : Amen ! Et les vieillards se prosternèrent et adorèrent (1) ».
Le Christ a-t-il pu mériter pour nous (2) ?
« De sa plénitude, tous nous avons reçu, et grâce pour grâce », dit saint Jean (3). Saint Paul développe cette idée du mérite du Christ pour nous en termes plus explicites encore. 11 écrit aux Romains : « Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu; et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus- Christ » ; et un peu plus loin : « Justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui nous devons d'avoir eu par la
(1) Apec, V, 11-14. — (2) Sum. Theol., III'P., q. XIX, ail. 4. - (3) I, 16.
l'activité du christ 4'2i
foi accès ;i cette grâce dans laquelle nous demeurons fermes, et de nous glorifier dans l'espérance de la gloire de Dieu (1). « Le Concile de Trente a expressément défini cette influence salutaire des mérites du Clirist (2). Enfin, c'est la pratique constante de l'Eglise de demander l'effet de ses prières « au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ » ; ses vœux montent à Dieu j^ar Jésus-Christ, et elle estime que les grâces de Dieu redescendent à elle par son intermédiaire. Cette doctrine des mérites sauveurs de Jésus-Christ est une doctrine vitale de l'Eglise et de sa liturgie.
Comment concevoir cette puissance de mériter pour nous attribuée au Christ ?
Assurément, c'est là une prérogative unique dans l'ordre surnaturel. Nous, nous ne pouvons mériter que pour nous-mêmes ; la grâce qui nous est donnée est une grâce individuelle : elle contient en germe notre propre salut , et non celui dautrui. Et cette grâce nous mérite k^ salut parce que le Saint- Esprit, par son inspiration, nous en fait accomplir les o'uvrcs. Si nos onivrcs ne procédaient que de notre libre-arbitre, elles pourraient peut-être loucher Dieu en sa miséricorde, mais non point
(1) 111,23-^1; -V, !-'>; - et. Ei.Ir-s., t,:*,; - Tile, 111,7.- ,'?) Sess. V, Dccrcl. do pecc orig., 3 ; — Sess. VI, 2 cl 7.
422 LE CHRIST d'aPRKS PAINT THOMAS d'aQUIN
l'obliger en justice ; au contraire, nos œuvres libns surnaturalisées l'obligent en justice parce que la dignité du Saint-Esprit s'y engage tout entière. Quoi qu'il en soit, le Saint-Esprit ne fait pas que nos grâces méritent pour d'autres que pour nous parce que lui-même n'a voulu nous les donner que pour notre part individuelle de sainteté et de béatitude, comme l'enseigne saint Paul (1).
Quant au Christ, il reçoit les grâces du Saint- Esprit, non seulement pour lui-même, mais encore pour nous. Il est notre chef, c'est-à-dire l'être le plus proche de Dieu en sainteté, destiné dès lors à communiquer à tous ses frères le courant de la vie divine. Du moment qu'il reçoit la grâce à titre de chef de l'Eglise, et non point seulement à titre de membre particulier. Dieu l'établit par là même, comme dit le Concile de Trente après saint Jean, « victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier (2). >' La même motion du Saint-Esprit qui nous pousse individuellement par les étapes de la grâce vers la vie éternelle y pousse Notre-Seigneur comme l'entraîneur et l'intercesseur de tous; et ainsi c'est la même loi d'efficacité de la motion divine qui s'applique à l'individualité de notre mérite et à l'universalité des mérites du Christ.
(1) I Cor., XII — (2) Sess. VI, c. 2; — I Jean, II, 2.
l'activitk du christ 423
Il est vrai cependant que, dans l'Eglise, le Christ s'associe des apôtres, des pasteurs, des saints, pour mériter avec lui le salut de leurs frères. Mais ce n'est pas dun mérite de droit strict que Notre- Seigneur lesgratilie. Le nom de Jésus veut dire Sauveur. Le nom. c'est le signe et le symliole script uraire delapuissance du mérite : on invoque ensafaveur le nom des puissants. Or saint Pierre disait devant le Sanhédrin : « 11 tiy a de salut en aucun autre qu'en Jésus, car il n'y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes par lequel nous devions être sau^•és (1). » Rvidemment,la toute-puissance divine pouvait donner à d'autres qu'au Christ tette efficacité absolue du mérite , puisqu'elle dépend tout entière de la motion du Saint-Esprit. Mais alors le Christ n'eùl pas 'été l'unique chef de l'humanité régénérée, et d'autres que lui eussent pii ï'èvendiqner d'être les auteurs de notre salut. 11 ne devait pas en être ainsi; et nous pourrions alléguer ici «e que nous avons dit à propos delà grâce capitale du Christ. Ceux-là mêmes, apôtres ou supéî'ieurs, qui méritent pour nous des grâces ne les ni'éritent point, comme le Christ, en rigueur de justice, mais à raison d'une miséiicorde toute condescendante. "Quand un homme ami de Dieu fait la volonté de Dieu dans l'intention de sauver
(1) Act«8, IV, 12.
424 LE CHRIST d"aPI«Î;.S SAjNT THOMAS d'aOUIN
une âme, il est dans la loi de Tamitié divine que Dieu comble les désirs de son ami humain. Mais c'est une loi qui n'oblige Dieu que dans la mesure oii il le A'eut bien, et non pas en toute rigueurde droit. C'est à cette loi que Jércmie fait allusion à propos de l'endurcissement d'Israël: « L'Eternel me dit : Quand INIoïse et Samuel se présenteraient devant moi, je ne serais pas favorable à ce peuple. Chasse-le loin de ma face : C{u'il son aille ! Et s'ils te disent : Où irons-nous ? Tu leur répondras : Ainsi parle l'Eternel : A la mort ceux qui sont j^our la mort, à l'épée ceux qui sont pour l'épée, à la famine ceux qui sont pour la famine, à la captivité ceux qui sont pour la captivité (1) ! » En somme, les mérites des saints en faveur des autres ne sont que des mérites de convenance, ceux du Christ sont de stricte justice.
Il ne peut d'ailleurs en être autrement. Tandis que nos mérites n'ont qu'une valeur finie etun crédit tout relatif auprès de Dieu j^arce qu'ils procèdent du libre-arbitre d'une pure créature, les mérites du Christ procèdent d'une personne divine, d'une âme déifiée par son existence et sa subsistence dans le Verbe lui-même. Dès lors, le moindre désir de Notre-Seigneur a une valeur infinie pour sauver, non pas seulement quelques âmes ou un