‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 8 sur 48 · I. 2H. — (3) VI, 8. - (4) III · texte numérisé non relu

I. 2H. — (3) VI, 8. - (4) III

tion établie plus haut. II y a une double plénitude dans la grâce, comme en toute qualité qui s'enracine dans un sujet quelconque. La grâce peut être pleine, c'est-à-dire parfaite en elle-même, soit qu'elle se réalise comme le plus haut degré possible de ressemblance formelle avec Dieu, — soit qu'elle ajoute à cette plénitude d'essence une plénitude d'énergie, d'opération. Cette plénitude de l'essence et des opérations de la grâce est absolument propre au Christ; l'intimité de l'union hypostatique entre sa nature humaine et la personne du Verbe l'exige. Inutile d'insister après les explications qui précèdent. En lui, pleine intensité et pleine puissance de la grâce, donc plénitude absolue au-delà de laquelle aucun progrès n'est possible.

Mais au-dessous de cette plénitude absolue, il y a une plénitude relative de la grâce, qui consiste dans la mesure totale de grâce qu'un sujet donné peut recevoir en raison de sa condition et du choix de Dieu qui lui détermine cette condition et cette mesure. II est de foi que chacun de nous, individuellement, possède la grâce dans la mesure propre où le Christ a voulu qu'il la reçût en personne : « A chacun de nous, dit saint Paul, la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ. (1) ». 0», cette mesure, c'est pour chacun de nous la pleine

(1) Ephés., IV, 7. '

i.A (;racï: sanctifiante du chiu«t Si

mesur»' suffisante, et c'çst pourquoi l'Apôtre peut légilinicment souhaiter aux Ephésienset aux autres fidèles > dètre remplis de toute la plénitude de Dieu )>.(yesten ce sens relatif, par conséquent, que doivent s'interpréter les plénitudes attribuées à la sainte Vierge et à saint Ktienne.

[i'anffe a raison sans doute de saluer Marie « pleine do grâce » ; mais cet hommage n'implique point qu'elle ait possédé le plus haut degré réalisable de grâce, ni pu exercer toutes les fonctions ri toutes les œuvres de la grâce. Ceci est le propre du Verbe Incarné ; et ce serait une exagération quasi-idolàtrique d'attribuer à une pure créature, si parfaite fût-elle, la plénitude de grâce qui résulte connaturellement de l'union personnelle avec le Verbe. Pour apprécier la véritable plénitude de grâce de Marie, il faut lui appliquer la loi générale de la mensuration des grâces : elle eut la mesure de grâce que commandait sa prédestination. Or sa prédestination fut d'être la mère du Fils unique de Dieu : elle eut tout ce que réclamait un si sublime office. Aussi, dans la généalogie que dresse saint Matthieu, le nom de Marie est-il suivi de cette seule mention qui dit toutàtpii saitcomprendre : « Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, rfe laquelle est né Jésus, qui est appelé « Le Christ (1) ». C'est

UE CHRIST. ti

82 LE CHRIST d'apri:s saint THOMAS d'aolin

Cajetan qui nous inspire ici, il sera intéressant de citer ses paroles : « Remarque (il s'adresse au novice étudiant qui lira son commentaire) la sobriété doctrinale de saint Thomas dans cette question de la plénitude de la grâce en la Bienheureuse Vierge. Elle est pleine de grâce, assurément, et cette plénitude doit s'entendre à la fois de l'espèce et des fonctions de la grâce qui est la sienne. Mais il ne s'agit pas du tout d'une plénitude absolue (le Fils de Dieu tout seul en aie bénéfice). Ne te laisse donc point influencer par ces bavards qui proclament en Marie une grâce rigoureusement infinie en ellemême et dans son efficacité. Comme si la gloire de la Mère de Dieu était mieux assurée par nos fantaisies pieuses, que par des motifs sérieux ! Pour toi qui prétends à une piété solide et éclairée, garde toujours la juste mesure dans tes louanges à la Vierge. Oui, elle est pleine de giùce ; mais, encore une fois, cette grâce n'est point absolue ni dans son essence, ni dans son efficacité ; sa plénitude de grâce est toute relative à elle et à sa vocation. Exalte donc sa grâce personnelle : jamais simple créature n'a été comblée comme elle. Voilà la plénitude de grâce qui revient à la Mère de Dieu, et qui lui assure d'ailleurs un honneur sans pareil dans la création. » (1)

(1) Comment, in art. 10, q.VII, lU* P. Sum. Theol.

