XVI — ET MAINTENANT, « O PÈRE, GLORIFIEZ VOTRE FILS
(Ascension) 3 SOMMAIRE. — I. Éclat magnifique du triomphe de Jésus dans
son ascension à la droite du Père. — II. Raisons capitales de cette merveilleuse exaltation du Christ : il est le Fils de Dieu ; il s’est abîmé dans les ignominies de la passion. — IIL Grâce que ie Christ nous donne dans ce mystère: nous pénétrons avec lui dans les cieux comme membres de son corps mystique. — IV. Sentfment de joie profonde que fait naître en nous cette glorification de Jésus : Tu esto nostrum gaudium. — V. Pourquoi une inébranlable confiance doit également nous animer en cette solennité : le Christ pénètre dans le saint des saints comme pontife suprême et y demeure comme médiateur unique. — VI. Nous appuyer sur le Christ, afin d’être « gardés du mal > au milieu des tristesses et des épreuves de la vie présente.
Après sa résurrection, le Christ Jésus n’est demeuré que quarante jours avec ses disciples. S. Léon dit que « ces jours ne se passèrent pas dans l’inaction » : li dies non otioso transiere decursu’. Par ses multiples apparitions aux Apôtres, par ses entretiens avec eux, Loquens de regno Dei*, Jésus remplit leurs cœurs de joie ; il affermit leur foi en son triomphe, en sa personne, en sa mission ; il leur donne aussi « ses dernières instructions »* pour l'établissement et l’organisation de l’Église.
Maintenant que la mission de son séjour ici-bas est pleinement terminée, l'heure est venue pour lui de remonter vers son Père. Le « géant divin a complètement achevé
1. Sermo I de Ascensione Domini, c. IL. — 2. Act, I, 3. — 3. Ibid. 2.
sa course sur la terre » : Opus consummavi quod dedisti mihi*, 11 va maintenant goûter, dans toute leur plénitude, les joies profondes d’un merveilleux triomphe : l’ascension aux cieux consomme glorieusement la vie terrestre de Jésus.
De toutes les fêtes de Notre-Seigneur, j’oserais dire que, dans un certain sens, l’Ascension est la plus grande, parce qu’elle est la gloriffcation suprême du Christ Jésus. La sainte Église appelle cette ascension « admirable » ? et « glorieuse »° ; et dans tout l’office divin de cette fête, elle nous fait chanter la magnificence de ce mystère.
Notre divin Sauveur avait demandé à son Père « d’être glorifié de cette gloire qu’il possède, par sa divinité, dans les splendeurs éternelles des cieux » : Clarifica me, tu, Pater,.… claritate quam habui priusquam mundus esset apud te*. « La victoire de la résurrection a marqué l’aurore de cette glorification personnelle de Jésus » : Haec est clarificatio Domini Nostri Jesu Christi, quae ab ejus resurrectione Sumpsit exordium ; l’admirable ascension en fixe le plein midi : Assumptus est in caelum et sedet a dextris Deif. C’est la glorification divine de l’humanité du Christ, au-dessus de tous les cieux.
Disons donc quelques mots de cette glorification, des raisons qui la fondent pour Jésus, de la grâce spéciale qu’elle nous apporte. L'Église résume ces points dans l'oraison de la messe : Concede, quaesumus omnipotens Deus, ut qui hodierna die Unigenitum tuum Redemptorem nostrum ad caelos ascendisse credimus, ipsi quoque mente in caelestibus habitemus. « Accordez-nous, Ô Dieu Tout-Puissant, à nous qui croyons que votre Fils unique, notre Rédempteur, est monté en ce jour aux cieux, d'y vivre aussi en esprit ».
Cette prière témoigne d’abord de notre foi au mystère; — en rappelant les titres de « Fils unique » et de « Rédempteur », donnés à Jésus, l’Église indique les motifs de
1. Joan. XVII, 4 — 2. Litanies des saints. — 3. Secrète de la messe de l’Ascension. — 4. Joan. XVII, 5 — 5. S.. Augustin, Tractatus in Joan. CIV, 3. — 6. Marc. XVI, 19.
lexaltation céleste de son Époux ; — elle marque enfin la grâce qui y est attachée pour nos âmes.
