CHAPITRE XI
LA SUJÉTION DE LA NATURE HUMAINE DU CHRIST VIS-A-VIS DU PÈRE ET DU VERBE
Le Christ est-il soumis à son Père (l) ?
Cette question, qui a eu sa grande importance d'actualité au temps des controverses avec les Ariens, n'est pas pour cela une question périmée et vide d'intérêt. 11 importe toujours de savoir si Notre- Seigneur est avec son Père en des rapports d'égalité ou d'infériorité, car il a exercé et il exerce encore en notre faveur des interventions fondées sur ces rapports. Il a prié pour nous, et il semble bien qu'il le fasse encore ; il est prêtre d'un sacerdoce éternel ; or, prier et faire fonction de prêtre, n'est-ce point se reconnaître l'inférieur du Dieu que
(1) Sum.Tlieol., III* P., q. XX, ait. 1.
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l'on implore et que l'on adore ? Il faut donc, poui bien spécifier ces rapports particuliers de Notre- Seigneur avec son Père, décider s'il en est l'inférieur ou légal.
« Si vous m'aimiez, dit Notre-Seîgneur à ses disciples, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi (1). » C'est à ses disciples troublés par l'approche de sa mort que Jésus donne ce motif de joie finale : le Père est plus grand que lui-même, plus grand que cette humaiùîé qui va souffrir, mourir, et puis retourner tout entière à luidansla gloire. D'autre part, cependant, Jésus parle d'égalité, d'identité entre lui et son Père. Quelques instants auparavant, ne répondait-il pas à Philippe : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m'as pas connu, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père ; comment dis-tu: ]M()ntre-nous le Père ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi (2) ? » Jésus l'avait également dit aux pharisiens : » Moi et le Père, nous sommes un. » Alors, poursuit l'évangéliste : « Les Juifs prirent de nouveau des pierres pour le lapider. Jésus leur dit: Je vous ai fait voir plusieurs bonnes œuvrcsvenantde mon Pèa-e : pour laquelle me lapidez-vous ? Les Juifs lui répondi-
(1) .Icnn. \1V. •?«. — (2) Jean, XIV, WO.
432 i.K CHRIST n'APni;s saint thomas d'aoiin rent.Cc n'est point pour une bonne œuvre qno nous le lapidons, mais pour un blasphème, et parce que toi, qui es un homme, tu te fais Dieu ri).» Ilyadonc en Noire-Seigneur égalité divine avec Dieu, et infériorité humaine à l'égard de Dieu.
Cette infériorité de l'humanité du Christ à l'égard de Dieu a de multiples aspects qu'il faut chercher à expliquer.
En premier lieu, c'est une infériorité de degré dans l'être et dans la perfection naturelle de l'être. La divinité, c'est la Bonté par essence ; la nature humaine, comme toute nature créée, n'est qu'une participation lointaine de cette infinie perfection. Et toutes les perfections surnaturelles que la grâce sanctifiante et la gloire même de la vision divine peuvent développer dans l'àme du Christ ne l'empêchent pas de ne posséder en tout cela qu'une participation lointaine et adventice de la bonté divine. L'union même au Verbe qui fait du surnaturel et du divin quelque chose de substantiel au Christ ne change pas sa nature créée en nature incréée. Lisons l'Evangile: « Comme Jésus se mettait en chemin, un homme accourut, et, se jetant à genoux devant lui : Bon Maître, lui demanda-t-il,
(1) Jean, X, 30-33.
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que dois-je faire pour mériter la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi in'appelles-tu bon ? Il n'y a de bonqueDieu seul'l). « Notre-Seigneur met ainsi à sa place sa propre nature par rapport à son Père. Un homme l'appelle «bon maître «, et lui, pour bien marquer toute la distance qu'il y a de ses perfections humaines à lètre divin, déclare qu'en comparaison de Dieu personne n'est bon.
La nature humaine de Notre-Seigneiir n'est pas seulement inférieure ;i Dieu par son degré d'être : cette infériorité même la soumet au souverain pouvoir de Dieu créateur et providence. Le Christ nous apparaît éminemment soumis à l'ordre de cette providence, lui, dont elle a pris la peine de marquer toutes les étapes par une série de prophéties de plus en plus nettes et concises, depuis celles d'Abraham et de Jacob jusqu'à celles d'Isaïe et de Jean-Baptiste. Jésus vient au monde, et sa route est tracée d'avance, pas à pas. par les prophètes ; en sorte ({ue, depuis le choix de son nom et sa fuite en V^gypte jusqu'il son crucifiment, la providence a annoncé clairement que tout a été disposé d'avance pour la conduite de sa vie. C'est pourquoi Isaïe, dans ce LIII^ chapitre qui est le récit anticipé de la passion, appelle Notrc-Scigneur « le Serviteur de ahvé ». Et aiul Paul lui fait écho lorsqu'il écrit:
(1) Mai'c, X, 17-18.
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« Le Christ existant en forme de Dieu n'a point regardé comme une proie l'égalité avec Dieu, mais il s'est dépouillé lui-même en prenant une forme d'esclave (1). » Le mot « esclave » n'est pas une exagération, car s'il est de la dignité humaine que Dieu dispose de nous comme d'êtres libres qui ont leurs destinées propres etleurbonheurà prétendre, il est de la justice divine que le Christ devenu pour nous « malédiction et péché (2) » soit traité comme l'est tout coupable, en esclave de î i peine, avec toutes les rigueurs de la justice.
Toutefois, entre les esclaves des hommes et « le Serviteur de lahvé », il y a cette différence : ceux-là souffrent à contre-cœur, lui accepte les servitudes de la rédemption en esprit d'amour spontané et dans la pleine liberté du premier-né des fils de Dieu : « Tout ce qui plaît à mon Père, dit-il, je le fais toujours (3j. » Cette soumission fut de tout temps parfaite dans l'âme de Jésus. Mais à Jésus se rattache un grand corps mystique composé de toutes les âmes qui, par lui, s'unissent à Dieu. C'est seulement à la fin des temps, après la résurrection des corps et la glorification des élus dans le ciel, que « le Fils lui-même, dans la plénitude de son être, sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses,
Philip., II, 6-7. - (2) Gai., III, 13. - (3) Jean, VIII, 29.