TA GRACK SANCTUIANTK 1)1" CIIKISP ;S3

Il en va de même, quoique à un degré inférieur de la plénitude de ••râec attribuée à saint Etienne: c'était toute la grâce nécessaire à son témoignage par la parole et le sang. — Il en va de même enfin de cette plénitude de grâce que saint Paul souhaite aux Ephésiens, et que possèdent en effet tous les justes. Tous, quelles que soient Ihumilité de leur condition et la rudesse ou même la grossièreté de leur intelligence, ont une mesure de grâce suffisante pour mériter la pleine vue et la pleine jouissance de Dieu.

C'est une vérité très consolante que l'affirmation de cette plénitude assurée au commun des fidèles- Les saints ne sont pas des privilégiés mis à part d'une foule indigente : la foule elle-même est riche elle est comblée magnifiquement de la pleine mesure nécessaire à la vie éternelle de chacun de ses membres. Nous sommes tous dans le Christ, selon l'expression de saint Pierre, « une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s'est acquis (1) ». Il est manifeste que ces expressions « race élue », et les autres, indiquent clairement que Dieu a fait largement le nécessaire pour enrichir nos âmes des dons indispensables au salut. Mais, somme toute, ce ne sont là que des plénitudes relatives. Le Christ, lui, dans son état de

(1) I Pierre, II. 9.

Verbe Incarné, fequieit la plénitude absolue de toute grâce, de sorte qu'en lui le sujet même de la grâce est fait pour le plus haut degré de grâce. C'est ce qu'exprime saint Paul aux Colossiens : « Il est les prémices, le premier-né d'entre les morts, afin d'être en tout le premier. Car ce l'ut le bon plaisir de Dieu que toute plénitude habitât en lui (1). » Toute plénitude ; ce n'est donc pas seulement une plénitude relative, mais la plénitude de toutes les perfections essentielles et de toutes les énergies de la grâce. Ce n'est pas seulement une plénitude passagère et de circonstance pour quelque grande œuvre, et qui aurait son temps, — c'est uneplénitude permanente comme l'union même du Verbe à la nature humaine. Aussi est-il dit que cette plénitude habite dans le Christ.

La grâce du Christ est-elle infinie ? (2)

L'Ecriture indique bien, d'une part, ainsi que nous l'avons vu déjà, que le Christ possède une

(1) I, 18-19. - (?) Sum. Theol.. III» P., q. VU, art. 11,

l,A (JRACE SANCTIFIANTE DU CIIHIST 85

grâce sans mesure: « Dieu ne lui donne pas l'Esprit avec mesure » témoigne Jean-Baptiste (1) ; elle l'indique encore en lui attribuant « toute plénitude de grâce (2). >< Mais, d'autre part, TEcriture encore, comme le remarque saint Thomas, nous autorise à penser que la grâce du Christ n'est point infinie : « Toutes choses, dit-elle, ont été disposées avec nombre, poids et mesure (3). « D'ailleurs, il est bien certain que la grâce habituelle est une qualité de Tordre créé : elle est, par conséquent, limitée dans son être. Ces deux aspects du problème de l'infini et du fini de la grâce dans le Christ suffisent à nous en montrer la complexité. En le posant, il faut donc bien distinguer :

1° De quelle grâce on parle, grâce d'union ou grâce habituelle ;

2° A quel point de vue on parle de cette grâce: au point de vue de son être physique, créé ou incréé, — ou au point de vue de sa nature spéciale de grâce, c'est-à-dire de ressemblance formelle et d'union réelle avec Dieu.

Toute la doctrine de saint Thomas se fonde sur l'emploi de ces distinctions.

Il y a, dans le ChrisI, avant tout, la grâce de l'union hypostalique.

(l).lcan,in. ."^4. — (t?)Cnlnç!., r,!9. -(3) >!ap;., XI, 21.

