I.ES CONVENANr.ES DE L INCi^RNATION io
mains de Dieji également efficacps p); pour nous merveilleuses, mais celle-ci s'adapte beaucoup mieux à notre nature. Et puisqu'il s'agit de nous tourner yerç Dieu et de nous acheminer vers lui, établissons ayec saint Thomas que l'Incarnation est le meilleur mode de nous promouvoir au bien qui nous rapproche de Dieu.
D'abord, notre intelligence reçoit de Dieu une foi, non pas plus certaine en soi, mais mieuxcertil|éc à nos yeux et à nos oreilles par le témoignage du Verljq fait chair, que par le témoignage purement intérieur d'une conviction même divine.
Ce qui nous fait douter de Pieu et de sa venue en nous, c'est, d'une part, le caractère mystérieux et obscur des choses spirituelles, et, d'autre part, la clarté superficielle majs séductrice des choses qui nous remplissent les yeux et l'harmonie des sons qui enchantent nos oreilles. Il faut donc que la Vérité divine ait, elle aussi, qn visage de chair, une voix frappant nos oreilles et des signes d'authenticité qui éclatent h tous nos sens. Et cela, dit sî^int 4ugM5ti^, « afin que l'hpnime marche vers la vérité d'une âme plus confiante (1). »
En la personne du Verbe Incarné, nous avqns un ^émoin l^ors de pair pour nous parler garant dcg
(1)11 dcChnf. Dei, c. II.
réalités invisibles. L'affirmation d'un saint, d'un prophète, d'un ange même, n'est pas l'affirmation de la Vérité par essence, mais l'affirmation d'un esprit créé qui n'est vrai que dans la mesure où il participe aux illuminations de la Vérité incréée. Le témoignage de Jésus est, au contraire, le témoignage de celui qui a pu dire en toute rigueur de droit: « Avant qu'Abi^aham fût, je suis (1), » c'est le témoignage de celui qui , étant Dieu , voit d'égal à égal, dans l'essence divine, tout ce que Dieu est et tout ce qu'il nous veut. Quand bien même un élu descendrait du ciel pour nous raconter tout ce qu'il a contemplé dans son extase glorieuse, il le raconterait moins bien et moins complètement que le Verbe de Dieu incarné, Dieu lui-même. Sa déposition n'égalerait même pas en clarté et en profondeur celle de Jésus parlant selon sa seule science d'homme, puisqu'aucun homme, au ciel et sur terre, n'approche de Dieu aussi intimement que lui. Lui donc, et lui seul, pouvait dire avec sincérité et vérité : « Personne n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l'a fait connaître (2). » « Personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel (3) ; » « Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous ; celui
(1) Jean, VIII, 58. - (2) Jean, I, 18. - (3) Jean, III, 13.
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qui est de la terre est de la terre, et il parle comme étant de la terre. Celui qui vient du ciel est audessus de tous, il rend témoignage de ce qu'il a vu et entendu (1). »
C'est là précisément ce qui donne au témoignage du Christ un accent et une force de conviction irrésistible. II n'y a pas dans sa parole la moindre trace de ces obscurités dans la foi, de ces recherches anxieuses de plus de lumière, que nous remarquons chez les plus sages et les plus saints des docteurs. Il a vu, il voit, et, tout simplement, sans effort, il confie ce qu'il a vu. Cette attestation qui suit à une vision sans ombre et profonde à l'infini donne à ses discours une autorité illimitée et amène sur les lèvres des auditeurs ravis cette enthousiaste exclamation : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme-là (2) ! » D'ailleurs, à l'autorité intime et morale de sa parole, s'ajoute l'autorité extérieure de ses miracles; et, de la sorte, il apparaît dans son ministère terrestre comme en possession bien assurée delà véracité divine et de la toute-puissance qui appuie cette véracité.
Et comme le Christ vit immortel dans les pages divinement simples et suggestives des Evangiles, ce ne sont pas simplement les Juifs de son temps et de son pays qui bénéficient de son témoignage pour
(1) Jean, III, 31-32. - (2) Jean. VII, 46.
