‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 44 sur 48 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Convenait-il que le Christ priât V?

Les Evangiles affirment si souvent et si clairement que Notre-Seigneur priait, qu'on ne peutpasmettre en doute la réalité de sa prière. C'est seulement la loi de ce lait qui peut donner matière à une discussion.

Pourquoi le CJirist prie-t-il ? Ce n'est pas en tant que Dieu: Dieu accorde tout et ne demande rien; — c'est donc en tant qu'homme. INIais Jésus ne fait rien sans cause, et sans une juste cause. Aussi fautil que nous trouvions les raisons de prier qui existaient dans son âme, et les raisons de se faire prier qui existaient en Dieu. Nous avons donc à chercher ce qu'on pourrait appeler» la loi psychologique de

(Il Suui. Thonl., IIM I'., .[. \XI,ail. t.

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la prière » dans l'àme du Christ. Notre-Seigneur priait parce qu'il en avait besoin. A quel titre en avait-il besoin ?

Notre-Seigneur avait besoin d'une première sorte de prière que nous nommons, après les théologiens qui ont emprunté le mot à saint Paul, la prière d'oraison ou contemplation (11. L'oraison, c'est l'élévation de l'esprit au-dessus de toutes les créatures pour contempler Dieu. Dans l'oraison, la pensée quitte le monde des affaires, le monde de la nature et elle se repose dans le monde divin. Tout ce que Dieu est, tout ce qui révèle Dieu, comme ses œuvres ou ses bienfaits, devient ainsi élément de ce monde divin et objet de l'oraison.

Cette oraison ou contemplation existe assurément en Notre-Seigneur. Elle y est dès le premier instant de sa conception, dans un regard éternel porté sur l'essence divine elle-même. La première prière de Notre-Seigneur, première en date comme en dignité, t'est celle qui jaillit de son àme à la vue de l'essence divine. Elle est vraiment une ascension vers Dieu, car son esprit s'y porte au-dessus de toute créature et de toute idée provenant des créatures. Si, de là-haut, il les voit encore, il les voit comme transfigurées dans l'idéal de la sagesse

(1) ITim ,ir, l.

divine, et smtunt d'elle par ce layonnement de bonté coniinunicative qui leur donne l'être. Cette prière de la vision béatifique, c'est encore une ascension au-dessus de l'élévation naturelle de son incomparable génie; c'est l'entrée de son âme dans la lumière incréée du Verbe et de toute la Trinité. L'âme de Jésus, encore infiniment distante de Dieu puisqu'elle est chose créée, se trouve dès lors de niveau avec le Verbe : ce qu'il voit, elle le voit. Mais tandis que le Verbe se contemple sans prier, parce qu'on ne se prie pas soi-même, tandis qu'il contemple le Père sans le prier, parce qu'on ne prie pas son égal, l'âme de Jésus contemple en se haussant vers Dieu, « adorai », selon la force étymologique du mot, elle élève sa face vers la face divine. Et ainsi, comme il le dit lui-même à Xicodème, Notre-Seigneur est au ciel : k Personne n'est monté au ciel — c'csl-à-dire ne s'est élevé jusqu'à Dieu — si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel (1). »

Cette montée du (Christ vers le ciel n'est donc pas l'ascension d'un cspiit qui habile; d'ordinaire, comme.' le nôtre, les basses régions des pensées humaines. l,a prière du Christ n'est point cette élévation de 1 homme encore iii. parfait qui pense à

(1) Jrcm, ni, 13.

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toute autre chose qu'à Dieu dans le cours vulgaire de ses occupations. L'intelligence du Christ n'a pas besoin de cette montée d'en bas vers Dieu : elle y est arrivée d'emblée puisque, dès la première minute de rincarnation. le Verbe la porte sur les sommets de la vision béatifique et lui donne de contempler Dieu face à face.

