Rom. VI
Dans l’exposé que je viens de vous faire, je vous ai laissé entendre que la participation la plus parfaite à ce mystère divin est la communion sacramentelle.
Mais vous savez que la communion elle-même suppose le sacrifice. C’est pourquoi nous nous associons déjà au mystère de l'autel en assistant au sacrifice de la messe.
Nous aurions tout donné pour être au pied de la croix avec la Vierge, S. Jean et Madeleine. Or, l’oblation de l’autel reproduit et renouvelle l’immolation du Calvaire pour en perpétuer le souvenir et en appliquer les fruits.
Durant la sainte messe, nous devons nous unir au Christ, mais au Christ immolé. Il est, sur l'autel, Agnus famçquam occisus”, « l'agneau offert en victime », et c’est à son sacrifice que Jésus veut nous associer. Voyez après la consécration : le prêtre appuyant contre l'autel les mains jointes, — geste qui signifie l'union du prêtre et de tous les fidèles avec le sacrifice du Christ — fait cette prière : « O Dieu tout-puissant, nous vous supplions de commander que ces choses soient portées à votre autel sublime, en présence de votre divine majesté ».
L'Église met ici en relation deux autels : celui de la terre et celui du ciel, — non qu’il y ait dans le sanctuaire des cieux un autel matériel, mais l'Église veut indiquer qu'il n'y a qu’un sacrifice : l’immolation qui s’accomplit mystiquement sur la terre est une avec l’offrande que Île Christ, notre pontife, fait de lui-même dans le sein du Père, auquel il offre pour nous les satisfactions de sa passion.
« Ces choses » dont il est question, dit Bossuet, sont à la vérité le corps et le sang de Jésus, mais elles sont ce corps et ce sang avec nous tous et avec nos vœux et nos prières, et tout cela ensemble compose une même oblation »*.
Ainsi, en ce moment solennel, nous sommes introduits
1. Cf. Apoc. V, 6. — 2. Explications de quelques difficultés sur les brières de la messe. fid. Lachat, t. XVII, p. 60.
ad interiora velaminis *, dans le sanctuaire de la divinité, mais nous le sommes par Jésus et avec lui ; et là, devant la majesté infinie, en présence de toute la cour céleste, nous sommes présentés avec le Christ au Père pour que le Père « nous comble de toute grâce et de toute bénédiction d’en haut » : Omni benedictione caelesti et gratia repleamur.
Oh ! si notre foi était vive, avec quelle révérence nous assisterions à ce saint sacrifice ! avec quel soin nous chercherions à nous purifier de toute souillure afin d’être moins indignes d'entrer, à la suite de notre cheï, dans le saint des saints pour y être, avec le Christ, une hostie vivante » ! « C’est alors seulement, dit si bien S. Grégoire, que le Christ est notre hostie, quand nous nous offrons nous-mêmes, pour partager, par notre générosité et nos sacrifices, sa vie d’immolation » : Tunc ergo vere pro nobis hostia erit Deo, cum nos ipsos hostiam fecerimus *.
Le sacrifice eucharistique nous donne le sacrement. On
ne participe parfaitement au sacrifice qu’en s’unissant à
la victime. Dans la prière que je viens de vous expliquer, l'Église demande que nous soyons « remplis de toute grâce et de toute bénédiction céleste », — mais à la condition que « nous nous associions à ce sacrifice par la réception du corps et du sang » de Jésus : Quotquot ex hac altaris participatione sacrosanctum Filii tui corpus et sanguinem sumpserimus.
Ce n’est donc que par la communion que nous entrons parfaitement dans les pensées de Jésus, que nous réalisons pleinement les désirs de son cœur au jour où il institua l’Eucharistie ; « Prenez et mangez »° ; « si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, vous n’aurez point la vie en vous »*. La communion est le premier des devoirs eucharistiques.
