Joan. XIV
été donné au ciel et sur la terre’... Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé”... Qui vous écoute m’écoute » Et c’est pourquoi l’Église est comme une prolongation, à travers les âges, de l’Incarnation ; elle remplace Jésus auprès de nous ; de son époux céleste elle a hérité la tendresse divine ; de lui elle a reçu comme dot, avec la puissance de sanctifier les âmes, les richesses de grâce acquises par Jésus sur la croix au jour de leurs noces mystiques.
On peut donc dire de l’Église, proportion gardée, ce que son Époux disait de lui-même ; elle est pour nous la voie, la vérité et la vie. — La voie, parce que nous ne pouvons arriver à Dieu que par le Christ Jésus, et que nous ne pouvons être unis au Christ qu’en étant incorporés (de fait ou de désir) à l’Église par le baptême. — La vérité, parce qu'avec toute l’autorité de son Fondateur, elle garde en dépôt et propose à notre croyance les vérités que nous a apportées la Révélation. — Enfin la vie, parce que par le culte public qu’elle seule est en droit d’organiser, par les sacrements qu’elle est seule à dispenser, elle distribue aux âmes et entretient en elles la vie de la grâce.
Vous voyez tout de suite que nous nous sanctifions dans la mesure où nous nous laissons instruire et diriger par l’Église, car, dit Jésus à son Épouse, « qui vous écoute, m'écoute » ; et écouter Jésus, n’est-ce pas aller au Père ?
Vous savez que c’est surtout par la liturgie que l'Église éduque, élève l’âme de ses enfants pour les rendre semblables à Jésus et parfaire ainsi « cette copie du Christ qui est la forme même de notre prédestination » “
Guidée par l’Esprit-Saint qui est l'Esprit de Jésus luimême, l’Église déroule chaque année sous les yeux de ses enfants, de Noël à l’Ascension, le cycle complet des mystères du Christ, tantôt en grand raccourci, tantôt dans leur ordre exactement chronologique, comme durant la
1. Matth. XXVIII, 18. — 2. Joan. XX, 21. — 3. Luc. X, 16. — 4. Rom. VIII, ot
semaine sainte et le temps pascal. Elle fait revivre ainsi, non d’une façon quelconque, mais par une représentation animée et vivante, chacun des mystères de son divin Époux ; elle nous fait parcourir chacune des étapes de sa vie. —— Si nous nous laissons conduire par elle, infailliblement nous arriverons à connaître les mystères de Jésus et surtout à pénétrer dans les sentiments de son divin Cœur. Pourquoi cela ?
L'Église, qui connaît le secret de son Époux, détache de l'Évangile les pages qui mettent le mieux en relief chacun de ces mystères ; puis, avec ‘un art parfait, elle les illustre par des passages des psaumes, des prophéties, ‘des lettres de S. Paul et des autres apôtres, des citations des anciens Pères. Elle place ainsi dans une lumière plus vive, plus abondante, les enseignements du divin Maître, les détails de sa vie, le fond de ses mystères.
En même temps, par le choix de citations des livres
saints et des auteurs sacrés, par les aspirations qu’elle nous suggère, par son symbolisme et ses rites, elle fait prendre à nos âmes l'attitude que réclame le sens des mystères, elle fait naître dans nos cœurs les dispositions requises pour que nous nous assimilions, dans la plus large mesure, le fruit spirituel de chacun d'eux.
Car, bien que ce soit toujours le même Sauveur, le même Jésus, travaillant à la même œuvre de notre sanctification, chaque mystère constitue cependant pour nos âmes une nouvelle manifestation du Christ ; chacun a sa beauté spéciale, sa splendeur particulière, comme aussi sa grâce propre. La grâce qui découle pour nous de la nativité n’a pas le même caractère que celle que nous apporte la célébration de la passion ; nous devons nous réjouir à la Noël, nous attrister de nos péchés quand nous contemplons les douleurs indicibles par lesquelles le Christ expie nos fautes ; de même, la joie intérieure qui inonde nos Âmes à Pâques jaillit d’une autre source et
possède une autre splendeur que celle qui nous fait tressaillir quand nous chantons la venue du Sauveur sur la Tone:
Les Pères de l’Église parlent plus d’une fois de ce qu'ils appellent la vis mysterii', la vertu, la force, la signification propre du mystère qui se célèbre. Nous pouvons appliquer aux chrétiens dans chacun des mystères du Christ, ce que saint Grégoire de Nazianze dit du fidèle à l’occasion de la fête pascale : Nihil autem daturus est tantum, quantum si se ipse obtulerit hujus mysterii rationem probe intelligentem, « 11 est impossible de présenter à Dieu un don qui lui soit plus agréable que de nous offrir nous-mêmes avec une parfaite intelligence du mystère ».
