Hymne Adoro te
enim misit Deus, verba Dei loquitur”'; un homme « qui accomplissait des merveilles que Dieu seul peut opérer x»: À saeculo non est auditum quia quis aperuit oculos caeci nati ; nist esset hic a Deo, non poterat facere quidquam*. Nicodème le Pharisien, avec l’aveugle-né,-le reconnaissait aussi : Scimus quia a Deo venisti ; nemo enim potest haec signa facere, quae tu facis, nisi fuerit Deus cum eo : « Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu, car personne ne saurait faire les miracles que vous faites si Dieu n’est pas avec lui »°. — La foi était nécessaire, mais les miracles de Jésus et la sublimité de sa doctrine aidaient la foi des Juifs, celle des simples comme des savants.
Dans l’Eucharistie, il n’y a place que pour la foi pure, qui se fonde uniquement sur la parole de Jésus : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : l'Eucharistie est avant tout un « mystère de foi », mysterium fidei*.
C’est pourquoi, dans ce mystère, plus que dans tous ceux que nous avons contemplés jusqu'ici, nous devons uniquement écouter Jésus ; la raison est si confondue que ceux qui, en ceci, n’écoutent pas le Christ doivent dire comme les Juifs auxquels Notre-Seigneur annonçait PEucharistie : Durus est hic Sermo, et quis potest eum audire : « Cette parole est dure et qui peut la supporter »°? Et ils s'éloignaient du Christ. Allons au contraire à Jésus comme le firent, en cette occasion, les apôtres fidèles, et disons-lui avec Pierre: « Seigneur, à qui irions-nous ? Vous seul avez les paroles de vie éternelle ; nous avons Cru et nous savons que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant »: Domine, ad quem ibimus ? Verba vitae aeternae habes. Et nos credidimus et cognovimus quia tu es Christus Filius Dei vivi*.
Interrogeons donc Notre-Seigneur au sujet de ce mystère. Le Christ Jésus est la Vérité infaillible, la Sagesse éternelle, la Toute-Puissance. Ce qu’il a promis, pourquoi ne l’aurait-il pas réalisé ?
1. Joan. III, 34 — 2. Ibid. IX, 32-33. — 3. Ibid. III, 2. — 4. Canon de la messe. — 5. Joan. .VI, 61. — 6. Ibid. 69-70.
Quand notre divin Sauveur a institué ce mystère en vue de perpétuer les fruits de son sacrifice, il a dit à ses apôtres : Hoc facite in meam commemorationem. « Vous ferez ceci en mémoire de moi »’. Ainsi, outre le but primordial de renouveler son immolation et de nous y faire participer par la communion, le Christ a ajouté à l'Eucharistie un caractère de mémorial. Et comment ce mystère garde-t-il le souvenir du Christ ? Comment le rappelle-t-il à nos cœurs ?
L’Eucharistie garde le souvenir de Jésus, d’abord comme sacrifice.
Certes, vous le savez, il n’y a qu’un sacrifice plénier, total, parfait, qui a tout soldé et tout expié, qui a tout mérité, et dont toute grâce découle : c’est le sacrifice du Calvaire ; il n’y en a pas d’autre. Una enim oblatione consummavit in sempiternum sanctificatos ® : « Par une oblation unique, dit S. Paul, le Christ a pour toujours amené à la perfection ceux qui sont sanctifiés ».
Mais pour que les mérites de ce sacrifice soient appliqués à toutes les âmes de tous les temps, le Christ a voulu qu’il fût renouvelé sur l'autel. L’autel est un autre Calvaire où est rappelée, représentée et reproduite l’immolation de la croix. Ainsi, partout où il se trouve un prêtre pour consacrer le pain et le vin, se conserve le souvenir de la passion. Ce qui est offert et donné sur l'autel, c’est « le corps qui a été livré pour nous, le sang qui a été répandu pour notre salut »°. C’est le même Pontife, le Christ Jésus, qui les offre encore, par le ministère de ses prêtres. Comment, dès lors, ne pas penser à la passion quand nous assistons au sacrifice de la messe, où tout est identique, sauf la manière dont l’oblation est accomplie * ?
