‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 115 sur 134 · Exod. XIX, 16 sq. — 2, Deut. XXXI · texte numérisé non relu

Exod. XIX, 16 sq. — 2, Deut. XXXI

linfidélité et à l'idolâtrie, Dieu n’était qu'un Seigneur qu’il fallait adorer, un Maître qu’il fallait servir, un Juge qu’il fallait redouter. Les Israélites avaient reçu, comme dit S. Paul, Spiritum servitutis in timore‘: « un esprit de servitude pour vivre dans la crainte ». Dieu ne leur apparaissait que dans toute la majesté de sa grandeur et la souveraineté de sa puissance ; vous savez qu’il les traitait avec une justice rigoureuse : la terre s’entr'ouvre pour engloutir les hébreux coupables * ; ceux qui touchent arche d’alliance sans que leurs fonctions en donnent le droit sont frappés de mort*° ; des serpents venimeux font périr des murmurateurs ‘ ; à peine ose-t-on prononcer le nom de Jéhovah ; une fois l’an le grand prêtre pénètre seul, en tremblant, dans le Saint des saints, muni du sang des victimes immolées pour le péché‘. C'était « l’esprit de servitude ».

Il y a des âmes qui ne vivent habituellement que dans ces sentiments de crainte purement servile; si elles n'avaient peur des châtiments de Dieu, elles ne trouveraient aucun inconvénient à l’offenser. Elles ne regardent habituellement Dieu que comme un maître, et ne cherchent pas à lui plaire. Elles ressemblent à ce serviteur dont parle le Christ Jésus dans la parabole des « mines ». Un roi, devant partir pour une région lointaine, appelle ses serviteurs et leur confie des mines — pièces d'argent — qu’ils doivent faire valoir jusqu'à ce qu’il revienne. L'un de ces serviteurs garde la mine en dépôt sans la faire fructifier : « Voici votre mine, dit-il au roi, quand celui-ci est de retour ; je l’ai cachée dans un morceau d’étoffe, car j'avais peur de vous, parce que vous êtes un homme rigide ; vous retirez ce que vous n’avez pas déposé, et vous moissonnez ce que vous n’avez pas semé ». Et que répond le roi ? Il prend au mot ce serviteur négligent. « Je te juge sur tes paroles, méchant serviteur. Tu estimais que je suis un homme rigide... Pourquoi donc n’as-tu pas mis mon argent à la banque » ? Et le roi

1. RomEVIII, 157 2, Num. XVI, 32 — 3. II Reg, VI, 6-7. — 4. Num. XXI, 5-6. — 5. Levit. XVI, 11 sq.

commande qu’on dépouille ce serviteur de ce qui lui avait été donné :.

De telles âmes n’agissent avec Dieu que comme à distance, elles le traitent uniquement comme un grand seigneur, et Dieu les traite de la même façon : il ne se livre pas pleinement à elles ; entre elles et Dieu, l'intimité personnelle ne peut exister ; en elles, l'épanouissement intérieur est impossible.

D’autres âmes, plus nombreuses peut-être, regardent habituellement Dieu comme le grand bienfaiteur ; elles n’agissent régulièrement qu’ « en vue de la récompense »: Propter retributionem”. Cette idée n’est point fausse. Nous voyons le Christ Jésus comparer son Père à un maître qui récompense, — et avec quelle magnifique libéralité ! — le serviteur fidèle : « Entrez dans la joie de votre Seigneur »°; il nous dit lui-même qu'il remonte au ciel pour « nous y préparer une place » “.

Mais quand cette attitude est habituelle au point de devenir, comme cela se produit chez certaines âmes, exclusive, outre qu’elle manque de noblesse, elle ne répond pas pleinement à l'esprit de l'Évangile. L’espérance est une vertu chrétienne, elle soutient puissamment l’âme au milieu de l’adversité, des épreuves, des tentations ; — mais elle n’est pas la seule ni la plus parfaite des vertus théologales, vertus spécifiques de notre état d'enfants de Dieu. Quelle est donc la vertu la plus parfaite ? Quelle est celle qui, entre toutes, obtient la palme ? C’est, répond S. Paul, la charité : Nunc manent fides, spes, caritas, tria haec : major autem horum est caritas*.

C’est pourquoi, — sans perdre de vue la crainte, non pourtant la crainte servile de l’esclave qui redoute le châtiment, mais la crainte de l’outrage à l’égard de Dieu

1. Luc. XIX, 12-13, 20-24. — 2. Ps. CXVIII, 112. — 3. Matth. XXV, 21. — 4. Joan. XIV, 2. — 5. I Cor. XIII, x3.

qui nous a créés ; sans laisser de côté la pensée de la récompense qui nous attend, si nous sommes fidèles, — nous devons chercher à avoir habituellement à l'égard de Dieu cette attitude, faite de confiance filiale et d'amour, que le Christ Jésus nous a révélée comme étant celle de la Nouvelle Alliance.

