‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 117 sur 134 · Joan. XV, 8. — 2. Apoc. V · texte numérisé non relu

Joan. XV, 8. — 2. Apoc. V

‘intarissable, pour nos âmes, d’une joie éternelle dont nous ne pouvons soupçonner la profondeur ? Car « il n’est pas entré dans le cœur de l’homme, dit S. Paul, de découvrir ce que Dieu réserve de béatitude à ceux qui l'aiment >’. Quel chemin suivre pour parvenir à ce bienheureux état où l’âme contemplera toute vérité et jouira de la plénitude de tout bien ?

Cette question est capitale ; mais avant d'y répondre, je veux d’abord indiquer le caractère propre de notre sainteté. Nous ne pourrons, en effet, choisir notre voie en toute sécurité que si nous avons d’abord reconnu le but à atteindre ; si nous comprenons bien le caractère que doit, dans le plan de Dieu, revêtir notre sainteté, la route à suivre pour y parvenir n'aura plus pour nous de secret.

Quel est donc ce caractère ? Quelle est la qualité essentielle que Dieu réclame de notre perfection ?

C'est d’être surnaturelle. |

Vous connaissez cette vérité, que j’ai exposée longuement ailleurs ; mais elle est si vitale qu’il ne sera pas sans intérêt d'y revenir quelques instants.

Comme je vous l'ai dit souvent, l’aurore des miséricordes divines à notre égard date du choix éternel que Dieu a fait de nous, librement, par amour : Elegit nos... ante mundi constitutionem ut essemus sancti*.

Considérons un instant cette élection.

Nous savons que le Père éternel a toujours contemplé, contemple sans cesse son Verbe, son Fils; en lui, il se voit tout lui-même avec ses infinies perfections, car ce Verbe unique exprime en un langage divin tout ce que Dieu est. Nos pensées, à nous, sont finies, limitées, mesquines, et pourtant, pour les exprimer, nous devons recourir à une grande variété de paroles ; d’une seule parole, Dieu exprime en une fois sa pensée qui est infinie ; il se comprend lui-même dans son Verbe.

Pour saisir une chose avec plénitude, dit quelque

1, I Cor. II, 0. — 2. Ephes. 14

part S. Thomas', il faut connaître aussi les multiples imitations dont cette chose est susceptible. Dieu qui se comprend parfaitement voit dans son Verbe tous les modes divers dont les créatures pourront refléter ou reproduire ses perfections. Dieu n’a pas jeté les choses au hasard, dans l’espace ; il n’a pas créé avec une force aveugle; intelligence infinie, il a fait tdutes choses d’après les plans conçus dans sa sagese éternelle. En contemplant son Verbe, Dieu voit, d’un regard unique, la multitude illimitée des êtres possibles ; et, de toute éternité, il a décidé de choisir, dans cette multitude, des créatures qui réaliseraient en elles et manifesteraient au dehors, quoique dans une mesure limitée, les infinies perfections de son Verbe.

Dans l’ordre actuel de l’économie divine, Dieu a prévu que l’homme, dont il avait fait le roi de la création terrestre, ne se maintiendrait pas à la hauteur de son élection et s’écarterait du plan tracé par son Créateur pour l'unir à lui. La Sagesse divine n’a pas été prise au dépourvu ; pour ramener l’homme déchu, sa pensée s’est arrêtée avant tout sur celui que S. Paul appelle le « premier-né de toute créature » : Primogenitus omnis creaturae*, et qui est le Verbe incarné.

Le Père a contemplé son Verbe incarné, fait chair ; il a vu dans cette humanité unie hypostatiquement à son Verbe, le résumé, la synthèse accomplie de toute perfection créée ; il nous a révélé au Thabor que cet Homme- Dieu était le chef-d'œuvre de ses pensées et « l’objet de toutes ses complaisances » : Hic est Filius meus dilectus in quo mihi bene complacui*.

Cette humanité du Christ exprime au dehors le Verbe divin, sous une forme terrestre ; elle a été choisie librement, par amour.

