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mouvement du cœur et de l'amour divin. Ainsi, ce n'est point par eux-mcmes que les organes du Christ ont concouru à sa prière ; c'est parleur soumission à l'empire d'une âme toute débordante de charité. Les élans sensibles de la prière intérieure de Jésus nous apparaissent plutôt comme l'effet extraordinaire d'une piété sans égale.
La sensibilité, dans les joies et les tristesses qu'elle ressent, peut cependant, d'une certaine manière, être inspiratrice de la prière : on peut exprimer à Dieu sa joie et lui demander de la continuer, lui exposer sa douleur et lui demander de la faire cesser. Notre-Seigneur, dans son agonie à Getlisémani, nous y autorise par son exemple. Sa prière, dit saint Thomas, y fut comme l'avocate de sa sensibilité, (' tanquam sonsxialilatis advocaia. » En pareille circonstance, la question d'intégrité de sa nature humaine était en jeu. Il n'eût point été véritablement homme s il n'eut éprouvé, comme nous l'éprouvons nous-mêmes, le dégoût, la peur, l'angoisse, en face de la souffrance et de la moi"^. Et pour nous montrer qu'il les ressentait réellement dans toute leur horreur, il les a laissés s'exprimer, non seulement par des répugnances purement sensibles, mais par des paroles et des demandes formulées selon la raison..
Reconnaissons ici la maNifestation d'une loi
458 LE CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aQL'IN
miséricordieuse du Dieu créateur. L'auteur du la nature est, par le fait même, l'auteur de tous les instincts qui sont dans la nature. Il ne saurait trouver mauvais que ces instincts s'exercent et s'afïirmeiit, chacun selon ce qu'il est : par exemple, l'instinct de la conservation par le désir de la vie et de la vie heureuse. Et comme souvent les poussées de ces instincts nous donnent de vains scrupules, ou nous portent à des fautes. Dieu a voulu nous montrer en la personne du Fils de l'homme combien leur expression naturelle est légitime. Nous pouvons, sans culpabilité aucune, répugner par sensibilité aux immolations que Dieu exige de nous: voilà d'abord ce que la prière du Christ nous enseigne en demandant l'éloignement du calice de la passion. Elle a complété la leçon en nous faisant voir que ces instincts naturels de sensibilité doivent toujours se soumettre à la volonté divine et à la volonté rationnelle. C'est pourquoi le sentiment n'a pas le dernier mot dans la prière du Christ ; il y glisse plutôt son mot d'une manière toute conditionnelle : « S'il est possilde, que ce calice s'éloigne de moi! » Mais c'est la volonté rationnelle qui prononce le mot décisif : « Père, non point ma volonté, mais la tienne ! » En toutes choses, la sensibilité n'a sa place dans la prière de Notre-Seigneur que pour se ranger docilement à l'ordre de Dieu et au commandement de l'âme.
Le Christ prie-t-il encore actuellement pour nous (1)?
Il est certain que Notre-Soigneur a prié pour lui (2). Mais en priant pour lui,iIpriaitaussipour les autres; par CNcmple, en demandant la résurrection de son corps, il demandait notre résurrection elle-même Non point que sa résurrection soit proprement la cause efficiente de la nôtre, car c'est sa passion qui mérite tout notre salut, depuis la première grâce jusqu'à la gloire. Mais la résurrection du Christ est le type de la notre, et comme un gage solennel que Dieu en donne à toute l'Eglise. Ainsi, en priant pour sa résurrection, Jésus-Christ n'a pas exclusivement en vue la gloire de son humanité, mais encore l'association de tous ses membres mystiques à cette gloire.
A ce sujet, Billuart se demande si le Christ, tel qu'il existe maintenant au ciel, prie véritablement pour nous.
Les théologiens soutiennent unanimement qu'au
(1) Cf. Billuarl, De Incarn., diss. XX, art. 2, n' 2. - (2) Sum. Theol., IIl» P., <\. XXI, art. 3.
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ciel Notre-Seigneur exerce une certaine action en notre faveur: il interpelle la justice et la miséricorde divines en montrant à Dieu les plaies de son humanité glorifiée et en lui rappelant les droits acquis de ses mérites. Mais ceci n'est pas à proprement parler une prière, parce que ce n'est pas la demande d'un bien en faveur de quelqu'un: c'est plutôt une prière indirecte qui se borne à toucher et à décider le bienfaiteur.
