‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 7 sur 48 · I.A CiHACl. sAM.IItlAMI. 1)1 ClllMST iVJ · texte numérisé non relu

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conforme à sa ooiulitiou humaine, de sa propre initiative, et toujours c'est sa propre raison qui le règle. Sous linlluence des dons, au contraire, c'est l'impulsion intime et toute puissante de Dieu qui le détermine à agir ; son initiative se borne alors à consentir à cette impulsion et à se laisser mener là où Dieu juge bon de le conduire.

Saint Thomas se demande donc si Notre-Seigneur possédait les dons du Saint-Esprit. — Oui, conclutil, et au degré le plus excellent. Sa conclusion se fonde sur les témoignages exprès de la Sainte Ecriture. D'abord sur le célèbre texte d'Isaïe : « L'Esprit de l'Eternel se reposera sur lui : Esprit de sagesse et d'intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et l'Esprit de l'Eternel le remplira (1) « ; et aussi sur le texte de \saint Luc : « Jésus, rempli du Saint-Esprit, revint du .lourdain, et l'Esprit le poussait au désert (2). » Ces textes nous donnent comme vérité de foi divine cette parfaite influence des mouvements du Saint-Esprit sur l'âme de Notre-Seigneur puisque, d'après eux, l'Esprit se repose sur lui, le remplit et puis le pousse. Or, qu'est-ce qu'un don du Saint- Esprit, sinon une mobilité surnaturelle sous l'influence directe de Dieu moteur? En Jésus, l'esprit de Dieu n'a pas à lutter pour faire admettre son

(l)XI,2-3. -(?)IV, 1.

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inspiration : il arrive et il se repose, il se repose et il remplit, il remplit et il pousse. De cette action jamais contrariée, nous concluons nécessairement, avec saint Thomas, à la parfaite docilité du Christ aux inspirations divines; en d'autres termes, nous concluons à l'existence des dons du Saint-Esprit en lui, et dans leur forme la plus éminente.

De là certaines difTérences entre les dons du Saint-Esprit en Notre-Sêigneur et ces mêmes dons en nous. En nous, les dons viennent en aide h des vertus imparfaites (1) : par exemple, les inspirations du don de sagesse s'ajoutent aux vues obscures de la foi, les lumières du don de conseil rassurent une prudence trop timide, les énergies du don de force affermissent le courage défaillant. Mais en Xotre- Seigneur il n'y a pas de vertus imparfaites, et néanmoins les dons lui sont nécessaires pour compléter la plénitude de son activité surnaturelle à forme humaine par la plénitude de son activité surnaturelle à forme divine. Ainsi le don de sagesse n'a pas à perfectionner en lui les vues obscures de la foi : il ne voit pas seulement qu'il faut croire, il ne croit pas seulement, il voit Dieu dans un acte indéfectible de vision sans ombre. Mais lorsqu'il médite, lorsqu'il délibère, le souffle du Saint-Esprit l'illumine de clartés supérieures aux lumières qui peuvent

(1) S. Th., Sum. Theol.. I», H-, q. LXVIII. ait. 8.

LA <;nAr.K s.vnctiiiantk du (.iiiust 71

luire dans son âme en jaillissant, d'elle ; il y a chez lui dos actes de volonté libre que le Saint-Esprit ioinuiandc et dirige : saint Luc ne nous dit-il pas que ^< TFlsprit le poussait au désert » ? 11 y a donc chez lui place pour les dons du Saint-Esprit, {encore une fois, dans le Christ, les dons ne s'ajoutent pas aux vertus pour suppléer à leur imperfection, comme il' arrive i)our nous, mais pour ajouter l'inspiration et lu force qui viennent du ciel aux mouvements rationnels et volontaires de ses vertus héroïques.