"Le mystère de l’ascension de Jésus-Christ nous est représenté d’une façon conforme à notre nature : nous contemplons la sainte humanité s’élevant- de la terre et montant visiblement vers les cieux.
Jésus rassemble une dernière fois ses disciples et les conduit à Béthanie au sommet de la montagne des Oliviers ; il leur renouvelle la mission de prêcher à toute la terre, en leur promettant d’être toujours avec eux par sa grâce et l’action de son Esprit’. Puis les ayant bénis, il s'élève, par sa propre puissance divine et celle de son âme glorieuse, au-dessus des nuages, et disparaît à leurs yeux.
Mais cette ascension matérielle, si réelle et si merveilleuse qu’elle apparaisse, est en même temps le symbole d’une ascension, dont les apôtres eux-mêmes ne virent pas le terme, ascension plus admirable encore, quoique incompréhensible pour nous. Notre-Seigneur monte super omnes caelos”, il « parcourt tous les cieux », dépasse tous les chœurs des anges, pour ne « s’arrêter qu’à la droite de Dieu » : Assumptus est in caelum, et sedet a dextris Dei.
Vous savez que cette expression « à la droite de Dieu » est seulement figurative, et ne doit pas être prise à la lettre : Dieu, étant esprit, n’a rien de corporel. Mais l’'Écriture sainte* et l’Église‘ l’emploient pour marquer la sublimité des honneurs et la majesté du triomphe accordés au Christ dans le sanctuaire de la divinité.
De même, quand nous disons que Jésus « est assis »,
1. Il demeure aussi par sa présence réelle dans le sacrement de l’Eucharistie. — 2. Ephes. IV, 10. — 3. Ps. CIX, x ; Marc. XVI, 19 ; Ephes. I, zo et IV, 10 ; Col. III, 1. — 4. Symbole des Apôtres, de Nicée, et Quicumaue.
nous entendons signifier qu’il est entré pour toujours en possession de ce repos éternel que lui ont mérité de glorieux combats ; — ce repos n’exclut pourtant point l’exercice incessant de la toute-puissance que le Père lui communique pour régir, sanctifier, et juger tous les hommes.
Saint Paul a célébré en termes magnifiques, dans sa lettre aux Éphésiens, cette glorification divine de Jésus. « Dieu, dit-il, a déployé dans le Christ l’efficacité de sa force victorieuse, lorsqu'il l’a ressuscité des morts et l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux, au-dessus de toute principauté, de toute autorité, de toute domination, de toute dignité, de tout nom qui se peut donner non seulement dans le temps présent, mais encore dans le siècle futur. Il a mis toutes choses sous ses pieds, et l’a donné pour chef souverain à toute l’Église » :.
Désormais le Christ Jésus est et demeure pour toute âme la seule source de salut, de grâce, de vie, de bénédiction ; désormais, dit l’Apôtre, son nom est devenu si grand, si resplendissant, si glorieux que « tout genou fléchira devant lui, au ciel, sur la terre, dans les enfers. que toute langue publiera que Jésus vit et règne à jamais dans la gloire de Dieu le Père »*.
Et voyez, en effet : depuis cette heure bénie, « la multitude innombrable des élus de la Jérusalem céleste, dont l'Agneau immolé est l’éternelle lumière, jettent leurs couronnes à ses pieds, se prosternent eux-mêmes devant lui, et proclament, en un chœur puissant comme le bruit de la mer, qu’il est. digne de tout bonheur, de toute gloire, parce que leur salut et leur béatitude trouvent en lui leur principe et leur fin »°.
Depuis cette heure, sur toute la face de la terre, chaque jour, durant l’action sainte de la messe, l'Église fait monter de ses temples, ses louanges et ses supplications vers celui qui seul peut la soutenir dans ses luttes, parce qu’il est la source unique de toute force et de toute vertu : « Vous qui êtes assis à la droite du Père, ayez
1, Ephes. I, 19-22. — 2. Philipp. IL, ro-11. — 3. Apoc. passim.
pitié de nous, parce que vous êtes seul Saint, seul Seigneur, seul Très-Haut, Ô Jésus-Christ, avec l'Esprit-Saint dans la. gloire de Dieu votre Père » : Tu solus Altissimus, Jesu Christe... in gloria Dei Patris.