Ce n’est pas tout. Dieu a voulu donner à son Christ un cortège: c’est la « multitude innombrable » des saints. Les saints sont autant de reproductions du Verbe, sous

ml XIV, 4. nret 6 JM XV, az 21 Col/[, 15.1. =, 3. Matth, XVIL 5.

une forme moins parfaite. Chacun de nous trouve son idéal dans le Verbe; chacun de nous devrait être pour Dieu une interprétation spéciale d’un des aspects infinis de son Verbe. C’est pourquoi nous chantons de chaque saint : « Il ne s’en est point trouvé qui lui ressemble ». Non est inventus similis illi”. Il n’y a point deux saints qui interprètent et manifestent le Christ avec la même perfection.

Quand nous serons au ciel, nous contemplerons, au milieu d’une joie indicible, la bienheureuse Trinité. Nous verrons le Verbe, le Fils, procédant du Père comme archétype de toute perfection possible ; nous verrons que la sainte humanité de Jésus a interprété d’une façon universelle les perfections du Verbe auquel elle était unie ; nous verrons que Dieu a associé à son Christ autant de frères qui reproduisent en eux les perfections divines, manifestées et rendues ici-bas tangibles dans le Christ Jésus. En sorte que le Christ est « le premier-né d’une multitude de frères » qui doivent lui être semblables : Ut sit ipse primogenitus in multis fratribus *.

N'oublions jamais la parole de S. Paul : « Dieu nous a choisis en son Fils Jésus » : Elegit nos in ipso*. Dans ce décret éternel, nous trouvons la source de notre véritable grandeur. Quand, par notre sainteté, nous réalisons l’idée de Dieu sur nous, nous devenons pour lui comme une partie de la gloire que lui est son Fils Jésus : Splendor gloriae * ; nous sommes comme les prolongements, les rayons de cette gloire, quand nous nous efforçons, chacun en son lieu, à sa place, d'interpréter et de réaliser en nous l'idéal divin, dont ce Verbe incarné est l'unique exemplaire.

Tel est le plan divin ; telle est notre prédestination ; « d’être conformes au Verbe incarné, Fils de Dieu par nature, et notre modèle de sainteté » : Praedestinavit [nos] conformes fieri imaginis Filii sui”.

1. Office des Confesseurs pont., 2° Antienne des Laudes ; cf. Eccli.

XLIV, 20: — 2. Rom. VIII, 29:"— 3. Ephes. I, 4 =" Hebr: IL. — Rom VIII. 20,

j LE CHRIST COURONNE DE TOUS LES SAINTS 439

C’est de ce décret éternel, de cette prédestination pleine d'amour que date pour chacun de nous la série de toutes les miséricordes. Pour réaliser ce plan, pour: faire aboutir ses desseins sur nous, Dieu nous donne la grâce, participation mystérieuse à sa nature; par elle, nous devenons, en son Fils Jésus qui nous l’a méritée, es vrais enfants

adoptifs de Dieu. ,

Nous naurons donc plus seulement avec Dieu de simples rapports de créatures ; nous ne devons pas seulement nous unir à lui par les hommages et les devoirs d’une religion naturelle fondée sur notre qualité d’êtres créés : sans rien détruire de ces relations ni rien diminuer de ces devoirs, nous entrons avec Dieu dans des relations plus intimes, celles d'enfants, qui créent en nous des devoirs spéciaux à l'égard d’un Père qui nous aime : Estote imitatores Dei sicut filii carissimi'. Relations et devoirs tout surnaturels, parce qu’ils dépassent les exigences et les droits de notre nature, et que, seule, la grâce de Jésus les rend possibles.

Vous comprenez maintenant quel est le caractère foncier de notre sainteté.

Nous ne pouvons être saints que si nous le sommes d'après le plan divin : c’est-à-dire par la grâce que nous devons au Christ Jésus; c’est la condition primordiale. C’est pourquoi cette grâce est appelée sanctifiante. Cela est si vrai qu’en dehors de cette grâce, il n’y a pas même de salut possible. I1 n’y a dans le royaume des élus que des âmes qui ressemblent à Jésus : or la similitude fondamentale que nous devons avoir avec lui ne se réalise que par la grâce.

Vous le voyez : Dieu a fixé lui-même le caractère de notre sainteté; vouloir lui en donner un autre, c’est, comme dit S. Paul, « agir dans le vide » : Aerem verberans ? ; Dieu a établi lui-même la voie que nous devons suivre ; ne pas la prendre, c’est s’égarer et finalement se perdre : Ego sum via: nemo venit ad Patrem nisi per

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