Il y a des esprits qui ne voient autre chose dans la célébration des mystères du Christ que la perfection des cérémonies, la beauté des chants, l’éclat des ornements, l'harmonie des rites. Tout cela peut y être ; tout cela s’y rencontre, en effet ; tout cela est excellent.
D'abord parce que l’Église, Épouse du Christ, ayant réglé elle-même tous les détails du culte de son Époux, leur parfaite observation honore Dieu et son Fils Jésus. « C’est une loi établie pour tous les mystères du christianisme qu’en passant à l'intelligence, ils se doivent premièrement présenter aux sens, et il l’a fallu de cette sorte pour honorer celui qui étant invisible par sa nature a voulu paraître pour l’amour de nous sous une forme sensible » *.
Ensuite c’est une loi psychologique de notre nature — matière et esprit, — que nous allons du visible à l’invisible. Les éléments extérieurs de la célébration des mystères doivent servir d’échelons à nos âmes pour s'élever à la contemplation et à l'amour des réalités célestes et surnaturelles. C’est d’ailleurs, comme nous le chantons à la Noël, l’économie de l’Incarnation elle-même : Ut dum
1. S. Greg. Nazian. Orat. I, in sanct. Pascha IV. — 2. Bossuet, Sermon sur la parole de Dieu, Œuvres oratoires. Édit. Lebarcq, III, 587. *
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NOTRE CONTACT AVEC LES MYSTÈRES DE JÉSUS 25 visibiliter Deum cognoscimus, PER HUNC in invisibilium amorem rapiamur :.
Ces éléments extérieurs ont donc leur utilité, mais nous ne devons pas nous y arrêter exclusivement ; ils ne sont que la frange du vêtement du Christ ; la gloire, la splendeur, la vertu des mystères de Jésus est surtout intérieure, et c’est elle que nous devons rechercher avant tout. La sainte Église demande plus d’une fois à Dieu, comme un fruit de la communion elle-même, de nous donner l’intelligence de la vertu propre à chaque mystère, pour que nous nous en pénétrions et que nous en vivions : Ut mysteria quae solemni celebramus officio, purificatae mentis intelligentia consequamur *. C’est là connaître le Christ comme le veut saint Paul, « en toute sagesse et intelligence spirituelle »: in omni sapientia et intellectu spirituali*.
C’est qu’en eïtet les mystères du Christ ne sont pas seulement des modèles, des sujets de contemplation ; ce sont aussi des sources de grâces.
Il est dit de Jésus que lorsqu'il était ici-bas « une puissance sortait de sa personne qui guérissait les malades »: Virtus de illo exibat et sanabat omnes*. Le Christ Jésus est toujours le même ; si nous contemplons avec foi ses mystères, soit dans l'Évangile, soit dans la liturgie présentée par l’Église, il produit en nous la grâce qu’il nous a méritée quand il les vivait. Dans cette contemplation nous voyons comment Jésus, notre exemplaire, a pratiqué les vertus ; nous entrons en participation des sentiments particuliers qui ont animé son cœur divin dans chacun de ces états; mais surtout nous puisons en lui les grâces spéciales qu’il nous a méritées alors.
1. Le saint Concile de Trente nous l'enseigne expressément au sujet des rites de la Messe, de l’acte primordial de la liturgie : Cum natura hominum ea sit ut non facile queat sine adminiculis exterioribus ad serum divinarum meditationem sustolli, propterea. pia mater Ecclesia ritus quosdam… instituit, ceremonias item adhibuit quo mentes fidelium per haec visibilia religionis et pietatis signa ad verum altissimarum... contemplationem excitarentur. Cette doctrine peut parfaitement s'appliquer à toute la liturgie, — Sess. XXII, c. 5. — 3. Postcommunion de l’Épiphanie et de la Transfiguration. Voir aussi la Postcom. du jour Octave de l’Épiphanie : Ut mysteriwm.… et puro cernamur intuitu et digno percipiamus affectu. — 4. Luc. VI, 19.
Les mystères de Jésus sont des états de sa sainte humanité ; toutes les grâces qu’il a eues, il les a reçues de sa divinité pour qu’elles fussent communiquées à son humanité, et, par son humanité, à chacun des membres de son corps mystique : Secundum mensuram donationis Christi”. Le Verbe en empruntant à notre race une nature humaine, a pour ainsi dire épousé toute l’humañnité, et chaque âme participe — dans une mesure connue de Dieu et proportionnée, en ce qui nous regarde, au degré de notre foi — à la grâce qui inonde l’âme sainte du Christ.