Pareille contemplation est un besoin pour le Christ. Ce besoin n'est pas en lui. comme en nous, une simple capacité lointaine et inerte de sa nature intellectuelle, que la toute-puissance divine provoque et satisfait parles dons successifs de la foi et de la vision : c'est quelque chose de congénital autant que d'actif. L'âme de Notre-Seigneur subsiste dans le Verbe, elle est soutenue par lui, au lieu de l'être par une simi^le personnalité humaine; elle se trouve ainsi, par sa constitution personnelle, au sommet de l'ordre surnaturel, et elle en a conscience. Aussi croyons-nous qu'elle a un désir connaturel de voir ce Dieu qui la fait subsister. Ce n'est point par un attrait adventice de la grâce qu'elle s'entraîne vers le Père céleste, comme nous y sommes entraînés (1), — c'est par elle-même. De là cette allure décrite par Isaïe comme l'allure du Christvainqueur, et qu'on peut, sans fausser le sens du prophète, attribuer à l'âme de Notre-Seigiieur

(1) Cf. Jean, VI, 44.

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s'élançant vers la vision béatifique dont elle jouit en s'éveillant à la vie. par un mouvement d'aspiration profonde quaucun élu, ange ou homme, ne ressent comme le Christ : « 11 se redresse avec fierté dans la plénitude de sa fofce (l» .

Cette prière de la vision béatifique est inexprimable en paroles humaines. Bien mieux que saint Paul, Notre-Seigneur peut dire : « Je sais que cet homme est enlevé dans le paradis, et qu'il entend des paroles ineffables impossibles à redire pour un homme (2). » Et cependant Notre-Seigneur n'a t-il point parlé de sa vision de Dieu ? Une fois, il dit aux pharisiens : « Je dis ce que j'ai vu chez mon Père (3). » — Oui, il le dit, mais il le dit en transposant, puisque, ainsi que l'avait annoncé le psalmiste, « il ouvre la bouche en paraboles (4). « Et c'est le signe d'une autre sorte de contemplation qui a ses heures dans la vie de Jésus, et qui s'alimente à des lumières distinctes de la lumière directe de l'essence divine. Ainsi prie-t-il dans la nuit qui précède le choix des apôtres, ou encore au milieu des oppositions qui le font souffrir à Capharnaûm, à Bethsaïda, à Jérusalem (5). Dans ces diverses prières, il remonte des circonstances » Dieu : par exemple, la dureté des pharisiens lui donne occa-

(1) LXIH, 1. - (;•) II Cor., XII, 4. - (3) Jean, VIII, 38, - (4) Ps. LX.\\II.2;-rr. Mallli.. XMI. .35. — (5) Cf. Luc, VI, 12; — Mallli., XI, ?:j-?6; — Jean, \]\, 27.

sion de célébrer la bonté de son Père qui se révèle aux humbles et aux tout petits. D'où vient donc ce mouvement ascensionnel de la raison de Nolic- Seigneur s'exerçant à regarder les hommes et K; monde, et découvrant un autre aspect de Dieu ?

C'est d'abf)rd,pour commencer par la moins haute des inspirations de cette prière, la natui-e même de Jésus. Sa nature est intègre, sans aucune tare ni péché : raison et sens s'y équilibrent parfaitement. Aussi Notre-SeignèUr est-il l'homme typique qui, sans elTort, remonte du spectacle des choses, à Dieu qui en est Fauteur. Tout ce que nous appelons sa science expérimentale se termine, bien mieux que toute expérience des esprits élevés et des grands cœurs, à la pensée de Dieu. Il réalise absolument la loi de la contemplation naturelle de Dieu dont saint Paul parle aux Romains:» Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil, depuis la création du monde, quand on les contemple en ses ouvrages (1). » De là toute la poésie religieuse de ses paraboles ; de là, le symbolisme divin qui anime pour lui le spectacle d'un berger à la recherche d'une brebis égarée, et celui d'une femme qui bouleverse sa maison pour retrouver la drachme perdue. Tout lui est un voile transparent derrière

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lequel rayonnent les attributs divins. Le mal même et la pensée de Satan quévcillcnt en lui les obstinations des pharisiens lui donnent cette vision du divin par ses contraires; et peut-être qu'en cela se manifeste plus puissamment encore que dans le spectacle du bien sa recherche de Dieu dans tout ce qu'il voit ou entend.