Depuis cette heure encore, les princes des ténèbres, auxquels le Christ vainqueur a arraché leur proie pour toujours : Captivam duxit captivitatem”, sont remplis de terreur au seul nom de Jésus, et contraints de fuir et d’abaisser leur orgueil devant le signe victorieux de sa croix.
Tel est l'éclat du triomphe dans lequel l’humanité de Jésus est entrée pour jamais, au jour de son admirable ascension. <
Vous me demanderez maintenant quelles sont les raisons de cette exaltation suprême de Jésus, de cette gloire incommensurable devenue le partage de sa sainte humanité ?
Nous pouvons les ramener toutes à deux raisons capitales : la première, c’est que Jésus-Christ est le propre Fils de Dieu ; — la seconde, que pour nous racheter, il s’est abîmé dans l’humiliation.
Jésus est Dieu et homme. Comme Dieü, il remplit de sa présence divine le ciel et la terre ; c'est donc comme
homme qu’il est monté à la droite du Père. Mais l’humanité en Jésus est unie à la personne du Verbe ; c’est l'humanité d’un Dieu ; en cette qualité, elle jouit du droit de prétendre à la gloire divine dans les splendeurs éternelles.
Durant la vie mortelle du Christ, — sauf au jour de la Transfiguration, — cette gloire était voilée, cachée. Le Verbe a voulu s'unir à une humanité faible comme la nôtre, à une humanité passible, soumise à l'infirmité, à la souffrance, à la mort.
Nous avons vu que dès l’aube de sa résurrection, Jésus
1, Ephes. IV, 8.
est entré en possession de cette gloire resplendissante ; son humanité est désormais glorieuse, impassible. — Mais elle demeure encore ici-bas, en un lieu corruptible où règne la mort. Pour atteindre le sommet, l’épanouissement de cette gloire, il fallait à Jésus ressuscité un lieu qui répondit dignement à sa nouvelle condition ; il lui fallait les hauteurs du ciel, d’où sa gloire et sa puissance pourraient désormais rayonner pleinement sur la société entière des élus et des rachetés.
Homme-Dieu, Fils de Dieu, égal à son Père, Jésus a le droit de s'asseoir à sa droite, de partager avec lui dans tout leur éclat la gloire divine, la béatitude infinie et la toute-puissance de l’Être souverain :.
La seconde raison de cette suprême glorification est d’être une récompense des humiliations que Jésus a subies par amour pour son Père et par charité pour nous.
Je vous l'ai dit souvent : En entrant dans ce monde, le Christ s’est livré tout entier au bon plaisir du Père : Ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatem tuam?° ;: il a accepté d'accomplir jusqu’à la pleine consommation le programme des abaissements prédits, de boire jusqu’à la lie l’amer calice des souffrances et des ignominies sans nom ; il s’est anéanti jusqu’à la malédiction de là croix. Et pourquoi tout cela ? Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem*.« Afinque le monde sache que j’aime mon Père » ses perfections et sa gloire, ses droits et ses volontés.
Et voilà pourquoi : Propter quod — remarquez ces mots, empruntés à S. Paul, ils indiquent la réalité du motif — « voilà pourquoi Dieu le Père a glorifié son Fils, pourquoi il l’a exalté au-dessus de toutes choses, au
ciel, sur la terre, dans les enfers : Propter quod et Deus exaltavit illum *. 3
1. Si nous considérons lPhumanité de Jésus en tant que nature, comme cette, nature est créée, « s'asseoir À la droite de Dieu » ne signifie évidemment pas pour elle l'égalité avec l’Être divin dans sa gloire essentielle, mais une participation sublime et éminente à la béatitude et à la puissance infinies. — 2, HebrXNo chPe DOC UD. GE 3. Joan. SIN RES on Philipp. II, o.
Après le combat, les princes de la terre récompensent dans la jubilation les vaillants capitaines qui ont défendu leurs prérogatives, remporté la victoire sur l’ennemi et reculé, par leurs conquêtes, les limites du royaume.