Fat Duc XXIL ro Cor OX TE MOT El. X, 14. — 3. Cf. Matth. XXVI, 28; Marc. XIV, 24: Luc, XXII, 19-20. — 4. In divino hoc sacrificio quod in missa peragitur, idem ille Christus continetur et incruente immolatur, qui in ara crucis seipsum cruentum obtulit. Concil. Trid."Sess.u22, cap. IL.
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Il ne se célèbre aucune messe, il ne se fait aucune communion sans qu’on puisse se souvenir que Jésus s’est
. livré à la mort pour la rançon du monde. Car, dit S. Paul,
« toutes les fois que vous mangerez de ce pain et boirez de ce calice, vous annoncerez, vous publiérez, vous rappellerez la mort du Seigneur ; et il en sera de la sorte jusqu’à ce qu’il vienne au dernier jour » : QUOTIESCUM- QUE enim manducabitis panem hunc et calicem bibetis, mortem Domini annuntiabitis donec veniat*.
Ainsi se perpétue, vivant et fécond, jusqu’à la fin des temps, le souvenir du Christ parmi ceux qu’il est venu racheter par son immolation.
L'Eucharistie est donc bien le mémorial que le Christ nous a laissé de sa passion et de sa mort, c'est le testament de son amour. Partout où s'offrent le pain et le vin, partout où se trouve l’hostie consacrée, apparaît le souvenir de l’immolation du Christ : Hoc facite in meam commemorationem.
L’Eucharistie nous rappelle avant tout la mémoire de la passion de Jésus. C’est la veille de sa mort que Jésus Va instituée ; c’est comme testament de son amour qu’il nous l’a laissée.
Mais elle n'exclut pas les autres mystères. Voyez ce que fait l’Église. Elle est l’Épouse du Christ, nul ne connaît mieux qu’elle les intentions de son divin chef ; dans l’organisation du culte public qu’elle lui rend, elle est guidée par l’Esprit-Saint. Or, que dit-elle ? Dès que la consécration est achevée, elle rappelle d’abord la parole de Jésus: Hoc facite in meam commemorationem : « Faites ceci en mémoire de moi ». Et tout aussitôt, elle ajoute, pour montrer combien elle entre dans les sentiments de son Époux : « C’est pourquoi, Seigneur, nous qui sommes vos serviteurs et avec nous votre assemblée sainte, en mémoire de la bienheureuse passion du même Christ Notre-Seigneur, et de sa résurrection des enfers, comme aussi de son ascension glorieuse au ciel, nous
si
offrons à votre divine majesté... le pain sacré de la vie LODRCOT XXE, 26.
éternelle et le calice du salut perpétuel ». Unde et memores.… tam beatae passionis nec non et ab inferis resurrectionis sed et in caelos gloriosae ascensionis”. Les. Grecs après la mention de « l’ascension à la droite du Père » font également celle « du second et glorieux avènement » *.
Ainsi donc, bien que l’Eucharistie rappelle directement et en tout premier lieu la passion de Jésus, elle n’exclut pas le souvenir des mystères glorieux qui s’enchaînent si étroitement à la passion dont ils sont, en un sens, le couronnement.
Puisque c’est le corps et le sang du Christ que nous recevons, l'Eucharistie suppose l’Incarnation et les mystères qui s’y fondent ou en découlent. Le Christ est sur l'autel avec sa vie divine qui ne cesse jamais, avec sa vie mortelle dont la forme historique a sans doute cessé, mais dont la substance et les mérites demeurent, avec sa vie glorieuse qui n’aura point de fin*.
Tout cela, vous le savez, est réellement contenu dans l’hostie sainte et donné en communion à nos âmes. En se communiquant à nous, le Christ se livre dans la totalité substantielle de ses œuvres et de ses mystères, comme dans l’unité de sa personne. Oui, dirons-nous, avec le Psalmiste qui chantait par avance la gloire de l'Eucharistie‘, « le Seigneur a laissé à son peuple un souvenir de ses merveilles ; dans sa miséricorde et sa bonté, il a donné une nourriture à ceux qui le craignent » : Memoriam fecit mirabilium suorum, misericors et miserator Dominus : escam dedit timentibus se”.