Le Christ, en effet, sait mieux que personne quelles doivent être nos relations avec Dieu, il connaît les secrets divins. En l’écoutant, nous ne courons aucun risque de nous égarer : il est la Vérité même. Or, quelle attitude veut-il que nous ayons avec Dieu ? Sous quel aspect veut-il que nous le contemplions et l’honorions ? Sans doute, il nous enseigne que Dieu est le maître souverain que nous devons adorer. « Il est écrit : tu adoreras le Seigneur, et tu ne serviras que lui »'. Mais « ce Dieu qu’il faut adorer est un Père » : Veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritate, nam et Pater tales quaerit qui adorent eum*.

L’adoration est-elle le seul sentiment qui doive faire battre nos cœurs ? Constitue-t-elle la seule attitude que nous devions avoir à l’égard de ce Père qui est Dieu ? Non ; le Christ Jésus y ajoute l’amour, et un amour plénier, parfait, sans réserve ni restriction. Quand on a demandé à Jésus quel était le plus grand des commandements, qu’a-t-il répondu ? « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toute ton âme, de toutes tes forces »°, Tu aimeras : amour de complaisance envers ce Seigneur d’une si grande majesté, envers ce Dieu d’une perfection si élevée ; amour de bienveillance qui cherche à procurer la gloire de celui qui en est l’objet ; amour de réciprocité envers un Dieu « qui nous a aimés le premier »*.

Dieu veut donc que nos rapports avec lui soient imprégnés à la fois d’une révérence filiale et d’un profond amour. Sans la révérence, l'amour risque de dégénérer en laisser-aller de mauvais aloi, souverainement dange-

1 Deut VE, 13 ; Luc. IV,"8: — 2, Joan. IV, 23. — 3. Marc. XII, 30. ET Joan, IV,/:0.

reux ; sans l'amour qui nous porte de tout son élan vers notre Père, l'âme vit dans l’erreur et fait injure au don divin.

Et pour sauvegarder en nous ces deux sentiments qui semblent contradictoires, Dieu nous communique l'Esprit de son Fils Jésus, qui, par ses dons de crainte et de piété, harmonise en nous, dans la juste proportion qu'ils ré- : clament, l’adoration la plus intime et l'amour le plus tendre : Quoniam estis fil, misit Deus spiritum Filii sui in corda vestra”.

C’est là l'esprit qui, d’après l’enseignement de Jésus lui-même, doit régir et gouverner toute notre vie : c’est « l'Esprit d'adoption de l'Alliance Nouvelle » que S. Paul opposait à l’ « esprit tout de servitude » de la Loi Ancienne.

Vous me demanderez peut-être la raison de cette différence ? C’est que, depuis l’Incarnation, Dieu regarde l'humanité en son Fils Jésus ; à cause de lui, il enveloppe l'humanité entière du même regard de complaisance dont son Fils, notre frère aîné, est l’objet ; c’est pourquoi il veut aussi que, comme lui, avec lui, par lui, nous vivions « comme des fils bien-aimés »*.

Vous me direz encore : Et comment aimer Dieu, alors que nous ne le voyons pas : Deum nemo vidit unquam * ? — « La lumière divine est, ici-bas, inaccessible »“, c’est vrai; mais Dieu s’est révélé à nous en son Fils Jésus : Ipse illuxit cordibus nostris... in facie Christi Jesu*. Le Verbe incarné est la révélation authentique de Dieu et de ses perfections ; et l'amour que le Christ nous montre n’est que la manifestation de l’amour que Dieu nous porte.

L'amour de Dieu, en effet, est en soi incompréhensible ; il nous dépasse complètement ; il n’est pas entré dans l'esprit de l’homme de concevoir ce qu'est Dieu ; en lui, les perfections ne sont pas distinctes de sa nature :

1.1Gal. AVG en 2 MEphes, Vire 3 Moan (ERrs "4. TT NES 16. — 65. II Cor. IV, 6.

| LE CŒUR DU CHRIST 429 l'amour de Dieu est Dieu lui-même : Deus caritas est,

Comment donc aurons-nous une idée véritable de l'amour de Dieu ? En regardant Dieu qui se manifeste à nous sous une forme tangible. Et quelle est cette forme? C’est l'humanité de Jésus. Le Christ est Diéu, mais Dieu se révélant à nous. La contemplation de la sainte humanité de Jésus est la voie la plus sûre pour arriver à la véritable connaissance de Dieu. « Celui qui le voit, voit le Père »°; l'amour que nous montre le Verbe incarné révèle l'amour du Père à notre égard, car « le Verbe et le Père ne sont qu’un : Ego et Pater unum sumus*.