Cette grâce n'est point, comme la grâce sanctifiante dans l'âme juste, une qualité de l'ordre accidentel greffée sur une substance : c'est un état de la substance ou nature humaine du Christ unie à la personne du Verbe. Or cet état confère à la nature humaine qui subsiste en lui la dignité infinie de la personne qui se communique à elle. Pour cette raison, l'humanité de Notre-Seigneur est tout entière adorable, non point seulement d'une adoration relative et comme diminuée au sens où nous adorons la croix, mais d'une adoration qui reconnaît formellement dans le corps et dans l'âme de Notre- Seigneur l'infinie majesté du Verbe. La grâce d'union est donc une grâce infinie au sens absolu du mot ; on ne peut rien y ajouter; on ne peut rien réaliser ni même concevoir qui unisse davantage le fini de la nature humaine à l'infini d'une personne divine. C'est ce que Jean de Saint-Thomas appelle « l'infini de relation, l'infini d'appréciation morale et de rapport au sujet (1). » Mais peut-être que ces expressions n'en disent pas assez. Il n'y a pas seulement, de notre part, une appréciation morale établissant que la nature humaine du Christ est adorable ; il n'y a pas seulement un rapport extrinsèque de cette nature à la personne du Verbej — intrinsèquement et en sa substance, cette

(1) O. VII, De Inc., disp. IX, art. 1, n» 3.

t-A GRAf.b* SANCTlMANTE DU CHRIST 8/

nature est soutenue dans sa subsistance réelle et intime par la personne du Verbe. Intrinsèquement donc elle en reçoit une dignité infinie, puisque c'est un Dieu qui opère en elle ce qu'opère en tout homme l'humaine personnalité. La grâce d'union est donc une grâce infinie dans sa réalité même de grâce, c'est-à-dire dans sa communication à la nature humaine du Christ.

Après la grâce d'union, il y a dans le Christ la grâce habituelle. Et celle-ci peut être considérée dabord dans son être physique, A ce titre, elle n'est pas infinie ; elle est soumise à la loi de la mesure et du nombre que l'Ecriture nous montre imposée à toute créature. La grâce habituelle du Christ est créée; c'est une créature du genre qualité; c'est une qualité d'un sujet créé, à savoir l'âme du Christ: de toutes parts elle est limitée à une certaine catégorie de l'être, dont elle ne saurait sortir qu'en se détruisant elle-même. Ainsi donc, sous le rapport de son être physique et de son classement parmi les catégories de l'être créé, la grâce du Christ est chose finie.

Néanmoins, ce fini de la grâce dans le Christ sous le rapport physique ne nous permet pas de dire absolument que cette grâce soit une grâce finie. La grâce du Christ, en effet, ne possède pas seulement la nature générique des accidents qualitatifs ; elle possède sa propre nature, sa perfection spéci-

88 r.E CHRIST d'aPRKS saint THOMAS d'aOUIK

fique. Et, à cet égard, saint Thomas la déclare infinie. A quel titre la grâce du Christ est-elle sa grâce? — A titre de grâce absolument propre à celui qui est le principe premier et universel de tous les effets de la grâce : « Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ.... nous a accordé la grâce en son bienainu- Fils (1) ». Donc tout ce que la grâce peut opérer d'effets variés dans les justes et même dans les plus grands saints procède des énergies éminemment contenues dans l'âme du Christ. Et comme lefTet opéré ne fait que reproduire la perfection intime de celui qui le réalise, il n"y a pas seulement dans le Christ une puissance infinie de la grâce pour s'étendre à tous ses effets possibles : il y a en lui une intensité sans limites, intensité requise pour produire ces effets sans mesure. L'extension de ïa grâce, comme l'appelle Jean de Saint-Thomas (2), suppose son intensité ; ce que Jean de Saint- Thomas omet d'observer.

C'est précisément au sujet de cette intensité delà grâce dans le Christ que Jean de saint-Thomas et Billuart se demandent si la grâce du Christ fut, ou non, infinie. Et ils résolvent la question par la négative, contre Cajetan, et selon eux, d'après saint; Thomas plus probablement mieux compris.