1. Une oraison identique a lieu après l’offertoire : « Recevez, Trinité sainte, cette oblation que nous vous offrons en mémoire de la passion, de la résurrection et de l’ascension de J.-C. Notre-Seigneur ». Suscipe, sancta Trinitas, hanc oblationem quam tibi offerimus ob memoriam pas- Sionis, resurrectionis et ascensionis J.-C. Domini nostri. — 2. Cf. D. E. VANDEUR, La sainte Messe, Notes sur la liturgie, 35° mille, pp. 164 et 223-226. — 3. Cf. Mgr Gay, De la triple vie de Jésus que la sainte Eucharistie contient et communique, dans Élévations sur la vie et la doctrine de N.-S. Jésus-Christ, 114 élévation, — 4. L'Église applique ces paroles à la sainte Eucharistie dans son office du saint Sacrement. — $. Ps. EX 4-5.
L’Eucharistie est comme la synthèse des merveilles de l'amour du Verbe incarné envers nous.
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Si nous considérons maintenant lEuchiaristie comme sacrement, nous découvrirons en elle des propriétés admirables que seul un Dieu pouvait inventer.
Je vous ai dit souvent après S. Paul, auquel cette idée est chère, que les principaux événements de l’histoire du peuple juif sous l’Ancien Testament étaient le symbole, parfois caché, obscur, parfois apparent, lumineux, des réalités qui devaient éclairer la Nouvelle Alliance établie par le Christ. Or, selon les paroles mêmes de Notre- Seigneur, une des figures les plus caractéristiques de l'Eucharistie a été la manne ; avec une particulière insistance, notre divin Sauveur établit des comparaisons entre cet aliment qui tombait du ciel pour nourrir les Hébreux dans le désert, et le pain eucharistique qu’il doit donner au monde. C’est donc entrer dans les sentiments du Christ que d’étudier la figure et le symbole pour mieux saisir la réalité.
Or, voici en quels termes l’écrivain sacré, organe de l'Esprit-Saint, nous parle de la manne : « Vous avez, Ô Dieu, rassasié votre peuple de ia nourriture des anges, et vous lui avez donné, du ciel, sans travail, un pain tout préparé, procurant toute jouissance et approprié à tous les goûts. Cette substance envoyée par vous montrait la douceur que vous avez envers vos enfants, et ce pain, s’accommodant au désir de celui qui le mangeaïit, se changeait en ce qu’il voulait »: Deserviens uniuscujusque voluntati, ad quod quisque volebat convertebatur *.
L'Église a recueilli ces magnifiques paroles pour les
1. Angelorum esca nutrivisti populum tuum, et paratum panem de caelo praestitisti illis sine labore, omne delectamentum in se habentem, et omnis saporis suavitatem. Substantia enim tua dulcedinem tuam, quam in filios habes, ostendebat : et deserviens uniuscujusque voluntati, ad quod quisque volebat, convertebatur. Sap. XVI, 20-21.
appliquer, dans son office du saint Sacrement, à l’Eucharistie’. Nous allons voir avec quelle vérité et quelle plénitude elles expriment les propriétés de la nourriture eucharistique ; nous allons voir avec combien plus de raison nous pouvons chanter de la sainte hostie ce que l’auteur inspiré chantait de la manne.
Comme la manne, l'Eucharistie est une nourriture, — mais une nourriture spirituelle. C’est au milieu d’un repas, sous forme d’aliment, que Notre-Seigneur a voulu l’instituer. Le Christ Jésus se donne à nous comme nourriture de nos âmes : « Ma chair est véritablement une nourriture et mon sang est un breuvage » : Caro mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus*.
Comme la manne encore, l’Eucharistie est un pain descendu du ciel. Mais la manne n’était qu’une figure imparfaite; c’est pourquoi Notre-Seigneur disait aux Juifs qui lui rappelaient le prodige du désert : « Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel ; c’est mon Père qui donne le vrai pain du ciel, car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et qui donne la vie — non seulement à un peuple particulier — mais à tous les hommes ».
Et comme les Juifs murmurent en l’entendant s’appeler « le pain descendu du ciel », Jésus ajoute : « Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; voici le pain qui descend du ciel afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement », — car il dépose en nos corps mêmes le germe de la résurrection. — « Et ce pain que je donnerai c’est ma chair, pour la vie du monde »*.