Chaque mystère du Christ, représentant un état de la sainte humanité, nous apporte ainsi une participation spéciale de sa divinité. — Par exemple, à Noël, nous célébrons la naissance de Jésus sur la terre ; nous chantons cet « admirable échange »”° qui se fait en lui entre la divinité et l'humanité : il nous emprunte l'humanité pour nous donner sa divinité; et chaque Noël saintement célébrée devient pour l’âme, par une communication plus abondante de la grâce, comme une naissance nouvelle
à la vie divine ; —— sur le calvaire, nous mourons au péché avec le Christ; Jésus nous donne la grâce de détester plus profondément tout ce qui l’offense ; — nous parti-
cipons, durant le temps pascal, à cette liberté d'âme, à cette vie plus intense pour Dieu, dont il est le modèle dans sa résurrection ; — au jour de l'ascension, nous nous élevons avec lui au ciel pour être comme lui, par la foi et nos saints désirs, auprès du Père céleste, in sinu Patris, dans l'intimité du sanctuaire divin.
En suivant de la sorte le Christ Jésus dans tous ses mystères, en nous unissant à lui, nous participons peu à peu, mais sûrement, et chaque fois dans une mesure plus grande et une plus profonde intensité, à sa divinité, à sa vie divine“. Selon la belle parole de S. Augustin, ce qui s’est jadis vérifié dans une réalité divine, se renouvelle
1. Eph. IV, 7. — 2. Antienne de l'office de la Circoncision. — 3. Joan. I, 18. — 4. Nous avons exposé ces idées plus au long dans la conférence Vox sponsae de notre précédent volume Le Christ vie de l'âme.
spirituellement dans les âmes pieuses par la célébration répétée des mystères : Quod semel factum in rebus veritas indicat, hoc saepius celebrandum in cordibus piis solemnitas renovat*.
Il est donc vrai de dire que quand nous contemplons dans leur ordre successif les différents mystères du Christ, nous le faisons non seulement pour évoquer le souvenir d'événements accomplis pour notre salut et en glorifier Dieu par nos louanges et nos actions de grâces; pour voir comment a vécu Jésus et chercher à limiter ; mais encore pour que nos âmes participent à un état spécial de la sainte humanité et puisent, en chacun d’eux, cette grâce propre qu’il a plu au divin Maître d'y attacher, en la méritant comme chef de l’Église, pour son corps mystique.
C’est pourquoi le Souverain Pontife Pie X, de glorieuse mémoire, a pu écrire que « la participation active des fidèles aux mystères sacro-saints et à la prière publique et solennelle de l’Église est la source première et indispensable de lesprit chrétien »*.
Il y a en eïfet à ce sujet une vérité de grande importance trop souvent oubliée ou même parfois ignorée.
L'homme peut imiter de deux façons l’exemplaire qu’est le Christ. Il peut s’efforcer de le faire par un travail tout naturel, comme lorsqu'on s’imagine reproduire un idéal humain présenté par un héros ou un personnage qu’on aime ou qu’on admire. Il y a des esprits qui croient que c’est de cette façon qu’il faut imiter Notre-Seigneur et reproduire en'nous les traits de sa personne adorable. Par cette voie, on aboutit à une imitation du: Christ conçue selon nos idées humaines.
1. Sermo CCXX, in vigil. Paschae II. — 2. Voici comment s’exprime Te Vicaire du Christ : « Notre plus vif désir étant que le véritable esprit chrétien refleurisse de toute façon et se maintienne chez tous les fidèles, il est nécessaire de pourvoir, avant tout, à la sainteté et à la dignité du temple où les fidèles se réunissent précisément pour y trouver cet esprit à sa source première et indispensable, savoir : la participation active aux mystères sacro-saints et à Â4 prière publique et solennelle de l’Église ». Pie X, Motu proprio du 23 nov. 1903.
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C'est perdre de vue que le Christ est un modèle divin. Sa beauté et ses vertus humaines ont leurs racines dans sa divinité et puisent en elle toute leur splendeur. Nous pouvons et nous devons assurément, aidés par la- grâce, apporter tous nos efforts à comprendre le Christ et à modeler nos vertus et nos actes sur les siens ; mais seul l'Esprit-Saint — Digitus paternae dexterae — est capable de reproduire en nous la véritable image du Fils, parce que notre imitation doit être d'ordre surnaturel.
Or, ce travail de l'artiste divin se réalise surtout dans la prière fondée sur la foi et embrasée par l'amour. Pendant que, des yeux de la foi et avec l’amour qui désire se donner, nous contemplons les mystères du Christ, l'Esprit- Saint qui est l'Esprit du Christ, agit dans l’intime de l'âme, et par ses touches souverainement efficaces, faconne l’âme de manière à y reproduire, comme par une vertu sacramentelle, les traits du modèle divin.
Voilà pourquoi cette contemplation des mystères de Jésus est en elle-même si féconde; voilà pourquoi le contact essentiellement surnaturel que l’Église, guidée en ceci par l’'Esprit-Saint, nous fait prendre dans la liturgie avec les états de son Époux est pour nous si vital. Il n'y a pas de voie plus sûre ni de moyen plus infaillible pour nous assimiler au Christ”.