11 nous semble, au contraire, que saint Thomas

(1) Ephés., I, 1-6. — (2) Loc. cil., n* 4,

\.\ GHACE SANCTIFIANTE t>tl CHRIST 89

•Misoigno très expressément, ici et ailleurs (1), que la gràio du Christ est bien chose finie dans son être, dans son essence d'accident, mais quelle est infinie par p?<îine possession de tout ce que la grâce peut être et faire. Assurément, comme saint Thomas le reconnaît lui-même (2). lame du Christ est un sujet fini, d'une capacité naturelle finie, et Dieu peut fort hion appeler à l'existence une créature plus parfaite ({u"(^lle, si, par hypothèse, nous séparons cette âme de la personne du Verbe. S'ensuit-il que Dieu puisse laire un Christ plus parfait ? — Nullement. Ce n'est pas de son fonds naturel, de sa capacité humaine, que le Christ tient la perfection de sa grâce sanctifiante, — c'est de son union en personne au Verbe, c'est-à-dire d'une union au-delà de laquelle aucune autre union plus parfaite n'est possible. Ainsi donc, c'est la perfection suprême de la grâce d'union qui entraîne la perfection suprême de la grâce sanctifiante dans le Christ. Mais pourquoi veut-on regarder cet infini que l'union hypostatique apporte à la grâce sanctifiante du Christ comme <|uelque chose d'extrinsèque à cette grâce ? — Ce serait bien à tort. On ne voit pas trop ce qu'est cette infinité extrinsèque dont parle Jean de Saint-Thomas (3). Ou bien cela signifie l'infini de la personne du Verbe Incarné sans rien connoterd'infini dans la

(1) Qq. disp. de Verit. q. XXIX, art. 3. — (2) Loc. cil., ad ô"". — (3) Loc. cit., ad 23" et 24'".

90 LE CHRIST d\\PRÈS SAINT THOMAS d'aOUIN

grâce sanctifiante du Christ, et alors c'est méconnaître la dignité réellement infinie que son âme humaine retire de l'union hypo statique et le degré souverain de grâce qui lui est dû en vertu de cette union; — ou bien cela signifie que l'infini de la "personne du Verbe communique dignité égale, mérite égal, à Fâme du Christ, en d'autres termes c'est dire que le Christ jDossède intimement une grâce sans limites, une grâce infinie. Ce que nous croyons.

La grâce du Christ était elle susceptible d'accroissement (1) ?

A vrai dire, cette question est déjà résolue en principe par les explications qui précèdent. Du moment que, d'après saint Jean, il y a dans le Christ ? « la plénitude de grâce qui convient au Fils unique de Dieu », et que, d'après saint Paul, « toute plénitude habite en lui «, et non pas une plénitude relative, on ne peut concevoir ni trouver réalisée une grâce supérieure à celle du Christ. Nous tenons ic^

(1) Sum. Theol. III» P., q. VII, art. 12.

la conclusion théologique immédiate de ces textes scripturaires. Mais comment s'établit cette impossibilité de l'accroissement de la grâce dans le Christ, c'est ce que ne disent formellement ni ces déclarations des Saints Livres, ni la conséquence générale que nous venons d'en déduire avec saint Thomas. 11 faut donc développer ici ce que cette conséquence a encore de trop implicite, en recherchant à quelles conditions une qualité quelconque peut s'accroître dans un sujet, et en montrant que le Christ échappait à ces conditions.

11 y a deux raisons pour lesquelles une qualité n'est plus susceptible d'accroissement :

1" Quand le sujet qui possède cette qualité la réalise au plus haut degré où elle peut exister dans la nature : supposons, par exemple, qu'il y ait un corps capable de supporter le degré maximum de chaleur réalisable dans la nature sans pour cela entrer en décomposition ou en combinaison avec un autre corps.