âjS LE CHBIST d'après SAINT THOMAS d'aQUIN
mieux croire : c'est quiconque, le fait i-evivre à ses yeux, k ses oreilles, à toute son âme, dans une lecture attentive et hpmble de ces documents sacrés. Dans ces documents, avec quel acpent d'absolue conviction parlent de lui les apôtres et les évangélistes qui l'ont vu de leurs yeux et entendu de leurs oreilles! Mais, encore une fois, ceux qui l'ont vu et entendu, ce ne sont pas les seuls contemporains et les historiens de sa vie mortelle, mais les croyants de tous les temps, les fervents, les saints qui le ressuscitent, pour ainsi dire, au moyen des Evangiles. Tous ceux-là peuvent répéter avec saint Jean : « Ge qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie, — et la vie a été manifestée, et nous l'avons vue, et nous lui rendons témoignage, et nous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée, — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous (1). »
Nous n'allons pas seulement à Dieu par la foi, qui est le commencjement de sa vision, nous y plions
(1) I Jean, I, 1-4.
Les convenances de i/incarnatkjn 29
aussi par l'espérance qui est le comniéncement de sa possession.
L'espérance ne tient pas encore Dieu comme un bien présent, mais elle le désire comme suprême béatitude. En effet, Dieu est si bon que nous n'avons 1-ien tant à espérer do lui que lui-même. Sa bonté, c'est sou essence ; voulant donc se donner j)leinement à nous dans la vie future, il se fait espérer de nous, grâce à son secours, parrhi ttlùtés les difficultés de lavife présente. L'espérance est dortb une sorte d'amour qui nous fait atteindre le Dieu caché que nous attendons comhie notre souverain bonheur au ciel et notre meilleur appui ici-bas. C'est d'elle qUé parle ainsi l'Epître aux Hébreux : « Nous la possédons comme une ancre sûre et ferme pour notre âme ; elle pénètre au-delà du voileoù Jésus, comme précurseur, est entré pour nou^, ayant été fait prêtre poUf l'éternité selon l'ordre de Melchisédech (1). »
Or c'est précisément f)àrcé que Dieu est le Dieu caché, et que nos misères, souffrances ou tentations, sont trop évidentes, que nous sommes portés à nous dire : « Diéù est trop haut, et nouS sortîmes trop indignés; dominent cet être infiniment parfait s'abaisset-ait-ilà s'occtqier de nous':' » — Or, l'Incarnation vient nous montrer, par les actes d'Un homme qui est Dieu, que Dieu s'intéresse à tout ce qui nous
(1) VI, l'J-20.
touche et qu'il est prêt en toute occasion à nous porter secours. Comment en douter à la vue de Nocre- Seigneur qui s'occupe avec undévoùmentsi délicat et si généreux de la Samaritaine, du Publicain, des pécheurs, de Madeleine, des lépreux, des sourds, des aveugles, de tous les misérables qui désespèrent d'eux-mêmes et que personne ne peut secourir ? D'ailleurs dans toutes les démarches de Jésus, même dans ses guérisons de malades et d'infirmes, la préoccupation de l'âme est manifeste: « Va, et ne pèche plus (1) », dit-il, quand il a relevé le paralytique de la Piscine Probatique, afin de montrer que sa miséricorde pour les maux du corps est bien le signe de sa miséricorde pour ceux de l'àme.
Du reste, au-delà de ses actes, n'y a-t-il pas ce fait qu'en lui Dieu s'est fait homme ?«11 a daigné épouser notre nature », dit saint Augustin (2) , et par là même, comme le chante saintThomas d'Aquin dans une hymne de la fêle du Très-Saint Sacrement, « il s'est fait notre compagnon (3) ». Jésus a donc pitié de nous comme de sa propre chair et de sa propre nature. Sans doute, il n'a pas comme nous l'humiliante et douloureuse expérience des laideurs et des blessures du péché, puisque son humanité esttoute sainte ; mais il a l'expérience de ce que la sainteté
(1) Jean, V, 14. - (2) XIII De Trin., X. — (3) In festo SS. Corporis Christi, hymn. ad Laud.