Cet ordre une-fois établi ne change plus. Le christianisme, c’est l’amour de Dieu se manifestant au monde par le Christ ; et toute notre religion doit se ramener à contempler cet amour dans le Christ, et à répondre à l'amour du Christ pour atteindre Dieu.

Tel est le plan divin ; telle est la pensée de Dieu sur nous. Si nous ne nous y adaptons pas, il n’y aura pour nous ni lumière ni vérité ; il n’y aura ni sécurité ni salut.

Or, l'attitude essentielle que réclame de nous ce plan divin est celle d'enfants adoptifs. Nous demeurons des êtres tirés du néant, et devant « ce Père d’une incommensurable majesté »‘, nous devons nous prosterner dans le sentiment de la plus humble révérence ; mais à ces relations fondamentales qui naissent de notre condition de créatures se superposent, non pour les détruire mais pour les couronner, des relations infiniment plus hautes, plus étendues et plus intimes qui résultent de notre adoption divine, et qui se ramènent toutes à servir Dieu par amour.

Cette attitude foncière qui doit répondre à la réalité de notre adoption céleste est particulièrement favorisée par la dévotion au cœur de Jésus. En nous faisant contempler l’amour humain du Christ pour nous, cette dévotion nous introduit dans le secret de l’amour divin ; en

PTT AIN Ne NZ CCE Toam AV, 19. -—— 3. Joan X,U30. — 4. Hymne Te Deum.

inclinant nos âmes à le reconnaître par une vie dont l'amour est le mobile, elle entretient en nous ces sentiments de piété filiale que nous devons avoir envers le Père:

Quand nous recevons Notre-Seigneur dans la sainte communion, nous possédons en nous ce cœur divin qui est une fournaise d'amour. Demandons-lui instamment de nous faire comprendre lui-même cet amour, car, en ceci, un rayon d’en haut est plus efficace que tous les raisonnements humains ; demandons-lui d'allumer en nous l'amour de sa personne. « Si, par une grâce du Seigneur, dit sainte Térèse, son amour s’imprime un jour dans notre cœur, tout nous deviendra facile ; très rapidement et sans la moindre peine nous en viendrons aux œuvres »°.

Si cet amour pour la personne de Jésus est dans notre cœur, notre activité en jaillira. Nous pourrons rencontrer des difficultés, être soumis à de grandes épreuves, subir de violentes tentations ; si nous aimons le Christ Jésus, ces difficultés, ces épreuves, ces tentations nous trouveront fermes : Aquae multae non potuerunt exstinguere caritatem *. Car lorsque « l'amour du Christ nous presse, nous ne voulons plus vivre pour nous-mêmes, mais pour celui qui nous a aimés et s’est livré pour nous » : Uf et qui vivunt, jam non sibi vivant, Sed ei qui pro ipsis mortuus est*.

1. Vie écrite par ellewmême, chap. XXII. — « Commencez à aimer la personne ; l’amour de la personne vous fera aimer la doctrine, et l’amour de la doctrine vous mènera doucement et fortement tout ensemble à la pratique. Ne négligez pas de connaître Jésus-Christ et de méditer ses mystères ; c’est ce qui vous inspirera son amour ; le désir de lui plaire suivra de là et ce désir fructifiera en bonnes œuvres ». BossuETr, Méditations sur l'Évangile, la Cène, 19 partie, So® jour. — 2. Cant. VIII, 7. — RIT COR. FVPRTE.

(Toussaint)

SOMMAIRE. — Le Christ est inséparable de son corps mystique. — 1. Motifs que nous avons de tendre à la sainteté : la volonté de Dieu, le prix infini dont Jésus a payé notre perfection. — II. Caractère fondamental de notre sainteté : eHe est la réalisation surnaturelle du plan divin de notre libre prédestination en Jésus-Christ. — III. Comment le Christ est pour nous la source de toute sainteté, en étant la Voie, la Vérité et la vie. — IV. Sentiments qui doivent nous animer dans notre recherche de la sainteté : profonde humilité et confiance absolue. — V. Conclusions pratiques : célébrer les saints, les invoquer ; chercher à les imiter, en demeurant uni à Jésus-Christ; ne pas se laisser abattre par les misères et les épreuves. — VL La fin du plan éternel de notre sainteté est de magnifier la puissance de la grâce de Jésus : 1 laudem gloriae gratiae suce.

« Dieu à mis toutes choses sous les pieds de son Fils ; il la constitué chef de toute l’Église qui est son corps et sa plénitude » :.

Ces lignes de S. Paul nous indiquent le mystère du Christ Jésus considéré dans son corps mystique qui est l'Église.

Dans tous les entretiens qui précèdent, nous avons eu la joie de contempler la personne même de Jésus, ses états, ses abaissements, ses luttes, ses grandeurs, ses triomphes ; nous n’avons pu détacher nos regards de cette humanité adorable qui est pour nous l’exemplaire de toute vertu et la source unique de toute grâce.

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