20 Quand le sujet de cette qualité se refuse à son accroissement. Tel homme, par exemple, est capable de tel degré de science : il réussira dans les mathématiques élémentaires, et ne comprendra rien au calcul infinitésimal. Tel corps, le phosphore supporte 20 degrés de chaleur ; au-delà il s'enflamme et se combine avec l'oxygène de l'air. Assurément, il est possible de trouver un degré de

9Si LE CHRIST d'après SAINT THOMAS DAQUIN

science plus élevé que celui de notre mathématicien, et un degré de chaleur plus élevé que le degré de chaleur au-delà duquel le phosphore se volatilise. Mais cet homme et ce corps ne peuvent pas atteindre une participation plus haute de ces diverses qualités.

Nous pouvons nous demander maintenant à quel titre la grâce du Christ ne peut pas s'augmenter. Est-ce parce que le plus haut degré de la grâce existe en lui ? Est-ce parce qu'il la réalise au plus haut degré de participation qu'il puisse en avoir?

C'est d'abord parce que la grâce elle-même se trouve dans le Christ à son plus haut degré. Le degré d'une qualité se mesure toujours à la fin qu'elle doit remplir. Ainsi le veut la sagesse divine qui a tout « pesé, mesuré et compté. » Tel degré de chaleur est nécessairement requis pour faire bouillir l'eau ou tout autre liquide. Quelle est donc la fin de cette qualité surnaturelle de ressemblance avec Dieu appelée la grâce? — C'est l'union avec Dieu, Dieu connu, Dieu aimé, Dieu possédé réellement en sa propre substance. Or le Christ réalise la plus haute union avec Dieu qui puisse exister, l'union en communauté de personne. Il est donc en possession du but le plus élevé de l'ordre surnaturel: dès lors il possède au degré le plus haut les moyens divers d union de lame humaine avec Dieu, il pos-

sède la grâce au degré suprême : donc, à ce titre, sa grâce ne peut s'accroître.

D'autre part, l'âme du Christ ne peut recevoir plus de grâce qu'elle n'en possède. Comme nous le dirons plus loin, le Christ, dès le premier instant de sa conception, fut pleinement gratilBé de la vision de Dieu. 11 fut immédiatement au terme de cette voie qui mène au ciel, et où nous marchons dans la « nuit obscure » de la foi et les laborieux combats d'une charité mal assurée : lui, au contraire, voyait Dieu face à face et le possédait sans jamais pouvoir le perdre. Or il est impossible à qui voit Dieu de le connaître d'une manière plus parfaite et à un plus haut degré puisque, le voyant, il est au terme du mouvement de sa foi, et il est également impossible à qui aime Dieu dans la lumière de son essence de progresser dans son amour, puisque son amour est fixé en Dieu comme sa vision. Sans doute, il y a des degrés dans la vision béatifique et dans l'amour de Dieu au ciel. Il y a des élus qui voient et qui aiment Dieu avec plus de clarté et d'intensité que d'autres. Mais chacun d'eux, à sa place, dans sa demeure propre, comme dit saint Jean (1), reste à jamais fixé, parce que l'état du ciel, tout entier fondé sur la vision et la jouissance de celui qui est la Vérité première et le souverain Bien,

(1) XÎV,2.

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établit l'âme humaine (ou l'esprit angélique) dans un acte éternel non moins immobile — ou plutôt immuable — qu'il est vivant. Et donc le Christ, fixé dans cet acte bienheureux dès le premier moment de sa vie, ne pouvait plus croître en grâce, comme croissent ici-bas ceux qui se développent dans la vertu. En sorte que, au point de vue du degré de la grâce comme au point de vue du sujet de la grâce, le Christ ne pouvait plus acquérir, n'avait rien à acquérir.

Alors comment entendre ce témoignage de saint Luc d'après lequel Jésus enfant « croissait en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes (1) ? » Cela ne veut pas dire que la grâce sanctifiante et les dons symbolisés par la sagesse augmentaient en soi d'intensité et s'enracinaient de plus en plus en lui. Le texte n'avance rien, du reste, qui autorise cette interprétation; il Jit seulement que l'enfant grandissait et qu'en même temps il manifestait progressivement sa sainteté et ses vertus dans ses relations avec Dieu et avec les hommes. C'était un progrès, non point simulé, mais cependant plutôt extérieur. Par cette extériorité Notre-Seigneur voulait écarter de sa divine personne toute apparence de prodige fantas-

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