LES CONVENANCES DE l'iNCAHNATION M
dont Dieu l'a pénétré met en son âme de pureté et de force : il sait par là combien la nôtre est déchue de cet idéal divin. Et par celte coniTaissance souveraine des eiïets merveilleux de la grâce dans une nature humaine comme la nôtre, sa pitié redouble pour nous.
Enfin, les faiblesses naturelles, la faligue, la tristesse , l'épouvante , qu'il a bien voulu ressentir quand il cheminait en Galilée, en Samarie ou en Judée, quand il s'asseyait harassé sur la margelle du puits de Jacob ou quand il suait du sang à Gethsémani, \vi donnent assez la révélation directe des défaillances humaines pour lui inspirer un genre de compassion que ne ressentirait jamais un être invulnérable et impassible. «Il peut être indulgent pour les ignorants et les égarés, dit encore l'Epître aux Hébreux, puisque la faiblesse est aussi son partage (1). »
. Ainsi le seul fait que Dieu ait pris une chair humaine suffit à relever noLre espérance et à nous sauver de ce pessimisme où tombent si aisément les âmes païennes et les philosophes pour qui Dieu est un pur invisible. « Notre Dieu Sauveur nous est apparu rempli de bonté et d'humanité (2) w.Etde ce que le Christ est venu nous encourager et nous racheter avec tous les hommes, il ne s'ensuit pas que cette
(1) V, 2. - (?) Tile, 111,4.
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rédemption soit un bienfait banal et sans importance, ou d'inlporta ce secondaire. Le péché originel, source de toutes nos misères et de toutes nos détresses, c'est le péché de chacun autant qUe lé péché de tous. Il produit en chacun de hous des effets de corruption et d'inclination mauvaise absolument individuels, en sorte que nous racheter de ce péché, c'est nous racheter dans ce que nous avons dé plus intime et de plus personnel : c'est nous racheter comme si chacun de nous était seul au monde en face du Christ tout seul : « Il m'a aimé, moi, s'écrie saint Paul, et il s'est livré pour moi (1). »
Enfin, au-dessus de l'espérance, amour intéressé pour Dieu qui est notre appui et notre joie, plane la charité, amour désintéressé pour Dieu qui est le souverain Bîén, et qui est souverainement digne d'être aimé à cause de son infinie perfection.
Quoi de plus propre à provoquer en nous cet" amour de l'infinie bonté que la physionomie et la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ! En lui les attributs divins se font visibles, pleinement visibles, et visibles en eux-mêmes, si l'on peut ainsi dire. La Création ne nous offre que des vestiges de la sagesse divine dans l'ordre admirable de ses espèces et de ses lois. L'âme hunlaiiie, bien qu'elle ressemble
(1) Galal., Il, 20.
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plus spécialement à Dieu comme son image, ne nous montre dans son intelligence qu'un reQct de cette sagesse incréée. Mais dans la parole humaine de Jésus, dans ses actes, dans tout ce qu'il montre de lui, le reflet de Dieu est si intense, si lumineux, si varié de nuances, si chaud, que la sagesse divine nous y appai'aît plus complètement que dans le reste de l'univers. Il en est de même de la sainteté ; les plus saints des hommes ont leurs imperfections ; Notre-Seigneur, au contraire, a pu porter aux pharisiens, ses pires ennemis, ce défi jamais relevé: «Quid'entre vous me convaincra dépêché? » (l)Nous voyons donc en lui la plus transparente et la plus grandiose image des attributs divins, image intimement unie à la réalité de son original ; en sorte que pour l'àme qui s'élève au-delà de ce que voient les sens, c'est bien l'infinie bonté divine qui apparaît en lui.
Et ce n'est pas une bonté inoccupée à notre égard c'est une bonté remplie d'avances pour nous chercher dans le désert de la vie où nous nous égarons parmi les ronces et les épines. En Jésus, Dieu nous apparaît comme notre ami, sollicitant lui-même notre amitié, en sorte que si nous n'osions pas faire les premières démarches pour l'aimer à cause de l'infinie distance entre Dieu et l'homme, du moins
(1) Jean, VIII, 46.
LE CUHIST. — 3
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nous oserons répondre aux prévenances sensibles du Dieu fait homme (1).