N'est-ce pas ce qui se réalise dans les cieux au jour de l’Ascension, mais avec un éclat incomparable ? Avec une souveraine fidélité, Jésus avait accompli l’œuvre que son Père réclamait de lui : Quae placita sunt ei facio semper *. Opus consummavi® ; s’abandonnant aux coups de la justice, comme une victime sainte, il était descendu dans des abîmes incompréhensibles de douleurs et d’opprobres. Maintenant que tout était expié, soldé et racheté ; que les puissances des ténèbres étaient défaites ; que les perfections du Père étaient reconnues et ses droits vengés, que les portes du royaume céleste étaient rouvertes à toute la race humaine, quelle joie ce fut pour le Père céleste — si nous osons balbutier ainsi de tels mystères, — de couronner son Fils après la victoire remportée sut le prince de ce monde ! Quelle allégresse divine que d’appeler la sainte humanité de Jésus à goûter les splendeurs, la béatitude et la puissance d’une éternelle exaltation !
D'autant plus qu'au moment d'achever son sacrifice, Jésus en personne avait demandé à son Père cette gloire qui devait étendre celle du Père lui-même: « Père, l'heure est venue : glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie »°!
« Oui, Père, l’heure est venue. Votre justice a été satisfaite par l’expiation ; qu’elle le soit aussi par les honneurs qui reviennent à votre Fils Jésus à cause de lamour qu’il vous a manifesté dans ses souffrances. O Père, glorifiez votre Fils! Affermissez son règne dans les cœurs de ceux qui l’aiment ; ramenez sous son sceptre les âmes qui se sont détournées de lui ; attirez à lui celles qui, assises dans les ténèbres, ne le connaissent pas encore ! Père, glorifiez votre Fils, afin qu’à son tour votre Fils vous glorifie en nous manifestant votre Être divin,
1. Joan. VIII, 29. — 2, Ibid. XVII, 4 — 3. Ibid. XVII, 7. L'Église nous fait lire ce texte à la messe de la vigile de l’Ascension.
vos perfections, vos désirs »! Pater, clarifica Filium tuum ut Filius tuus clarificet te.
Mais le Père nous a déjà répondu : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore » : Clarificavi et iterum clarificabo *. — Et nous l’entendons redire au Christ lui-même ces paroles solennelles prédites par le psalmiste : « Tu es mon Fils... Demande, et je te donnerai les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre”... Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que j'aie réduit tes ennemis à servir d’escabeau à tes pieds » °...
Les œuvres divines resplendissent d’ineffables et secrètes harmonies dont le caractère unique ravit les âmes fidèles.
Voyez : où le Christ Jésus a-t-il commencé sa passion? Au pied de la montagne des Oliviers. Là, durant trois longues heures, son âme sainte — qui prévoyait, dans la lumière divine, la somme d’afflictions et d’avanies qui devaient constituer son sacrifice, — a été en proie à la tristesse, à l'ennui, au dégoût, à la peur, à l’angoisse. Nous ne saurons jamais quelle atroce agonie le Fils de Dieu a subie dans le jardin des Oliviers : Jésus y a souffert, par anticipation et comme en raccourci, toutes les douleurs de sa Passion: « Père, s’il est possible, que ce calice s'éloigne de moi »‘!...
Et où notre divin Sauveur a-t-il inauguré les joies de Son ascension ? Sagesse éternelle, Jésus — qui, en ceci, ne l’oublions pas, ne fait qu’un avec son Père et l'Esprit- Saint, — a voulu choisir, pour s'élever aux cieux, la cime de cette même montagne qui avait été le témoin de ses douloureux abaissements. Là même où elle s’est abattue sur le Christ comme un torrent vengeur, la justice divine le couronne d'honneur et de gloire” ; là même où il a été préludé, dans l'horreur des ténèbres, à de puissants com-
bats, s’est levée la radieuse aurore d’un incomparable triomphe.
lon XI ESS NN Up II, :7-8. — 3. Ibid. CIX, 1. — 4 Matth. XXVI, 30. — 5. Hebr. II, o.
Ré. à +
N'est-ce pas que l'Église, notre mère, est en droit d’exalter comme « admirable » l’ascension de son divin chef ? Per admirabilem ascensionem tuam.