Autre dilïérence des dons du Saint-Esprit dans le Christ et en nous. Le Christ les possède sans doute, mais pour autant que peut l 's posséder un homme qui voit Dieu. 11 possède le don de crainte, par exemple, — oui, mais sous une forme dégagée de toute imperfection relative à l'état d'une âme en route vers Dieu. 11 n'a pas peur de perdre Dieu, ni d'être puni par Dieu, puisqu'il le possède dans une vision qui suilit à lui rendre impossible de s'en détourner jamais. Mais cependant il sait cjue Dieu est terrible pour les pécheurs endurcis ; et cette toutepuissance vengeresse excite en lui, sous le souille du Saint-Espj'it, ce mouvement d(^ respect tremblant qui nous saisit en face de toute foi'ce supérieure, quand même nous serions en dehors de ses atteintes. On craint en face de l'océan furieux, et le Christ craint en face de l'océan de la colère divine:

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mais sa crainte est dépouillée de toute épouvante personnelle et tout imprégnée d'un respect proportionné à la vue directe qu'il a de Dieu. C'est pourquoi ce sentiment de crainte bien Tdiale est souverainement agréable à Dieu ; l'épître aux Hébreux nous apprend que Notrc-Seigneur lui dut d'être exaucé quand il intercédait pour nous 1). C'est ce même sentiment qui se mêlait, pendant l'agonie du jardin des Oliviers, à la crainte d'ordre sensible, et à la peur de souffrir et de mourir que Jésus voulut bien éprouver.

Cette présence de toutes les vertus et de tous les dons en Notre-Seigneur montre admirablement qu'il a voulu être homme jusqu'au bout, sauf bien entendu le péché. Son organisme surnaturel n'est pas moins complet que son organisme naturel. Son organisme surnaturel s'adapte de tous points aux exigences de la vie de la grâce dans une âme humaine. Et bien qu'il possède, ou plutôt qu'il soit l'auteur et le donateur des dons, — car, en somme, l'Esprit et lui ne font qu'un, — sa personnalité divine et sa nature divine respectent délicatement l'intégrité de sa nature humaine et particulièrement de son âme. Il faut même dire qu'en lui le Dieu a comme besoin de l'homme et de toutes les formes d'énergie surnaturelle que l'homme est capable d'acqué-

LA GHACE SANCTIFIANTE DU CHHIST 73

rir. Le Christ ne serait pas, si l'on ose ainsi parler, un chrétien complet s'il ne possédait au plus haut degré toutes ces activités rationnelles de la vie divine que sont les vertus, et en même temps toutes ces passivités agissantes que sont les dons.

Le Christ eut-il la plénitude de la grâce ? (1)

C'est une vérité de foi divine que le Christ eut la plénitude de la grâce. Saint Jean en témoigne sans équivoque : « Nous lavons vu plein de grâce et de vérité (2). » Le même évangéliste rapporte la parole très significative de Jean-Baptiste sur ce sujet : « Dieu n'a pas mesuré au Christ le don de son Esprit (3). »

La plénitude d'une qualité quelconque a deux aspects, selon qu'on la considère dans l'ordre de l'être ou dans l'ordre de l'opération. On dit, par exemple, une parfaite blancheur, une ])leine transparence ; et l'on désigne ainsi l'intensité du déve-

(l)Snm.Theol.,in»P.,q.Vn,a.9ptlO. — (2)I,14.-(3)IH,34.

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loppement de l'une ou lautre de ces qualités, de ces formes, dans le sujet qui en est dolé. C'est la plénitude dans l'ordre de l'être. Au point de vue de ropération, on dit, par exemple, que, relativement à une plante ou k un pur animal, l'homme possède une plénitude de vie : la plante ne possède que les actes de la vie végétative : elle se nourrit, croît, se reproduit: l'animal ne possède que les actes de la vie sensitive, il voit, entend, se passionne ; l'homme, en plus des actes de ces vies inférieures, possède les actes de la vie intellectuelle. C'est la plénitude dans l'ordre de l'activité, de l'action. Ainsi quand on se demande si Notre- Seigneur Jésus-Christ eut la plénitude de la grâce, on se pose implicitement ces deux questions :

1° Eut-il la grâce au degré le plus parfait où elle se puisse posséder ?