Pour certifier notre foi, pour relever notre espérance, pour exciter notre charité, il faut que Dieu se manifeste d'une manière sensible ; et justement nous venons, à trois reprises, de toucher quelque aspect de cette idée en montrant dans l'humanité de Jésus une incomparable manifestation de vérité, de miséricorde et de perfection.
Réunissons dans un même concept ces points de vue fragmentaires, et disons que toute vie humaine a besoin d'un idéal de vertu et de beauté morale qui l'inspire et lui serve de type. Assurément, la raison philosophique est capable de se former un idéal de moralité. Mais morale philosophique, idéal des philosophes, sont choses bien abstraites. Pratiquement, ce ne sont point les théories des stoïciens ni l'impératif de Kant qui réforment les mœurs, pas même celles des philosophes : ce sont des exemples en chair et en os qui entraînent des hommes de chair et d'os. L'idéal divin de toute perfection a donc voulu que la partie fût égale entre lui et les modèles à rebours qui posent devant nous pour nous scandaliser et nous cor- . rompre. « On pouvait facilement trouver des modèles
(l) S. Aug-, De Calech. rud., IV.
Li:S CONVENANCES DE L INCARNATION uj
humains, dit saint Augustin, mais il fallait bien se yarder de les suivre. Il fallait prendre Dieu pour modèle, mais ce modèle était inaccessible aux sens. Afin donc de se rendre accessible aux sens de l'homme et de l'entraîner à sa suite, Dieu luimême s'est fait homme (1). »
En venant, pour ainsi dire, poser devant elle comme son idéal, Dieu traite notre nature avec un souverain respect, et par son Incarnation il nous montre la haute valeur de notre âme, bien mieux que par toutes sortes de considérations abstraites sur la dignité de la raison. Il fallait vraiment que, même en sa misère, notre âmefût nobleet de grand prix, puisque Dieu s'est préoccupé de la restaurer en se faisant d'abord son modèle. L'Incarnation nous donne une souveraine leçon de respect de nous-mêmes : « Reconnais, ô chrétien ! ton éminente dignité ; tu es entré dans la parenté divine : ne retombe plus dans ton ancienne abjection (2). »
Il n'y a pas à craindre, d'ailleurs, qu'en se faisant aussi petit, Dieu perde à nos yeux de son incomparable majesté. La majesté divine n'éclate pas moins sur le front du Christ fils de Marie et pauvre, que dans le rayonnement lumineux qui entourait le front de Moïse redescendant du Sinaï. Au jardin
(1) Serm. XXII de temp., in Nal. Dom. —(2) S. Léon., Serm. de Nat.
des Oliviers, un seul mot : « Que voulez-vous (1) ?» suffit à faire tomber de frayeur une foule de soldats et de bourreaux, mis en joie par la perspective d'emprisonner le Galiléen. Mais en même temps que cette majesté divine éclate à sa volonté dans l'Homme-Dieu, elle s'y tempère d'un charme d'humanité très pur et très doux qui attire les âmes droites, et les amène à interroger le Maître, à l'étudier et à l'aimer. Dieu fait homme ne perd rien de son infinie grandeur, et il nous devient cependant accessible et familier.
Convenait-il au Fils plutôt qu'à toute autre
personne divine de s'unir à la nature
humaine? (2)
Oui, parce que l'union même de la personne du F'ils à la nature humaine trouve en l'une et en l'autre une affinité spéciale.
Le Fils de Dieu, c'est son Verbe, c'est-à-dire une
(1) Jean, XVIII, 4. - (2) Sum. Theol., III» P., q. III, art. 8.
