‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 113 sur 134 · Hymne des Vêpres · texte numérisé non relu

Hymne des Vêpres

ne fallait rien moins que des excès d'amour pour se plonger volontairement, à chacune des phases de la passion, dans des abîmes d’humiliations et d’opprobres, de souffrances et de douleurs.

Et de même que l’amour a opéré notre rédemption, de même encore il établit les sacrements par lesquels les fruits du sacrifice de Jésus seront appliqués à toute âme de bonne volonté.

S. Augustin’ se plaît à relever l'expression choisie à dessein par l’Évangéliste pour nous faire connaître la blessure produite par la lance au côté de Jésus mort sur la croix. L'écrivain sacré ne dit pas que la lance « frappa >» ou « blessa », mais qu’elle « ouvrit » le côté du Sauveur : Latus ejus aperuit*, C'était la porte de la vie qui s’ouvrait, dit le grand Docteur ; du cœur percé de Jésus allaient s’épancher sur le monde les fleuves de grâces qui devaient sanctifier l’Église.

Cette contemplation des bienfaits de Jésus à notre égard doit devenir la source de notre dévotion pratique au Sacré-Cœur. L'amour seul peut répondre à l’amour. De quoi se plaint Notre-Seigneur à sainte Marguerite- Marie? De ne pas voir son amour payé de retour : « Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes et qui ne reçoit d’eux qu'ingratitude ». C’est donc par l’amour, par le don du cœur qu’il faut répondre au Christ Jésus. « Qui n’aimerait celui qui l’aime ? Quel racheté ne s’attacherait à son rédempteur » ?

Quis non amantem redamet ?

Quis non redemptus diligat * ?

Pour être parfait, cet amour doit porter un double caractère.

Il y a l’amour affectif ; il consiste dans les différents sentiments qui font vibrer l’âme à l’égard d’une personne

1. Tract. in Joan. CXX, 2. — 2. Joan. XIX, 34. — 3. Hymne des Laudes de la fête du Sacré-Cœur.

aimée : l'admiration, la complaisance, la joie, l’action de grâces. Cet amour engendre la louange des lèvres. Nous nous réjouissons des perfections du cœur de Jésus, nous célébrons ses beautés et ses grandeurs, nous nous complaisons dans la magnificence de ses bienfaits : Exsultabunt labia mea cum cantavero tibi*!

Cet amour affectif est nécessaire. Quand elle contemple le Christ dans son amour, l’âme doit se laisser aller à l'admiration, à la complaisance, à la jubilation. Pourquoi cela ? Parce que nous devons aimer Dieu de tout notre être ; Dieu désire que notre amour envers lui réponde à notre nature. Or, nous n’avons pas une nature angélique, mais humaine, où la sensibilité a sa place. Le Christ Jésus agrée cette forme d'amour, parce qu’elle est fondée sur notre nature, que lui-même a créée, Voyezle, lors de son entrée triomphale à Jérusalem, peu de jours avant sa passion : « Lorsqu'il était déjà près de la descente du mont des Oliviers, toute la foule des disciples transportée de joie se mit à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus : Béni soit, criaient-ils, le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! Alors quelques pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus : « Maître, réprimandez vos disciples ». Et que répond Notre-Seigneur ? Fait-il cesser ces acclamations ? Bien au contraire ; il réplique aux pharisiens : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront »°!

Le Christ Jésus tient pour agréables les louanges qui jaillissent du cœur jusqu'aux lèvres. Notre amour doit éclater en affections. Voyez les saints. François, le pauvre d'Assise, était tellement transporté d'amour qu’il chantait les louanges de Dieu sur les routes * ; Madeleine de Pazzi courait dans les cloîtres de son monastère, en criant : « O amour, Ô amour »“! Sainte Thérèse tressaillait tout en: tière chaque fois qu’elle chantait ces mots du Credo : Cujus regni non erit finis ; « Et son règne n’aura point

We PS EX US, = 2 Luc XIX: 37-40. — 3. Sa Vie par Joergensen, liv. IT, chap. I. — 4. Sa Vie par le P. Céparif tIL chape XVI

LU

de fin »°; lisez ses « Exclamations » : vous y verrez comment les sentiments de la nature humaine s’épanouissent, chez les âmes éprises d'amour, en louanges ardentes.