Mais au-dessus des élans naturels de sa pensée, il y a en Jésus une science infuse qui lillumine comme les anges sont illuminés. L'Esprit de Dieu lui révèle, bien mieux qu'aux plus grands saints,, ces paroles dinlelligence, de sagesse et de science, par lesquelles les âmes justes connaissent les mystères divins, « non avec des discours qu'enseigne la sagesse humaine, mais en une langue spirituelle qui dit des choses spirituelles (1). »

Cette j)rière de la conicmplation infuse, comme celle de la contemplation expérimentale, a son temps. Notre-Seigneur y passe la nuit; au lever du jour, il redescend vers ses disciples et vers les foules. Mais il ne suspend l'une ou l'autre de ces conleniplalions que pour passer à quehiue œuvie voulue de Dieu. VA, tout le temps qu'elles durent, elles ne sont troublées ni par la distraction volontaire — ce serait péché, ni par la distraction involontaire — ce serait imperfection naturelle de

(1) l Cor., II, 13.

rhonime. Ainsi, ces deux contemplations du Christ, qu'on pourrait dire inférieures par rapport à celle de la vision béatifique, sont encore infiniment supérieures à la contemplation troublée et peu durable qui est ici-bas la consolation et le tourment des amis de Dieu.

Dans sa contemplation de Dieu expérimentale et acquise, Notre-Seigneur nous apparaît donc comme le premier des philosophes. Ce qu'un Platon, un Aristote ou un Leibnitz a pu découvrir sur l'être divin n'imite que de très loin, comme une pâle étoile imite le soleil, le regard assuré du Christ qui trouve Dieu clairement révélé par le spectacle de l'homme et du monde. Dans sa contemplation par la science infuse et sous l'action des dons du Saint- Esprit, Notre-Seigneur nous apparaît comme le premier des mystiques. Les extases d'un saint François d'Assise ou d'une sainte Catherine de Sienne sont des lueurs obscures et passagères auprès des clartés de science, d'intelligence et de sagesse dont il dispose à volonté. Aux saints, ces lumières sont prêtées pour un temps; l'obscurité leur succède, et elle ne se dissipe pas facilement : au Christ, ces lumières sont données pour toujours. Lorsque, sur la croix, son cri d'abandon nous semble indiquer un€ suspension de ces rayonnements divins dans son àme souffrante, c'est qu'il l'a voulue de son plein gré, c'est qu'il l'a faite lui-même parla vertu

de sa divinité et par le consentement de son humanilé. l'^nlin, par la vision béatifiquc dont jouit son ànie, même au milieu des douleurs de Tagonie et du calvaire, Notre-Scigneur nous apparaît comme le premier des élus, plus proche de Dieu, plus envahi par sa clarté incrééc qu'aucune créature ne peut l'être, fût-ce le plus ardent des séraphins, le plus lumineux des chérubins, fût-ce la Vierge r\larie elle-même. Ainsi, premier des philosophes, premier des mystiques, premier des voyants, sa contemplation est incomparable : Notre-Seigneur est le Maître de l'oraison.

Après la prière de contemplation, la prière de demande, que saint Paul désigne par les mots « ohsecraliones, 2^(^^^^^^(^^^(^'^^^ ^ (!)• O't demande à Dieu au nom de ces choses sacrées qui sont sa miséricorde et sa bonté, obsccratio ; on lui expose l'objet et l'utilité d'une demande, postulatio (2). Notrc-Seigneur a usé de cette forme de prière. 11 a postulé d'être délivré de l'heure mauvaise de sa passion : « Maintenant, mon Ame est troublée. I]t que dirai-je ?... Père, déli\ re-moide cette heure !... Mais c'est pour cela que je suis venu jusqu'à cette heure. Père, glorifie ton nom (.'î) ! » Ou encore,

(l)ITim., IF, 1. - ?) r.f. S. Th.. Sum. Theol., U\ 11 = q lAXXIlI, ;ul. 17. — Cîi.lcui, Xll, //V'S.

LU ClllVIST. '2[)

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après la Cène : « El maintenant toi, Père, glorifiemoi auprès de toi-même de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût (1). » Notre- Seigneur a aussi demandé pour les autres : il a prie pour Pierre afin que sa foi ne défaillît point ; il a prié pour son Eglise, afin que le Saint-Esprit lui fût envoyé ; il a prié pour tous ceux qui devaient croire en lui afin que l'esprit du monde ne les envahît point (2). Quelle est donc la loi de cette prière de demande ;'

Evidemment, si Notre-Seigneur prie, c'est que les choses dont il demande la réalisation ne sont pas au pouvoir de sa volonté humaine. Il ne tient entre ses mains ni la volonté de Pierre, ni l'envoi du Saint-EsjDrit à l'Eglise, ni la résistance de ses fidèles à l'esprit du monde. Pareillement, sa résurrection, la glorification de son corps sont au-dessus • du pouvoir naturel de sa volonté. Au fond, la même raison d'indigence cj[ui nous oblige' à prier oblige aussi Notre-Seigneur : il j^rie par besoin, par impuissance a faire lui-même ce qu'il veut obtenir.