En dehors de cette prière indirecte, nous croyons pouvoir ajouter qu'au ciel Notre-Seigneur prie pour nous, dans le sens strict du mot. Il ne cesse d'avoir nos âmes et nos vies présentes à sa pensée, comme il les avait présentes durant sa vie mortelle sous le rayonnement de sa science infuse, en tant que rédempteur de tous les hommes. C'est bien ce que semble indiquer saint Paul : « Le Christ est mort; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite do Dieu, et il intercède pour nous (1). » Sa piière est l'acte quotidien ininterrompu de ses jours éternels, car, dit l'Epître aux Hébreux : « Il est toujours vivant pour interpeller en notre faveur (2).» Toutefois, cette prière du Christ glorieux n'est plus la prière gémissante du jardin des Oliviers, ce n'est plus la prière humiliée de celui qui s'était fait pour nous « malédiction et péché (3j » :
(1) Rom., VIII, 34. - (2) VII, 25. — (3) Gai., III, 13.
c'est la prière « du Fils de riionime assis à la droite de la puissance de Dieu (1) », c'est la prière du vainqueur de la mort et du péché, du vainqueur de la colère divine : c'est donc une prière sereine et pleinement assurée. Souverainement efficace et éternelle, elle est rindcfectible soutien, la consolation et Tespérance de l'Eglise au milieu même des attaques, des contradictions et des persécutions. L'Eglise pour laquelle « le Christ prie tous les jours », selon la parole de saint Grégoire le Grand, 2), peut entonner tous les jours le cantique de David; «. Quand bien même je marcherais dana la vallée do lombre de la mort, je ne crains aucun mal parce que tu es avec moi (3). »
Puisque le Christ prie pour nous, pourquoi la liturgie catholique met-elle sur nos lèvres l'invocation: « Christ, ayez pitié de nous », et non celle-ci qui paraît plus logique : « Christ, priez pour nous » ? Ce fut d'abord pour éviter toute équivoque arienne ou nestorienne. Et c'est maintenant pour honorer le (Harist en proportion de la plus haute des natures qui sont en lui, la uatino divine, et des prérogatives qu'il possède en sa "personne. En tant que Dieu, Notre-Seigneur a le pouvoir souverain de la miséricorde. Et d'ailleurs, en tant
il] Luc, XXII, 69.— (2) InVpsalm. pœnif. - (2) Ps. XXII, 4.
qu'homme, il participe à ce pouvoir divin. C'est pourquoi l'Eglise, s'adressant au Sacré-Cœur, lui répète cette parole : Ayez pitié de nous.
jB prière du Christ a-t-elle toujours été exaucée (1) ?
Jésus s'en allant au tombeau de Lazare, Marthe lui dit : u Seigneur, si tu eusses été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant, je sais que tout ce que tu demanderas h Dieu te sera accordé. » El .lésus approuva lui-même cette admirable conliance de Marthe en disant dans sa prière en face du tombeau : « Père, je sais que fu m'exauces toujours (2). « L'Epître aux Hébreux semble faire allusion à cette affirmation du Christ lorsqu'elle rajjpelle que, k dans les jours de sa chair, ayant présenté avec de grands cris et avec des larmes des prières et des supplications à Celui qui pouvait le sauver de la mort, il a été exaucé à cause de sa piété (3). « Ce texte, bien que moins explicite
(l)Sum.T;!eol., III» P., q. XXI, a. 4. - (2) Jean, XI, 21, 22, 42.