Ne craignons donc pas de multiplier nos louanges à l'adresse du cœur de Jésus. Les « Litanies », les actes de réparation, de consécration sont autant d’expressions de cet amour de sentiment, sans lequel l’âme humaine natteint pas la perfection de sa nature.

A lui seul, cet amour affectif est pourtant insuffisant. Pour avoir toute sa valeur, il doit « se traduire par les œuvres »: Probatio dilectionis exhibitio operis*?. « Si vous m'aimez, disait Jésus lui-même, gardez mes commandements » : Si diligitis me, mandata mea servate*. C’est la seule pierre de touche. Vous rencontrerez des âmes qui abondent en affections, qui ont le don des larmes, — et qui ne se gênent pas le moins du monde pour réprimer leurs mauvais penchants, détruire leurs habitudes vicieuses, éviter les occasions du péché ; qui lâchent pied dès que survient la tentation, ou murmurent aussitôt que se présentent les contrariétés et les contradictions. Chez elles, l'amour affectif est plein d’illusion ; c’est un feu de paille sans durée, qui s’évanouit en cendre.

Si nous aimons véritablement le Christ Jésus, non seulement nous nous réjouirons de sa gloire, nous chanterons ses periections de tout l’élan de notre âme, nous nous attristerons des injures qui sont faites à son cœur et lui en offrirons des amendes honorables, — mais surtout nous nous efforcerons de lui obéir en toutes choses, nous accepterons avec empressement toutes les dispositions de sa Providence à notre égard, nous nous emploierons à étendre son règne dans les âmes, à procurer sa gloire, « nous nous dépenserons avec joie, nous irons, s’il le faut, jusqu'à nous épuiser », selon la belle parole de S. Paul: Libentissime impendam et superimpendar * !

4. Chenin de la perfection, chap. XXIII. — 2. S. Greg. Homil. in Evang. XXX, 1. — 3. Joan. XIV, 15. — 4. IL Cor. XIL, 15.

L'apôtre l’a dit de la charité envers le prochain ; appliquée à notre amouf pour Jésus, cette formule résume à merveille la pratique de la dévotion à son Cœur sacré.

Regardons notre divin Sauveur, en ceci, comme en toutes nos vertus, il est notre meilleur modèle ; nous trouverons en lui ces deux formes d'amour.

Considérez l’amour qu’il porte à son Père. — Le Christ Jésus éprouve dans son cœur les sentiments les plus vrais d'amour affectif qui puissent faire battre un cœur humain. L'Évangile nous montre un jour son cœur, débordant d’un . sentiment d'enthousiasme pour les perfections insondables du Père, éclater en louanges devant ses disciples. « Il tressaillit de joie sous l’action du Saint-Esprit, et dit : Je vous bénis, Ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits enfants. Oui, je vous bénis, Ô Père, de ce qu’il vous a plu ainsi... »°

Voyez encore à la cène comme son cœur sacré est rempli d'affection pour son Père et comment ses sentiments se traduisent par une ineffable prière.

Et pour montrer au monde entier la sincérité et la vivacité de cet amour, Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem *, Jésus se rend aussitôt au jardin des Oliviers où il doit inaugurer la longue série des humiliations et des douleurs de sa passion.

Ce double caractère se retrouve également dans son amour envers les hommes. — Voici que depuis trois jours, une multitude de peuple le suit, attirée par le charme des paroles divines et l’éclat des miracles. Mais la lassitude commence à accabler cette foule qui n’a pas de quoi se refaire. Jésus le sait: « J'ai pitié de ce peuple, dit-il ; voilà trois jours déjà qu’ils ne me quittent pas, et ils n’ont rien à manger. Si je les renvoie dans leur maison sans nourriture, ils tomberont de défaillance en chemin, car plusieurs d’entre eux sont venus de loin » : Misereor super turbam. Quel profond sentiment de compassion étreint

1, Luc. X; 27: =—"2 Joan. "XIV, 3r.

son cœur humain ! Et vous savez comment Jésus le traduit en œuvre : dañs ses mains bénies, les pains se multiplient pour rassasier les quatre mille êtres vivants qui s’attachaient à lui’. ;

Voyez-le surtout au tombeau de Lazare. Jésus pleure, ii verse des larmes, de vraies larmes humaines. Se peut-il plus touchante et plus authentique manifestation des sentiments de son cœur ? Et tout aussitôt il met sa puissance au service de son amour : « Lazare, sors du tombeau »°!