Tel est le mystère de l'ascension de Jésus : sublime glorification du Christ au-dessus de toute créature, à la droite du Père. s
Jésus est « sorti du Père » Exivi a Patre, et il est « retourné à son Père », après avoir accompli sa mission ici-bas : Et vado ad Patrem’, « Comme un géant, il s’est élancé pour parcourir sa voie »: Exsultavit ut gigas ad currendam viam ; « il est sorti du plus haut des cieux », du sanctuaire de la divinité, À summo caelo egressio ejus; et «il remonte au sommet de toutes choses pour y jouir de la gloire, de la béatitude et de la puissance divines : Ef occursus ejus usque ad summum ejus ?. |
Dans ce qu’il a de proprement divin, ce triomphe est le privilège exclusif du Christ, Homme-Dieu, Verbe incarné. Seul, en qualité de Fils de Dieu, de Rédempteur du monde, Jésus a droit à cette gloire infinie. C’est pourquoi S. Paul disait : « Qui est celui des anges à qui Dieu a jamais dit : Asseyez-vous à ma droite » ° ?
Notre-Seigneur lui-même exprimait une pensée identique dans son entretien avec Nicodème. « Nul n’est monté au ciel, disait Jésus, que celui qui en est descendu, le Fils de l'Homme qui est dans le ciel » : Nemo ascendit in caelum, nisi qui descendit de caelo, Filius hominis qui est in caelo*. — Jésus est le Fils de l’homme par son incarnation ; mais en s’incarnant il est resté le Fils de Dieu, qui est toujours dans le ciel. Descendu du ciel, du sein du Père, pour revêtir notre nature, le Christ y remonte comme dans un séjour naturel ; à lui seul, vrai Fils de Dieu, appartient de plein droit de remonter au-
1. Joan. XVI, 28. — 2. Ps. XVIII, 6-7. — 3. Hebr. I, 13. — 4. Joan. LIT A T7.
près du Père, d’avoir part aux honneurs sublimes de la divinité. Ils ne sont réservés qu’à lui : Nemo ascendit... nisi qui descendit.
Et nous, ne pénétrerons-nous pas aussi dans les cieux? Demeurerons-nous exclus de ce séjour de gloire et de béatitude ? N’aurons-nous point part à l'ascension de . Jésus ? Oh ! certainement ; — mais, vous le savez, c’est par le Christ et dans le Christ que nous entrons au ciel.
Comment cela ? Par le baptême qui nous rend enfants de Dieu. Notre-Seigneur le révélait dans le même entretien avec Nicodème : Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto, non potest introire in regnum Dei’. « Si quelqu'un ne renaît de l’eau et de l'Esprit-Saint, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». C’est comme s’il disait : Il ny a pas moyen d’entrer dans le ciel si on ne renaît de Dieu ; il y a une naissance éternelle dans le sein du Père ; c’est la mienne ; de plein droit, je remonte au ciel, parce que je suis le propre Fils de Dieu, engendré dans les splendeurs saintes ; mais il y une autre catégorie d'enfants de Dieu: ceux « qui naissent de lui » par le baptême : Ex Deo nati sunt*.
Ceux-là sont enfants de Dieu, et par conséquent, dit S. Paul, « ses héritiers » Si fil et heredes ; « héritiers de Dieu, ils sont les cohéritiers du Christ », Coheredes Christi*, partageant par conséquent son propre héritage éternel.
Nous rendant enfants de Dieu, le baptême nous rend aussi membres vivants du corps mystique dont le Christ est la tête. S. Paul est si explicite là-dessus ! Vos estis corpus Christi, et membra de membro * : « Vous êtes le corps du Christ et ses membres, chacun pour sa part » ; et plus vivement encore : « Personne ne néglige sa propre chair ; bien au contraire il la soigne et la nourrit ; vous, vous êtes de la chair du Christ et de ses os », De carne ejus et de ossibus ejus”°.
Joan. TII se 2" Tbid. Iur3 719. Rom VIIT 17. — "4 27 Cor: XII, 27. — 5. Ephes. V, 30. À
Or, les membres participent à la gloire de la tête, et la joie d’une personne rejaillit sur tout le corps : c'est pourquoi nous participons à tous les trésors que le Christ possède ; ses joies, ses gloires, sa béatitude deviennent nôtres.