Néanmoins, la loi de la prière s'applique à lui et à nous d'une maiiière très différente. Car enfin, comment parler de l'impuissance du Christ? S'il est

(li Jean, X^'II, 5. — (2) Luc, XXII, 32; — Jean, XVI, 26, XVIIj pasuim.

très vrai qu'il ne possède pas en propre la loiitepuissance divine, du moins, par son union au Verbe, il en est l'instrument tout-puissant. A son gré, il dispose de cette toute-puissance pour les œuvres impossibles à l'homme, mais possibles à Dieu, que commande la Rédemption. Ainsi, il a pouvoir de ressusciter les morts, de se transfigurer au I habor, de toucher les âmes par la grâce : dès lors, comment la prière s'impose-t-elle à lui pour réaliser (juoi que ce soit .^ On ne prie pas pour obtenir une force qu'on possède en soi, latente, mais à l'état de tension et toute prête à agir. — Il est vrai: X(»lre-Seigneur n'a pas à prier à raison d'une impuissance absolue qui pèserait sur lui; sa nature humaine ne peut que par abstraction se séparer du Verbe. Aussi prie-t-il surtout pour constater devant Dieu et faire constater devant les hommes l'origine gratuite et surnaturelle de sa toute-puissance comme instrument du Verbe. Au moment de ressusciter Lazare il lève les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce de ce que tu m'as écouté. Moi, je sais bien que fn m'cconlcs toujours. Mais c'est encore à cause du i)euple qui m'entoure que j'ai parlé, afin qu'il croie que tu m'as envoyé (1). » (/esl.donc pour instruire nos âmes et pour les alTermir dans la foi que Notre-Seigneur lait, en priant, cette reconuais-

(l^.to.m.XI, 41-4?.

sance publique de sa dépendance à l'égard de son Père. Sans doute, dans ses prières secrètes, il ne cesse pas de reconnaître cette dépendance; il la confesse, et il n'est pas en danger de l'oublier. Mais cette dépendance ne le met pas comme nous dans la nécessité rigoureuse de recourir à la demande pour accomplir les œuvres de sa mission ; aussi, quand il y recourt, ce ne peut être qu'à titre d'exemple pour nous, comme ce n'était, pour les Juifs, qu'à titre de signe de sa mission. Le Dieu qu'il invoquait était manifestement à sa disposition pour opérer des miracles.

Il y a une troisième sorte de prière, celle de l'action de grâces. Son obligation se fonde sur la grandeur et la gratuité des bienfaits divins. Elle est un acte de justice, en même temps quun acte d'amour. Or, en Notre-Seigneur les bienfaits divins sont beaucoup plus considérables que dans tous les autres élus : il a ce qu'ils n'auront jamais, l'union au Verbe, qui le constitue tout entier le propre Fils de Dieu. Il a une sainteté personnelle à laquelle celle d'aucun ange ou d'aucun homme n'est comparable. Il a aussi sa grâce sanctificatrice des âmes qui l'associe à la toute-puissance et à la miséricorde par lesquelles Dieu touche et meut surnaturellement les volontés. Ainsi, grâce d'union, grâce sanctifiante et grâce sanctificatrice, tels sont

LA PRltllE DU CUHIST 453

les bienfaits infinis de Dieu à son endroit ; et en même temps qu'ils lui en assurent le bénéfice, ces bienfaits lui apportent un degré de conscience de leur plénitude proportionnel à leur immensité. Mais ces bienfaits seraient incomplets s'ils ne déterminaient dans le Christ un mouvement de retour et de reconnaissance inspiré tout à la fois par une jîarfaite justice et un parfait amour. C'est ainsi (|ue le Christ remercie son Père de la toute-puissance miraculeuse et de l'infaillibilité d'exaucement doht il est investi. Nous avons cité tout à l'heure les paroles par lesquelles s'exprime cette action de grâces.