C’est l'amour qui se révèle dans le don de soi; qui, débordant du cœur, s'empare de l’être tout entier, de toute son activité, pour les consacrer aux intérêts et à la gloire de l’objet aimé.

Jusqu'où doit s'étendre cet amour que nous devons montrer au Christ Jésus en retour de celui qu’il nous porte ?

Il doit comprendre d’abord l'amour essentiel et souverain qui nous fait regarder le Christ et ses volontés comme le Bien suprême que nous préférons à toutes choses. Pratiquement, cet amour se ramène à l’état de grâce sanctifiante. La dévotion, avons-nous dit, est le dévouement ; mais où est le dévouement d’une âme qui ne cherche pas à sauvegarder en elle à tout prix, par une fidélité vigilante, le trésor de la”grâce du Sauveur ? qui dans la tentation hésite entre la volonté du Christ Jésus et les suggestions de son éternel ennemi ?

Vous le savez : c’est cet amour qui donne à notre vie toute sa valeur et fait d’elle comme un perpétuel hommage, agréable au cœur du Christ. Sans cet amour essentiel, rien ne vaut aux yeux de Dieu. Écoutez en quels termes expressifs S. Paul a mis cette vérité en relief : « Quand je parlerais la langue des anges et des hommes, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain qui résonne, une cymbale qui retentit ; je puis avoir le don de prophétie, connaître tous les mystères, posséder toute science, avoir toute la foi jusqu’à transporter des

1 Marc. VIII, 20, — 2. Joan XI, 43.

montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien; quand je distribuerais tous mes biens ‘aux pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, tout cela ne sert à rien »'. Autrement dit, je ne puis être agréable à Dieu, si je n’ai en moi cette charité essentielle par laquelle je m’attache à lui comme au souverain Bien. Il est trop évident qu’il ne peut y avoir de dévotion véritable 1à où cet amour n'existe pas.

Ensuite habituons-nous à faire toutes choses, même les plus petites, par amour, pour plaire au Christ Jésus. Travailler, accepter nos souffrances et nos peines, remplir nos devoirs d'état par amour, pour être agréable à Notre- Seigneur, en union avec les sentiments de son cœur quand il vivait ici-bas comme nous, constitue une excellente pratique de dévotion envers le Sacré-Cœur. Toute notre vie lui est ainsi rapportée par une orientation pleine d'amour.

C'est ce qui donne d’ailleurs à notre vie un surcroît de fécondité. Comme vous le savez, tout acte de vertu, d’humilité, d’obéissance, de religion, accompli en état de grâce possède son mérite propre, sa perfection spéciale, sa splendeur particulière ; mais quand cet acte est commandé par l'amour, il s’y ajoute une efficacité et une beauté nouvelles ; sans qu’il soit rien perdu de sa valeur propre, il s’y joint le mérite d’un acte d'amour. « O Seigneur, chantait le psalmiste, la reine siège à votre droite, parée d’un vêtement d’or aux couleurs variées » : Adstitit regina a dextris tuis in vestitu deaurato, circumdata varietate*. La reine, c’est l’âme fidèle en qui le Christ règne par sa grâce ; elle siège à la droite du Roi, vêtue d’une robe tissée d’or qui signifie l'amour ; les couleurs variées symbolisent les différentes vertus ; chacune d’elles garde son reflet, mais l’amour, qui en est la source profonde, rehausse leur éclat.

L'amour règne ainsi en souverain dans notre cœur pour en rapporter tous les mouvements à la gloire de Dieu et de son Fils Jésus.

1 ENV Cor. XIII, 30 2 PS EXT Ve ro:

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