Telle est la merveille de la miséricorde divine. « Dieu est riche en miséricorde, s’écrie l’Apôtre ; à cause de Pamour immense qu’il nous a porté, alors que nous étions morts par le péché, il nous a rendus vivants avec le Christ, (car c’est par sa grâce que vous vous êtes sauvés) ; il nous a ressuscités avec lui ; il nous a fait asseoir tous avec lui dans les cieux, afin de manifester par là aux siècles à venir l'infinie richesse de sa grâce, par la bonté qu’il nous témoigne en Jésus-Christ »‘.
Et comme tout ce que le Père fait, le Fils le fait également”, le Christ Jésus entraîne avec lui notre humanité pour la faire asseoir dans la gloire et la béatitude. C’est là la grande action de Jésus, l'exploit magnifique de ce géant divin : de rouvrir par ses souffrances les portes du ciel à l'humanité déchue, et de la transporter, à sa suite, dans les splendeurs des cieux : Unitam sibi fragilitatis nostrae substantiam, in gloriae tuae dextera collocavit*... Est elevatus in caelum, ut nos divinitatis suae tribueret esse participes *.
Quand le Christ est monté au ciel, dit S. Paul, tout un cortège d’âmes saintes, conquête glorieuse, y pénétrait avec lui: Captivam duxit captivitatem. Maïs ces justes qui escortaient Jésus dans son triomphe ne sont que les prémices de moissons innombrables. C’est sans cesse que se fait l’ascension des âmes au ciel, jusqu’au jour où le royaume de Jésus aura atteint la mesure de sa plénitude.
« L’ascension du Christ est donc aussi la nôtre, la
1. Deus qui dives est in misericordia, propter nimiam caritatem suam, qua dilexit nos, et cum essemus mortui peccatis, convivificavit nos in Christo. (cujus gratia estis salvati) et conresuscitavit et consedere fecit in caelestibus in Christo Jesu : ut ostenderet in saeculis supervenientibus divitias gratiae suae in bonitate super nos in Christo Jesu. Ephes. II, 4-7. — 2. Joan. V, 19. — 3. Communicantes de la messe de l’Ascension. — 4. Préface de l’Ascension. FFT 4
gloire de la tête fonde l'espérance du corps. En ce saint jour, nous n'avons pas seulement reçu l'assurance de rentrer en possession de la gloire éternelle, mais nous avons déjà pénétré dans les hauteurs des cieux avec le Christ Jésus »'. « Les ruses de l’antique ennemi nous avaient arrachés au premier séjour de félicité; le Fils de Dieu, en nous incorporant à lui, nous a placés à la droite de son Père »: Quos inimicus primi habitaculi felicitate dejecit, eos sibi CONCORPORATOS Dei Filius ad dexteram Patris collocavit*.
Comme nous comprenons le chœur d’action de grâces que les élus chantent à la louange de lAgneau immolé pour les hommes ! Comme nous comprenons ces acclamations et ces adorations, qu’ils offrent sans cesse à celui qui a payé par d’indicibles tourments leur béatitude sans fin !
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L'heure de cette glorification n’a pas encore sonné pour nous. Mais en attendant que nous nous unissions au chœur des bienheureux, nous devons par la pensée et les saints désirs habiter dans ce ciel où le Christ, notre tête, vit et règne à jamais.
Nous ne sommes sur la terre que des hôtes et des étrangers à la recherche de notre patrie ; comme des membres de la cité des saints et de la maison de Dieu ; « par la foi et l’espérance, dit S. Paul, nous devons déjà vivre dans le ciel »*.