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personne divine qui procède en Dieu par manière de concept intellectuel parfait, dans lequel toute la nature divine s'exprime à elle-même. Or, c'est au Verbe en tant que pensée du Père que la création s'attribue, d'après ce texte de saint Jean : « Toutes choses ont été faites par lui (1). » Bien que la création soit l'œuvre commune et indivise de toute la Trinité, néanmoins toute créature par là même qu'elle possède une nature distincte, une forme spécifique, est comme une copie fragmentaire de l'exemplaire souverain qui est l'idée divine. Et puisque le Verbe est le concept divin par excellence, il y a dans l'œuvre créatrice attribuable à toute la Trinité une ressemblance, une imitation spéciale des espèces créées à l'égard de la personne du Verbe, de même qu'au point de vue de la bonté souveraine et toute libérale qui se manifeste dans l'ordre et la perfection de l'univers, il y a affinité entre la création et le Saint-Esprit. Dieu crée par son Verbe comme par un exemplaire idéal ; Dieu crée par son Esprit comme par le motif souverain d'amour qui le pousse à communiquer son être à qui ne l'a pas ; quant au Père, le Symbole des Apôtres et celui de Nicée lui attribuent la création sous le rapport de la toute-puissance que nécessite le passage du néant à l'être,
38 LE CHRIST d'après SAlNt THOMAS d'aQUIN
Voilà comment dans leur œuvre de créateur unique, les trois personnes divines s'approprient chacune un aspect spécial de la création. L'aspect spécial du Verbe créateur, c'est d'être l'archétype l'idéal artistique des natures [créées. Et puisque le péché originel a dégradé notre nature humaine jusque dans les facultés spécifiques de notre âme, intelligence et volonté, il convient que l'œuvre réparatrice soit entreprise à notre égard par celui qui a été le premier exemplaire de toutes les perfections créées, par le Verbe.
Toutefois, nous ne saurions nous arrêter à cette première raison toute générale. Il y a entre le Verbe et la nature humaine un rapport plus intime qu'entre lui et toute autre nature créée. Le Verbe, c'est le concept parfait de la sagesse divine, et la raison humaine, c'est une image lointaine mais encore ressemblante de cette sagesse. De même, en effet, que le Verbe conçoit et crée l'ordre des choses, de même l'intelligence humaine retrouve, par delà les apparences sensibles, la réalité de l'ordre créé par le Verbe. Le Verbe, c'est la laison créatrice; l'intelligence humaine, c'est la reproduction affaiblie de cette raison. Aussi saint Jean appellet-il le Verbe « la vraie lumière qui éclaire tout homme venant, en ce monde (1) », semblant îndi-
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quer par cette affirmation les rapports simplement naturels et nécessaires de tout homme qui naît à la vie avec la lumière du Verbe. En vérité, c'est le Verbe qui est le premier maître de tout esprit humain, la source dont tout autre maître ne peut être qu'un dérivé : « Le Verbe de Dieu qui est auxcieux, c'est la fontaine de la sagesse (1). »
11 convenait donc que l'intelligence humaine, enténébrée par le péché et par la malice de la volonté, fût ramenée à la lumière et initiée à la sagesse de la réparation, c'est-à-dire de la croix, par la sagesse du ^'erbe. Le Verbe était, des trois personnes divines, la plus apte, si l'on ose ainsi dire, à guérir notre intelligence, — comme le Saint-Esprit était le plus apte à nous mouvoir par les attraits de l'amour et les inspirations qui en procèdent, — comme le Père était le plus apte à nous choisir et à nous accepter comme ses enfants que lui préparent son Verbe et son Esprit.
(1) Ecclés., 1,5.
4§ LE CHRIST d'aPkAs SAINT THOMAS d'aQUIN
Si r homme n'eût pas péché, le Verbe se tût-il incarné ? (1)
Les théologiens ne sont pas d'accord sur cette question au sujet de laquelle aucune définition de foi n'a été portée, et les textes de l'Ecriture ne la résolvent pas d'une manière évidemment rebelle à des exégèses divergentes.
D'un côté, Scotet l'Ecole franciscaine regardent l'Incarnation comme le résultat d'un double décret divin. En premier lieu. Dieu a décrété d'incarner le Verbe pour ennoblir et glorifier la nature humaine. Ce décret fait abstraction de toute vue à l'endroit du péché, et porte, en somme, sur la substance même du mystère ; et c'est là le motif essentiel de l'incarnation du Fils de Dieu. Mais, en second lieu et en vue du péché, Dieu a décrété que son Fils viendrait en une chair mortelle, qu'il souffrirait pour expier nos crimes, — et dès lors la Rédemption devient l'occasion pour le Verbe de revêtir notre
(1) Sum. Theol. III* P. q. I, art. 8.