Vous voyez combien Notre-Seigneur lui-même dans ces paroles nous montre comment la divine réalité eucharistique surpasse en plénitude, dans sa substance et ses fruits, la nourriture donnée jadis au peuple juif.
Ce pain du ciel nous donne la vie en alimentant en
1. Cantiques du IIIe Nocturne des Matines (Bréviaire monastique) ; cf. 2° antienne des Laudes. — 2. Joan. VI, 86. — 3. Ibid. 32-33, 48-52.
nous la grâce. Il « contient aussi toute suavité et toute douceur »: Omne delectamentum in se habentem, et omnis saporis suavitatem.
Rien n’est joyeux comme un festin ; la communion est le festin de l’âme, c’est-à-dire une source de joies profondes. Comment le Christ Jésus, vérité et vie, principe de tout bien et de toute béatitude, ne remplirait-il pas nos cœurs de joie ? Comment, en nous faisant boire à la coupe de son sang divin, ne verserait-il pas en nos âmes cette allégresse spirituelle qui excite la charité et soutient la ferveur ? Voyez au cénacle, après qu'il a institué ce divin sacrement : il parle à ses apôtres, de sa joie; il veut que « cette joie, sa joie à lui, toute divine, devienne la nôtre, et que nos cœurs en soient remplis » : Uf gaudium MEUM in vobis sit’. C’est un des effets de l’'Eucharistie, quand elle est reçue avec dévotion, de combler l'âme de suavité surnaturelle qui la rend prompte et dévouée au service de Dieu.
N'oublions pas cependant que cette joie est avant tout spirituelle. L’Eucharistie étant, par excellence, le « mystère de foi », il arrive que Dieu permette que cette joie tout intérieure n'ait aucun contre-coup sur la partie sensible de notre être. Il arrive que des âmes très ferventes restent accablées par la sécheresse et l’aridité, après avoir reçu le pain de vie. Qu’elles ne s’en étonnent point ; que surtout elles ne se découragent point ; si elles ont apporté à recevoir le Christ toutes les dispositions possibles, si elles souffrent de leur impuissance, qu’elles soient rassurées et demeurent dans la paix. Le Christ, toujours vivant, agit en silence, mais souverainement, dans le fond intime de l’âme pour la transformer en lui, c’est l’effet le plus précieux de cet aliment céleste : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui »°.
Quoi encore ? Ce pain vivant qui donne la vie, ce mets délicieux qui apporte la joie nous est accordé « sans
MjoanexX Vic "02 Ibid.0VIL (57
travail », sine labore. C’est une des propriétés de la manne. Combien elle se vérifie dans la nourriture eucharistique ! À
Que nous est-il, en effet, demandé pour que nous puissions nous asseoir au « festin du Roi » et manger avec fruit le pain céleste ? Que nous y venions revêtus de la « robe nuptiale »', c’est-à-dire que nous soyons en état de grâce, et que notre intention soit droite.
Rien d'autre n’est requis de notre côté. — Mais pour Jésus ? Oh! certes, ce n’est pas « sans labeur » qu’il nous a préparé ce festin. Il y a fallu les abaissements de lincarnation, l'humilité et les travaux obscurs de la vie cachée, les fatigues de l’apostolat, les luttes contre les pharisiens, les combats contre le prince des ténèbres, enfin, ce qui résume, contient et couronne tout, les douleurs de la passion. Ce n’est qu’au prix de son immolation sanglante et de souffrances sans nom que le Christ Jésus nous a mérité cette grâce vraiment inouïe de nous unir intimement à lui en nous donnant à manger son corps saint et à boire son sang précieux.
C’est pourquoi il a voulu instituer ce sacrement la veille de sa passion, comme pour « nous donner la preuve la plus touchante de l'excès de son amour pour nous » : Cum dilexisset suos.. in finem dilexit=. C’est parce qu’il est communiqué à un tel prix que la suavité de l’amour infini du Christ Jésus remplit ce don : Duicedinem tuam… ostendebat.
Ce sont là quelques-unes des merveilles figurées par la manne et réalisées, pour la vie et la joie de nos âmes, par la sagesse et la bonté de notre Dieu.