C'est aussi la grâce que l’Église nous fait demander à Dieu en cette solennité : « Accordez-nous, Ô Dieu Tout- Puissant, à nous qui croyons que votre Fils unique, notre Rédempteur, est aujourd’hui monté au ciel, d'y habiter aussi nous-mêmes par la pensée » : 1psi quoque mente in caelestibus habitemus. À la postcommunion de la même messe, nous demandons « de ressentir les effets invisibles
1. Christi ascensio nostra provectio est ; et quo processit gloria cabitis eo spes vocatur et corporis ; hodie non solum paradisi possessores firmati sumus, sed etiam caelorum in Christo superna penetravimus. S. Leo. Sermo I De Ascensione Domini, C. IV. — 2. S. Leo. Sermo I De Ascensione Domini, €. IV. — 3. Philipp. III, 20.
de ces mystères auxquels nous participons visiblement » : Ut quae visibilibus mysteriis samenda percepimus, invisibili consequamur effectu. Par la communion, nous nous unissons à Jésus : en venant à nous, Notre-Seigneur nous donne de partager en espérance la gloire dont il jouit en réalité ; « il nous en donne même le gage » : Et futurae . gloriae nobis pignus datur*. ;
Oh, lui dirons-nous, entraînez-nous à votre suite, triomphateur magnifique et tout-puissant : Trahe nos post te: donnez-nous de monter dans les cieux avec vous, d'y habiter par la foi, l'espérance et l’amour ! Accordez-nous de nous détacher de toutes les choses de la terre, qui sont fugitives, pour ne rechercher que les vrais biens qui demeurent ! Puissions-nous « être par le cœur où nous savons que votre sainte humanité est corporellement élevée » ! Uf illuc sequamur corde, ubi eum corpore ascendisse credimus *.
L’ascension de Jésus fait naître dans l’âme fidèle qui la contemple avec dévotion de multiples sentiments. Si le Christ ne mérite plus, son ascension a pourtant la vertu de produire efficacement les grâces qu’elle signifie ou symbolise.
Elle affermit notre foi en la divinité de Jésus ; elle accroît notre espérance par la vision de la gloire de notre chef ; en nous animant à l'observation de ses commandements, qui fonde nos mérites, eux-mêmes principe de notre béatitude future, elle rend notre amour plus ardent. — Elle engendre en nous l’admiration pour un si merveilleux triomphe, la reconnaissance pour la participation que le Christ nous en donne. — « Élevant nos âmes vers les réalités célestes, elle avive en elles le détachement des choses qui passent » : Quae sursum sunt quaerite, ubi
1. Antienne de la Fête-Dieu © sacrum convivium. — 2. S. Gregor. Homil. XXIX in Evangel. c. 11.
Christus est in dextera Dei sedens, non quae super terram* ; elle nous donne la patience dans les adversités d'ici-bas. Car, dit S. Paul, « si nous avons partagé les souffrances du Christ, nous serons associés à sa gloire »: Si tamen compatimur ut et conglorificemur *.
Il est toutefois deux sentiments auxquels je veux m'arrêter avec vous quelques instants parce que, jaillissant avec une particulière abondance de la contemplation pieuse de ce mystère, ils sont singulièrement féconds pour nos âmes : ce sont la joie et la confiance.
Et d’abord pourquoi nous réjouir ?
Notre-Seigneur disait lui-même à ses apôtres avant de les quitter : Si diligeretis me, gauderetis utique quia vado ad Patrem*, « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père ». À nous aussi, le Christ redit ces paroles. Si nous l’aimons, nous nous réjouirons de sa glorification ; nous nous réjouirons de ce que, ayant achevé sa course, il remonte à la droite de son Père, pour y être exalté au plus haut des cieux, pour y goûter après ses travaux, ses souffrances et sa mort, un repos éternel dans une gloire incommensurable. Une félicité, pour nous incompréhensible, l'enveloppe et le pénètre pour toujours dans le sein de la divinité ; la suprême puissance lui est donnée sur toute créature.
Comment ne pas nous réjouir de ce que toute justice est ainsi rendue, en toute plénitude, à Jésus, par son Rére? |
Voyez combien l'Église nous invite, dans sa liturgie, à célébrer avec allégresse cette exaltation de son Époux, notre Dieu et notre Rédempteur.
Tantôt elle presse toutes les nations de faire éclater la plénitude de leur joie en des hymnes répétées. Omnes gentes, plaudite manibus : « Nations entières, applaudissez ! Exaltez Dieu en des cris de jubilation » ! Jubilate Deo in voce exsultationis. « Car le Seigneur s'élève au