Mais apportons à ce festin eucharistique les meilleures
x "Hebr. VI. 10, ==12 M Dralog. L, IV,"c. 59. — =. Matth XXVI, 26. — 4. Joan. VI, 54.
dispositions. Sans doute, vous le savez, ce divin sacrement produit ses fruits dans l’âme qui le reçoit en état de grâce et avec une intention droite. Pourtant l’abondance de ses fruits se mesure au degré de ferveur de chacun. 2
Je vous ai exposé longuement ailleurs’ comment ces dispositions se ramènent à la foi, à la confiance, à l’abandon de tout nous-mêmes au Christ et aux membres de Son corps mystique. Je ne puis revenir sur ce sujet.
Il y a pourtant une disposition à laquelle je veux toucher ici, parce qu’elle est celle que l’Église nous indique elle-même dans l’oraison du saint Sacrement : c’est la révérence. « Donnez-nous, Seigneur, une telle révérence envers les mystères sacrés de votre corps et de votre sang que nous puissions ressentir constamment en nous les fruits de votre rédemption » : Ita nos corporis et sanguinis fui Sacra mysteria VENERARI ut redemptionis fuae fructum in nobis jugiter sentiamus.
L'Église demande que nous « révérions » le Christ dans l’Eucharistie. Et quelle en est la raison ? Elle est double.
D’abord parce que le Christ est Dieu.
L'Église nous parle de « mystères sacrés ». Le mot « mystères » indique que sous les espèces eucharistiques se cache une réalité ; en ajoutant « sacrés », elle nous laisse entendre que cette réalité est sainte et divine. Celui qui se cache, en effet, dans l’Eucharistie, c’est celui qui est, avec le Père et l’Esprit-Saint, l’Être infini, le Tout- Puissant, le principe de toutes choses. Si Notre-Seigneur nous apparaissait dans l'éclat de sa gloire, nos regards ne pourraient supporter cette splendeur, Pour se donner à nous il se cache, non plus sous l’infirmité d’une chair passible, comme dans le mystère de l’Incarnation, mais sous les espèces du pain et du vin. Disons-lui : « Seigneur Jésus, par amour pour nous, pour nous attirer à vous, pour devenir notre aliment, vous voilez votre ma-
1. Dans la conférence Le Pain de vie, $ V et VI, du volume Le Christ vie de l'âme.
jesté. Mais vous n’y perdrez rien de nos hommages. Pius vous dérobez à nos yeux votre divinité, plus aussi nous voulons vous adorer, plus aussi nous voulons nous prosterner devant vous avec respect et amour ».
Adoro te devote, latens Deitas, Quae sub his figuris vere latitas:.
La seconde raison est que le Christ Jésus s’est humilié et livré pour nous.
L'Église nous rappelle que « cet admirable sacrement est le mémorial par excellence de la passion de Jésus ». Or, durant sa sainte passion, le Christ a subi des abaissements inouïs, il s’est plongé dans des ignominies sans nom.
Mais, nous dit S. Paul, parce que le Christ s’est anéanti, qu’il est descendu dans de tels abaissements, le Père l’a exalté, il lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin que tout genou îfléchisse devant lui, et que toute langue proclame que le Christ, Fils de Dieu, règne à jamais dans la gloire de son Père.
Entrons dans cette pensée du Père éternel, que nous découvre l’Apôtre. Plus le Christ s’est abaissé et anéanti, plus nous devons, comme le Père, l’exalter dans ce sacrement qui nous rappelle sa passion ; plus nous devons lui prodiguer nos hommages. La justice l'exige autant que l'amour.
Puis, n'est-ce pas « pour nous » qu’il s’est ainsi livré ? Propter nos et propter nostram salutem*. S'il a souffert, c'est pour moi; si son âme toute sainte a été plongée dans la tristesse, l'ennui et la peur, c’est pour moi; s’il a supporté tant d’injures de la part d’une grossière soldatesque, c’est pour moi ; s’il a été flagellé et couronné d’épines, s’il est mort dans d’indicibles tourments, c’est pour moi, pour m'attirer à lui: Dilexit me et tradidit semetipsum pro me’. N'oublions jamais que chacun des