Comment ne pas les « admirer » avec l'Église ? Comnent ne pas « entourer ces mystères sacrés de toute notre révérence et de toutes nos adorations » ? Tribre quaesumus, ia nos corporis et sanguinis tui sacra mys- Steria venerari* !
1. Matth. XXII, 11. — 2. Joan. XIII, 1. — 3. Oraison de la fête du très saint Sacrement. |
De toutes les propriétés que l’Écriture sainte attribue à la manne, il en est une qui est particulièrement remarquable. La manne était « une nourriture qui s’accommodait aux désirs et aux vœux de celui qui la prenait » : Deserviens uniuscujusque voluntati, ad quod quisque volebat, convertebatur.
Dans le pain céleste qu'est l’Eucharistie, nous pouvons trouver aussi, si je puis ainsi m’exprimer, le goût de tous les mystères du Christ, et la vertu de tous ses états. Nous ne considérons plus ici l'Eucharistie comme mémorial, mais comme source de grâces. Il y a là un aspect fécond du mystère eucharistique, auquel je désire m'arrêter avec vous quelques instants. Si nous en laissons pénétrer nos âmes, nous sentirons s’augmenter en nous l’amour et le désir de cette nourriture divine.
Vous le savez : Notre-Seigneur se donne en nourriture pour entretenir en nous la vie de la grâce ; de plus, par l'union que ce sacrement établit entre nos âmes et la personne de Jésus, — in me manet et ego in illo', — par la charité que cette union alimente, le Christ opère cette transformation qui faisait dire à S. Paul : « Je vis : non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi »°. Telle est la vertu propre de cet ineffable sacrement.
Mais cette transformation comporte pour nous bien des degrés et comprend bien des étapes. Nous ne pouvons la réaliser d’un coup ; ce n’est que peu à peu qu’elle se produit, à mesure que nous pénétrons davantage dans la connaissance du Christ Jésus et de ses états, puisque sa vie est notre modèle, et sa perfection l’exemplaire de la nôtre.
La contemplation pieuse des mystères de Jésus constitue un des éléments de cette transfiguration ; je vous lai dit: quand, par une foi vive, nous nous mettons en contact avec lui, le Christ produit en nous, par la vertu toujours efficace de sa sainte humanité unie au Verbe,
mtloan VI, 457525 Gal, II, 20.
1 j L 394 LE CHRIST DANS SES MYSTÈRES
cette ressemblance qui est le signe de notre prédestination.
Si cela est vrai de la simple contemplation des mystères, combien plus profonde et plus étendue sera dans ce domaine l’action de Jésus quand il habite dans nos âmes par la communion sacramentelle ! Cette union est la plus grande et la plus intime que nous puissions avoir ici-bas avec le Christ : l'union qui se fait entre la nourriture et celui qui la prend. Le Christ se donne pour être notre aliment ; mais, à l'inverse de ce qui se passe pour la nourriture corporelle, c’est nous qui sommes assimilés
à lui : le Christ devient notre vie.
Le premier fruit de la manne était de nourrir ; la grâce propre de l’Eucharistie est également d’entretenir la vie divine dans l'âme, en nous faisant participer à la vie du Christ.
Mais tout comme « la manne s’accommodait aux désirs de celui qui la prenait », ainsi la vie que le Christ nous donne par la communion, c’est foute sa vie qui passe en nos.âmes pour être l’exemplaire et la forme de la nôtre, pour produire en nous les divers sentiments du cœur de Jésus, pour nous faire imiter toutes les vertus qu'il a pratiquées dans ses états, et verser en nous les grâces spéciales qu’il nous a méritées en vivant pour nous ses mystères.
Sans doute, ne l’oublions jamais : sous les espèces eucharistiques ne se trouve que la substance du corps glorieux de Jésus, tel qu’il est à présent dans le ciel, et non tel qu’il était, par exemple, dans la crèche de Bethléem.
Mais quand le Père regarde son Fils Jésus dans les splendeurs célestes, que voit-il en lui ? Il voit celui qui a vécu pour nous sur la terre pendant trente-trois ans, il voit tout ce que cette vie mortelle a contenu de mystères, les satisfactions et les mérites dont ces mystères ont été la source ; il voit la gloire que ce Fils lui a donnée en vivant chacun d’eux. En chacun d'eux aussi, il voit toujours le même Fils de ses complaisances, encore que
maintenant le Christ Jésus ne siège à sa droite que dans son état glorieux.