Et comme le Christ ne fait qu'un moralement avec les membres de son corps mystique, il répute accordés à lui-même les moindres bienfaits de son Père céleste à l'universalité des fidèles. De là, cette belle prière d'action de grâces exhalée de son âme au milieu des difficultés de l'apostolat galiléen et en face des compensations délicates que lui apportent, de-ci de-là, quelques âmes droites : « Je te loue. Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux tout petits (1).»

(Il Mmiiii.. \i. ■?:>.

En résumé, Notie-Seigneur avait besoin de contempler, de demander, de remercier, pour de multiples raisons. — Mais Dieu qui voulait, lui aussi, la prière de Jésus avait, de son côté, des raisons de la vouloir. Nous n'avons plus à insister sur les motifs qui devaient inciter Dieu à pourvoir l'âme de son Christ de toutes les formes de contemplation ; ils ont été suffisamment expliqués lorsque nous avons établi que le Christ devait avoir la vision de Dieu, la science infuse et la science expérimentale. Quant à la prière d'action de grâces, il est évident que celle du Christ était singulièrement agréable à Dieu. De même que l'expiation accomplie par le Christ est la seule suffisante en rigueur de justice aux yeux de Dieu, de même son action de grâces est la seule qui puisse offrir à Dieu un retour de justice proportionné à l'étendue de ses bienfaits pour tous les élus et un retour d'amour proportionné à la gratuité du sien.

Il suffit d'insister un peu plus sur les raisons providentielles de la prière de demande. Nous avons dit qu'elle n'était pas nécessaire au Christ comme elle l'est absolument à nous-mêmes, puisqu'il pouvait faire lui-même ce que son Père opérait à sa requête, ^lais cependant, quoique non nécessaire, elle était efficace chaque fois qu'il y recourait : son Père comme il l'a dit, « l'exauçait toujours «. Dieu donc voulait se servir également, tantôt des commande-

LA piuKRK nu ciimsT 455

ments miraculeux que le Christ intiinail en son nom aux créatures, et tantôt des prières mômes que le Christ lui adressait. 11 voulait que son Christ ne fût dépourvu d'aucune des activités dont peut être dotée une créature. (Vest pourquoi il a préordonné que, tour à tour, Notrc-Seigneur se servirait de la toute-puissance du miracle et de la toute-puissance de la prière. Aussi, la prescience que Jésus avait de linfaillible elïet des décrets de Dieu ne l'empêchait pas de prier, car il savait que sa prière faisait partie de cet enchaînement de causes diverses que Dieu utilise pour coopérer à ses desseins. A ce point de vue, Dieu s'était fait comme un besoin de la prière de son Fils fait homme, puisqu'il voulait réaliser par elle tel ou tel miracle, telle ou telle grâce.

Quelle fut la part de la sensibilité dans la prière du Christ (1) ?

Tantôt la sensibilité se r(''jouil, tantôt elle s'affecte douloureusement, tantôt elle s'irrite. Pourrait-elle aussi s'élever jusqu'à la prière ? lin d'autres termes,

(1) Suin.TIuM.I., III" l».,,j. XXi.Mrt. ?.

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la prière serait-elle un acte de la sensibilité même ? — Assurément, non. La prière est une ascension vei's Dieu, un dialogue avec Dieu; la sensibilité, tout entière dans les impressions que produit sur nous la l'éalité matérielle, est incapable de cette ascension et de ce dialogue. Dieu n'habite pas dans le domaine sensible, et par conséquent ni un spectacle ravissant pour la vue, ni un beau rêve pour l'imagination ne représentent Dieu et ne font monter l'àme vers lui. On ne monte vers Dieu par les sens qu'à la condition d'en sortir et de planer au-dessus. Donc la prière du Christ ne fut point un acte de sa sensibilité.

Sans doute, il y eut dans la prière de Notre-Seigneur ce tressaillement sensible dont parle le psalmiste : « Mon âme soupire après les parvis de l'Eternel, mon cœur et ma chair poussent des cris vers le Dieu vivant (1) » ; il y eut « ces cris puissants et ces larmes » dont parla l'Epître aux Hébreux (2). INIais, en soi, tout cela n'exprime pas la prière ; tout cela peut même exprimer un sentiment absolument étranger à Dieu. Ces émotions sensibles ne deviennent l'expression de la prière qae par le débordement de la ferveur spirituelle sur l'organisme, car c'est en tant qu'instrument de l'àme que le corps tressaille et gémit sous la forte impression d'uu

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