que les précédents, assure que la piété du Christ, piété qui se retrouve dans toutes les prières qu'il adresse à Dieu, obtient toujours l'exaucement de ses demandes. — Néanmoins, l'Evangile lui-même présente plus d'une difficulté à l'encontre de cette thèse. Notre-Seigneur supplia son Père d'éloigner de lui le calice de la passion ; et cependant il dut boire ce calice. Il demanda le pardon de ses bourreaux ; et cependant plusieurs d'entre eux furent punis. Au sortir de la Cène, il avait prié pour tous ceux qui devaient croire en lui par la parole de ses apôtres, et demandé quils fussent un avec lui et entre eux. comme lui et son Père étaient un; et cependant, parmi les prosélytes des apôtres, il y eut des apostats et des schismatiques : il y eut Ananie et Saphire, il y eut le diacre Nicolas, il y eut linieslueux de Corinthe. Aussi, ne serait-ce pas le rejet de certaines prières du Christ que David aurait prophétisé dans ce psaume XXl'- qui est le psaume de l'agonie de notre Sauveur: « Mon Dieu ! mon Dieu ! pouripioi m'as-lu abandonné, et t'éloignes-tu sans me secourir, sans écoutei- mes plaintes ? Moti Dieu ! je Clic le jour, et tu ne réponds pas, je crie la nuit, et je n'ai point de repos (1)! »
11 parait, fl'après ces diveis témoignages ées Ecritures, que, lantôt la prière du Christ fut exau-
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cée, et tantôt elle ne le fut point. Mais alors comment l'affirmation de Jésus à la scour de Lazare demeure-t-elle vraie?
Voici l'explication de cette difficulté. Il y a prière et prière. La prière est l'expression d«i désir de l'homme devant Dieu. Mais, parmi nos désirs, les uns sont des désirs fixes dont nous souhaitons fermement la réalisation ; les autres sont des volontés conditionnelles, des velléités, à la réalisation desquelles nous ne tenons pas absolument. Il en sera ainsi tant que Thomme sera lliomme, c'est-à-dire un composé de sensibilité qui répugne à soultrir et à mourir par instinct naturel de vie et de vie heureuse, — '■ et de volonté rationnelle qui passe par-dessus la sensibilité et l'instinct pour accomplir le devoir. Nous pouvons- craindre de compromettre notre vie, et cependant braver résolument la mort au milieu des cholériques. En pareil cas, l'eiïroi de la sensibilité, la révolte de linstinct naturel en face de l'épidémie qui menace nous inspirent ce cri : Oh ! que je voudrais être ailleurs! La volonté rationnelle l'emporte cependant. Néanmoins, pendant qu'elle demande à Dieu de soutenir son courage, la peur de mourir et l'horreur de la contagion provoquent cette prière : Si seulement, Seigneur, j'étais à l'abri ! Mais ce n'est encore là qu'une velléité, car la ferme volonté
reprend aussitôt : Seigneur, quoi qu'il en soit, je veux faire mon devoir.
Le Christ, homme sensible et mortel comme nous, a donc eu ses prières de velléité et ses prières de volonté ferme. Rien d'étonnant que Dieu n'exauce point toujours ses prières de velléité, par exemple, qu'il laisse Judas s'approcher avec sa bande. Au fond, le Christ veut cette trahison comme Dieu la veut. Mais il exprime sincèrement sa douleur et son appréhension naturelle, parce qu'il est un homme, et non un fantôme d'homme. Quant à l'effet de sa demande, il le subordonne h la volonté de Dieu et à sa propre volonté rationnelle, absolue elle aussi dans sa soumission initiale et finale aux exigences divines.
La prière absolue de Jésus est toujours exaucée. Car elle est l'expression de la volonté du Sage parfait, cjui sait, par la vision de toutes choses dans It Verbe et par les révélations de la science infuse, tout ce que Dieu veut décidément. Et comme Jésus aime son Père d'un amour impeccable, comme il es! le Sage de la volonté autant que le Sage de l'intelligence, ii n'a de volonté absolue, il ne formuk de ferme prière que celle dont il connaît l'infail- Iil)b' flécret réglé par la Provich-nce. — Au conli'aire, sa prière de vcll<'ilé soulïre un rejel consenti d'avance et ratifié toujours par sa volonté formelle. Dans le rejet lui-même dune velléité subordonnée, Lie c.iinisr. — .'II!
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nous pouvons encore dire que Notre-Seigneur est exaucé, comme nous le sommes nous-mêmes quand Dieu rejette les désirs de notre sensibilité et de notre instinct naturel, soumis d'avance à sa volonté absolue et à la nôtre, d'accomplir uniquement et intégralement ce qu'il a décidé.