De même, celui que nous recevons, c’est Jésus qui est né de Marie, qui a vécu à Nazareth, qui a prêché aux juifs de Palestine ; c’est le bon Samaritain ; c’est celui qui a guéri les malades, délivré Madeleine du démon, et ressuscité Lazare ; c’est celui qui, fatigué, dormait dans la barque ; c’est celui qui agonisait, broyé par l'angoisse; c'est celui qui fut crucifié sur le calvaire ; c’est le glorieux ressuscité du tombeau, c’est le mystérieux pèlerin d'Emmaüs, qui se fait « reconnaître à la fraction du pain »: c’est celui qui est monté aux cieux, à la droite du Père : c'est le pontife éternel, toujours vivant, qui prie sans cesse pour nous.
Tous ces états de la vie de Jésus, la communion nous les donne en substance, avec leurs propriétés, leur esprit, leurs mérites et leur vertu : sous la diversité des états et la variété des mystères, se perpétue l'identité de la personne qui les a vécus et qui à présent vit éternellement dans le ciel.
Quand donc nous recevons le Christ à la table sainte, nous pouvons le contempler et nous entretenir avec lui dans n'importe lequel de ses mystères ; bien qu’il soit maintenant dans sa vie giorieuse, nous trouvons en lui celui qui a vécu pour nous et nous a mérité la grâce qu’ils contiennent ; venu en nous, le Christ nous communique cette grâce pour réaliser peu à peu cette transformation de notre vie en la sienne, qui est l’effet propre du sacrement. Il suffit, pour comprendre cette vérité, de parcourir les « secrètes » et les « postcommunions » de la messe des différentes fêtes du Sauveur. L'objet de ces prières, qui tiennent un rang tout spécial parmi celles du sacrifice eucharistique, se diversifie d’après la nature des mystères célébrés *.
Nous pouvons, par exemple, nous unir à Jésus comme vivant in sinu Patris*, égal à son Père, Dieu comme lui ;
1. Luc. XXIV, 35. — 2 Voir plus haut, p. 99 et suiv. — 3. Joan. 1 DE À:
celui que nous adorons en nous-mêmes, nous l’adorons comme le Verbe coéternel au Père, le propre fils de Dieu, objet des complaisances de son Père: « Oui, je vous adore en moi, Ô Verbe divin ; par l’union si intime que j'ai en ce moment avec vous, donnez-moi d’être aussi avec vous in sinu Patris maintenant par la foi, plus tard dans l’éternelle réalité, pour vivre de la vie même de Dieu, qui est votre vie ».
Nous pouvons l’adorer, comme l’adorait la Vierge Marie, quand le Verbe incarné en elle y vivait, avant de se produire au monde. Nous ne saurons qu’au ciel avec quels sentiments de respect et d’amour la Vierge se prosternait intérieurement devant le Fils de Dieu qui lui empruntait notre chair.
Nous pouvons encore l’adorer en nous-mêmes, comme si nous l’avions adoré, il y a dix-neuf siècles, à la grotte de Bethléem, avec les bergers et les mages ; il nous communique alors la grâce d’imiter les vertus spéciales d’humilité, de pauvreté, de détachement, que nous contemplons en lui dans cet état de sa vie cachée.
Si nous le voulons, il sera en nous l’agonisant qui par son abandon admirable à la volonté de son Père nous obtient de supporter nos croix de chaque jour ; il sera le divin ressuscité qui nous donne de nous détacher de tout ce qui est terrestre, de « vivre pour Dieu »' avec plus de générosité et de plénitude ; il sera en nous le triomphateur qui monte aux cieux plein de gloire et qui nous entraîne à sa suite pour que nous y vivions déjà par la foi, l'espérance et de saints désirs.
Le Christ ainsi contemplé et reçu, c’est le Christ revivant en nous tous ses mystères, c’est la vie du Christ s’insinuant dans la nôtre, s’y substituant avec toutes ses beautés propres, ses mérites particuliers et ses grâces spéciales : Deserviens uniuscujusque voluntati.