2^ Exerça-t-il les œuvres de la grâce dans tous les genres d'énergie que la grâce peut avoir dans une âme humaine ?

Saint Thomas répond affirmativement à ces deux questions. Et par sa réponse nous passons, de la vérité de foi toute générale affirmée par saint Jean, à deux conclusions théologiques spéciales qui sont le développement rationnel de cette vérité.

Tout d'abord, le Christ posséda la grâce au plus haut degré où elle se peut posséder.

LA. GRACE SANCTIFIANTE DU ClIlilSl' /'o

La pioinièiT raison de cette plénitude, c'est le privilège unique du Christ, l'intimité de son union avec Dieu. De tous les esprits créés, y compris les anges, l'àme du Christ est le plus proche de Dieu, puisqu'elle touche ('Iroitemenl à la personnalité divine qui se Fest unie, et aussi puisque la grâce d"union appelle impérieusement un degré incomparable d'amitié avec Dieu par la grâce sanctifiante. Ce principe posé, nous n'avons qu'à nous reporter à celui déjà expliqué plus haut: plus celui qui reçoit est proche de celui qui donne, plus le don est abondant et mieux il est reçu. Kt ainsi l'extrême proximité du Christ avec Dieu, proximité qui ne peut absolument pas être dépassée, exige qu'il reçoive au plus haut degré l'influence et le bienfait de la grâce.

Deuxième raison. Cette grâce du Christ ne lui est pas donnée pour demeurer inerte en lui : elle lui est donnée comme le principe d'une vie souverainement active. L'àmehumaine de Jésus iinie au Verbe en personne se trouve être par là même comme une sorte d'instrument cpii seiait greffé sur la main de l'artiste, un instrument que s'est, pour ainsi dire, soudé le Verbe de Dieu créateur et réparateur ; et donc son union avec celle des personnes divines à laquelle il convient en propre de produire l'ordre des choses et de le restaurer fait d'elle l'instrument le plus apte de la transmission de la grâce répara-

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trice au genre humain. Dès lors, la grâce du Christ n'est pas seulement dans sa perfection essentielle la grâce souveraine de l'Homme-Dieu : elle estla grâce du Dieu Sauveur par le moyen de l'humanité qu'il a prise. 11 faut donc que cette grâce soit une grâce supérieure, comme toute force agissante doit être supérieure ; et comme c'est une force agissante de sainteté pour tous les hommes, pour tous les effets de la vie surnaturelle et contre toutes sortes de péchés et de vices, ce doit être une grâce, non seulenaent de qualité supérieure, mais d'une qualité sans défaut, une grâce parfaite.

On peut sedemander si, en donnantcette seconde raison de la plénitude de la grâce dans le Christ, saint Thomas ne sort pas du point de vue strict de l'être et des formes, pour entrer dans celui de l'opération. Mais en regardant de près à la structure de son argument, on s'aperçoit sans peine que non. Ce n'est pas de la transmission de la grâce que le Docteur Angélique s'occupe principalement ici, cette idée est actuellement pour lui à l'arrière-plan. 11 s'occupe avant tout de la plénitude intime de grâce que requiert, antérieurement à tout effet, cette transmission. Et cette plénitude, bien qu'elle devienne ultérieurement le principe d'une action, lui apparaît — et nous apparaît — comme une perfection fixe, comme une qualité absolue de l'âme du Christ.