Notre-Seigneur est ici le modèle du parfait abandon à la volonté divine. Quand,^ agonisant sur la croix, il clame le psaume de sa détresse , c'est d'abord pour exhaler à Dieu la plainte naturelle de sa sensibilité blessée, de son instinct de vivre violenté par la mort ; mais c'est ensuite pour terminer par le cri de confiance absolue dans la bonté divine : « Je publierai ton nom parmi mes frères, je te célébrerai au milieu de l'assemblée. Vous qui craignez l'Eternel, craignez-le ! vous tous, postérité de Jacob, glorifiez-le ! Tremblez devant lui, vous tous, postérité d'Israël ! Car il n'a ni dédain ni mépris pour les peines du misérable, et il ne lui cache point sa face ; mais il l'écoute quand il crie à lui (1), » Le dernier mot de Jésus, proféré d'une voix forte, est le cri d'espoir du psalmiste: « Père, je remets mon esprit entre tes mains (2). »
Il y eut encore d'autres prières de Notre-Seigneur qui n'obtinrent point l'effet demandé, en par-
(1) Ps. XXI, 53 25. - (2) Luc, XXIII, 46 ; — Ps. XXX, 6.
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tîculicr la prière sacerdotale « pour tous ceux qui devaient croire en son nom » (1). Parmi eux, hélas ! il y eut des pécheurs, des apostats, et il y a probablement des dam4iés. Et cependant Jésus a prié sincèrement pour tous. Il a donc prié pour Judas, comme il a prié pour saint Jean. Seulement, sa prière pour saint Jean a obtenu la persévérance de l'apùtre jusque dans le martyre à Rome et dans l'exil à Pathmos, — tandis que sa prière pour Judas n'a point empêché « le fîls^ de perdition », comme il l'appelle, de le trahir. Et pourtant il a le droit de dire que ce n'est pas lui qui a perdu Judas, mais que Judas s'est perdu lui-même : la prière sacerdO' taie ménageait assez de grâces à l'Iscariote pour qu'il ne commît point son sacrilège. Si donc ce malheureux a rejeté ces grâces pleinement suffisantes, et n'a point mérité, en les recevant docilement, l'effîcace suprême de la résistance à Satan et de la fidélité à son Maître, c'est sa seule faute à lui; ni la volonté de Dieu, ni la prière du Christ n'en sont responsables.
Il faut donc distinguer parmi les prières de Notre-Seigneur celles qui obtiennent leur effet plénier, le salut des âmes, — et celles qui ne l'obtiennent point. Celles-ci sont de vraies prières en ce sens qu'elles sont de sincères et réelles deman-
(1) Jean. XVIl, m
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des de la grâce divine; mais ce sont des prières incomplètes dans leur résultat, et, pour cette raison, nous pouvons les appeler inefficaces. Cela ne veut pas dire qu'elles soient dépourvues de tout effet puisqu'elles obtiennent des grâces suffisantes pour sauver n'importe quel pécheur, mais elles sont dépourvues de l'effet final du salut, et c'est là ce qne signifie l'épithète d'inefficaces. A cause de cette inefficacité qui résulte, en somme, de ce que la volonté de Dieu et celle du Christ un les poussent pas à leur dernier terme, ce sont des prières moins absolues que celles dont l'effet est réalisé pleinement. Aussi est-ce à celles qui sont entièrement efficaces que saint Thomas réserve le nom de prières du Christ. C'est dans ce sens que le Docteur Angélique a pu écrire : « Notre-Seigneur ne pria point pour tous ses bourreaux, ni même pour tous ceux qui devaient croire en lui, mais pour les seuls prédestinés à la vie éternelle ». Cela veut dire que Notre-Seigneur n'a eu de prière totalement efficace que pour les prédestinés. Sa prière pour Judas, pour les Juifs endurcis, a échoué: donc il n'a point prié pour eux de cette prière efficace, de cette prière de volonté absolue, soutenue et toujours exaucée par la toute-puissance divine. Isolée, cette proposition de saint Thomas a une apparence janséniste ; mais ce serait ignorance ou déloyauté de la séparer du texte dont elle fait partie. En 1722,