LA GftACE SANCTIFIAML OU CHRIST //

On ]c voit, par une penle insensible, la logi([ue de ce dernier argument amène saint Thomas à la seconde partie de sa thèse, qui est d'ailirmer luniversalité des énergies de la grâce dans le Christ. Tout ce que la grâce peut produire dans une âme humaine, elle l'a pleinement produit et réalisé dans l'àme du Christ,

,Le Christ est, en efTet, comme médiateur de la réparation humaine, le premier principe universel, le premier agent de tout ce qu'il y a de sainteté dans le genre humain. Et même, dépassant les bornes étroites de notre espèce, son action s'étend a un genre nouveau d'êtres, « le genre de ceux qui ont la gi'âce. » Dans ce genre où se rapprochent toutes les espèces d'anges et toutes les variétés des hommes, il n'est pas seulement un juste hors de pair, un premier agent qui fait partie lui-même du genre commun. Bien que, comme nous et comme les anges, il possède la grâce sanctifiante, il ne la possède pas comme nous et comme les anges à titre de fils adoptif de Dieu : il la possède à titre exclusif de Fils par nature. Dès lors, il n'est pas une simple unité dans le genre des élus : il est un élu d'un genre à part, ou plutôt du genre suprême et unique. Il a donc à l'égard de ceux auxquels il communique la grâce une supériorité, non seulement de degré, mais comme dénature, — de même que le soleil possède à l'égard des corps qu'il éclaire et

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qu'il échauffe une supériorité sans pareille de lumière et de chaleur, procédant de son état unique d'ignition permanente dans notre système planétaire. Le Christ est aussi un soleil, le « Soleil de Justice », dont les rayons illuminent le champ de l'universelle rédeniption. Son o'uvre réclame manifestement une snréminence de grâce.

Notre-Seigneur a donc en lui tous les effets de vertus, d'inspirations par les dons, que la grâce sanctifiante peut produire dans les âmes. Tout ce qu il y a de pureté, d'intuitions, d'expériences divines, de ferveur, de charité, dans les états surnaturels les plus extraordinaires, dans les voies mystiques les plus hautes, il le possède, et bien au-delà encore, comme un foyer incandescent et immense d'où s'échappent des étincelles. — 11 ya néanmoins des états spéciaux de vie surnaturelle, des effets spéciaux de grâce qui n'ont jamais existé dans le Christ. Mais ce n'est point lacune chez lui, c'est perfection encore. Ainsi il n'a jamais été, comme le voulait Théodore de Mopsueste, un converti, un homme progressant de plus en plus vers Dieu depuis sa conversion (1). Il n'a ressenti aucune de ces touches de la grâce qui supposent le péché et les imperfections de l'état de voyageur. Arrivé à Dieu dès le premier instant de sa concep-

(1) Cf. Denz., 183.

lA r.RAC.R t^ANCTIFlANTE DU CHRIST /'.)

tion. il n'a i)as oto un ronvcrti ;i la manière de Paul ou (i'AugUblin : il est le Juste invariablement orienté vers Dieu, de toute son énergie, et dès le premier moment. C'est bien la plus pure forme de la justification.

Est-ce que cette plénitude de grâce est la propriété exclusive du Christ ?

Pareille question ne pouvait pas ne pas se poser aux théologiens; saint Thomas a bien garde de s'y dérober.

D'une part, saint Jean affirme que le Christ, en tant que Fils de Dieu est « plein de grâce et de vérité (1) ». D'autre part, saint Luc rapporte que l'ange de l'Annonciation a proclamé la Vierge Marie « pleine de grâce (2) » ; les Actes des Apôtres disent que saint Etienne « était plein de grâce et de force (3) » ; enfin saint Paul, étendant cette plénitude autant qu'elle peut l'être, la souhaite à tous ses fidèles d'Ephèse : « Soyez remplis de toute la la })l<''nilude de Dieu (4) ». 11 semble donc, d'après ces textes, qu'il y a une plénitude de grâce propre au Chiist. et une plénitude de grâce communicable aux saints et même au commun des chrétiens. Comment dégager par voie de conclusion théologique le sens dans lequel doivent s'entendre vraiment ces plénitudes respectives ?

Pour y arrivei", saint Thomas rappelle la distinc-

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